Qui sommes nous?

Une équipe de critiques rend compte,  jour après jour, des spectacles: théâtre, danse, arts de la rue, cirque, magie, performances, qu’ils voient en  région parisienne et en  province mais aussi à l’étranger.

Julien Barsan, conseiller dans une entreprise culturelle, est aussi critique dramatique.

Sébastien Bazou, ancien élève de l’Ecole des Beaux-Arts de Dijon, s’est spécialisé dans l’installation multi-médias puis a cofondé l’association Artefake dont le magazine publie des articles sur l’histoire de la magie; il en est devenu un spécialiste.

Jean Couturier est critique dramatique et assistant du rédacteur en chef.

Mireille Davidovici, dramaturge, traductrice et conseillère artistique. A dirigé quinze ans l’association Aneth consacrée aux auteurs contemporains. Assistante du rédacteur en chef.

Christine Friedel, critique dramatique, est aussi conseillère artistique.

Véronique Hotte est critique dramatique et enseignante.

Elisabeth Naud, docteur en esthétique théâtrale, enseigne à l’Université Paris VIII, et est conseillère artistique.

Béatrice Picon-Vallin, directrice de recherches au C.N.R.S., auteur d’ouvrages sur le  théâtre russe, la mise en scène, et les rapports entre le théâtre et les autres arts. Elle dirige les collections : Mettre en scène  à Actes Sud-Papiers, Arts du spectacle aux éditions du C.N.R.S. et Th. XX à L’Age d’Homme).

Edith Rappoport, critique de spectacles et spécialiste du théâtre de rue, été directrice des théâtres de Choisy-le-Roi et Malakoff, puis conseillère pour le théâtre à la D.R.A.C. Ile-de-France.

Stéphanie Ruffier est critique dramatique et enseignante.

Marie-Agnès Sevestre a dirigé la Scène nationale de Douai puis le festival des Francophonies à Limoges. Elle suit plus particulièrement les auteurs et projets francophones en France et à l’étranger.

Philippe du Vignal, rédacteur en chef du Théâtre du Blog, a longtemps dirigé l’Ecole du Théâtre national de Chaillot où il enseignait aussi l’histoire du spectacle contemporain. Il a été responsable de la rubrique:Théâtre, aux Chroniques de l’Art Vivant puis à Art press. Il a, entre autres, été critique dramatique aux Nuits magnétiques d’Alain Veinstein à France-Culture, et au quotidien La Croix.
Il a aussi été professeur à l’Ecole Nationale Supérieure des Arts Décoratifs, département scénographie.

Correspondants: Gérard Conio, professeur émérite de l’Université de Nancy et spécialiste de la civilisation russe et des pays de l’Est.
Nektarios G. Konstantinidis, traducteur et critique de théâtre, est enseignant au Département de langue et de littérature française à l’Université d’Athènes. Spécialisé en théâtre francophone contemporain, notamment en Grèce.
Alvina Ruprecht,
du département Théâtre à l’Université d’Ottawa, est une spécialiste du spectacle canadien anglo et francophone mais aussi caraïbéen.

Articles récents

La Cagnotte d’Eugène Labiche, mise en scène de Thierry Jahn

Black Metal Beauty

La Cagnotte d’Eugène Labiche, mise en scène de Thierry Jahn

 

Paradoxe, cet auteur comique, né  il y a déjà plus de deux  siècles, reste l’un des plus joués comme si, après lui et après Georges Feydeau qu’il encouragea, et Eugène Ionesco… une certaine veine comique du théâtre français s’était  éteinte. Il écrivit seul, quatre de ses cent trente six pièces- il eut une quarantaine de collaborateurs-  et se considérait lui-même juste comme un auteur de vaudevilles… Comme  avec cette Cagnotte (1864 c’est à dire sous le Second Empire). Quelques bourgeois, Chambourcy, Léonida sa sœur et Blanche sa fille un rentier, Colladan un riche agriculteur, Sylvain son fils, Cordenbois le pharmacien, Félix un jeune notaire, Baucantin, le percepteur..

Tous de la petite ville de La Ferté-sous-Jouarre près de Coulomniers (Seine-et-Marne). Ils ont réalisé une belle cagnotte lors de nombreuses parties à la bouillote, un jeu de cartes.  Après d’âpres discussions, ils votent: pour un dîner royal ou pour un voyage à Paris qu’ils ne connaissent pas. Bien entendu, le voyage qui l’emporte et qui réjouit ces bourgeois assez imbus d’eux-même mais naïfs et cupides (chacun essaye d’en tirer un avantage personnel). Mais cette virée va se transformer en catastrophe.  Ils commencent par s’offrir un bon déjeuner dans un restaurant ; victimes d’une  soi-disant mauvaise lecture du menu, ils refusent de payer et, accusés de grivèlerie puis de vol d’une montre, ils finissent au commissariat. Dont ils vont s’enfuir grâce à un trou qu’ils font dans le mur avec la pioche que l’agriculteur s’est achetée. La célibataire déjà mûre et qui croit pouvoir trouver l’âme-sœur dans une agence matrimoniale, se verra présenter… son partenaire à la bouillote! Bref, tout se détraque! Absolument plumés, ils sont obligés de passer la nuit dans un immeuble en construction. Enfin, Félix le jeune notaire sauve la situation: la montre prétendument volée  lui appartenait et il a fait arrêter le voleur, ce qui rend innocents ses amis. Et  il a de quoi financer le voyage de retour à La Ferté-sous-Jouarre où ils décideront de s’offrir un bon dîner.

Cette comédie-vaudeville a été souvent montée, notamment par Jean-Michel Ribes, il y a trente ans à la Comédie-Française, puis par Adel Hakim. Mais aussi adaptée en téléfilm par Philippe Monnier  avec Marie-Anne Chazel et Eddy Mitchell en 2009 et enfin mise en scène par Emmanuel Bodin à… Coulomniers, il y a quelques années. La pièce est une virulente satire de la bourgeoisie mais n’a pas la qualité des autres grandes œuvres, même si Eugène Labiche dénonce avec férocité, les ridicules, l’égocentrisme et l’hypocrisie de ces bourgeois de province assez peu sympathiques: Colladan, l’agriculteur ne s’intéresse qu’à sa ferme: au restaurant, il explique la façon de tuer correctement un cochon ; Champbourcy, lui, est obsédé par son mal de dents et entend bien se faire soigner à Paris en prenant sur l’argent de la cagnotte.

Ces bourgeois ont deux objectifs dans la vie: bien manger  (et la pièce finit comme elle a commencé, par une histoire de dinde truffée). Et l’argent: économiser, en placer, le dépenser pour soi et, si possible, à l’insu et sur le dos des autres ; cela va de la la petite mesquinerie de ceux qui mettent des boutons de culotte dans la cagnotte, au cynisme du jeune Sylvain qui, en claquant sa pension à Paris, se venge de son père qui l’a obligé à entrer à l’Ecole d’agriculture de Grignon…Bref, l’argent règne (chez les petits bourgeois  et est à la base de tout mariage (on disait encore à Paris jusque dans les années 1960 : il -ou elle- a fait un « beau mariage » et on lisait dans les annonces du Chasseur français : «belles espérances», c’est dire sérieux héritage en vue !). C’était la France de nos ancêtres! Léonida, la célibataire «déjà mûre»,  comme le souligne l’auteur avec cruauté, veut se marier et son annonce matrimoniale précise qu’elle a une dot de cinq mille francs… Félix, le jeune notaire demande en mariage Blanche Champbourcy à son père qui ne l’écoute pas car il compte l’argent de la cagnotte. Et il dira à Félix: « Mon ami, ma fille est à vous ! » et lui demandera aussi très crûment par deux fois : « Avez-vous de l’argent ? »

On est constamment ici dans la noirceur et l’absurde. Chez les personnages d’Eugène Labiche, rares sont les moments de générosité et de réconciliation, sauf quand chacun y trouve son compte, comme à la fin de La Cagnotte. Et aucun écrivain français, comme le disait avec raison Philippe Soupault, n’avait jamais osé présenter les provinciaux sous un jour aussi lugubre avec autant de brutale franchise. »Sauf Molière quand il met en scène dans Georges Dandin, les horribles Sottenville, ses beau-père et belle-mère.

Cette petite comédie-vaudeville dont tous les personnages, pourtant bien ancrés dans la vie sociale, vont très vite être emportés par un violent tsunami où ils perdent leur identité le temps d’un voyage loufoque. Et on comprend que nombre de metteurs en scène s’y soient intéressés y compris en Russie, où la pièce très datée et dont l’univers n’est pas si loin de celui de Nicolas Gogol, est encore souvent jouée…Cela dit, que peut-on en faire actuellement ?  Soit l’adapter mais alors, il faudrait que le Paris de Labiche soit New York ou Buenos Aires. Soit la garder telle qu’elle a été écrite, au risque d’un certain conformisme.

La mise en scène de Thierry Jahn est en effet honnête mais trop sage et on aimerait un peu plus de folie : le début avec cette partie de cartes est bien longuet et il y a parfois des baisses de rythme. Et cela n’arrange pas les choses : scénographie et costumes sont médiocres. On aimerait aussi un plus de précision dans la direction d’acteurs (ils ne sont que six) qui criaillent souvent sans raison… Cela dit, ils sont sympathiques, font leur boulot et ont une bonne diction. Et se sortent aussi assez bien des petites chansons. Mention spéciale à Meaghan Dendraël qui joue avec une grande efficacité un double rôle : Blanche Chambourcy et Félix Colladan. Cela dit, grâce aux comédiens, on admire la force de certains dialogues: Eugène Labiche et ses collaborateurs savaient s’y prendre pour rendre crédibles leurs personnages. Plus d’un siècle et demi après sa création,  le pari est difficile à tenir? Ici, le résultat reste assez approximatif et, si on rit quelquefois, à moins de n’être pas trop exigeant, on reste un peu sur sa faim et on ne vous poussera pas à y aller…

 Philippe du Vignal

Théâtre du Lucernaire, 53 rue Notre-Dame des Champs, Paris (VI ème). T. : 01 45 44 57 34.

 

 

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Au bout du bord, mise en scène de Lola Legouest

Septième Panorama des chantiers de la FAI-AR à Marseille

 

Au bout du bord, mise en scène de Lola Legouest

©Stéphanie Ruffier

©Stéphanie Ruffier

En partenariat avec Le Citron Jaune, Lieux Publics et le festival Le Grand ménage de printemps, quatorze apprentis de la Fai-Ar, formation supérieure d’art en espace public, présentaient des sorties de chantier, étapes de création. Parmi ces apprentis de la promotion Hervée de Lafond, Lola Legouest, une jeune artiste, a posé, avec une délicate sagacité, un regard singulier sur le monde du travail.

 Devant la façade d’une maison à Port-Saint-Louis-du Rhône près de Marseille, un panneau d’interdiction de stationner, deux flèches indiquant des directions contradictoires et une échelle -sociale- inaccessible lancent des signaux d’alerte. L’espace hurle l’intranquillité et l’absence d’échappatoire. A l’angle d’une rue : surréaliste et bouffon, un incroyable panneau, celui d’un club de pétanque : La boule fatiguée, qui enfonce le clou et semble sur-titrer la scène. Tout entre en écho avec l’impossible repos des victimes de l’épuisement au travail. Sur le trottoir, un homme des temps modernes s’agite. Il croque dans une pomme, s’éparpille par petits bouts, façon puzzle, comme dirait Michel Audiard. Il cherche sa place, douché par le non-sens. Magnifique gestuelle clownesque, corps élastique, cet employé du tertiaire incarné par le comédien-performeur Guillaume Taurines est accompagné par un bruiteur minimaliste de génie, Pierre Clinchard. De simples battements du pied autour de micros nous mettent au diapason d’un palpitant en déroute.

 S’interrogeant sur les chemins qui conduisent au burnaout (épuisement au travail, comme on dit plus finement en français !) Lola Legouest a collecté les témoignages intimes  de gens du spectacle, ingénieurs, secrétaires… Malgré une forte médiatisation, le thème reste tabou.  Et beaucoup préfèrent que leur parole ne soit pas retransmise. De tout façon, la metteuse en scène souhaite faire autre chose que du théâtre documentaire: « Je sentais, dit Lola Legouest, un frottement ». Elle a donc choisi d’éviter de livrer ex-abrupto la matière brute « des voix et des violences vécues, encore fragiles », craignant que la rue ne les altère davantage. Et elle a poétisé les textes, en ne gardant que la première lettre de chaque prénom.

 Quelle cruelle acuité dans le choix comme décor d’un espace urbain désaffecté ! Dans une rue semi-abandonnée, bordée de maisons évidées par des incendies comme autant de superbes métaphores des travailleurs, des vêtements sans corps tiennent debout. Ils illustrent avec puissance un vide existentiel, un résidu d’identité et de statut social. Les voix, pas toujours audibles, nous cernent, et évoquent le sentiment d’inconsistance. On avance malgré tout, un peu perdus aussi, on ne saisit pas tout le texte, et on lâche un peu le personnage et ses états successifs. Nous le repèrons à l’oreille, avec sa chaise qui crisse dans les graviers, avatar du rocher de Sisyphe.

L’ensemble a un petit côté : musée de la catastrophe et Tchernobyl social. La fin est de toute beauté. Au bord du fleuve, elle bénéficie des hasards de la navigation, un des atouts du jeu en extérieur. Sans naïveté, la pièce oscille finement entre effondrement et espoir, entre noyade et espérance, et nous cueille avec une image sublime… La ville industrielle de Port-Saint-Louis et ses zones interlopes semblent être un cadre rêvé pour cette créatrice issue d’une famille d’ouvriers et artisans.

Lola Legouest fait déjà montre d’un grand sens de la théâtralité dans l’espace public, et l’a sans doute affinée au fil de l’enfance, en spectatrice précoce du festival Vivacité à Sotteville-lès-Rouen. On ne dira jamais assez combien ces événements populaires, au cœur de la cité, créent de vocations. Après un passage  dans une école de Beaux-Arts, Lola Legouest est très vite retournée à ses premières amours : une écriture consacrée aux petits récits du quotidien. Elle a également trouvé en Patrice de Bénédetti, auteur et danseur du puissant Monument aux morts, un tuteur attentif qui a su lui donner des clés pertinentes pour aborder la déambulation, notamment la façon d’attraper et d’emmener un public. La Fai-ar, où elle a cheminé avec des pairs, crée de riches attelages de sensibilités.

On parcourt avec curiosité ce travail cohérent, à la fois poétique et plastique, à la recherche du vivant réanimé. Une jolie manière d’utiliser le déplacement comme moyen de s’extraire d’un milieu de travail mortifère. En un mot, prometteur !

 Stéphanie Ruffier

 Travail vu le 16 avril à la Fai-ar à Marseille (voir l’article précédent de Jacques Livchine)

 


Ma Radio, histoire d’amour de Philippe Meyer,mise en scène de Benoît Carré

Ma Radio, histoire d’amour de Philippe Meyer, mise en scène de Benoît Carré

PHILIPPE MEYER (©karineletellier.com)-13 - copieC’est à la fois une sorte de récit autobiographique, parsemé de quelques chansons de cet homme  que les jaloux ont parfois et faussement qualifié de touche à tout. Il est, en fait, est doué pour beaucoup de choses. Il a fait des études de sociologie et soutenu une thèse L’Enfant et la raison d’État, sous la direction de Philippe Ariès. Il a aussi animé des émissions consacrées à la musique classique à France Inter et sur M 6 avec Revenez quand vous voulez puis sur Anicroches sur Arte Il sera aussi maître de conférence (sociologie des médias) à Sciences-Po. Il écrivit dans plusieurs hebdomadaires puis fit les beaux jours avec plusieurs émissions, de France-Culture et France-Inter, notamment avec sa célèbre La prochaine fois, je vous le chanterai.

 Il est aussi auteur et acteur de solos, notamment au Théâtre de la Ville et de spectacles sur la chansons à la Comédie-Française. Il a donc, et ce n’est pas incompatible mais rare : une grande connaissance de la musique classique et de la chanson, une bonne expérience de la scène, une solide culture socio-politique, une œuvre d’écrivain et d’homme de radio avec des textes qu’il avait admirablement ciselés en grand amoureux de la langue française qu’il est. Il suffit de relire Paris la Grande et ses billets matinaux  à France Inter et dont, pour certains, on se souvient encore. Cela s’appelait: Le Progrès fait rage puis Le Futur ne manque pas d’avenir avec une fameuse antienne : Heureux habitants de la Lozère (il changeait le département à chaque émission) et autres départements français mais la conclusion restait identique d’un billet à l’autre: «Je vous souhaite le bonjour. Nous vivons une époque moderne. »

 Il a une voix au timbre chaleureux, reconnaissable entre toutes, et un ton caustique quand il a envie de se mêler de ce qui ne le regarde pas et/ou d’appeler un chat un chat, quelle que soit la personnalité ou la couleur politique de la victime. Ce qui, on s’en doute,  ne lui a pas valu que des amis. Il a aussi une excellente diction et on l’écouterait des heures quand il raconte comme sur la petite scène du Lucernaire, avec une grande simplicité, anecdotes et aventures diverses dans le monde du journalisme et de la radio. Ou quand il parle de ses rencontres -et les Dieux savent s’il en a rencontré des gens, du milieu politique et artistique- mais il sait aussi bien parler des habitants de l’Aveyron auquel il est très lié (il a aidé à la rénovation de l’ancien palais de justice historique d’Espalion pour en faire une résidence d’artistes) et du Cantal (président du festival Eclats d’Aurillac, il y organise aussi une saison musicale).

Comme il le raconte ici, il fut d’abord un très jeune auditeur parfois (en cachette) de la radio avec un poste à galène. Il écoutait à la fois Jean-Sébastien Bach ou Charles Trenet. Et des émissions- culte que tous les collégiens adoraient comme Signé Furax ou Les Maîtres du Mystère… Une consolation pour celui qui, né en 1948, vécut la fin de l’après guerre dans une maison- il reste pudique- où ne devait pas régner beaucoup d’amour. Puis ses parents achetèrent un gros poste de radio Telefunken. Il écoutait déjà les chansons françaises et n’a jamais renié ce très riche patrimoine populaire qui, souvent méprisé par les intellectuels, dit pourtant bien de choses sur la société française. Et logique, il conçut et anima La prochaine fois, je vous le chanterai, dont il emprunta le titre à une pièce du dramaturge anglais James Saunders (1925-2004). C’était une émission hebdomadaire à France Inter de 2000 à 2016 des plus brillantes consacrée aux chansons, françaises ou non.

Philippe Meyer a, entre autres, une passion que nous partageons pour les remarquables Frères Jacques. Ici, on sent, quand il en parle sur ce petit plateau donc très proche de nous, qu’il est encore bouleversé par la subite disparition de La prochaine fois, je vous le chanterai, même si dans ce spectacle, il reste discret là-dessus. Frédéric Schlesinger, directeur des programmes de Radio-France, le pria en effet sans que personne, y compris Philippe Meyer, en comprenne les raisons, de se consacrer exclusivement à Esprit Public sur France Culture. En fait, cela sentait le règlement de comptes: cette émission-culte battait en effet un record d’audience avec 1,78 million d’auditeurs… Mais  il aurait, dit-on, payé son opposition à Mathieu Gallet, directeur général de Radio France à l’époque…

 De tout cela, de sa vie aussi riche que passionnante, Philippe Meyer parle simplement et avec précision. La plupart du temps debout et sans notes sinon quelques documents posés sur une petite table en bois.  Et, accompagné par son vieux complice Jean-Claude Laudat à l’accordéon, il chante aussi quelques chansons. Le tout efficacement mis en scène par Benoît Carré. Il sait être aussi, comme peu d’acteurs, vraiment émouvant. On sent chez lui de la nostalgie mais aussi parfois, une certaine tristesse dans la voix… Ici, c’est quarante ans de passions évoqués sans pathos avec humour et vraie gourmandise de la vie. Et à la fin, un rappel-cadeau: il chante (Notre-Dame n’avait ps encore brûlé!) une quarantaine de chansons sur Paris…. Enfin, juste un vers de chacune à la file: brillant! Le public l’a longuement applaudi et les quelques jeunes gens présents aussi, même si Philippe Meyer parle de temps qu’ils n’ont pas connus.  (Mais on est toujours celui n’a pas connu le temps de l’autre!) Et, à travers cette histoire amoureuse de la radio, ils appréciaient son incontestable talent de conteur. Le spectacle qui se jouait seulement le dimanche soir, le sera, vu son grand succès, aussi en semaine. Ne le ratez pas: ce genre de solo ne court pas les rues… Et par les temps actuels, cela fait du bien: nous vivons en effet une époque moderne,  comme dit Philippe Meyer…

Philippe du Vignal

Théâtre du Lucernaire, 53 rue Notre-Dame des Champs, Paris (VI ème). T.  : 01 45 44 54


Présentation finale des travaux d’apprentis de la Fédération des Arts de la Rue à Marseille

FAIR. Formation supérieure d’art en espace public. Inauguration du Panorama des chantiers – à La Cité des arts de la rue.

FAIR. Formation supérieure d’art en espace public. Inauguration du Panorama des chantiers – à La Cité des arts de la rue.

Jacques Livchine, directeur et metteur en scène avec Hervée de Lafond du Théâtre de l’Unité a publié un billet dans La Liste rue que nous reprenons ici et où il a noté ses impressions pendant les deux jours de cette présentation.

Soit quatorze maquettes dans quatorze lieux de Marseille les 17 et 18 avril… Un marathon de la maquette! On dit que ce sont des esquisses. Comme d’habitude, les directeurs des Centres Nationaux des Arts de la Rue et des Festivals  sont à l’affût. Sait-on jamais… S’il y avait une perle ? D’autres viennent pour dénigrer ! Mais quoiqu’il  en soit, l’hypocrisie est de mise et on applaudit, même quand on n’en n’a pas envie. On fait dans le compliment plat : merci beaucoup, très bien. Mais parfois, même vingt petites minutes  sont longuettes…

On a vu défiler tous les styles et, cette année, on a eu: en vrac, les Romeo Castelluci, les Federico Fellini, les Virginie Despentes, les poétiques, les façon  Antonin Artaud, les sans texte, les trop de textes, les ésotériques, les obsessionnels, les personnels, les : «J’ai peur de la fin du monde, ou les : “l’Amour sauvera le monde “. Nous avons aussi été dans toutes sortes de lieux : les hangars de la cité des arts de la rue, le parking souterrain d’un hôtel de luxe,  le Toyokoto, la rue des petites Maries dans le quartier de Belsunce, le parvis de l’ église de Cucuron, un petit village du Vaucluse (1.800 habitants), le petit Théâtre de l’Oeuvre à Marseille, un écrin plein de charme. Parfois la jauge était de dix-neuf spectateurs seulement, parfois de trois cent…

Les pros, à la terrasse des cafés ou à table, font, malgré eux, des classements et bavassent. A chaque fois, on dit pareil : trop de solos! A chaque fois, on dit : ce n’est qu’une maquette…  Hervée de Lafond, la marraine de cette promotion et fière de son titre, avait prévenu les apprentis: « Vous allez jouer devant des hyènes, j’en suis une et pas la moindre. »  Les hyènes en question s’attablaient ensemble par catégorie, les C.N.A.R. avec les C.N.A.R., les anciens apprentis avec les anciens apprentis, les historiques avec les historiques. J’étais souvent d’accord avec Fred Michelet, auteur et metteur en scène  et avec Dominique Clerc, dramaturge. Jean-Pierre Marcos, ex-directeur du un Pôle national cirque et arts de la rue d’Amiens et président d’Artcena, était, lui, comme  toujours, généreux et ouvert. On sentait Gwenaëlle David d’Artcena assez perplexe, et on lisait dans ses yeux, des réserves; les inspecteurs du Ministère de la Culture, eux, ne lâchaient pas une once de leurs pensées.

La présidente de la F.A.I.A.R., la très distinguée Laure Ortiz n’est restée qu’un jour : dommage, car, pour se faire une vraie idée de cette promotion d’apprentis, il fallait bien deux jours. On entend Hervée de Lafond murmurer : “Je vais leur souffler dans les bronches, je veux du propos et ici,  il n’y  pas de propos”. Et puis, d’un seul coup, elle a lâché : là : ouiiiii, là, je dis oui…. Il était dix-sept heures  quand nous sommes sortis de ce festival de convulsions et de souffrances, et un certain César Roynette est apparu. Avec un travail fort, clair, énergique, et drôle, rempli d’auto-dérision et de tendresse. Quand, à la fin, peinturluré en noir, il est allé embrasser le curé africain de l’église devant laquelle il avait joué, l’émotion était au maximum.

Morgane Audoin, César Roynette, Marion Pastor, Johnny Seyx, apprentis de la promotion Hervée de Lafond (2017-2019) sont accueillis pour un temps de recherche et d’expérimentation artistique, dans le cadre pédagogique de leur formation professionnelle à la FAI-AR

Morgane Audoin, César Roynette, Marion Pastor, Johnny Seyx, apprentis de la promotion Hervée de Lafond (2017-2019) sont accueillis pour un temps de recherche et d’expérimentation artistique, dans le cadre pédagogique de leur formation professionnelle à la FAI-AR

Ce qui s’est passé ensuite, j’ai un peu honte de  le raconter. Après sa présentation, j’ai pris Morgane  dans mes bras et j’ai pleuré, sans pouvoir m’arrêter. Depuis la mort à cinquante-quatre ans de Ghislaine Roche du Centre Social et Culturel d’Etouvie, un quartier d’Amiens et celle de ma sœur Annie, il y a quatre ans, je n’avais pas pleuré. Des flots de larmes, comme si un barrage avait cédé. Jamais, cela ne m’était arrivé devant un spectacle. Morgane Audouyn, parlait de ses origines algériennes et des galettes de semoule que sa grand-mère faisait à merveille, elle souriait : aucune nostalgie dans ses propos et elle était lumineuse.

Alors pourquoi ai-je craqué? Pourquoi l’ai-je serrée aussi fort, comme on le fait aux enterrements. En fait, j’avais revécu la petite madeleine de Marcel Proust : « Je portai à mes lèvres une cuillerée du thé où j’avais laissé s’amollir un morceau de madeleine. Mais à l’instant même où la gorgée mêlée des miettes du gâteau toucha mon palais, je tressaillis, attentif à ce qui se passait d’extraordinaire en moi. Un plaisir délicieux m’avait envahi. » Toute la mémoire olfactive des mes origines russes m’a alors aussitôt envahi. Ma mère, ma grand-mère étaient remontées d’un seul coup et ces galettes de semoule s’étaient, pour moi, transformées en blinis… Dès que j’en fais cuire, ils me jettent dans un état second,  comme si  la vie triomphait de la mort.

Faut-il émouvoir ? Est-ce le but du théâtre? Je pose la question à ma voisine qui me répond : « Bien sûr, le théâtre doit émouvoir grâce aux rires ou aux larmes. » Et nous sommes comme des serrures dont  les spectacles sont les clés. Certains ouvrent toutes nos portes, nous fissurent mais d’autres nous laissent insensibles. Je n’étais pas le seul à être ému, heureusement. Mais presque abasourdi par cette réaction incontrôlable…

Nous sommes maintenant à Cucuron, un beau village de 1.800 habitants dans le Lubéron. Johnny Seyx a fait lire un communiqué: il devait jouer à Marseille mais on lui a prescrit des conditions de sécurité si contraignantes, qu’ennemi des barrières et des fouilles, il a préféré aller  jouer dans ce village en toute liberté. Atmosphère délicieuse. Un spectateur s’exclame: «Ici, ça respire l’amour. »  Une spectatrice s’enthousiasme: «Bien sûr, rien n’est supérieur à l’amour. » Et dans un nuage de fumée, Johnny apparait en Cupidon: «Mes chéris, mes agneaux… »  Et en une minute chrono, tout le public, même le maire et l’inspectrice du ministère, formait de grands cercles en se tenant par la main: Johny nous avait  tous embarqués… Hervée de Lafond avait vite reconnu dans la «spectatrice», notre petite Audrey Lopez qui, encore lycéenne, faisait du théâtre avec nous à Montbéliard. Retrouvailles: « Audrey, c’est toi ! »

Romaric Matagne, président du centre Culturel Cucuron Vaugines qui dirige le festival Le grand ménage de printemps se régalait, l’acrobate Antoine le Menestrel, était accroché sur le haut du clocher de l’église, Maya servait son tajine et le rosé coulait à flots. Jean-Sébastien Steil, le directeur de la F.A.I.A.R, me glissa : «Je n’ai pas parlé de Michel Crespin*,  mais tu as bien vu qu’il était là, au milieu de ces débordements d’amour. » Hervée de Lafond répète en boucle : «L’immersion de quatre apprentis dans ce village a été fondamentale,  c’est ça, la rue : vivre en harmonie avec des habitants  et cela donne cette qualité inestimable. »

L’image de César Roynette serrant le curé dans ses bras, me poursuit. Le théâtre de rue c’est cette immense affection pour le quotidien, les gens simples, la vie. Les apprentis ont ensuite dansé toute la nuit. Et le lendemain, la marraine leur a fait ses remontrances à sa manière, en fantassin de Napoléon.

Une séance à huis clos, je n’y étais pas. J’ai dit à Hervée : « C’est ta vérité, avec tes valeurs, ce n’est pas LA VERITE. »Le théâtre, c’est comme ça, il y autant de façons de le percevoir, que de grains de sable à Deauville. Mais alors, à la F.A.I.A.R., on apprend quoi ? Quelle vérité ? C’était le début d’une histoire et on me fait savoir que l’on va retrouver les quatorze apprentis en octobre dans notre Théâtre de l’Unité  à Audincourt…

Jacques Livchine

* Michel Crespin (1940-2014) fonda en 1982,  Lieux Publics (Centre national de création des arts de la rue à Marseille) et  en 1986, le Festival International d’Aurillac qu’il dirigea jusqu’en 93. Il a aussi créé la FAI-AR (Formation avancée et itinérante des Arts de la Rue).


Printemps de la danse arabe: Les Architectes de Youness Atbane et Youness Aboulakoul

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Printemps de la danse arabe :

 Les Architectes de Youness Atbane et Youness Aboulakoul

 Ce spectacle clôture la programmation de cette année au Tarmac qui va définitivement fermer ses portes… Youness Atbane, l’initiateur du projet, vit et travaille entre Casablanca et Berlin. Ses performances et sa pratique artistique s’exercent sur « le rapport critique et burlesque au champ de l’art, à ses acteurs et à sa géopolitique, et elle est plus largement axée sur une recherche du croisement entre les disciplines dites contemporaines ». Youness Aboulakoul, lui, né à Casablanca, vit à Paris. Il a commencé par la danse hip-hop et participé à de nombreuses créations de chorégraphes : Olivier Dubois, Radhouane El Meddeb, Christian Rizzo…  Et il est l’auteur de l’univers sonore de cette pièce.

 Dans le noir complet, deux colonnes de carrés noir et blanc, irradient de leur lumière le fond de scène. Bientôt deux hommes apparaissent, et sans plus de façon soulèvent des écrans d’ordinateurs d’où émanent figures géométriques, colibris et vues urbaines… Puis des courbes asymptotiques et enfin des billets verts. Un tel lancement, dans la fluidité et la fantaisie, laisse augurer une créativité bienvenue. La lumière revenue, ces artistes marocains nous mettent sur la voie d’une complicité d’adolescents, quand l’un d’eux s’empare d’un micro face public. Nous sommes prévenus : il y aura du loufoque, on peut faire art de tout et on ne se prendra pas au sérieux.

 Ils se mettent à élaborer des échafaudages instables d’éléments cylindriques : pots de fleurs, boîtes de crayons, mugs, bouteilles… allusion aux objets emportés par les traders quittant leurs bureaux après la crise de 2.008, point de départ imaginaire pour créer  leur spectacle. Après une catastrophe, ces rebuts du quotidien vont-ils permettre d’imaginer un avenir? Avec eux, une histoire se raconte : celle de Youness, qui a quitté le Maroc pour Paris. Comme  ces deux artistes se prénomment Youness,  le prénom devient le nom générique de leur duo.. Et ce soir, tous les exilés s’appellent Youness…

L’exil est figuré par une sorte d’armature métallique, s’ouvrant et se fermant sous des angles et des géométries variables et incongrues : l’abstraction d’une vie dessinée dans l’espace.  Pendant ce temps, la course des objets cylindriques instables, s’arabesque en chutes puis se ramasse en vrac, comme les jeux de construction des enfants : détruire, reconstruire, inventer, réinventer, jouer et rejouer à l’infini…Bientôt, apparaissent pour ramasser ces objets, de grands cartons qui deviendront maisons pour de nouveaux jeux. Par les fentes, chacun fait jaillir billets verts, mots et rébus. Ces étranges volumes à deux pattes, figures de rêve ou de cauchemar, errent sur le plateau et envoient des indices, via leurs messages : à nous de les décoder.

Les interprètes jouent de leurs corps, comme les objets qu’ils manipulent, avec une légèreté de sens et une fantaisie inventive qui font oublier la notion même de chorégraphie. Ils nous emmènent dans leur univers, ni tout à fait conceptuel, ni vraiment narratif.  A marcher à l’ombre d’images mystérieuses et légèrement décalées, à suivre leur langage réduit à des claquements de langue, nous avons compris bien des éléments de l’histoire de ces Youness (la fuite, l’identité cachée, le scandale du corps masculin dansant au Maroc)…

Nous avons aimé l’ironie de leurs actes. Nous avons frôlé le monstrueux et le fantastique, grâce à leurs gestes minuscules et poétiques. Nous avons eu envie de bricoler avec eux des jeux de fortune, avec tout ce qui nous tombe sous la main. Et nous avons souri  quand ils ont parlé anglais, comme dans les spectacles   »internationaux ». Mais  quand  ils quittent leur univers enfantin et dérivent vers des gestes plus formatés, leur spectacle fait  pschitt… Sur les perversités du marché de l’art et sur l’abus de performances lors des vernissages, on aimerait entendre un discours plus décoiffant. A rester au bord du sujet, ils donnent l’impression d’être eux-mêmes pris dans les limites de ce qu’ils dénoncent et prisonniers de ce qu’ils figurent : des adolescents jouant avec les codes de la représentation.

Alors qu’ils sont présents ici dans un lieu théâtral, on peut s’interroger sur la pertinence d’une telle installation scénique frontale : leur propos résonnerait autrement plus juste avec un public intégré à l’expérience.

Marie-Agnès Sevestre

 Spectacle vu au TARMAC, le 18 avril,

Printemps de la danse arabe  au  festival JUNE EVENTS à la Cartoucherie de Vincennes le 5 juin : soirée en double programme avec Danya Hammoud et Fouad Boussouf.

Etape de travail de Continent (titre provisoire), Danya Hammoud et Näss [les gens], Fouad Boussouf, à 21h

 

 


Trissotin ou Les Femmes savantes de Molière, mise en scène de Macha Makeïeff

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Trissotin ou Les Femmes savantes de Molière, mise en scène de Macha Makeïeff

 

Nous vous avions déjà parlé il y a trois ans déjà de ce spectacle au titre d’origine qui, depuis, a été joué un peu partout en France. Les jeunes Clitandre et Henriette s‘aiment mais Philaminte, la mère de cette dernière, et sa belle-sœur Bélise, admirent Trissotin, mauvais poète (et une sorte de cousin de Tartuffe). qui lorgne l’argent de cette famille bourgeoise. Le beau Clitandre en a pincé longtemps pour l’intelligente Armande mais elle l’a repoussé.  Il s’est alors  consolé avec  sa sœur  Henriette et ils veulent se marier… Bien entendu, Armande, jalouse, cherche à empêcher le mariage des  amoureux. Le mari de Philaminte, Chrysale et son frère Ariste, sont, eux, plus lucides et favorables à ce mariage mais lâches et impuissants devant cet hypocrite pantin tout en noir aux cheveux très longs qui les fascine. Et Chrysale a bien du mal à contredire Philaminte qui veut absolument offrir sa fille à Trissotin.

Trois contre trois! Qui va gagner? L’intelligente Armande est, elle, jalouse de voir sa sœur s’envoler avec son ancien amoureux et semble vouloir régler ses comptes.  Le mariage d’Henriette et Clitandre est donc compromis  mais Chrysale, devenu enfin plus ferme, tiendra enfin tête à sa femme, avec l’aide de Martine, la servante renvoyée par Philaminte (car elle ne respectait pas les règles de la grammaire !) et qu’il a réengagée. Ariste, lui, en bon deux ex-machina, arrivera à prouver,  (mais grâce à de faux documents !), la duplicité de Trissotin qui sera ainsi mis en échec. Et Henriette pourra donc épouser son cher Clitandre…

Cette comédie écrite par Molière en 1672, donc un an avant sa mort, a quelque chose d’assez amer. Mais c’est surtout une satire de ses contemporains  où il dénonce une société corsetée. Et le grand dramaturge met habilement le doigt où cela fait mal: la misogynie, les méandres de la sexualité mais aussi l’évidence de la libido chez la célibataire endurcie mais érotomane de cette folle de tata Bélise, tout cela sur fond de dot et de placements d’argent.  Dépassée, et totalement vieillotte, cette histoire? Que nenni ! Cela rappelle l’histoire de ce Thierry Tilly qui dut répondre de séquestration et violences volontaires sur personne vulnérable et d’abus frauduleux. Il y a quelques années, il était arrivé à  détourner argent et château d’une riche famille bordelaise où il s’était introduit…

Molière montre ici le délire d’une mère et de sa fille, sous l’influence d’un gourou faux intello, séducteur ridicule. Mais ce dangereux stratège vise aussi la dot d’une des filles pour arriver à ses fins et profiter cyniquement d’un confort bourgeois: «Pourvu que je vous aie, il n’importe comment». Cela a au moins le mérite de la clarté et nous rappelle étrangement les mots cyniques d’un ami de nos parents:« L’une ou l’autre, qu’importe, c’est la maison qui m’intéresse. »

Et notre grand auteur parle aussi d’une nécessaire émancipation des femmes et a écrit une pièce aussi souvent comique que pathétique, où fleurissenrt mensonges, stratégies amoureuses ou pseudo-amoureuses, manipulations et surtout incapacité du père à prendre ses responsabilités. La critique sociale est virulente quand il montre cette maisonnée où tout part en vrille et où on est parfois tout proche de la folie pure et d’un désastre final avec une jeune et belle Henriette, possiblement sacrifiée, par bêtise,  à Trissotin.

Macha Makeïeff a composé une sorte de galerie de personnages à la fois pittoresques, ridicules et parfois touchants. Et il y faudra, comme dans Tartuffe, un coup de théâtre avec l’astucieuse manipulation d’Ariste pour rétablir un ordre social en faillite. «Toquée, comme elle dit, de Molière, la metteuse en scène avoue être  fascinée par cette langue «si forte, puissante et difficile, inventive et musicale, écrite en alexandrins sonores». Et elle a parfaitement réussi à faire entendre cette «pièce immense». En mettant surtout l’accent sur le personnage de Trissotin et en montrant comment ces femmes intelligentes, sont soumises soit aux délices d’un certain pédantisme, soit au sexe, à la puissance maternelle, à la jalousie,  et qui veulent se faire une place dans un monde d’hommes…Bref, personne n’est épargné: les femmes sont souvent manipulatrices comme  Trissotin, et les autres hommes, toutes générations confondues, assez peu courageux…

Tout cela, bien vu et finement interprété. La metteuse en scène bouscule les repères traditionnels et a situé les choses plutôt du côté de la farce, dans les années 60 : costumes déjantés et gags en série séries, comme ce téléphone mural qui ne fonctionne pas, et une scénographie qui rappelle celles des spectacles qu’elle avait conçus et mis en scène avec Jérôme Deschamps. Avec, entre autres, des portes battantes comme celles de leur fameux Lapin-Chasseur.

Sur le plateau, très second degré comme dans nombre de leurs spectacles précédents, une vingtaine de chaises, fauteuils et banquettes disparates et souvent d’une rare laideur (cela a depuis été souvent copié (voir dans Le Théâtre du blog, La Volupté de l’Honneur). A cour, une sorte de laboratoire vitré où Philaminte et Bélise se livrent à des expériences de chimie. Bélise notamment verse un liquide transparent dans une éprouvette, qui, en se transformant en fumée blanche, prend la forme d’un phallus !

Où en est ce spectacle quelque trois ans après?  Il y a grosso modo, les mêmes et grandes qualités. Macha Makeieff sait diriger ses comédiens et Marie-Armelle Deguy est toujours aussi remarquable  en Philaminte, comme  Geoffroy Rondeau (Trissotin) à la formidable présence, Karyll Elgrichi réussit à imposer brillament le personnage secondaire de Martin) et Vanessa Fonte crée un belle et fragile Henriette. Mais  ce n’est plus Thomas Morris, comédien et chanteur lyrique qui joue Bélise  mais Anna Steiger :excellente,  comme Vincent Winterhaller  (Chrysale). Tous sont absolument crédibles et attachants, même quand ils sont ridicules, dès qu’il entrent sur le plateau, et le plus petit rôle est bien tenu, avec une belle unité de jeu et de solides arrangements musicaux de Jean Bellorini. Et le spectacle commence plus vite.

Du côté des réserves, il y a toujours des gags inutiles et Macha Makeieff aurait pu épargner à son Arthur  de fils, de nettoyer les vitres très en hauteur debout sur une échelle ou de trimballer sans raison des valises, en entrant et sortant sans cesse par des portes battantes. Et il y a toujours des expériences de chimie un peu longuettes comme le dialogue entre Trissotin et Vadius qui aurait pu être un peu coupé,  et cette étagère toute en hauteur  et chargée de livres qui se décroche  comme dans la plus pure tradition des Deschiens. Comme si Macha Makeieff semblait ne pouvoir résister à s’emparer d’un gag.  Rien de grave mais cela casse un peu le rythme et pollue visuellement un travail de grande qualité…

Mais presque quatre siècles plus tard, la pièce reste d’une rare intelligence, grâce à Macha Makeïeff qui n’a  en rien triché, comme le font souvent les metteurs en scène quand ils essayent de monter des classiques. On sent qu’elle aime vraiment Molière. Mais là dans cette salle pas très sympathique,  il faudrait d’autant plus qu’elle resserre les boulons : il y a  parfois de sérieuses baisses de rythme et la diction est parfois  un peu relâchée… Macha Makeïeff avait eu raison de faire appel à Valérie Bezançon qui avait fait travailler les alexandrins de ce texte fabuleux Mais on ne voit plus son nom dans le programme Par ailleurs, le bas du décor est devenu sale et mériterait un coup de peinture :  il n’y a pas de détails dans une mise en scène réussie…

Malgré ces réserves, Macha Makeieff, trois ans après, continue à gagner le tiercé : nous offrir de très bons comédiens, nous faire rire (ce n’est pas un luxe en ce moment : on est à deux pas de Notre-Dame !) et  nous faire entendre cette langue française formidable qui nous appartient à tous. Comme un trésor vivant, sans que nous en soyons toujours bien conscients, avec, ici,  jeux de mots savoureux à la clé: «Quand on se fait entendre, on parle toujours bien, dit Martine à Bélise qui réplique: « Veux-tu toute ta vie, offenser la grammaire? » Ce à quoi, Martine lui répond : «Qui parle d’offenser grand’mère ni grand’père ? » Et Chrysale avoue : «Je vis de bonne soupe, et non de beau langage.»

Le public, (pas très jeune, malheureusement: les places ne sont pas données!), est ravi. Allez (re) découvrir cette pièce montée en farce. Et entendre notre langue, comme disait Antoine Vitez.  Alors que des slogans imbéciles en anglais continuent à s’épanouir sur les affiches publicitaires du métro. Ce qui ne paraît déranger en rien les ministres de la Culture qui se sont succédé depuis quelques années…

 

Philippe du Vignal

Jusqu’au 10 mai, La Scala, 13 boulevard de Strasbourg, Paris (X ème). T. : 01 40 03 44 30.

 


La Nuit des taupes, conception, mise en scène et scénographie de Philippe Quesne

La Nuit des Taupes, conception, mise en scène et scénographie de Philippe Quesne

 

Crédit photo : Martin Argyroglo

Crédit photo : Martin Argyroglo

Les taupes, petits mammifères, sont utiles à l’homme: elles se nourrissent en effet de vers blancs et de rongeurs  mais c’est aussi la hantise des agriculteurs et des jardiniers. Elle creusent des galeries, elles rongent les racines des plantes et avec ces mottes de terre qu’elles creusent en ressortant à l’air libre ravagent les prés mais aussi les plates-bandes. Dans l’Antiquité, cet animal aveugle mais entendant, aurait été la métamorphose d’un dieu grec et la prétendue métamorphose humaine en taupe tient peut-être au fait que les doigts de ses pattes antérieures les font ressembler à des mains.

Se dirigeant dans l’obscurité, elle est pour Kafka, l’auteur du Terrier, le symbole du guide de l’âme à travers les dédales intérieurs : «Nous fouillons en nous comme une taupe et nous sortons de notre sable souterrain, le poil tout noirci et velouté. »Les galeries souterraines que ces petites bêtes creusent sans répit, évoquaient aussi le labyrinthe et elles sont donc liées aux mystères du monde des ténèbres et de la mort. Leur parenté avec l’homme, exploitée par les bestiaires médiévaux, est ici mise à l’honneur et quand elles arrivent, le spectacle qu’elle donne,  relève d’une cocasserie à la fois savante et spontanée. Sur le plateau, un cadre de bois est posé dont les baguettes tiennent les parois de papier (ultérieurement déchiré puis enlevé avec les baguettes) hors de ce premier cadre-noyau. Le ventre de la taupinière est comme déposé, déplacé ensuite et anéanti et elles arrivent, une par une, dans leur antre, à travers un labyrinthe-tunnel. Et elles surgissent, personnages vivants couverts de fourrure, avec une tête un peu stupide, de grandes mains et des pieds graciles. Les fourrures ont été faites sur mesure par l’artiste-costumière Corine Petitpierre.

Les interprètes, entièrement dissimulés, ont  toute liberté pour se lancer et s’effondrer. Telles des marionnettes animées et autonomes, les taupes incarnent, pour le public amusé, les figures ludiques des lectures et des films animaliers de leur enfance. Clowns, silhouettes fantastiques et grotesques, elles sont les maîtresses des lieux. Elles roulent et arrivent avec des boules de terre ou des pierres légères qu’elles manipulent adroitement : l’essentiel de leur trésor. Et forment une communauté dont chaque membre semble bien connaître l’autre.  Elles ont vite fait de s’échapper de leur enclos, batifolant, arpentant une caverne de stalagmites et de stalactites… Pierres ou vers de terre, ces marionnettes humaines transportent, s’échangent des charges, assistant l’une, qui va accoucher : humour et comédie,  ou tentent de réanimer une autre qui a perdu la vie : tragédie. On entend des airs populaires identifiables comme Ne me quitte pas de Jacques Brel.

 Au lointain, un cyclorama lumineux, avec un ciel abstrait : une sortie de la caverne ? Un espace de respiration à l’air libre… Escaliers en bois et toboggan accueillent les bêtes qui jouent, glissant avec plaisir sur leur fourrure protectrice, inventant chutes et pirouettes. A cour, une servante s’allume irrégulièrement et propose des signaux musicaux. « Avec des sonorités précises, dit le concepteur,  le thérémine avec ses effets d’écho et d’espaces caverneux, est un instrument vibratoire dont on joue sans le toucher, et il y a les pédaliers moog des batteries tribales, et la guitare électrique, liée à la musique noire et indépendante. »  Musique alternative et univers underground se conjuguent ici.

 Avec cette atmosphère de conte enfantin,  le public a l’impression d’entrer non dans la caverne d’Ali Baba avec ses trésors scintillants mais dans la forêt et la mine où travaillent les sept nains de Blanche-Neige. Univers de feu, forges légendaires de Vulcain, sources d’étincelles rose, bleu ou vert fluo apportent un rythme infernal et de gracieuses images inattendues… Un spectacle loufoque, inclassable et facétieux qui réjouit le public.

Véronique Hotte

Nanterre-Amandiers, Centre Dramatique National,  jusqu’au 20 avril. L’Après-midi des Taupes, le 20 avril à 16 h. T. : 01 46 14 70 00.

 

 


The Hidden Force, d’après De Stille Kracht de Louis Couperus, mise en scène d’Ivo Van Hove

The Hidden Force, d’après De Stille Kracht (La Force des Ténèbres) de Louis Couperus, mise en scène d’Ivo Van Hove

 

Photo Jan Versweyveld

Photo Jan Versweyveld

À l’apogée de la colonisation, de ses «bienfaits» et de la prospérité européenne, à l’aube du XX ème siècle, le gouverneur Otto van Oudijck croit encore tenir les rênes de la population de Java d’une main paternelle. Il s’appuie sur les anciennes lignées royales locales inféodées aux Pays-Bas et jusque là, le respect mutuel et les bonnes manières maintenaient une confiance et un ordre raisonnables. Mais la colonie a ses pièges : un ennui furieux et la méconnaissance des uns et des autres. La femme du gouverneur, peu soucieuse de ses devoirs diplomatiques, se jette dans les plaisirs et une vie sexuelle débridée, jusqu’à séduire le fiancé de sa fille. Mais les coups portés à la famille ébranlent l’organisation sociale et politique de la colonie. Au nom du droit et de la loi, le  gouverneur réprime le frère corrompu du régent, mettant en péril l’alliance précieuse avec sa lignée. L’équilibre, fragile, est rompu.

À la rationalité, à la compétence du colonisateur, s’oppose une atmosphère trouble, inquiétante, de magie noire. Une pierre brise un miroir sans qu’on sache d’où elle a été jetée, du sang coule de la douche, la mousson vient noyer la scène, dehors c’est l’émeute : les forces naturelles et surnaturelles -les forces des ténèbres- s’allient pour détruire l’ordre occidental. De  pourrissement en contamination, son représentant finira prisonnier de sa folie, dans une nature tropicale dévorante. Les figures de ce jeu délétère sont en perpétuel mouvement. Même le gouverneur, qui devrait représenter la stabilité, traite ses affaires sur un coin de table; sans cesse en déséquilibre, il lui est impossible de trouver sa place. Son épouse, toujours en déshabillé ou en robe légère, fuit et s’envole en grandes traversées obliques. Seuls les “indigènes“ peuvent rester en place, dans une immobilité qui les fait oublier, quand ils ne dansent pas lors d’obscurs rituels. Le message politique de Louis Couperus  (le roman a été publié en 1900) est assez clair : il veut démontrer les impasses de la colonisation, la faiblesse de l’Europe devant ses propres conquêtes. Le corps appartiendrait aux colonisés : à eux la danse, à eux, les rituels physiques mystérieux. Et aux femmes : à elles, la sensualité, irrépressible et irresponsable. La raison, la rigidité psychique et morale sont dévolues à l’homme blanc d’âge mûr. Et la magie, à “eux“, aux autres, aux “naturels“ du pays, qui font précisément de la Nature leur complice. Et la folie guette : on pense à Soudain l’été dernier de Tennesse Williams,  au Partage de Midi de Paul Claudel et à ces univers de sensualité et de violence,   où la chaleur, la touffeur tropicales et les «forces des ténèbres» dévorent les êtres. Et ce pourrissement est indissociable de la vitalité du désir, si éphémère, si dangereux soit-il. The Hidden force appartient à une trilogie, adaptée des romans de Louis Couperus. Dans la même scénographie, De dingen die voorbijaan (Des Choses qui passent) présenté l’été dernier au festival d’Avignon (voir Le Théâtre du Blog), était centré autour du secret de famille. Ici, il s’agit de l’incompréhension fondamentale entre les cultures. Ivo van Hove voit sans doute dans le roman, la prophétie des  déchirures du monde, entre rationalité et «forces des ténèbres», religieuses, entre autres. On peut aussi y lire, sous une forme presque mythique, la vengeance de la Nature contre une raison capitaliste, source du “progrès“ et des dégâts commis contre la planète. Un critique résume le roman de Louis Couperus comme «un livre sur l’impossibilité de comprendre complètement l’autre» : le sujet est vaste et l’opposition binaire entre nature et raison, corps et calcul, désir et domination capitaliste reste ambiguë. Mais ce qui nous importe ici : la beauté du spectacle, si l’on met de côté des dialogues parfois trop développés et même bavards -en un siècle, nous sommes devenus rapides- et pénibles à lire en surtitrage (le spectacle est en néerlandais). Tout ici est réglé comme un grand opéra: bande-son, éclairages, irruptions du cinéma sur le grand cyclo en fond de scène. Sur un vaste parquet, les changements de scène, à vue, le déplacement d’un accessoire, font partie du jeu et sont rythmés et réglés à la perfection. On admire la même précision dans le jeu des comédiens: pas un geste dans le vague et chaque mouvement a lieu au moment exact, dans toute son exacte énergie. Où l’on voit que la forme est le fond : tout est question de vitalité, perdue peut-être par l’Occident –ce que pensent les « déclinistes », appelant à un sursaut-  mais encore active dans le processus même de pourrissement. C’est assez dire la richesse d’un spectacle d’Ivo Van Hove, à suivre dans sa prochaine création Electre-Oreste à la Comédie-Française.  Christine Friedel Spectacle vu à la Grande Halle de la Villette, en collaboration avec Le Théâtre de la Ville, dans le cadre des Chantiers d’Europe.

Talents Adami: Abîmés mise en scène de Jean-Christophe Dollé et Clotilde Morgiève

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Talents Adami:

Abîmés mise en scène de Jean-Christophe Dollé et Clotilde Morgiève

On connaît bien l’ADAMI, une Société civile pour l’administration des droits des artistes et musiciens interprètes qui perçoit et répartit les droits de propriété intellectuelle ( droit moral,  des artistes interprètes, voisins des droits d’auteur.  Créée en 1955 par et pour les artistes, l’Adami gère donc ceux des comédiens, danseurs solistes et des chanteurs, musiciens solistes et chefs d’orchestre, pour la diffusion de leur travail enregistré. Pour représenter les différents métiers des artistes-interprètes, le conseil d’administration de l’Adami est composé de  trente-quatre membres, répartis en trois collèges: -dramatique, -variétés, -chefs d’orchestre et solistes de la musique, du chant et de la danse.

Le cœur de métier de l’Adami est de gérer et de redistribuer individuellement aux artistes-interprètes l’argent qui leur est dû,  quand leurs prestations enregistrées sont copiées par le public ou diffusées à la télévision, à la radio ou dans des lieux publics sonorisés. En 2017, l’Adami a réparti ainsi plus de soixante millions d’euros à environ 73. 000 artistes, en France et à l’étranger. 25 % des sommes issues de la rémunération pour copie privée et  celles qui n’ont pu être réparties à l’expiration d’un délai de cinq ans sont consacrées à favoriser l’emploi des artistes, l’émergence de nouveaux talents et la formation professionnelle continue. Ainsi chaque année, plus de 1. 300 projets artistiques bénéficient des aides de l’Adami pour un montant de plus de dix-huit millions d’euros. Et l’Adami coproduit aussi plusieurs spectacles du festival in d’Avignon et de nombreuses compagnies du off.

L’opération Talents Adami aide à l’insertion professionnelle des artistes-interprètes en musique, danse, théâtre, cinéma. Et Talents Adami/Ecrits d’acteurs se consacre cette année à la thématique de l’exil et sept jeunes comédiens vont présenter Abîmés;  emmenés par Jean-Christophe Dollé et Clotilde Morgriève qui avaient monté dans le off cette histoire terrible  imaginée par Jean Teulé– la mise à mort d’un jeune homme par des villageois qui en viendront à manger ce qui restera de son corps un fait divers atroce de 1870… L’équipe a bénéficié d’une résidence de travail de six jours en avril à la FabricA, un très beau lieu récemment construit à Avignon pour le Festival où les artistes peuvent répéter dans la belle et grande salle aux dimensions de la scène de la Cour d’honneur, de dix-huit logements et de deux espaces techniques attenants. Cela permet d’accueillir en résidence, tout au long de l’année, des équipes artistiques qui travaillent à leur prochaine création pour le Festival. Et c’est aussi un beau théâtre de six cents places. Le principe des Talents Adami Ecrits d’acteurs, explore la thématique de l’exil avec huit jeunes jeunes comédiens, sélectionnés après audition qui, cette année, travaillent sous la direction de Jean-Christophe Dollé et Clotilde Morgiève sur un spectacle à partir de textes  de gens de théâtre. Remarquablement choisis et venant de Liban, Syrie, Chili, Etats-Unis…pour raconter des  expériences personnelles ou collectives des migrations, de l’exil, le plus souvent douloureuses mais aussi porteuses d’espoir. A cause de la misère, des guerres civiles ou non, du refus de se soumettre à une dictature politique… Les causes sont nombreuses de ces départs, le plus souvent sans retour, vers les riches pays occidentaux ou américains dont les dirigeants ont plus grand mal à trouver des solutions efficaces à long terme. Et ceux qui aident les migrants le savent bien : il n’y a pas de miracle à attendre. Et lors des répétions auxquelles nous avons pu assister, on voit que ces jeunes comédiens ont acquis une conscience aigüe de ce problème international; on le sent quand ils disent avec une belle sincérité ces textes à une voix ou entament à plusieurs des dialogues d’après les œuvres d’auteurs connus ou non comme Julian Beck ( 1925-1985).

On reconnait tout de suite dans La Douane, le style du virulent directeur anarchiste avec Judith Malina, du fameux Living Theatre qui eut à subir les geôles du gouvernement brésilien: “Et à une époque où le chauvinisme s’agrippe aux gens, franchir les frontières est un plaisir qui donne plus de vie, même si les douaniers vous fouillent les poches et le cul et les reliures des livres à la recherche de quelque chose de subversif. Bien qu’ils aient tort, je leur donne raison parce que je veux subvertir cette prison. (…) Ils refusent que les hommes aux cheveux longs voyagent d’un pays à l’autre. Certains pays, comme le Mexique, vous refusent le droit d’entrée si vous avez les cheveux longs, d’autres, comme le Maroc, tentent de vous faire couper les cheveux à la frontière. Et ils fouillent dans la littérature que vous transportez : s’ils tombent sur un ouvrage où il est mentionné le mot « anarchisme », qu’il soit vendu ou non dans les librairies du pays où vous tentez d’entrer, ils vous créent des ennuis. Ils pensent qu’ils peuvent arrêter alors l’esprit de respirer et de s’épanouir, ils déraillent. Mais le corps sacré de l’être humain n’est pas la propriété de l’état, encore moins propriété foncière. Je suis née sur cette planète, elle nous appartient toute entière, sur cette planète je suis né, non pas dans un pays plus que dans un autre ; les lois de l’immigration, les visas, les passeports, les lignes de démarcation artificielles, la possession et le contrôle, tout cela appartient au monde de l’enfer, au monde de l’objet. Je propose d’utiliser le théâtre comme moyen pour diminuer la dépendance de l’ego du citoyen et du policier au nationalisme, produit de la perversion possessive, sadique. »

D’Emmanuelle Destremeau, actrice et scénariste, un texte dialogué: Border Ghosts Passeport : « Raphaëlle : « Passeport… flying tickets… where are you traveling from. »  Camille : « It’s written here: from Paris. » Raphaëlle : « Just answer the question ». Camille : « Paris ». Raphaëlle: « Did you pack your luggage alone. Camille : Yes, Raphaëlle : Did you give your luggage to anyone after having pack. Tom : « Les phrases ne sont pas des questions, vous avez remarqué ? Ces phrases-là depuis le début ne sont pas des questions, mais des ordres. »

De Wajdi Mouawad, trois extraits d’un remarquable monologue: Seul, « Bonjour papa. C’est Harwan. Tu m’entends ?Il paraît qu’il faut continuer de te parler comme on te parlait avant. Seulement voilà : avant on ne se parlait pas beaucoup. On dit aussi qu’il vaut mieux parler dans ta langue maternelle. Je veux bien, mais mon arabe risque plutôt d’aggraver ton coma…(la traduction en arabe cesse) J’ai un peu peur qu’il soit trop tard. L’exil c’est peut-être ça : l’impossibilité de rattraper le retard. Mais tout n’est pas perdu. Je veux dire, papa, qu’est-ce qui se serait passé si on n’avait pas quitté le Liban ? Qu’est-ce que je serais devenu ? Là, je parlerais arabe..

Et aussi de Wajdi Mouawad, un extrait de ce  Littoral si poétique. «Mon odyssée s’achève. Je reviens au port. Mon pays m’a conduit à mon pays. Le chemin fut long, mais la récompense est grande. J’entends les mugissements des vagues Qui s’entrelacent jusqu’au rivage Je les entends, les vagues, Haleter, haleter, haleter, haleter, haleter, Haleter vers la jouissance qui ne viendra jamais. Qu’il est bon d’être là. Entendre la mer se soulever de colère, Folle de désir, Imaginer qu’elle est le sexe du monde tourné vers le ciel, Puis, Aller plonger dans ses profondeurs. »

De l’immense Tadeusz Kantor (1915-1990), Le Retour : «Les oiseaux surmontent des distances infinies pour revenir vers leur nid. Les gens reviennent aussi. De lointains voyages. De la guerre, pour ceux qui ont survécu. Ils reviennent vers les leurs. On les voit déjà… Et le cri de ceux qui attendent : Ils reviennent!A chaque fois que l’on prononce ce mot, RETOUR, une intense émotion l’accompagne. » «Les souvenirs des lieux où je suis passé sont restés flous, dit le Libanais Raymond  Hosny. « Tandis que je me rappelais bien des heures d’attente sur les barrages qui séparent les quartiers ou les départements. Je me souvenais de cette file de voitures qui attendaient pour le contrôle d’identité. Chacun de nous devait répondre à des ordres : Donne-moi ta carte d’identité ? D’où viens-tu ? Et, qu’est-ce que tu vas faire là-bas ? Ses passages, au quotidien, me donnaient la sensation d’être un étranger dans mon propre pays. Je me suis toujours révolté dans mon for intérieur, je ne voulais pas et je ne pouvais pas me définir comme faisant partie d’une communauté, d’un parti politique ou d’une idéologie. Ces barrages militaires dessinaient les séparations géographiques intérieures au pays. »

Le texte de Lucas, un des  jeunes acteurs du spectacle : Mon Héritage frappe par sa lucidité  : « Pour ce qui est du «récit de famille», j’avais toujours eu une nébuleuse image qui reliait Pologne, Belgique, France et Israël. Là, je peux suivre le voyage incessant qu’a connu ma grand- mère, ces exils à répétition, parfois forcés, parfois par conviction politique. Toujours pour une raison qui ne me poussera jamais à partir. Cela me donne une sensation étrange aujourd’hui de me voir moi, parisien sédentaire, confronté au souvenir de cette femme qui a bien souvent laissé sa maison et sa famille pour partir construire quelque chose ailleurs, ou fui un bonheur qu’on lui refusait. C’est peut-être elle qui me poussera à partir un jour. Et c’est là sans doute que s’arrêtera le cours d’Histoire. »

Il y a aussi cette fois enregistrée une interview très drôle de Gérard Depardieu  et une autre du grand acteur Yoshi Oïda qui raconte son arrivée à Paris en 68. « À l’époque personne ne connaissait Peter Brook au Japon ce qui comptait pour moi c’était de me rendre en France pour pouvoir jouer une pièce. On me payait mon billet d’avion, rien de meilleur ne pouvait m’arriver, je pouvais me rendre en France à Paris descendre les Champs-Élysées, place de l’Étoile, tout ce que j’avais vu au cinéma. J’étais si heureux que j’en pleurais de joie. Toutes ces larmes parce que en 68 il y avait tous ces mouvements Étudiants et la police utilisait des bombes lacrymogènes donc finalement j’ai pleuré de joie mais à cause des bombes lacrymogènes de la police sur les Champs-Élysées. C’est la première impression que j’ai eu de Paris. Puis j’ai été dans cette troupe de théâtre et j’ai eu la chance de rencontrer des acteurs merveilleux et j’ai fait des répétitions pendant une semaine. »

On ne peut tout citer mais il y a aussi cette émouvante confession de Jodorowski : « Je rassemblai de mille ingénieuses manières (entre autre me vendre deux nuits à une vieille millionnaire) l’argent nécessaire pour acheter un billet sur un bateau, l’Andrea Doria, en quatrième classe –cabine commune de vingt lits, escalope dures comme de la semelle, vin fait d’eau et de poudres, tomates insipides–, à destination de la France. Je donnai tout ce que je possédais : livres, marionnettes, dessins, cahiers de poèmes, décors et costumes du théâtre mimique, quelques rares meubles, mes vêtements. Avec seulement un costume, un pardessus, plus une paire de chaussettes, un caleçon et une chemise en nylon que je laverai chaque soir ; sans valise, avec cent rachitiques dollars en poche, après avoir jeté mon carnet d’adresses à la mer, je partis pour un voyage qui durerait cinq semaines, remontant par l’Océan pacifique jusqu’au canal de panama, et de là, à Cannes pour débarquer sur le territoire français, sans connaître un seul mot de cette langue. » (…) « Je n’abandonnais pas mon pays comme un exilé politique, comme un raté ou comme quelqu’un détesté par la société. Je quittais mon pays qui m’avait accepté en tant qu’artiste, une compagnie de vingt mimes qui avait déjà un solide répertoire, de gentils amis, nombres d’entre eux grands poètes, des jeunes filles passionnées, dont l’une aurait pu devenir mon épouse. Je quittais aussi, définitivement, ma famille: jamais je ne la revis. Mes amis non plus : quand je revins au Chili, quarante ans plus tard, tous étaient morts, fauchés par le tabac, l’alcool ou Pinochet… »

Ici, dans cette grande salle de la FabricA, pas vraiment de décor mais des amas de chaises pliantes délimités par ces rubans en plastique à rayures jaunes ou rouges que l’on retrouve partout dans les rues, les aéroports, les poste de douane routière. Jean-Christophe Dollé et Clotilde Morgiève dirigent avec calme et une grande précision Lucas Borzykowski, Tom Boyaval, Camille Dagen, Raphaëlle Damilano, Roman Kané, Zacharie Lorent, Camille Sansterre, Thomas Zuani. Issus d’écoles en France et pour l’une en Belgique) différentes. Et cela donne très envie d’aller voir ces représentations en plein air.  Tous très justes, interprètent avec une excellente diction, ces textes souvent d’une qualité exceptionnelle en leur donnant une unité, celle d’une jeunesse consciente du poids qu’ils représentent. On a remarqué Zacharie Lorent,  issu de l’Ecole du Théâtre National de Strasbourg et qui a déjà joué avec Julien Gosselin. Camille Sansterre, elle,  une actrice et metteuse en scène belge formée à l’IAD en 2011 et Raphaëlle Damilano diplômée du conservatoire Camille Saint-Saëns  et qui a obtenu une licence de Cinéma-Audiovisuel à la Sorbonne. Olivier Py et Paul Rondin, son administrateur,  semblaient savourer le travail de cette pépinière de jeunes artistes… Et en effet, cela méritait le détour…

Philippe du Vignal 

Festival d’Avignon les 20 et 21 juillet à 18 heures, Jardin de la rue Mons (entrée libre).

 

 


Into the little hill, livret de Martin Crimp, musique de George Benjamin, mise en scène de Jacques Osinski

Into the little hill, livret de Martin Crimp, musique de George Benjamin, mise en scène de Jacques Osinski  (spectacle en anglais, surtitrage en français de Philippe Djian)

 

©Pierre Grosbois

©Pierre Grosbois

Créé en 2006 à l’Amphithéâtre de l’Opéra-Bastille, le spectacle trouve une nouvelle vie grâce à ce metteur en scène dont on peut revoir, dans ce même Athénée-Théâtre Louis-Jouvet, le remarquable Cap au pire de Samuel Beckett avec Denis Lavant (voir Le Théâtre du Blog).  Sous ce titre énigmatique : Into the little hill, le spectacle est une version actualisée du Joueur de flûte de Hamelin, une histoire moyenâgeuse que les frères Grimm popularisèrent dans le recueil des Légendes allemandes (1816)… En Angleterre, le conte apparaît dès 1605 sous la plume d’un polémiste, avant d’être repris par un pasteur dont le récit édifiant inspira Robert Browning pour The Pied piper of Hamelin (1842). Heinrich Heine, Achim von Arnim, Clemens Brentano ou Prosper Mérimée s’emparèrent aussi de la légende…

 En poète de la scène, Martin Crimp adapte à  son tour cette œuvre intemporelle par les peurs qu’elle traduit: celle des rats associés à l’envahisseur, à la maladie et la mort. Il est aussi question de l’ingratitude des hommes: un étranger qui a délivré la ville du fléau en emmenant les rats hors de la ville, en jouant de la flûte, vient maintenant réclamer son dû. Mais les édiles ne tiennent pas parole. Alors, pour se venger, et en jouant de cette même flûte, il entraîne les enfants, jusqu’au plus profond de la terre,  comme il l’avait fait pour les rats…De magique, la musique devient nocive…

Il y avait pour le dramaturge et le compositeur britanniques matière à un opéra contemporain de par sa forme musicale et narrative.  Le texte, écrit au cordeau, gomme les connotations romantiques attachées à cette œuvre noire et s’ancre sur le monde moderne. Il imbrique dialogues et narration, dans une langue concise, ciselée pour la musique minimaliste de George Benjamin. Une partition pour deux solistes accompagnées par un orchestre réduit à quinze instruments, mêlant bizarrement cors de basset, cymbalum, mandolines et banjos à des violons et à un trombone.

©Pierre Grosbois

©Pierre Grosbois

La battue du chef Alphonse Cemin, un peu trop sage, n’empêche pas l’excellent Ensemble Carabanchel de faire entendre cette musique à la fois abrupte et mélodique, sans pour autant réussir à la faire vraiment décoller. Elise Chauvin (soprano aux aigus bien tenus) et Camille Merckx (alto à la tessiture nuancée) chantent tous les rôles de ce drame en neuf épisodes:  Le Narrateur, Le Ministre, sa femme, leur fille, L’Étranger et la foule paniquée par les rats criant «Tuez-les Tuez-les!  » au Ministre qui, pour gagner les élections, se résoudra, malgré ses convictions écologiques et les suppliques de sa fille, à exterminer les envahisseurs.

En prologue, la flûte de Claire Luquiens retentit dans le noir, grêle et hésitante comme des pépiements d’oiseaux, puis trouve son envol dans de courts phrasés. Mais ce solo, Flight, œuvre de jeunesse du compositeur, peine à trouver la tonalité dramatique que George Benjamin atteint dans la partie orchestrée notamment avec un beau morceau de flûte basse,  joué par la même interprète.

 Jacques Osinski a choisi la simplicité pour servir cet opéra de chambre et privilégie le chant en plaçant le plus souvent ses interprètes à l’avant-scène. Les vidéos colorés d’Yann Chapotel rompent heureusement cette austérité, animant telles des lanternes magiques la chambre de la petite fille ; le graphisme renvoie aussi à Maus, la bande dessinée de l’Américain Art Spiegelmann, désignant clairement les rats comme des êtres errants de par le monde,  menaçant les braves gens qui vivent dans nos vertes collines.

 Réalisation et scénographie donnent une belle théâtralité à cette œuvre dont la musique, pourtant solidement architecturée, reste ici un peu en retrait. On pourra suivre l’évolution du duo Martin Crimp/George Benjamin avec Lessons in Love and Violence, un opéra plus ample, créé au Royal Opera House de Londres dans une mise en scène de Katie Mitchell et qui sera joué du 15 au 26 mai, à l’Opéra de Lyon.

 Mireille Davidovici

Jusqu’au 20 avril, Athénée-Théâtre Louis-Jouvet, 7 rue Bourdeau Paris (IX ème)

 

 


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