Qui sommes nous?

Le Théâtre du Blog a été créé en 2008 par Edith Rappoport et Philippe du Vignal; depuis onze ans,  7.400 articles ont été publiés sur le théâtre, la danse, les arts de la rue, les performances, le cirque, la magie, les livres, revues et expositions spécialisées, que ce soit en province et en région parisienne mais aussi à l’étranger…

Adresse: philippe.duvignal@gmail.com

L’équipe du Théâtre du Blog:

Rédacteur en chef: Philippe du Vignal a longtemps dirigé l’Ecole du Théâtre National de Chaillot où il enseignait aussi l’histoire du spectacle contemporain. Il a été responsable de la rubrique Théâtre aux Chroniques de l’Art Vivant dirigées par Jean Clair puis à artpress  dont Catherine Millet était la rédactrice en chef. Il a été, entre autres, critique dramatique aux Nuits magnétiques d’Alain Veinstein à France-Culture et au quotidien La Croix. Il a aussi été professeur à l’Ecole Nationale Supérieure des Arts Décoratifs, département scénographie.

Collaborateurs :

Sébastien Bazou, ancien élève de l’Ecole des Beaux-Arts de Dijon, s’est spécialisé dans l’installation multi-médias. Il a cofondé l’association et le magazine Artefake qui publie des articles sur l’histoire de la magie dont il est spécialiste en Europe et aux Etats-Unis.

Jean Couturier est spécialisé dans la critique de danse, et assistant du rédacteur en chef.

Mireille Davidovici, assistante du rédacteur en chef, est dramaturge et traductrice. Elle a dirigé pendant quinze ans l’association Aneth consacrée aux auteurs contemporains et a écrit dans des revues. Elle a aussi participé au Dictionnaire du Théâtre de Michel Corvin et à la rubrique Théâtre dans Créatrices aux éditions des Femmes.

Christine Friedel, critique dramatique, notamment à Réforme où elle a débuté, a aussi été conseillère artistique. Elle a aussi collaboré aux mises en scène du Théâtre du Campagnol, dirigé par Jean-Claude Penchenat et a fait partie du groupe d’experts pour le théâtre à la D.R.A.C.-Île-de-France. Et elle a aussi été la rédactrice de la revue Plaisir(s) éditée par le château de la Roche-Guyon et est l’auteure de La Roche-Guyon le château invisible.

Elisabeth Naud, docteure en esthétique théâtrale,  est enseignante à l’Université Paris VIII.

Béatrice Picon-Vallin, directrice de recherches au C.N.R.S. et auteure d’ouvrages sur le  théâtre russe. Elle dirige les collections : Mettre en scène  à Actes Sud-Papiers, Arts du spectacle aux éditions du C.N.R.S. et Th. XX aux éditions de L’Age d’Homme.

Edith Rappoport, critique de spectacles et spécialiste du théâtre de rue, a été directrice des théâtres de Choisy-le-Roi, puis de Malakoff (Hauts-de-Seine). Elle a aussi été longtemps conseillère pour le théâtre à la D.R.A.C. -Ile-de-France.

Bernard Rémy a fondé la revue Empreintes, écrits sur la danse et a collaboré jusqu’en 2012 à la Cinémathèque française de la danse. Il a écrit de nombreux articles sur Merce Cunningham, Pina Bausch, Hijikata mais aussi sur le mouvement chez Samuel Beckett, Charlie Chaplin et Buster Keaton.

Nicolas Villodre a participé entre autres  à la Coopérative des Cinéastes  et a soutenu en 83 une thèse en arts plastiques consacrée à Christian Schad, Man Ray et Laszlo Moholy-Nagy. Spécialiste de danse contemporaine, il a été jusqu’en 2013 l’assistant du directeur de la Cinémathèque de la Danse et a publié des textes dans La Revue d’esthétique, Pour la Danse, La Cinémathèque Française

Correspondants:


Gérard Conio est professeur émérite de l’Université de Nancy et spécialiste de la civilisation russe et des pays de l’Est.
Nektarios G. Konstantinidis, traducteur et critique de théâtre notamment francophone, à Athènes et en Grèce.
Alvina Ruprecht, professeur émérite du département Théâtre à l’Université d’Ottawa, est une spécialiste du spectacle canadien de langues anglaise et française, mais aussi caraïbéen.

(Tous les documents et archives sont publiés sauf avis contraire des ayants-droit et dans ce cas, seraient aussitôt retirés).

Articles récents

On séniorise de Dominique Boivin

 

 On séniorise de Dominique Boivin

La Maison des Métallos a eu la bonne idée d’inviter le chorégraphe Dominique Boivin en ce joli mai pour y évoquer, sous plusieurs formes, les «périples d’une vie d’artiste », sous ce titre ironique et générique… A gauche en entrant dans la cour, Droit à l’image, une exposition de photos avec pêle-mêle quantité de souvenirs personnels, entremêlant les trois âges de sa vie et en attendant, c’est probable: le quatrième, celui de la sagesse. Dans le hall de la Maison des Métallos, trois écrans et des casques audio diffusent images et paroles de Ce que l’Age apporte à la danse, une série d’entretiens avec d’anciens danseurs réalisés par Cécile Proust et Jacques Hœpffner, parmi lesquels les confessions du sieur Boivin en question.
Cela permet au public de meubler son attente ou de justifier sa visite rue Jean-Pierre Timbaud. Enfin des coopératives artistiques -pour reprendre la terminologie de Stéphanie Aubin, maîtresse des lieux- des rencontres, stages, animations et spectacles permettaient d’en savoir plus sur l’œuvre de notre héros.

 

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Nous avons vu deux étapes de son Road movie, un seul en scène mariant théâtre, pantomime, danse et musique: l’une au début de la manifestation et l’autre, le dernier jour. Cet «autoportrait dansé», devenu spectacle à part entière, a évolué depuis ses prémices à Saint-Étienne-du-Rouvray, à sa première version aux Métallos lors de la soirée de gala concluant cette carte blanche. La  première fois, la scénographie était tout simple: ni micros H.F. (mais un micro tout court : la bande originale étant enregistrée) ni fumigènes ce qui aurait plu à Philippe du Vignal, notre rédac-chef… exaspéré par ce procédé qui a envahi les plateaux de théâtre.
Et dans la grande salle, un magnétophone Revox analogique mais en bon état de marche, simule la diffusion sonore… techniquement parfaite, donc numérique.  Côté jardin des rayonnages en alu bornent la scène et une table du même métal sert de paravent, podium, tableau noir…)  Et des lampes, dites d’architecte,  fournissent un éclairage d’appoint ou ponctuel. Costumes, tissus, câbles de loupiotes, mange-disques années soixante, sont choisis et rangés avec le plus grand soin, Dominique Boivin étant du genre maniaque.

 Les deux arts les plus exigeants, la poésie et surtout le rire, il connaît et les maîtrise totalement. Le public réagit à son solo, sitôt le premier gag où il compare l’étagère branlante à l’état de sa colonne vertébrale.  La deuxième version du spectacle, plus longue, fonctionne sans doute un chouia de plus sur le mode chaplinesque. Et il se souvient avec mélancolie, voire sur fond mélo, des moments vécus. Certains numéros, comme celui, très au point de la danse écrite pour la chanson chère à tout bouffon qui se respecte : Je m’voyais déjà de Charles Aznavour, sont réduits à la portée d’un tube. Et celui-ci ne porte pas atteinte à la chorégraphie ou au choix vestimentaire du protagoniste, à savoir le dérisoire : «complet bleu qu’était du dernier cri ». Curieusement, la première chanson de Barbara (dont nous aurons droit à une autre en fin de programme le deuxième soir) et un aria wagnérien n’ont pris aucune ride….

© N. Villodre

© N. Villodre

Les hôtes du dernier soir étaient au diapason avec leur amphitryon : ad hoc, justes et précis, on ne peut plus fluides gestuellement parlant.  Pascale Houbin qui sait la langue des signes, nous a offert en solo la routine immortalisée jadis avec le chorégraphe Philippe Decouflé sur Le P’tit bal perdu, une chanson de Gaby Verlor et Robert Nyel, interprétée par Bourvil. Et en partant du principe qu’on n’est jamais si bien servi que par soi-même, Daniel Larrieu a dansé avec son double enregistré en vidéo sur Un Jour, mon prince viendra, un hymne gaîment allusif  dans la version française du film Blanche-Neige et les Sept Nains chantée en 1938 par la soprano belge Élyane Célis . 

Dominique Boivin et Yan Raballand nous ont offert un beau pas de deux sur Love me, Please Love me, un tube de Michel Polnareff (1966). Dominique Rebaud l’a accompagné sur scène pour rappeler à notre bon souvenir, l’aventure de Zoopsie Comedi, une comédie musicale présentée en 86 à la Biennale de la danse à Lyon. Chorégraphiée par Dominique Boivin et Dominique Rebaud et interprétée par les collectifs Beau Geste et Lolita qui les dirigeaient respectivement.

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Mais l
e chef d’œuvre incontestable de Dominique Boivin, une œuvre mi-futuriste, mi-Dada et jouée plus de huit cent fois, est Transports exceptionnels (2005) : une mise à jour de Roméo et Juliette, avec Philippe Priasso et une pelleteuse, sur des airs chantés par la Callas.

Ce soir-là, le même Philippe Priasso en a proposé une synthèse sur la musique de Mon cœur s’ouvre à ta voix, un air de Samson et Dalila de Camille Saint-Saëns.

Inutile de dire qu’au moment des saluts, tout ce beau monde a été rappelé de multiples fois…


Nicolas Villodre

Maison  des Métallos, 94 rue Jean-Pierre Timbaud, Paris (XI ème). T. : 01 47 00 25 20.

 

 


Une Femme sans importance d’Oscar Wilde, traduction de Suzane Houlia, mise en scène de Kostis Kapelonis

Une Femme sans importance d’Oscar Wilde, traduction de Suzanne Houlia, mise en scène de Kostis Kapelonis

 Cet écrivain irlandais né à Dublin en 1854, et mort à Paris dans la misère en 1900, incarne le mouvement esthétique décadent de la fin du XIX ème siècle. Les pièces de ce grand dramaturge tenant de l’art pour l’art, amateur de paradoxes, fasciné par le masque et l’ambiguïté, eurent un grand succès. La médisance et l’esprit le plus brillant s’y donnent libre cours. Ici, Oscar Wilde se livre à une satire de la haute société londonienne,  en suggérant discrètement à ces aristocrates au moralisme superficiel mais sévère, la valeur de l’indulgence et du pardon.

©Χρήστος Συριώτης,

©Χρήστος Συριώτης,

Dans Une Femme sans importance (1894), le charismatique et charmant gentleman Lord Illingworth a offert un poste de secrétaire à Gerald Arbuthnot dont Mrs Alburthnot, sa mère réalise que ce Lord Illingworth est le père de Gerald. Elle avait eu une aventure avec lui vingt ans auparavant, était tombée enceinte et l’a élevé seule son enfant. Elle avait en effet refusé d’épouser son amant et était donc à l’époque une femme déchue…
Le fils découvre le passé de sa mère et essayera de tuer Lord Illingworth qui avait embrassé la belle Hester Worsley dont il est amoureux. À la fin, Hester Gerald et Mrs Alburthnot quitteront l’Angleterre pour l’Amérique où ils espèrent vivre dans une société qui ne juge pas les femmes aussi sévèrement.

 Dans une réalisation simple, Kostis Kapelonis souligne le cynisme, le côté mélo mais aussi le comique et l’esprit satirique de cette pièce que les costumes accentuent encore. Les acteurs de la compagnie Synthiki mettent leur jeu au service d’une lisibilité de l’action. Nous avons clairement entendu le message d’une œuvre peu montée en Grèce, et c’est l’essentiel.

 Nektarios-Georgios Konstantinidis

 Théâtre Technis, Karolos Koun, 5 rue Pesmazoglou, Athènes. T. : 00302103228706.


Soirée de soutien à l’Ukraine: Danse macabre, Un spectacle de Vlad Troitskyi (en ukrainien, surtitré en francais)

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Soirée de soutien à l’Ukraine

Danse macabre de Vlad Troitskyi (en ukrainien, surtitré en français) Avec les Dakh Daughters et Tetiana Troitska par le Dakh Theatre. Comment faire front lorsque la guerre surgit ? À travers leurs témoignages et ceux de femmes ordinaires, six comédiennes et chanteuses ukrainiennes nous livrent des histoires poignantes. Un  projet rendu possible grâce au soutien du Ministère de la Culture, du Préau-C.D.N. de Normandie-Vire et à l’engagement de l’Odéon-Théâtre de l’Europe, du Théâtre National de Strasbourg, de La Fonderie, de la Scène Nationale-Les Quinconces et L’Espal au Mans, du Théâtre de Vidy-Lausanne, du Dakh Theatr à Kiev (Ukraine). En coproduction avec Les Théâtres de la Ville de Luxembourg.

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Les Dakh Daughters (voir Le Théâtre du Blog) racontent la douleur intime de vivre le conflit au quotidien et la façon dont il a transformé leur rapport à la vie et à leur famille. En mêlant à ces récits leurs nouvelles compositions musicales, elles et le metteur en scène Vlad Troitskyi, exposent avec force toute l’horreur et la violence du conflit qui se déroule en Ukraine. (Des scènes sont susceptibles de heurter la sensibilité de certains spectateurs).

Réfugiée à Vire (Calvados) depuis mars, l’équipe artistique a conçu ce spectacle comme un acte de résistance, une performance d’Art Front pour continuer à témoigner ici, de ce qui se passe là-bas.

Ph.du V.

Le jeudi 16 juin à 20 h. Odéon-Théâtre de l’Europe-Ateliers Berthier, rue André Suarès, Paris (XVII ème). Tarif unique : 20 €. La recette sera versée à l’Association France-Ukraine.

 


Tous les Marins sont des chanteurs de François Morel, Gérard Mordillat et Antoine Sahler

Tous les Marins sont des chanteurs de François Morel, Gérard Mordillat et Antoine Sahler

Canular ou biographie véridique? Ici, la vie, l’œuvre d’Yves-Marie Le Guilvinec et ses chansons sont ressuscitées sous forme de conférence universitaire, entrecoupée de musiques du marin-poète. Cet illustre inconnu né en 1870 à Trigavou près de Saint-Malo, disparut en mer en 1900 comme ses frères et bien d’autres matelots, après avoir pêché la morue à Terre-Neuve et navigué de port en port…

«Dans un vide-grenier à Saint-Lunaire (Ille-et-Vilaine), dit Gérard Mordillat, François Morel, feuilletant de vieilles revues rongées par les embruns, découvrit une brochure de 1894 où douze chansons d’Yves-Marie Le Guilvinec étaient reproduites, illustrées par l’auteur. » Le cinéaste et romancier s’est joint à François Morel et Antoine Sahler pour restaurer les paroles et musiques disparues, dans le style marqué des goélantes et autres chansons à boire bretonnantes. Selon eux, on doit notamment à ce héros La Cancalaise dont Théodore Botrel se serait inspiré pour sa Pimpolaise… Cet air célèbre, vont-ils nous démontrer, étymologie à l’appui, n’est en réalité qu’une chanson paillarde déguisée !

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Dans l’esprit de l’Oulipo, ce cabaret chanté avec énergie par François Morel qui parodie Renaud, Alan Stivell ou Léo Ferré, nous apporte une bouffée de bonne humeur, même si parfois la charge est un peu lourde et les airs assez monotones. Antoine Sahler au piano, à la trompette et à l’accordéon, Muriel Gastebois aux percussions et Amos Mah à la guitare et au violoncelle, n’hésitent pas à interrompre le chanteur ou le conférencier (Romain Lemire, en alternance avec Gérard Mordillat), avec des commentaires vaseux, histoire de se mettre au diapason des fantaisistes…

 Un divertissement d’une heure trente avec, comme une bouteille à la mer, un message humanitaire en filigrane: «Quand un homme tombe à la mer/ Tu lui tends la main/Si tu es marin, simplement humain/Il faut s’employer à le repêcher/Faut pas lui d’mander s’il a des papiers… » Quant à savoir qui était vraiment cet Yves-Marie Le Guilvinec, la question reste ouverte. Comme disait Boris Vian: «Cette histoire est vraie, puisque je l’ai inventée. »

 Mireille Davidovici

 Jusqu’au 3 juillet, Théâtre du Rond-Point, 2 bis avenue Franklin D. Roosevelt, Paris (VIII ème) T. : 01 44 95 98 00.

François Morel chante Yves-Marie Le Guilvinec (Tous les marins sont des chanteurs), un album édité par Little Big Music (2020).

Tous les marins sont des chanteurs est paru aux éditions Calmann-Lévy ( 2020).

 

 


Il Tartufo, de Molière, traduction en italien de Carlo Repetti, mise en scène de Jean Bellorini (en italien, sous titrage en français)

Il Tartufo (Le Tartuffe) de Molière, traduction en italien de Carlo Repetti, mise en scène de Jean Bellorini (en italien, sur-titrage en français)

Une pièce éternelle? Durable en tout cas, tant qu’il y aura des familles, belles-mères autoritaires, amoureux maladroits, parasites et angoissés ayant besoin de gourous, et des désirs pas clairs. Tartuffe est l’histoire d’un hypocrite, d’un escroc dévoilé in fine par la supposée clairvoyance du Roi mais le texte est aussi assez riche pour s’exposer à des lectures opposées, ou au moins contradictoires.
Pour l’anniversaire de Molière, Tartuffe prend un coup de décapage. D’abord, radical quand il est opéré par Ivo van Hove à la Comédie-Française. Il a choisi de monter la première version en trois actes (celle des Plaisirs de l’Île enchantée, une fête donnée pour Louis XIV et sa cour en mai 1664). Une version «à l’os», sans querelles d’amoureux ni intervention-miracle pour sauver une famille. Mais avec toute la passion d’un père qui voit en Tartuffe, l’instrument de son salut : « Un homme, un homme… un homme enfin !). Et il y a toute la jouissance de ce dernier à faire craquer sa victime sous la dent, en dévorant ses biens comme le rat dans le fromage et en jouissant au passage de sa femme, pour gagner, à la fin.

©Yvan Nocera

©Yvan Nocera

Le décapage de Jean Bellorini passe par d’autres chemins et le metteur en scène n’oublie pas de nous faire rire. Même noire, la pièce reste une comédie. Retour à la famille qui s’épanouit dans la chaleur d’une vaste cuisine. Ici, on vient se refaire, manger, bousculer, désirer, s’expliquer, quitte à avancer deux chaises vers les spectateurs pour nous inclure dans le jeu. Y loge l’indispensable servante Dorine et un étrange commentateur: Cléante, le fils raisonneur d’Orgon, ici présentateur de music-hall à la retraite. Tout le monde passe par cette fameuse salle basse des comédies de Molière qui a l’avantage de comporter au moins deux portes : l’une sur la rue, le dehors, le monde, et l’autre sur les appartements intimes et leurs tourments.

Pourquoi Orgon, ce respectable bourgeois moderne, est-il si fortement attiré par Tartuffe, ce faux curé enjuponné de noir ? Nous ne saurons rien de plus que ce qu’en dit le texte. Pas d’explication, ni psychologie, c’est comme ça. À chaque interprète de mener son personnage dans l’action et à lui sauver la peau. La pièce, ici jouée au premier degré mais nettoyée des commentaires et hypothèses. Et fondée sur la mémoire du cinéma italien que nous avons tous «tant aimé»: Ettore Scola, Dino Risi, ou, plus près de Paolo Sorrentino, avec même un accent grave à la Pier Paolo Pasolini.

 Nous sommes dans une Italie d’aujourd’hui, ou d’avant-hier, proche en tout cas. Ce Tartufo est un plaisir d’acteurs, allégée des traditions mais d’une dramaturgie pointilleuse : les amoureux sont bouffons et touchants comme tels. Madame Pernelle dépasse la fonction de rouspéteuse, traversée par la tragédie, aussi élégante et aussi folle que celle de Claude Mathieu à la Comédie-Française. Dans l’unité d’ensemble, chacun est libre de pousser son jeu, à la fois celui de l’interprète et celui du «caractère ».

© Ivan Nocera

© Ivan Nocera

Et puis, la langue italienne avec ses accents toniques -et le souci du traducteur de trouver des rimes- balance bien l’alexandrin. Et pour ceux à qui la musique de cette langue ne suffiraient pas, d’excellents sous-titres (de Molière lui-même !) sont projetés en fond de scène. En italien, notre auteur ici rentre en quelque sorte à la maison et peut-être à ses premières impressions de théâtre. Quand il revêt son personnage de Sganarelle, il sait qu’il n’est pas loin des Sganapino, Leporello et autre Brighella. Tartuffe, comme les grandes pièces de Molière, naît dans son milieu bourgeois mais a ici des ancêtres italiens.

En passant donc par la plus belle période de l’histoire du cinéma italien, ce Il Tartufo retourne aux sources et Jean Bellorini nous propose une musique différente de celle à laquelle nous sommes habitués. Il dit son plaisir de travailler avec des acteurs d’une autre langue -celle de son nom- et avec d’autres voix, d’autres écoles de jeu. Plaisir partagé, dans toute sa richesse…

Christine Friedel

Jusqu’au 27 mai, Théâtre des Amandiers, avenue Pablo Picasso, Nanterre (Hauts-de-Seine). T. : 01 46 14 70 00.

 

 

 

 

 

 


Caligula d’Albert Camus, mise en scène de Bruno Dairou

Caligula d’Albert Camus, mise en scène de Bruno Dairou

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Curieux retour des choses : cela se passe au studio Hébertot donc à une vingtaine de mètres de la grande salle du Théâtre où Gérard Philipe, encore jeune acteur, créa en 1943-1944 dans le rôle de l’archange Sodome et Gomorrhe de Jean Giraudoux. Et en 45… Caligula il y a donc déjà… soixante-dix sept ans. Ce fut le premier rôle important de celui qui éblouit, surtout au cinéma, toutes les jeunes filles de son époque et qui fut la vedette du T.N.P. sous Jean Vilar dans Le Cid, Lorenzaccio. Avant de mourir à trente-sept ans…

Depuis cette pièce a été parfois mise en scène; d’abord à la Comédie-Française en 1992, dans une mise en scène de Youssef Chahine avec l’excellent Jean-Yves Dubois qui dort son dernier sommeil au cimetière communal de Villerville (Calvados) bien entouré par ses camarades, les grands acteurs Philippe Clévenot et Bertrand Bonvoisin.En 2001,Charles Berling mit aussi en scène et interpréta un Caligula au Théâtre de l’Atelier à Paris.

Cela se passe donc dans la Rome antique sous le règne de ce jeune empereur qui, à vingt-huit ans, prend conscience de l’absurdité de la vie et cherche à en persuader son entourage. Trois ans plus tard, se trame un complot contre lui et le dernier des actes verra la fin de ce dictateur. Autour de Caligula, Cæsonia, sa maîtresse plus toute jeune obéissante et complice des crimes. Hélicon, un ancien esclave, affranchi par l’Empereur, Cherea, un intellectuel mais aussi Scipion et Metellus, et d’autres. Ce Caligula autrefois généreux n’est plus le même… Comme le dit le jeune poète Scipion: « Je l’aime. Il était bon pour moi. Il m’encourageait et je sais par cœur certaines de ses paroles. Caligula disait que la vie n’est pas facile, mais qu’il y avait la religion, l’art, l’amour qu’on nous porte. Il répétait souvent que faire souffrir était la seule façon de se tromper. Il voulait être un homme juste. »
Lui a succède un tyran qui ne veut plus dépendre de personne mais exerce sa liberté  envers les Dieux et les hommes et les Dieux. Il refuse le monde tel qu’il est et n’a rien à faire de prétendues valeurs comme le respect des autres, les arts, la littérature qu’il considère comme un mensonge de plus. Et il remettra vite en place un écrivain comme Cherea : « Ne plaide pas, la cause est entendue. Ce monde est sans importance et qui le reconnaît conquiert sa liberté. (…) Et justement, je vous hais parce que vous n’êtes pas libres. (…) Réjouissez-vous, il vous est enfin venu un empereur pour vous enseigner la liberté. » Caligula est aussi cruel et il en jouit. Quand Mereia, un vieil homme boit un médicament, il le soupçonne d’avoir bu du contrepoison et le force à avaler un vrai poison qui va le tuer…

Le jeune Scipion -dont Caligula a fait tuer le père- est un être à part dans cette Cour: il ne ment pas et Caligula le voit bien: «Tu es pur dans le bien comme je suis pur dans le mal » Mais il pose vite les limites:  « Comme tu y vas mon garçon; il y a en ce moment, dans Rome, des gens qui meurent pour des discours beaucoup moins éloquents.» Et ce jeune empereur se déguise en Vénus grotesque la fois pour se moquer des Dieux et de la création artistique. Il reproche à cette déesse de la fécondité de faire naître les hommes alors qu’elle sait qu’ils mourront tous, lui compris. Samuel Beckett ne dira pas autre chose quand il dit : «Elles accouchent sur une tombe. » Et pour Caligula, la vie humaine ne compte absolument pas et fort de son pouvoir, il ridiculise, insulte, confisque les biens, fait l’amour avec toutes les femmes qu’il désire comme celle de Murcius. Il tue aussi les enfants de ses amis, comme comme le fils de Lépidus et les force à en rire.
Et il sait trouver l’argent où il y en a : « Toutes les personnes de l’Empire qui disposent de quelque fortune -petite ou grande, c’est exactement la même chose- doivent obligatoirement déshériter leurs enfants et tester sur l’heure en faveur de l’État. (..) À raison de nos besoins, nous ferons mourir ces personnages dans l’ordre d’une liste établie arbitrairement. »

Unknown-14A Caesonia, sa maîtresse et confidente qui lui avoue son amour et qui essaye de l’aider car elle le voit souffrant et au comble de l’exaltation : «Je veux même, lui dit-il, mêler le ciel à la mer, confondre laideur et et beauté, faire jaillir le rire de la souffrance. » Mais l’amour que lui voue Caesonia n’est pour lui que «tendresse honteuse». Et il la voudrait cyniquement à son image. Quand elle lui dit: «Mais arrête. », il lui répond: « Tu feras tout ce que je te dirai. (…) Tu seras cruelle, froide, et implacable. » Et il la tuera aussi. Quant à la bienveillance et à la solidarité envers ses proches, mieux vaut oublier, et seule compte chez lui une soif maladive de pouvoir absolu et de vengeance. Et il devient un exécuteur cruel et sans scrupules, menaçant de mort rapide tous ceux qui se permettraient un seul mot de trop… Avant d’en finir avec une vie d’indispensables mensonges, paroles cyniques et meurtres en série!  Et il se laissera lui-même assassiner… Un suicide déguisé? En tout cas, il veut sans doute nous signifier une dernière fois ce qu’il a toujours dit, hanté par la mort dans sa brève existence: la vie est absurde et n’a eu aucune valeur. Ultime provocation, il criera en mourant:«Je suis encore vivant. »

Cela ne commence pas très bien avec un théâtre dit participatif : dans la cour pavée du Studio Hébertot. « Depuis trois jours l’Empereur a disparu, disent en confidence les acteurs, en jean bleu et veste noire avec médaille de la Légion d’Honneur épinglée dessus etdemandent au public s’ils n’auraient pas vu Caligula. Ah ! Ah ! Ah ! Tous aux abris….  Sur le petit plateau, encadré au sol par une guirlande lumineuse, huit cubes blanc cassé serviront un peu à tout, c’est à dire à rien, sinon à envahir l’espace et à gêner la circulation des acteurs. «Non seulement déplaçables et modulables en différentes formes (fauteuils d’Empereur, banc, escalier. Leur couleur, blanc cassé, permet de nombreuses options lumineuses pour créer des ambiances en fonction des situations.» (sic) Mais cette  médiocre scénographie et ces costumes d’une rare banalité desservent la mise en scène. Quand ils ne jouent pas, les acteurs restent debout très raides sur les côtés, un vieux truc usé hérité de Brecht chez qui, au moins, ils étaient assis. Vers la fin, ils rythmeront l’action en frappant sur ces cubes.
Caligula est une pièce plus intéressante que Les Justes, une médiocre chose qu’avait montée -on se demande bien pourquoi- Emmanuel Demarcy-Mota (voir Le Théâtre du Blog). Même si le texte nous parait maintenant assez bavard, Albert Camus a bien su montrer toute la démesure et la descente aux enfers de Caligula,  presque tout le temps sur scène et impeccablement interprété par Antoine Laudet.
Unknown-15Bruno Dairou dirige bien ses acteurs malgré une distribution inégale. Pablo Eugène Chevalier (Scipion), Antoine Robinet (Hélicon) Édouard Dossetto (Cherea) et Josselin Girard qui joue plusieurs autres personnages mineurs, sont tous crédibles. Chose rare de nos jours, ils ont une excellente diction et arrivent à bien faire passer le lyrisme de la langue d’Albert Camus. Mais Céline Jorrion, au début, annone son texte et n’est jamais Caesonia! Dommage… Mais il y a de belles scènes comme entre autres: avec elle et Caligula ou quand  l’Empereur complètement délirant apparaît en Vénus et s’en prend à ses «amis».

Bruno Dairou aurait pu nous épargner quelques stéréotypes fleurissant depuis un moment, genre : jeu dans la salle et sur scène à la fois, distribution de petits papiers sous plastique que les spectateurs des premiers rangs « devenus sénateurs de Rome» (sic) doivent dire (mais cela ne marche pas du tout), basses électroniques et lumière stroboscopique blanche pour accentuer la progression de la tragédie et l’assassinat de Caligula à la fin…

Même s’il y des erreurs de mise en scène, nous avons échappé aux fumigènes et aux micros H.F. ! Le rythme de jeu est soutenu et on ne s’ennuie pas. Bref, c’est une occasion d’aller voir cette pièce où plane la folie et la démesure d’un homme insupportable mais fascinant. Ici remarquablement joué par Antoine Laudet. Au sommet de l’Etat, pour lui, la mort de milliers de concitoyens, d’amis proches, voire de sa maîtresse est, selon lui, indispensable au bon fonctionnement d’un pays et font partie du jeu politique… Caligula, le tout puissant n’avait ni tanks, avions, sous-marins, missiles, drones, bombe atomique mais cela peut vous rappeler quelque chose.

Philippe du Vignal

Studio Hébertot, 78 bis boulevard des Batignolles, Paris (XVII ème).


Tout mon amour, de Laurent Mauvignier, mise en scène d’Arnaud Meunier

Tout mon amour de Laurent Mauvignier, mise en scène d’Arnaud Meunier

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© Pascale Cholette

On vient d’enterrer le grand-père. Son fils et sa belle-fille de retour dans la maison familiale, vont revivre un drame qui, dix ans auparavant, a ébranlé leur vie : leur petite fille dix ans avait disparue sans laisser de traces. Mais est-elle cette jeune fille hagarde qui vient maintenant frapper à leur porte? Sa mère, dans le déni et son père, qui est prêt à y croire, s’affrontent et mêlent leur fils à leur dilemme… Un fantôme erre dans la vieille demeure aux meubles des années soixante: le grand-père, venu reprocher à son fils sa faiblesse de caractère. De son temps, dit-il, on avait plus de trempe.

 Dans ses romans, Laurent Mauvignier plonge dans le passé d’êtres traumatisés avec un grand talent. Nous avions  apprécié son art à sonder les âmes en peine dans le beau film que Lucas Delvaux a tiré de Des Hommes (2020). Ici, l’écrivain fait émerger les non-dits qui hantent la famille, du grand-père au petit-fils, avec de courtes scènes concises balisant ce drame

. Anne Brochet, en mère évanescente, retourne son chagrin et ses frustrations en agressivité contre son mari et son jeu pincé contraste avec la grande sensibilité  de Philippe Torreton. Ambre Febvre, la mystérieuse inconnue de seize ans qui prétend être leur fille, joue un personnage hébété, à l’aune des traumatismes qu’elle a subis. Un jeu très physique, à la limite de la caricature. Romain Fauroux, issu comme elle de l’Ecole de la Comédie de Saint-Etienne, est plus nuancé.

Le metteur en scène a vu dans cette pièce «un polar intimiste et métaphysique, dans la mesure où Laurent Mauvignier mêle subtilement une écriture presque naturaliste, à une atmosphère de film fantastique.» Certes, les murs se déplacent et se resserrent sur le drame pour traduire la sensation d’étouffement des personnages et une ambiance de cauchemar. Mais la direction d’acteurs «carrée » ne fait pas dans l’allusif et, malgré l’écriture ciselée de Laurent Mauvignier, alourdit le spectacle. Chapitres de la chute, ou Saga des Lehman Brothers, joués dans ce même théâtre qui l’accueille régulièrement (voir Le Théâtre du blog) conviennent mieux à la palette d’Arnaud Meunier…

 Mireille Davidovici

 Jusqu’au 4 juin, Théâtre du Rond-Point, 2 bis avenue Franklin D. Roosevelt, Paris (VIII ème).  T . : 01 44 95 98 00.

La pièce est publiée aux Editions de Minuit

 

 

 

 


Hariklia Cavafy, texte et mise en scène de Koraïs Damatis

Hariklia Cavafy, texte et mise en scène de Koraïs Damatis

 Nous sommes en 1899. Dans un monologue lyrique et plein de tendresse, la mère du grand poète grec Constantin Cavafy (1863-1933) se livre à un bilan mélancolique -elle a soixante-cinq ans et c’est le dernier jour de sa vie- dans son appartement, rue Ramliou à Alexandrie (Egypte.) .

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Constantin est le dernier des neuf enfants de Petros Cavafy, un négociant en import-export de textiles et de Hariklia Photiadis, la fille d’un diamantaire. Originaires de Constantinople ils s’étaient installés à Alexandrie. Petros décède en 1870 et la famille s’installe alors en Grande-Bretagne. Cela marquera profondément Constantin et ses écrits montrent une grande familiarité avec la tradition poétique anglaise.  Comme  le dit Marguerite Yourcenar dans la préface de sa traduction de ses poèmes :« C’est aussi l’un des plus grands, le plus subtil en tout cas, le plus neuf peut-être, le plus nourri pourtant de l’inépuisable substance du passé. »

 

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Hariklia parle beaucoup de ses neuf enfants et, avec force détails, raconte les difficultés qu’elle a eues pour les élever. Cette famille ruinée reviendra vers 1879 à Alexandrie, puis, anticipant les émeutes de 1882 qui allaient précipiter la guerre anglo-égyptienne, se réfugie à Constantinople. Et plus tard,  de nouveau à Alexandrie. Hariklia parle plusieurs fois de son unique fille unique qui est morte. Elle se souvient aussi de son attitude étrange à faire porter des habits féminins au petit Constantin et parle, avec une angoisse discrète, de ses premières relations homosexuelles. Et ici, la relation mère-fils est dessinée avec une écriture poétique et de fortes images.

Dans un décor-collage de photos et poèmes, Aspassia Kralli, cette grande actrice, connue pour son «théâtre du silence» et des spectacles de mime, excelle à incarner cette mère avec une sincérité et une douceur qui nous touche profondément. Elle nous invite à penser nos nôtres et à tous les sacrifices qu’elles ont faits pour nous rendre heureux…

 Nektarios-Georgios Konstantinidis

 Théâtre Vault, 26 rue Melenikou, Athènes, T. : 00302130356472.


Pas assez suédois par le Centre Chorégraphique National-Ballet de Lorraine

Pas assez suédois par le Centre Chorégraphique National-Ballet de Lorraine

 Petter Jacobsson et Thomas Caley,  directeurs du C.C.N., sont familiers des courants de la danse suédoise contemporaine: ils ont réalisé plusieurs pièces au Royal Swedish Ballet à Stockholm dont Petter Jacobsson assura la direction artistique de 1999 à 2004. Ils ont souhaité faire revivre les années folles des Ballets suédois. Fondés à Paris en 1920 par le richissime Rolf de Maré et par le danseur et chorégraphe Jean Börlin, ils défrayèrent la chronique au Théâtre des Champs Elysée, jusqu’en 1925. Après les Ballets Russes de  Serge de Diaghilev, ils attirèrent les créateur de l’avant-garde comme  Jean Cocteau, Blaise Cendrars, Paul Claudel, Ricciotto Canudo, Fernand Léger,  les compositeurs du Groupe des Six :Georges Auric, Louis Durey, Arthur Honegger, Darius Milhaud, Francis Poulenc, Germaine Tailleferre et aussi Eric Satie, Cole Porter… Les interprètes des Ballets suédois venaient en majorité de l’Opéra Royal de Stockholm et cette compagnie fera des tournées dans le monde entier.

Le titre du spectacle : Pas assez suédois indique combien les programmes étaient cosmopolites : mis à part Nuit de Saint-Jean où  transpose les sarabandes du folklore populaire de son pays, Jean Börlin chorégraphia et interpréta une vingtaine de pièces aux formes nouvelles, traversées par les tendances internationales…  Dont Offerlunden (1923), son plus grand succès et Within the Quota (1923), l’un des premiers ballets jazz. Et Relâche (1924), sa dernière création,  seul ballet dadaïste de l’histoire de la danse qui a été repris en 2014 par le C.C.N. -Ballet de Lorraine, chorégraphie de Petter Jacobsson et Thomas Caley. Nous restent seulement de la création de ce ballet burlesque, une photographie de Man Ray avec Marcel Duchamp nu et Bronia Perlmütter en Adam et Eve (reproduits ici en version unisexe masculin). Mais aussi la musique d’Erik Satie et le manuscrit de Francis Picabia où il ébauche le scénario d’un «film qui se jouerait sur scène ».

Petter Jacobsson et Thomas Caley ont invité trois chorégraphes à interroger avec eux cet ouragan artistique et à revisiter l’esprit débridé de l’entre-deux-guerres, à l’aune de leur personnalité et des archives des Ballets suédois conservées au Dansmuseet-Rolf de Mare’s Museum of Movement à Stockholm. Une soirée de deux heures, riche de propositions contrastées avec des interprètes d’exception.

 Fugitives Archives,chorégraphie de Latifa Laâbissi

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©Laurent Philippe

Huit danseuses en costume à damiers jouent avec leurs ombres et les réminiscences du Marchand d’oiseau, chorégraphié en 1923 par Jean Börlin sur un livret d’Hélène Perdriat et une musique de Germaine Tailleferre. En plongeant dans les archives, Latifa Laâbissi et sa scénographe et costumière Nadia Lauro ont été séduites par les ombres étranges découpées sur le décor et les petits personnages à la périphérie de l’argument du ballet : des écolières turbulentes en costume à carreaux. «C’est une rencontre entre une image d’archives et mon inconscient, dit la chorégraphe, l’idée est de se plonger dans ces années vingt: leur liberté, leur impertinence nous ont autorisées cette impertinence.»

En arrière-plan, un rideau de papier blanc plissé sur lequel se découpent la silhouette noire d’une sorcière griffue et des branches dénudées. Les danseuses, masques blancs et robes à damiers déployées en larges corolles, évoluent dans des postures incongrues, courbées ou tordues. Elles s’agglutinent tel un nid d’insectes, s’éloignent en petits piétinements sonores, reviennent au pas de l’oie ou s’installent dans des positions indécentes, avec force grimaces. La construction aléatoire de Fugitives Archives où dominent le noir et blanc et quelques carrés rouges, est ponctuée par des bribes musicales élaborées par Manuel Coursin.
Une pièce-mémoire de vingt-cinq minutes d’une beauté formelle dans la lignée de Pourvu qu’on ait l’ivresse (2016) la dernière création de Latifa Laâbissi, avec des paysages imaginaires où se côtoient le beau et le grotesque. On retrouve aussi le dépouillement du butô japonais avec des mouvements de mains et bras d’une extrême précision. Une performance des interprètes…

Mesdames et Messieurs, chorégraphie de Petter Jacobsson et Thomas Calay

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©Laurent Philippe

 En vingt minutes, treize danseurs se lancent en groupes ou en solos dans une série de numéros clownesques, inspirés de l’univers du cinéma muet. La joyeuse bande émerge d’un amas de plaques en plexiglass, rappelant les pellicules d’antan. Les chorégraphes convoquent des personnages d’époque en costumes hétéroclites, comme sortis des malles de cabarets ou cafés-concerts, pour un grand carnaval grotesque multicolore dans l’esprit du Cinésketch de Francis Picabia (1924).

Pour la nouvelle année, l’artiste avait présenté une série de sktech inspirés des films comiques de Charlie Chaplin, Buster Keaton. Il y a le comique troupier, le travelo, la danseuse à frou- frou et d’autres figures fantasques dansant sur des chansons en vogue. «  Le shimmy, je veux danser le shimmy », clame Mistinguett, au son aigrelet d’un phonographe hors-d’âge. « Nous avons travaillé sur une “ playlist “ d’airs populaires de l’époque », dit Petter Jacobsson.  Et cette revue festive se construit sur ces morceaux ressurgis du passé. Sur un rythme accéléré rappelant les vingt-quatre images par seconde des films muets, les danseurs masculins, transcendent les genres, dans les costumes extravagants de Birgit Neppl et sur un fond vert pour incrustations d’un studio de cinéma ou télévision. Un clin d’oeil à notre modernité…

Danses crues, chorégraphie de Dominique Brun

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©Laurent Philippe

Historienne de la danse, la chorégraphe réinvente des pièces anciennes et se tourne ici vers La Nuit de la Saint Jean, figurant au premier programme des Ballets suédois (1920). « On peut encore voir des extraits de ces danses dans un film de Marcel L’Herbier, dit-elle : les rondes et les danses se voudraient « premières » et « crues », alors qu’en réalité, elles ont été transformées par Börlin.» Et contrairement à cet artiste dont elle trouve la chorégraphie trop caricaturale, Dominique Brun s’appuie sur des danses folkloriques encore pratiquées aujourd’hui, notamment en Macédoine.

Elle joue avec des images de ces rondes et farandoles en surimpression. Projetées sur un écran translucide en avant-scène, elles se superposent aux danseurs et danseuses qui, ombres blanches, presque immatérielles, tournent et se déploient sur la musique subtile de David Christoffel dont les nappes sonores enveloppent et rythment le mouvement des corps. En off, la voix de Marguerite Duras dit Les Mains négatives, un texte évoquant les paumes imprimées sur les parois des grottes magdaléniennes : « En souvenir de la pandémie où il était interdit de se toucher, dit Dominique Blanc, et en hommage aux corps des danseurs qui gardent la mémoire de nos gestes. » Cette pièce dépouillée et d’une grande élégance se pare d’une riche iconographie: films, peintures dont Le Saint-Jean-Baptiste du Caravage et des scènes champêtres… montrent des mains qui se prennent ou se tendent. Les interprètes, figures évanescentes derrière l’écran, semblent être les fantômes d’une danse éternelle.

Érosion, chorégraphie de Volmir Cordeiro 

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©Laurent Philippe

 L’artiste brésilien s’est attaché à détourner le rêve de forêt vierge de Paul Claudel dans le livret L’Homme et son désirécrit à Rio de Janeiro : « Claudel semble activer l’imaginaire d’une Amazonie qui va de pair aujourd’hui avec l’invisibilisation des populations autochtones mises en danger par une politique d’extrême-droite. » A l’époque, Darius Milhaud avait composé la musique de ce ballet en forme de drame plastique où la nature sauvage effraye autant qu’elle attire un homme en proie au désir d’une morte.

Rien de tel dans Érosion : une horde sauvage bottée frappant le sol bruyamment, se déchaîne et met à nu des personnages aux chevelures de liane, fragiles peuples «premiers» interprétés par des danseuses… Ces militaires, sur-mâles érotisés et narcissiques, vont détruire le cadre qui ceint la scène, déportant notre regard sur les créatures de ces bois luttant pour leur survie. Une belle énergie émane de cette pièce tonique qui se termine sur l’image de bottes alignées, désertées, symbole d’un pouvoir au pied d’argile. Eros en érosion?

 La musique originale de Darius Milhaud est jouée intégralement en dix-sept minutes mais, pour marquer la présence de ces oubliés de l’argument claudélien, fait ressortir les inserts de folk brésilien que le compositeur avait mis en arrière-plan. Et les pas martelés sur le parquet soulignent la violence de ces prédateurs brutaux. Les costumes de Volmir Cordero mettent en valeur les corps des interprètes et contribuent à créer une esthétique troublante, imaginée par le chorégraphe pour faire «débander l’éros viri », en l’opposant à la plasticité des corps féminins. L’Eros, même dérisoire, a ici la vie dure et cela ne déplait pas en clôture de cette belle soirée.

 Mireille Davidovici

Spectacle vu le 18 mai à l’Opéra National de Lorraine, 1 rue Sainte-Catherine, Nancy. Meurthe-et-Moselle).

C.C.N.-Ballet de Lorraine, 3 rue Henri Bazin, Nancy.

Reprise de Danses crues, chorégraphie de Dominique Brun le  27 juin 2022 à 19h et 20h30 · salle des Nymphéas Musée d’Orsay · Paris 


Antoine et Cléopâtre de William Shakespeare, traduction d’Irène Bonnaud, mise en scène de Célie Pauthe

Antoine et Cléopâtre de William Shakespeare, traduction d’Irène Bonnaud, mise en scène de Célie Pauthe

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Peut-être le nœud de l’affaire que ce petit : «et» reliantà jamais le nom du grand général romain et celui de la reine d’Alexandrie. Cléopâtre, de la famille gréco-macédonienne des Ptolémée, veut devenir Egypt  selon l’orhographe shakespearienne et orner sa tête de tout l’outillage du pouvoir pharaonique pour impressionner Antoine, et ce avec succès. Mais les Romains puritains et qui craignent pour César cette mauvaise fréquentation, ont fait d’elle la grande prostituée, la magicienne, la gipsy aux dangereux sortilèges. La preuve de cette force maléfique: la défaite d’Antoine. Un guerrier vaillant et audacieux, un amoureux sensuel, un amateur de faste… mais pas nécessairement un homme de pouvoir. Et l’un des plus beaux couples de l’Histoire finira vaincu. Si l’une n’avait pas rencontré l’autre, si l’autre n’avait pas cédé à l’appel de ses charmes…

Le spectacle commence par un moment de volupté. Dans un salon oriental un peu bohème, parsemé de coussins, Cléopâtre et ses suivantes chantent, écoutent de la musique. Pur plaisir : elle n’a pas ici pour fonction d’harmoniser le monde, (comme dans la tirade de Portia à la fin du Marchand de Venise). Mais elle caresse, incite au plaisir, à l’amour et rend sourd aux enjeux du pouvoir. Le regard terne d’un buste de César n’intimide en rien une reine capricieuse. Pour ce premier acte, Anaïs Romand a habillé -ou plutôt dévêtu- Mélodie Richard (en alternance avec Dea Liane), comme la meneuse de revue d’un cabaret égyptien imaginaire. Nous la verrons ensuite sous des voiles plus sévères : cela fait partie du caprice et de la grandeur d’un personnage qui veut tout embrasser.

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En même temps et loin de cette image kitsch, nous écoutons le très beau chant d’Ahmed Chawqi et Mohamed Abdel Wahab par la voix de Dea Liane (Charmian, la suivante de Cléopâtre) et les poèmes de l’Alexandrin Constantin Cavafy. C’est très beau et très libre : Célie Pauthe n’hésite pas à tirer les pépites de deux millénaires du fameux mythe Antoine et Cléopâtre. Face à cette cour féminine, les hommes de cabinet d’Octave, en costume bleu très politique quelque peu macronien, affichent leur compétence au masculin, avec un Lépide se sachant déjà superflu. Revenons à l’histoire : dans une Rome à la fin de sa république aristocratique, Octave, sous le second triumvirat, reproduit le schéma de son «père» César. Et le troisième, faire-valoir et tiroir-caisse, est vite éliminé pour laisser place à un duel entre les autres. Et l’un sera le premier : une fois Crassus expédié, Jules César vainqueur de Pompée et Lépide débarrassé, ce sera Octave, vainqueur d’Antoine. Ils avaient passé des accords provisoires: Antoine épouse même Octavie, la sœur de son rival, pour sceller une très fragile alliance. Mais il n’avait jamais renoncé à l’espoir de fonder avec sa Cléopâtre un empire d’Orient, assuré par leurs descendants et le petit Césarion, fils du grand Jules. Voilà pour l’histoire et la légende.

Tout cela fait-il du théâtre? Oui, et trois fois oui. Guillaume Delaveau a imaginé un dispositif ample et souple qui ne ralentit jamais l’action. Ainsi le décor -minimal- du mariage romain se défait, Charmian attrape au vol le bouquet de mariée lancé par Octavie. Et nous voilà à nouveau sur le territoire de Cléopâtre, au propre et au figuré ; en deux secondes, le sort de ce mariage diplomatique est réglé. Le spectacle, grâce aussi à la traduction d’Irène Bonnaud, fourmille de ces trouvailles vives et riches de sens multiples, non dépourvues d’humour et sur lesquelles la mise en scène ne s’appesantit jamais.

Mais le spectacle prend son temps et donne le leur aux personnages secondaires. Le messager malheureux car porteur de terribles nouvelles (Glenn Marausse),  tel autre avec son ambiguïté et ses retournements , une soldate troublée (Maud Gripon). Chacun esquisse un histoire aussi profonde que celle des héros. Shakespeare sait très bien créer ce petit peuple comme le fossoyeur dans Hamlet ou les gardiens dans Macbeth . La distribution (quinze interprètes pour trente-six personnages) est parfaite et chacun garde une même  ligne  où se rejoignent sa fonction et sa personnalité, selon les différents rôles qu’il joue. Ainsi Lounès Tazaïrt est un devin, puis le précepteur et enfin un paysan avec son fatal panier de figues, incarne une seule et même fonction poétique : le destin lui-même, sous sa modeste et changeante apparence.

Après un salon de musique alangui, le spectacle monte en puissance jusqu’à l’entracte. Ensuite le rythme ralentit : c’est celui de l’élégie, de la descente marche après marche vers la mort des héros et des soldats que Shakespeare n’oublie pas. Antoine et Cléopâtre, cette pièce monstre a rarement été montée en France, par Roger Planchon (1978), Stuart Seide  (2004) et Tiago Rodrige, il y a sept ans. Célie Pauthe et son équipe ont totalement relevé le défi.La scénographie  de Guillaume Delaveau porte le jeu des acteurs sans jamais l’alourdir. Comme avec cette métaphore du sable : d’abord petit caillou dans la chaussure de l’envoyé romain, puis signe envahissant de l’enlisement d’Antoine en Egypte, et des Romains en général. Et coulant entre deux doigts, tout simplement le symbole du temps qui passe. Enfin, en transformant un portique romain en pylône égyptien. Le travail sur les costumes est de la même force: audacieux et simple, dramaturgique c’est-à-dire éclairant les enjeux de la pièce, sans faire pléonasme avec les autres éléments de la mise en scène.

L’Orient de Cléopâtre n’est pas celui de Bérénice qu’avait monté Célie Pauthe qui, ici, a choisi les mêmes interprètes: Mélodie Richard et Mounir Margoum, pour le temps d’un rêve géopolitique. Et si ces grandes femmes avaient régné sur le monde romain? Blaise Pascal n’avait pas tort: «Le nez de Cléopâtre, s’il eût été plus court, toute la face de la terre aurait changé. »

 Christine Friedel

 Jusqu’au 3 juin, Odéon-Théâtre de l’Europe-Ateliers Berthier, 1 rue André Suarès, Paris (XVIII ème). T. : 01 44 85 40 40.

 


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