Qui sommes nous?

Une équipe de critiques rend compte,  jour après jour, des spectacles: théâtre, danse, arts de la rue, cirque, magie, performances, qu’ils voient en  région parisienne et en  province mais aussi à l’étranger.

Julien Barsan, conseiller dans une entreprise culturelle, est aussi critique dramatique.

Sébastien Bazou, ancien élève de l’Ecole des Beaux-Arts de Dijon, s’est spécialisé dans l’installation multi-médias puis a cofondé l’association Artefake dont le magazine publie des articles sur l’histoire de la magie; il en est devenu un spécialiste.

Jean Couturier est critique dramatique et assistant du rédacteur en chef.

Mireille Davidovici, dramaturge, traductrice et conseillère artistique. A dirigé quinze ans l’association Aneth consacrée aux auteurs contemporains. Assistante du rédacteur en chef.

Christine Friedel, critique dramatique, est aussi conseillère artistique.

Véronique Hotte est critique dramatique et enseignante.

Elisabeth Naud, docteur en esthétique théâtrale, enseigne à l’Université Paris VIII, et est conseillère artistique.

Béatrice Picon-Vallin, directrice de recherches au C.N.R.S., auteur d’ouvrages sur le  théâtre russe, la mise en scène, et les rapports entre le théâtre et les autres arts. Elle dirige les collections : Mettre en scène  à Actes Sud-Papiers, Arts du spectacle aux éditions du C.N.R.S. et Th. XX à L’Age d’Homme).

Edith Rappoport, critique de spectacle et spécialiste du théâtre de rue, été directrice des théâtres de Choisy-le-Roi et Malakoff, puis conseillère pour le théâtre à la D.R.A.C. Ile-de-France.

Stéphanie Ruffier est critique dramatique et enseignante.

Philippe du Vignal, rédacteur en chef du Théâtre du Blog, a longtemps dirigé l’Ecole du Théâtre national de Chaillot où il enseignait aussi l’histoire du spectacle contemporain. Il a été responsable de la rubrique:Théâtre, aux Chroniques de l’Art Vivant puis à Art press. Il a, entre autres, été critique dramatique aux Nuits magnétiques d’Alain Veinstein à France-Culture, et au quotidien La Croix.
Il a aussi été professeur à l’Ecole Nationale Supérieure des Arts Décoratifs, département scénographie.

Correspondants: Gérard Conio, professeur émérite de l’Université de Nancy et spécialiste de la civilisation russe et des pays de l’Est.
Nektarios G. Konstantinidis, traducteur et critique de théâtre, est enseignant au Département de langue et de littérature française à l’Université d’Athènes. Spécialisé en théâtre francophone contemporain en Grèce.
Alvina Ruprecht,
du département Théâtre à l’Université d’Ottawa, spécialiste du spectacle canadien anglo et francophone  mais aussi caraïbéen.

Articles récents

Is there life on mars d’Héloïse Meire

©Hubert Amiel

©Hubert Amiel

Is there life on mars d’Héloïse Meire

 

Le théâtre des Doms devenu le lieu de la création belge en Avignon, avec des spectacles sont souvent originaux et bien conçus. Comme celui-ci, créé par le Théâtre National Wallonie-Bruxelles. Sur le plateau, quatre petites tables avec un micro, et deux hommes et deux femmes. Casque aux oreilles, ils commencent le spectacle, en répondant à la question posée aux spectateurs dans la file d’attente :  Qu’est-ce que l’autisme vous évoque» ?

Derrière eux, un mur avec  des carrés et rectangles que l’on verra s’ouvrir, s’éclairer, mais aussi montrer, cacher pendant tout le spectacle. Suivent de nombreux témoignages de parents ou d‘autistes eux-mêmes. Les comédiens ne quitteront pas leur casque, retransmettant les paroles enregistrées.

On découvre d’abord un couple de parents qui relate la gêne d’un médecin et sa difficulté à poser un diagnostic et qui raconte son soulagement, quand  eux-mêmes prononcent le mot « autisme ». On apprend de la bouche de Joseph, un autiste de trente-quatre ans qu’il y a plusieurs formes de cette maladie. Il nous parle de la petite comédie sociale qu’il doit jouer pour être dans les conventions des gens «normaux» : acquiescer de temps en temps, regarder la personne qui parle …. Il nous explique aussi le principe de la synesthésie, commun à certains autistes, qui consiste à associer deux sens : les lettres ont une couleur, un son. Joseph tente de nous faire vivre son monde, son ressenti, cette impression de cacophonie permanente et illustrée concrètement sur scène, quand le mur laisse apparaître des bruits de chantier et d’ alarmes, et des perturbations lumineuses  suffisantes à rendre fou. François Regout qui incarne Joseph fait entendre une toute petite voix aigüe, mais sans moquerie, et avec un grand talent : c’est à la fois très juste et émouvant.

 Les comédiens essayent au maximum de nous faire ressentir ce que vivent ces malades. Aucun apitoiement ni angélisme mais un voyage vers une terre inconnue pour beaucoup d’entre nous… Muriel Clairembourg, Léonore Frenois, Jean-Michel d’Hoop et François Regout proposent un spectacle poétique, aux confins d’un certain surréalisme, avec des images dans des niches du décor, ou avec le travail d’un jeune autiste qui dessine des réseaux imaginaires de transports en commun.

Un spectacle nourri par des lumières et de nombreuses images qui apparaissent entre les scènes. Et par un son très recherché alternant ambiance sonore et musique pure, comme le suggère le titre. Un très beau travail d’ensemble mené par Héloïse Meire, et un voyage superbe sur une autre planète que les outils du théâtre et de l’imaginaire servent avec talent et humilité.

 Julien Barsan.

 Le spectacle a été joué au Théâtre des Doms, Avignon, jusqu’au 26 juillet.

https://vimeo.com/198701246

 

 


Et dans le trou de mon cœur, le monde entier, de Stanislas Cotton

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Festival d’Avignon

Et dans le trou de mon cœur, le monde entier, de Stanislas Cotton, mise en scène de Bruno Bonjean

 Dès l’entrée du public, une musique de plus en plus dense envahit le plateau. Quelques feuilles jonchent le sol. Atmosphère métallique et pesante. Des jeunes gens d’une vingtaine d’années, dans des tenues très colorées, ont pris place sur un échafaudage… Scénographie qui a ici une importance symbolique: les personnages sont avant tout dans un espace mental. Les hauts et les bas, les angoisses et l’euphorie !  Avec des noms évocateurs et plein de fantaisie : Dulcinée Pimpon, Minou Smash, Bouli Topla…

A sept, ils vont, seuls, en duo ou tous ensemble nous faire entrer dans leur univers sans concession empreint d’idéal et d’humour. Avec quelques beaux moments chorégraphiés. Sur une  musique à la fois gaie et sombre qui, importante dans la dramaturgie-guitare électrique, compositions électro, et mélodies plurielles-raconte «ce que l’acteur dit dans sa gestuelle, son regard, le timbre de sa voix. »

Dorothy Ploum et Mina Smash, s’avancent vers le bord de scène : « Je pourrais être devant le Burger Palace, la mairie ou l’église, Je dirais tout pareil » dit Dorothy à sa copine Minou. Sommes-nous en pleine guerre ? Moi J’espère qu’on ne va pas mobiliser ceux qui restent.
 On veut des mecs pour nos samedis soirs.
 En tout cas, tu verras quand ce sera fini.
 Quand les soldats rentreront, les soirées vont être hyper-chaudes. En attendant 
Ben en attendant On attend. Ou au cours d’un procès ?: (…) Non-combattante, dit Lila Louise Guili, civile redevenue. Je retourne dans la vie.
Parce que je suis seule. Parce qu’Angéline est en prison. Elle a bien toute sa tête, Elle. Mais le jour,  j’ai d’autres yeux Des yeux remplis de là-bas. «Engagée volontaire dans l’armée, elle a commis l’irréparable et sera détruite par ce traumatisme comme son entourage, (les autres personnages de la pièce), il y a un avant et après.  Quand viendra la paix sur cette terre ? Quand la justice sera enfin rendue et règnera pour tous ? Mais aussi, quand avoir du travail ne sera plus une  angoisse ? 

 Quant à Minou Smash, pour elle : « Ce n’est pas tout ça. 
Mais mon rendez-vous à l’agence, c’est maintenant.
Je devrais peut-être dire nous.
On est deux. Le fantôme et moi.
Je me demande ce qu’elle nous a trouvé La bonne femme. (…)
 Elle nous attend.
Ce serait trop bête d’arriver en retard, alors qu’on va peut-être enfin trouver du travail.»  Ici, pas de temporalité précise, ni de lieux bien identifiables  ni de situation dramatique nettement définie.

« Il est où ce train, Merde » ! Ils attendent en effet un train à la destination inconnue, métaphore de la vie de cette jeunesse, pleine d’espoirs, de rêves mais aussi d’incertitudes et de désillusions. Une attente fort agitée dans tous les sens du terme : tensions dramatiques, à la fois oniriques et violentes, rythme et  construction fragmentés de la pièce,  langage imagé parfois lapidaire. Tout cela-et pour notre plus grand plaisir-interprété à vive allure, avec une gestuelle très étudiée et des moments dansés. Un spectacle  qui semble se passer à l’instant même : une  impression rare au théâtre.

 « Je veux que ça gratte, que ça chatouille, dit Stanislas Cotton pour qui le théâtre doit apporter du rêve, des rires, des larmes, je veux que ça fasse mal. Et puis, je veux une langue. Une manière de dire, du rythme, des sons, des surprises ». Les comédiens ont ici une énergie et une belle sincérité, même si, parfois trop emportés par cette dynamique, ils ont tendance à jouer trop perso.
 Mais on finit par s’attacher à ce groupe et à ces personnalités émouvantes que sont ici ces jeunes d’aujourd’hui dans le monde occidental d’aujourd’hui. Ce que voulait  Bruno Bonjean, avec ce texte commandé à Stanislas Cotton.
La scénographie, avec peu de moyens, sait rendre palpable, et de manière poétique, la dimension organique et sensuelle de cet univers tendre et violent à la fois

Elisabeth Naud

11. Gilgamesh Belleville boulevard Raspail, Avignon jusqu’au 28 juillet.

 

 

 


A quand la mer ? texte et mise en scène de Manuel Durand

Festival d’Avignon

A quand la mer ? texte et mise en scène  de Manuel Durand

©Philippe Castilla

©Philippe Castilla

 Un spectacle de plus sur le thème de la famille et des souvenirs de jeunesse ? Ce que l’on pourrait se dire un peu vite en survolant le résumé d’ A quand la mer. Mais à la différence de Flore Lefebvre des Noëttes, passée maître dans l’autofiction (voir La Mate et Juliette et les années 70 dans  Le Théâtre du Blog), le texte comporte ici des passages où la réalité est malmenée, théâtre de l’espace intérieur des personnages.

Soit dans une famille recomposée, une mère, un beau-père, deux filles et un garçon, narrateur principal qui commence par se demander si deux demi-sœurs en valent une « entière » ! Le fils a été nommé Odysseas, souvenir de l’amour de la mère pour la Grèce. Une des sœurs se prénomme Nana, en hommage à Nana Mouskouri ! On voit d’ailleurs la chanteuse grecque traverser le plateau et s’adresser à la mère.

La famille part en vacances et on assiste aux chamailleries habituelles entre frères et sœurs. Le père/beau-père fait de son mieux, la mère bascule peu à peu vers une certaine folie et les enfants peinent à comprendre et à se dire les choses. Le père d’Odysseas, l’ex-mari, fait son apparition, avec un masque couleur chair qui lui donne un air de cow-boy fantomatique inquiétant. Réel et rêves se mélangent allègrement.

«Dans cette atmosphère que l’on voudrait légère comme un départ à la mer, dit Manuel Durand, dans ce joli capharnaüm des émotions, les incompréhensions persistent. Chacun tire la ficelle censée dénouer ce mal à dire, mais la pelote n’est plus qu’un gros nœud serré. (…) Ici la fiction interroge la réalité pour mieux souligner nos fragilités, la violence de nos émotions, la peur de la dépossession de soi et celle du temps qui passe. »

Avec quelques éléments d’époque, perruques, costumes et vieux canapé, Manuel Durand nous embarque dans une comédie douce-amère,  où cette famille qui n’a rien d’extraordinaire pourrait être la nôtre. Stéphane Aubry, d’une voix douce, incarne un jeune homme désemparé et rempli de questionnements. Si vous avez aimé Émilie Cazenave en Nana Mouskouri évanescente, vous l’adorerez en hôtesse de l’air québécoise et narcoleptique. Le couple est incarné par Manuel Durand et Flore Grimaud, en mère qui s’abandonne peu à peu à la folie. Signalons aussi la belle énergie de Lucie Brunet qu’on a connu dans un télé-crochet à succès, belle reconversion !

Une belle proposition qui mêle tendresse et cruauté, avec une écriture riche,  digne d’être jouée.

Julien Barsan

Ninon Théâtre jusqu’au 30 juillet T. : 04 84 51 05 22

https://www.theatre-video.net/video/A-quand-la-mer-de-Manuel-Durand-Extraits

 


Anima, hommage à Jean Cocteau, chorégraphie et interprétation de Magali Lesueur

 

 

Festival d’Avignon

 

©Jean Couturier

©Jean Couturier

Anima, hommage à Jean Cocteau, chorégraphie et interprétation de Magali Lesueur

 

L’argument de Parade de Jean Cocteau, sur une musique d’Erik Satie et avec des costumes de Pablo Picasso, fut créé par les Ballets Russes au Théâtre du Châtelet, le 18 mai 1917. Cent ans plus tard, la  jeune danseuse a eu l’idée de bâtir une chorégraphie, à partir des textes de Jean Cocteau, et de la fresque de la salle des mariages qu’il réalisa à la mairie de Menton.

Soutenu financièrement par Carole Weisweiller qui a vécu auprès de Jean Cocteau avec sa mère, Francine Weisweiller, le spectacle voit d’abord le jour au théâtre du Lucernaire l’an passé. Avec des textes dits en voix off par Isabelle Carré. Puis Magali Lesueur joue ici durant trois semaines,  le texte de cet écrivain un peu oublié aujourd’hui. Il fallait donc trouver des moyens de communication efficaces comme une parade sur l’esplanade du Palais des Papes ou sur les trottoirs de la ville.

Dans cette salle de cinquante places, Magali Lesueur, en ombre chinoise ou vêtue d’un tulle blanc-on pense un peu à une chorégraphie de Martha Graham-donne corps aux mots de Jean Cocteau : elle évolue devant ses dessins qui apparaissent de temps en temps… Quarante minutes de poésie à découvrir, en mémoire de cet artiste mal aimé par l’Histoire.

 Jean Couturier

 Albatros Théâtre 29 rue des Teinturiers, Avignon jusqu’au 30 juillet. www.cieml.com


Vaille que Vivre avec Juliette Binoche et Alexandre Tharaud

Festival d’Avignon

Vaille que Vivre avec Juliette Binoche et Alexandre Tharaud

© Gilles Vidal

© Gilles Vidal

Ce spectacle, né de la passion de ces artistes pour Barbara, permet au public de redécouvrir ses chansons, entrecoupées de  textes tirés de son autobiographie Il était un piano noir … Mémoires interrompus.

Alexandre Tharaud apparaît seul dans un rayon de lumière,  auprès d’un piano à queue couvert de tissu noir, comme emprisonnant la mémoire de la chanteuse. Une fois l’étoffe retirée, le célèbre pianiste joue d’abord sur un mini-piano, puis avec Juliette Binoche, suit un dialogue, entrecoupé des musiques de Barbara au piano, et de quelques-unes de ses chansons, reprises par l’un ou par l’autre. La comédienne très chic,  toute en noir, semble parfois fragile lors de la première de cette création très attendue. Mais moins à l’aise que le pianiste dans cet exercice de style particulier.

La personnalité solitaire de la chanteuse se dévoile : «J’ai toujours préféré la solitude seule… Je ne sais pas dire, je t’aime.» Ses douleurs et fractures ont donné naissance à une œuvre ancrée dans la mémoire du public, qui reprenait a cappella les chansons de ses derniers et  mythiques concerts, au Châtelet en 1987 et à Mogador en 1990. Cette passion du public a été récompensée par Barbara elle-même,  lorsqu’elle lui dédia en 1966 Ma plus belle histoire d’amour, c’est vous.

Alexandre Tharaud  joue une variation autour de cette chanson, après la reprise des paroles par Juliette Binoche avec une grande émotion. «Ce fut, un soir, en septembre, vous étiez venus m’attendre, Ici même, vous en souvenez-vous? A vous regarder sourire, à vous aimer, sans rien dire. C’est là que j’ai compris, tout à coup. J’avais fini mon voyage, et j’ai posé mes bagages. Vous étiez venus au rendez-vous. Qu’importe ce qu’on peut en dire, je tenais à vous le dire. Ce soir, je vous remercie de vous. Qu’importe ce qu’on peut en dire, je suis venue pour vous dire. Ma plus belle histoire d’amour, c’est vous».

Une belle et douce soirée dans la nuit d’Avignon, comme seul ce festival peut en créer.

Jean Couturier

Cour du lycée Saint-Joseph jusqu’au 26 juillet, puis en tournée en France
Le 15 octobre à la Philharmonie de Paris.

Puis en Espagne, en Suisse et en Roumanie.

Festival-avignon.com

Cette autobiographie romancée est parue aux éditions Fayard et dans la collection Livres de poche.


La Fiesta, conception, direction artistique et chorégraphie d’Israel Galvan.

 

© Christophe Raynaud de Lage

© Christophe Raynaud de Lage

Festival d’Avignon

La Fiesta, conception, direction artistique et chorégraphie d’Israel Galvan

Israel Galvan a conçu une fête atypique et débridée pour cette Cour d’Honneur mythique où il essaye d’apprivoiser le public et de le faire entrer dans sa folie, en déconstruisant un spectacle, attendu comme une performance et qui devient un joyeux bazar sans codes. Une folie dont nous avions assisté aux prémices à l’Espace Cardin, avec Fla.co.men, spectacle qu’il avait créé il y plus d’un an au Théâtre de la Ville mais qu’il avait dû interrompre à cause d’une blessure au genou qui l’a tenu éloigné des plateaux plusieurs mois.

Son flamenco, si on peut l’appeler ainsi  (il dit l’avoir appris dans les fiestas et tablao), se nourrit ici de l’invention de ses musiciens, chanteurs et danseurs.  On avait vu à la carrière Boulbon en 2009  El Final de este estado de cosas, d’après l’Apocalypse de Jean. L’énergie intense enfermée dans le corps de ce danseur se libère en gestes précis, cassants et brutaux. Il se cambre, donne à ses mouvements des angles impossibles, répond constamment à ses musiciens, qu’il défie à sa manière.

 De ce corps, chaque membre jouant une partition spécifique: ses dents, ses doigts, son torse, son ventre et… ses  pieds bien sûr. Il peut évoluer sur n’importe quel support, comme il le prouve ce soir-là, en faisant résonner les murs de la  Cour que ses partenaires ont investi. il descend depuis les gradins et fait irruption sur la scène, puis danse une dizaine de minutes au sol, tandis que les musiciens, chanteurs et danseurs donnent libre cours à toutes les excentricités.

Chacun semble vouloir changer de rôle. «Je ne suis ni un esprit rebelle, ni un génie, dit-il, et je ne suis pas encore désabusé. Je suis seulement un danseur de flamenco libre».  Une soirée de liberté parfois hystérique et trop longue pour certains qui, agacés, ont manifesté avec bruit leur mécontentement..

Un chœur d’hommes, installé au milieu du  public, entonne des chants byzantins, en contrepoint des lieders d’une soliste et d’autres chanteurs, tandis qu’Israel Galvan les accompagne, en perpétuel décalage. Des chaises délimitent l’espace de jeu et plusieurs estrades, montées sur ressorts,  servent à déstabiliser la danse. Pendant près d’une heure dix, cette association de «pirates» de la Cour d’honneur crée une atmosphère de fin de banquet. Et les vingt dernières minutes où Israel Galvan retrouve son rôle de performeur et de  destructeur de flamenco, font fuir certains spectateurs, dégoûtés de cette épreuve.

 Ceux qui restent semblent heureux , tout comme le chorégraphe et ses partenaires. Au moment des saluts, ils sourient aux spectateurs en ayant la sensation d’ avoir réussi à nous faire entrer dans ce  délire jubilatoire d’enfant qui tente tout.

Jean Couturier

Le spectacle s’est joué à la Cour d’Honneur du Palais des Papes jusqu’au 23 juillet.
Tournée en Espagne et en France
Théâtre de la Ville à Paris, du 6 au 12 juin 2018.

Festival-avignon.com

     


Les Pâtissières de Jean-Marie Piemme, mise en scène de Nabil El Azan

 

Festival d’Avignon

photoaffichesanscopyright-300x205Les Pâtissières  de Jean-Marie Piemme, mise en scène de Nabil El Azan 

 Les trois sœurs de la pâtisserie Charlemagne, Mina, Flo et Lili ont dû vendre la boutique ancestrale à un promoteur et mettre un terme à leur activité. Entre la maison de retraite et leurs  souvenirs, elles répondent à l’interrogatoire-réel ou imaginaire-d’un policier qui enquête sur la disparition du marchand de biens…

Nous avions vu le spectacle à sa création, au Théâtre des Déchargeurs, mais, entre temps, il a été rodé et débarrassé d’une scénographie encombrante. Dans le sobre décor qu’offre cette chapelle du 13e siècle, aménagée en confortable salle de spectacle, la pièce de Jean-Marie Piemme trouve toute sa force et son humour caustique, portée par une distribution taillée sur mesure.

Comme chez Anton Tchekhov, trois caractères s’opposent : l’aînée  (Christine Murillo) se sent responsable du naufrage de la maison Charlemagne, et tente de ramener à la raison sa cadette (Chantal Deruaz), râleuse patentée, prompte à vilipender l’époque et  «le goût merdeux» du «client standard»,  et la benjamine (Christine Guerdon), restée fleur bleue, malgré son âge.   Mais grand chose  de tchékovien dans l’écriture tonique de l’auteur belge, même si un brin de nostalgie se glisse entre les lignes. « Mais ne nous y trompons pas, dit-il, ces pâtissières en bout de course n’ont rien perdu de leur éclat. Elles savent rebondir. Au pied du mur inéluctable que dressent devant elles, le devenir d’une société grise et les spectres de la vieillesse, ce sont trois femmes combatives qui se dressent. Trois femmes[…] que le sens de l’humour n’a pas déserté, trois femmes tour à tour agressives, tendres, violentes, défaites, enragées, (dangereuses ?). »

 Nabil el-Azan a su manier avec tact cette comédie «pâtissière», sous-tendue par une intrigue policière qui tient en haleine. Derrière le goût sucré  de cette pièce saupoudrée d’une pincée de burlesque, grâce à la  plume subtile de Jean-Marie Piemme,  subsiste une pointe d’amertume. À savourer …

Mireille Davidovici

 Petit-Louvre, 3, rue Félix-Gras, Avignon. T. 04 32 76 02 79,jusqu’au 30 juillet.

 La pièce est publiée aux éditions Lansman


Festival Chalon dans la rue

la nuit unique

la nuit unique


Festival Chalon dans la rue
La Méchanceté de et par Catherine Fornal

Catherine Fornal incarne Hilda Berg, une artiste-thérapeute au fort accent germanique qui se guérit elle-même,  en donnant des conseils aux autres. «Je voudrais nous guérir de la méchanceté. La kinesthésie est une maladie neurologique rare». Elle interprète une danse ridicule, s’enroule dans le tissu plastique blanc du décor. «Toutes ces maladies prouvent que je suis méchante ! ». Elle se déchaîne, parle trop fort, et on a parfois du mal à la comprendre. Le spectacle est encore en devenir, mais Catherine Fornal a tout d’une véritable actrice qui n’a peur de rien.

La Nuit Unique

Réalisé par le Théâtre de l’Unité (voir Le Théâtre du Blog), ce spectacle  que nous voyons cette fois sur des gradins de 11 h du soir  à 7 h du matin, moment où l’on peut  savourer un somptueux petit déjeuner servi par les acteurs.
Parmi les visions étranges qui subsistent en mémoire : «La nuit, dit Laurie,  c’est bien parce qu’elle dort ! (…) Pour Alexandre, « la nuit c’est le moment où il est le plus vivant… ». Fantasio met tout en rythme : «Veuillez vous mettre en mode suspension, toutes les histoires que nous allons vous raconter sont des histoires vraies ». On distribue des doudous aux deux cent personnes allongées sur leurs coques rouges  dans un gymnase.

Mot d’ordre: « La nuit unique, l’hôtel le moins cher ». Beaucoup moins de sommeil, que pendant une première nuit plus confortable… lors d’une première vision de ce spectacle mais un épuisement salutaire et une belle surprise. Il faut aller voir cette Nuit Unique, si vous la croisez sur votre chemin.

Perhaps all the dragons par le groupe Berlin (Belgique) direction artistique de Bart Baele et Yves Degryse

Nous arrivons aux Abattoirs. Dans une salle, on a disposé une dizaine d’écrans en cercle que nous sommes invités à aller regarder, en suivant les indications mentionnées sur une carte postale qu’on nous a distribuée. D’abord à la place 27, on peut écouter Roman Abramov parler du Bolchoï, de se 1.768 sièges, de la claque qu’il faut savoir diriger pour récolter de gros billets, de 300 à 500 roubles. «  Les danseurs craignent que leurs exploits ne finissent sur le silence (…) Les « claqueurs » à Moscou ont survécu. Ici, on peut tout acheter !». Changement d’écran : «Je m’appelle Philippe Capel. Le monde a rétréci grâce à la com, toujours plus rapide ? »
D’écran en écran, on traverse les continents. Sans présence humaine concrète, on se prend à détester ce meilleur des mondes qui n’en finit pas de communiquer en pure perte.

La Figure du baiser par la compagnie Pernette

Six danseurs au corps grimé s’élancent dans la cour du vieil hôpital de Chalon. Nous sommes guidés par une voix qui nous intime l’ordre de nous déplacer dans la cour. Trois filles et trois garçons font preuve d’une étonnante élasticité et d’une grande complicité entre eux, partagée par le public. Le maître de ballets nous intime parfois l’ordre de nous mêler aux évolutions des danseurs qui peuvent nous prendre par la main. Joyeux, insolite, parfois drôle. On aperçoit Nathalie Pernette embusquée derrière un arbre.

Lady Libertad, de et par Armel B.

Dans la cour de l’ancienne prison de Chalon, les gens s’entassent sous le soleil, Armel place les gens longuement, avec un fort accent sud-américain, et plante le décor de Roméo et Juliette : « Imagine une fille du Sud, des maisons en pierre, la glycine qui s’enroule sur le rosier. Imagine les familles, la guerre et la bêtise humaine ».
Elle profère des injures en espagnol, joue la demande en mariage de Juliette : « Je m’appelle Juliette, j’ai 14 ans. Voici le vaillant Paris »… Cassius voit Juliette dans les bras d’un très jeune homme, Armel B danse avec un spectateur, monte sur la chaise, joue plusieurs personnages avec dextérité. Juliette a choisi la fuite avec des médicaments : «Réfugiés, on y est arrivés, merci d’avoir ouvert la porte». Puis, elle enlève sa perruque, perd son accent: « Je me suis mariée, j’ai un enfant ».

Antipodes, direction artistique de Lisie Philip, univers musical de Laurent Tamagno

Trois acrobates-danseurs s’affrontent avec un Fenwick qui roule dans tous les sens. Il s’y suspendent, montent dessus, le chevauchent dangereusement, sous les ordres impérieux d’un conducteur voilé. Il faut tenir la cadence, obtenir de bons rendements. Mais on peut aussi se révolter et dominer la bête: ce qui finit par arriver…

Edith Rappoport

Le Festival Chalon dans la rue a eu lieu du du 19 au 23 juillet.


Lorenzaccio d’Alfred de Musset, mise en scène Marie-Claude Pietragalla, Daniel Mesguich et Julien Derouault

 

Lorenzaccio d’Alfred de Musset, mise en scène de Marie-Claude Pietragalla, Daniel Mesguich et Julien Derouault

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CMATRAS/SDP

Dans   Florence à la Renaissance…  un mauvais lieu, le jeune Lorenzo, poète, curieux des sciences, rêvant de République, se fait bouffon tapageur auprès de son cousin le Duc.

Faux pleutre, amuseur public, méprisé sous le surnom de Lorenzaccio, il donne à chacun ce qu’il attend. Il s’encanaille, faisant éclater le vide des valeurs d’ “honneur“, de vengeance, flacon ignoble, dit-il, renfermant une liqueur précieuse…

Autour de lui, il n’y a guère que les femmes pour accorder une importance à l’amour, au sentiment vrai et sincère. Mais la corruption est trop efficace… Alfred de Musset l’a bien compris: on ne peut pas jouer au méchant sans se salir les mains, ni se salir les mains, sans toucher au fond de son âme.

Lorenzo osera ce à quoi prétendaient les Républicains, avec, à leur tête, les Strozzi : tuer le tyran. En l’attirant dans un piège, il prend le risque de mettre en jeu la vie de sa propre sœur, pure jeune fille, et de désespérer leur mère. Et tout cela pour rien : dans une vision romantique, aristocratique, Alfred de Musset n’attend rien d’un peuple réclamant aussitôt un nouveau tyran, qu’inertie et lâcheté.

On suit l’affaire de bout en bout : cette mise en scène nous livre la fable du drame avec une parfaite clarté. Les danseurs-acteurs et les acteurs-danseurs tiennent le pari d’une gestuelle forte, et d’une bonne diction. Virtuoses, ils servent le texte sur tous les tons : le grotesque, le tragique, le sentimental aussi, et avec une véritable générosité. Mention spéciale à  Julien Derouault dans le rôle-titre, danseur parfait, comédien sans peur et sans reproche, avec ce qu’il faut de malice, de sincérité, et d’énergie sans faille. Chapeau!

Mais le texte ne sert pas aussi bien Marie-Claude Pietragalla, dans le rôle de la marquise Cibo, tiraillée entre l’orgueil, la crainte et la tentation décevante de l’adultère. Splendide danseuse-inutile de le redire-malgré un costume peu convaincant, jupon de tulle blanc et frac noir.

L’emballage de ce Lorenzaccio? Plus discutable : l’orgie initiale, sur fond de lumières rouges avec accessoires empruntés aux cabarets sado-maso de Pigalle, masques et lanières, même bien dansée, reste conventionnelle.  Le travail de vidéo et de lumières de Gaël Perrin fait souvent pléonasme avec les scènes jouées et dansées, sans éclairer la situation ni le lieu : nuit , jour, palais, rue ?

Quelques belles trouvailles: silhouettes aux fenêtres, candélabres dans les niches de la façade, ne compensent pas lourdeurs et répétition des effets. D’autant que la vidéo “bave“ parfois ! Même critique pour la musique trop présente, piège facile à émotions.

Ce Lorenzaccio a pour ambition d’être un grand spectacle. Il aurait pu l’être avec, au départ, une vraie réflexion dramaturgique sur la lumière et la musique. Mais la chorégraphie des intermèdes purement dansés reste assez pauvre, et on pouvait espérer mieux. Et ce mieux, on l’a quand même sur un point : cette ébauche d’un «théâtre du corps » fonctionne. Les corps reçoivent les mots et les transforment, sans artifice et avec de vraies trouvailles poétiques (le fantôme de Louise Strozzi sur le dos de son père…). C’est en effet une bonne piste, beaucoup plus intéressante, avec la présence à part égale, d’un texte fort et d’un ballet narratif :  le pari de Marie-Claude Pietragalla et de Julien Derouault, avec Daniel Mesguich est réussi. Mais dommage, on en reste à une esthétique de mauvaise comédie musicale…

Christine Friedel

Fêtes nocturnes du Château de Grignan, Drôme jusqu’à 19 août. T. 04 75 91 83 50 chateaux-ladrome.fr


Plus léger que l’air de Frederico Jeanmaire, mise en scène de Jean Lacornerie

Festival d’Avignon

Plus léger que l’air de Frederico Jeanmaire, traduction d’Isabelle Gugnon, adaptation de Martine Silber et Jean Lacornerie, mise en scène de Jean Lacornerie

 _DSC0471«Je vais vous raconter quelque chose. On apprend toujours quelque chose des personnes âgées de quatre-vingt quinze ans. [… ] L’histoire de ma mère […] Merci d’avoir envie de m’écouter. » Elizabeth Macocco campe une solide nonagénaire, chic et coquette. Elle s’adresse au public, quand des cris étouffés retentissent derrière une porte de son petit appartement…

Elle y a enfermé un jeune garçon qui avait essayé de lui voler ses économies, et c’est à lui que s’adresse l’histoire extravagante de sa mère : «Vous vouliez me voler mon argent, je vous vole votre temps. Tant que je n’aurai pas terminé l’histoire de ma mère, je n’ai pas l’intention de vous laisser sortir», dit-elle à Santi, sa victime, qu’elle rudoie, insulte et chapitre, en maîtresse d’école qu’elle prétend avoir été.

 Dans ce jeu du chat et de la souris, la vieille dame indigne va abuser de son pouvoir, et imposer au prisonnier ses quatre volontés, à travers une porte qui restera close jusqu’au bout. Ses cris, sifflements et coups insistants n’y feront rien, pendant qu’elle lui relate la fin tragique à vingt-trois ans, de cette mère qui rêvait de piloter un avion: «Le désir de n’importe quelle femme est plus léger que l’air. » Ainsi conclut la narratrice,  avant d’ouvrir le gaz de la cuisinière…

 La comédienne, avec  le talent qu’on lui connaît, s’empare de cette nouvelle, entre thriller et conte extravagant, signé Frederico Jeanmaire, auteur argentin. Elle porte avec élégance  l’humour teinté de cruauté, propre à la plupart des écrivains sud-américains, sous la méticuleuse direction de Jean Lacornerie, actuel directeur du Théâtre de la Croix-Rousse à Lyon, où ce spectacle a été créé en février dernier.

 Légère comme l’air,  Elisabeth Macocco instaure un rapport ludique avec le public qui devient son partenaire, comme pris en otage et sommé de l’écouter,  au même titre que Santi, tempêtant derrière le mur. C’est la belle trouvaille de cette mise en scène mais Jean Lacornerie a un peu négligé le traitement du jeune homme, (Quentin Gibelin) dont la présence bruyante manque de cohérence. Le personnage a pourtant une histoire, lui aussi, telle qu’elle nous parvient par bribes, de la bouche de la vieille dame.

Cependant, Elizabeth Macocco, que l’on a vu dernièrement dans Bettencourt Boulevard de Michel Vinaver, mise en scène de Christian Schiaretti, nous offre ici, encore une fois,  un grand plaisir de théâtre.

Mireille Davidovici

Le Petit Louvre, 23 rue Saint-Agricol, Avignon, jusqu’au 30 juillet. T. : 04 32 76 82 79 théâtre-petit-louvre.fr

 Le texte est publié aux éditions Joëlle Losfeld.

 


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