Festival d’Automne
Pétrole, d’après le roman de Pier Paolo Pasolini, texte français de René de Ceccatty, création collective, adaptation et mise en scène de Sylvain Creuzevault
Depuis quelques années, ce metteur en scène préfère nettement adapter des textes comme Les Démons, Scènes d’Adolescent, Le Grand Inquisiteur, Les Frères Karamazov de Dostoïevski ou récemment, L’Esthétique de la résistance de Peter Weiss (voir Le Théâtre du Blog). Cette fois, il s’est attaqué aux six cent premières pages (sur les 2. 000 prévues) de ce roman et poème à la fois, écrites par Pier Paolo Pasolini. Il sera assassiné, il y a juste cinquante ans, le 2 novembre 75, sur un terrain vague près de la plage d’Ostie, l’antique port romain. Sylvain Creuzevault a conçu ce spectacle d’après ces Notes, fragments de ce roman, extraits et phtos de quotidiens, réflexions du cinéaste sur l’Italie des années soixante et soixante-dix.

© Jean-Louis Fernandez
Cela commence avec la mort de Carlo Valletti, un ingénieur; grâce à l’intervention de Polis une jeune femme et de Thétis, il va connaître une nouvelle vie, sous une semblable apparence identique. Carlo I et Carlo II auront des existences que tout opposera. Le premier intégrera le monde économico-politique lié à l’empire pétrolier, dirigé par Ernesto Bonocore, un double du très puissant Enrico Mattei, membre de la loge maçonnique P2. Il est aux manettes de l’E. N. I., un consortium pétrolier et négociera d’importantes concessions pétrolières avec les chefs d’Etat au Moyen-Orient et des accords commerciaux très importants avec l’Union soviétique. Il mourra en 62 dans un «accident d’avion ».
Aldo Troya, son successeur dans ce roman, est un double d’Eugenio Cefis, le second d’Enrico Mattei. Soupçonné d’avoir fait assassiner Pier Paolo Pasolini: il n’aurait pas du tout apprécié que, dans Pétrole, l’écrivain dévoile les circonstances de la mort d’Enrico Mattei. Bref, un milieu des plus glauques où fric, corruption, chantage et politique faisaient bon ménage en Italie, jusque dans les plus hautes sphères du Pouvoir.
L’autre Carlo fréquentera les bas-fonds de la ville. En proie à une frénésie sexuelle, il ne reculera devant aucun interdit, avec ce que cela suppose de risques, comme Pier Paolo Pasolini a du en prendre, avant d’être assassiné. Et il y a dans Pétrole, quelques phrases singulièrement prémonitoires.
Reste à savoir comment s’y prendre avec les cinq cent premières pages de ce qui devait être un roman et comment en faire une adaptation pour le théâtre? Comment aussi imaginer une dramaturgie qui fasse sens ? Eternel problème à une époque où de nombreux spectacles sont tirés de fictions. Le metteur en scène a extrait la substantifique moelle du texte mais y va à coups de hache, loin, semble-t-il de l’original…
Cela commence mal avec une scène imaginée, genre théâtre dans le théâtre, quand il met en scène Pier Paolo Pasolini lui-même. » Il parle, dit Sylvain Creuzevault, «d’un valise volée à un étudiant, manifestement de gauche, qu’un autre intellectuel, manifestement pas de gauche, découvre au marché de la Porta Portese à Rome. » Avec des livres d’Apollonios de Rhodes, Fedor Dostoïevski, Dante, Philippe Sollers, Sigmund Freud, Sándor Ferenczi Ferenczi, qui, tous, ont influencé Pasolini. Et que voit-on sur la scène: une vieille valise avec quelques uns de ses livres!
Le metteur en scène connait bien son Pasolini, même si le spectacle encore une fois est loin du livre.«Pier Paolo Pasolini utilise, dit-il, de véritables matériaux, des rapports des services de renseignement italien et Questo è Cefis de Giorgio Steimetz, pseudonyme d’un cadre de l’E.N.I. ! une sorte de pamphlet contre son patron Eugenio Cefis , un livre pilonné dès sa sortie par les services secrets italiens. (…) Sa réflexion dans Pétrole, mais aussi dans toute son œuvre et sa vie- consiste à interroger ce que cette modernisation économique italienne a produit comme transformations, ou plutôt comme disparitions. Autrement dit: quels mondes, l’avènement de la société de consommation a-t-il fait disparaître ? Il y a, dans la modernisation de l’Italie, quelque chose qui, à ses yeux, avance sous le masque du progrès, mais qui incarne plutôt les progrès de la catastrophe. S’accomplit alors selon lui ce que disaient déjà Marx et Engels dans le Manifeste du Parti communiste : la bourgeoisie construit un monde à son image. »

© Jean-Louis Fernandez
Reste à faire passer -et c’est loin d’être facile- l’essentiel de cette pensée politique, ici dans une sorte de récit-poème et par moments, théâtre documentaire, sur plus de trois heures. Il y a une direction d’acteurs à la rigueur incontestable mais, côté dramaturgie et mise en scène, c’est nettement moins convaincant. Sylvain Ceuzevault a choisi d’associer monologues, récits, commentaires d’images… mais peu de dialogues. Ce qui de toute façon suppose un long travail mais où on a souvent l’impression qu’il s’écarte de Pasolini, sans trop de scrupule quand il construit ce Pétrole. Et sur tout le premier volet, nous avons droit aux images des acteurs filmés sur scène. Enfin, juste avant l’entracte,il y a heureusement une longue! mais formidable tirade face public de Sharif Andoura, devenu un grand acteur: diction impeccable, rythme et modulations de la voix, expressions toujours justes d’un visage tourmenté, gestuelle des mains à l’appui… Pratiquement, tout le temps en scène, il sauve le spectacle… avec ses camarades, tous excellents.
Sylvain Creuzevault n’est pas avare d’explications, le plus souvent assez prétentieuses! Il développe ses théories et semble découvrir l’existence des images vidéo reproduisant une scène jouée dans un conteneur ou dans l’ombre sur le plateau. Et il dit qu’il se plait à faire des comparaisons avec celle de ses copains metteurs en scène. Bon! Mais il n’y va pas par quatre chemins, du genre: moi, metteur en scène, je vous le dis, vous allez voir ce ce que vous allez voir ! Je vais inventer une nouvelle dramaturgie, renouveler le jeu avec des vidéos en plusieurs couleurs et il détaille les chose très… très longuement dans sa note d’intention: «Le corps physique de l’acteur, dans l’espace réel, manquait de force, de puissance, de dictature – au sens formel. C’est comme si le dispositif spatial. C’est là, que j’ai introduit la vidéo. Le seconde, c’est que la vidéo en direct me permet d’aller plus vite, d’organiser autrement la masse de signes du roman, et la quantité. En abolissant la distance physique entre acteur et spectateur, la caméra accélère le jeu, et je peux adapter le roman en perdant moins de matière. (…) Nous filmons les visages en hyper-gros plan. Le visage, c’est très important, parce que c’est l’icône. » (…) Par exemple, quand je dis que Carlo I est filmé en noir et blanc, et Carlo II, au sodium, c’est un choix de mise en scène. » Ouf!
On sait bien que les images vidéo d’acteurs relégués au rang de silhouettes sur une grande scène peu éclairée ont été introduites en France par l’Allemand Frank Castorf, il y a déjà plus de vingt ans -cela sentait déjà fort le procédé-et les acteurs, histoire de montrer l’envers du décor, autre poncif! étaient souvent aussi filmés sortant de scène quand ils allaient vers leurs loges! Depuis, ce type d’images a été utilisé jusqu’à plus soif par des metteurs en scène paresseux.

© Jean-Louis Fernandez
Sylvain Creuzevault, lui, veut « innover » et fait descendre des cintres, un conteneur où il y a un hublot sur la paroi (pour que le public voit que les acteurs sont bien là? ) Avec un petite provoc à vingt centimes d’euro: un des personnages accroche sur un tableau de Piet Mondrian des cartes de visite!
Un cadreur en combinaison noire (pour qu’on l’oublie mais impossible!) va en permanence filmer les acteurs, en gros, voire très gros plans, et toujours seuls sans doute par manque de place dans le conteneur. Ou, sur la scène, parfois en contre-plongée ou, avec une autre caméra en haut dans les cintres. Mais c’est un effet et pas plus!
Et dans la seconde partie, sous un petit arbre (un rappel de celui d’En attendant Godot?). Et côté cour et côté jardin, autour de deux tables rondes nappées de blanc, l’une pour des femmes et l’autre pour des politiques en strict complet-cravate noirs et chemise blanche. Là, soyons honnêtes, il y a un petit frémissement de vie quand nous entrons quelques minutes dans la tambouille des hommes politiques italiens aux mains sales déjeunant avec les grands patrons du pétrole tous morts aujourd’hui: c’était il y a un demi-siècle et nous ne sommes pas de la paroisse, donc loin d’être clair.
Vous n’avez pas compris tout ce qu’il y avait de formidable dans ce travail, Philippe du Vignal? Pourtant élémentaire! Regardez bien ce qui se passe: c’est nouveau, intelligent et jamais vu! Les images sont ici retransmises sur un grand et long écran un peu vieilli, sans doute pour nous rappeler que nous ne sommes pas ici au cinéma mais au théâtre… Et, que dire de ces micros H.F. comme partout, augmentant le niveau sonore des voix mais les uniformisant et toujours très laids quand les acteurs sont filmés. Il y a aussi des surlignages en rouge pour dire le sang qui coule, sur des photos noir et blancs de de manifs et attentats. Ou une porte qu’ouvre un acteur, sur les célèbres vers de L’Enfer de Dante: «Abandonnez tout espoir, vous qui entrez ici.» (Lasciate ogne speranza, voi ch’intrate). Une touche d’humour à la Creuzevault? ?
Et pourquoi jusqu’à la fin et sans arrêt, ces légères rafales de fumigène (une manie sur les grandes et même petites scènes presque chaque soir -et que nous n’arrêterons pas de dénoncer- et ces basses électroniques sous le texte, autre stéréotype? On voit cela partout: lourd, inutile et bien usé… Cela fait même beaucoup pour une mise en scène
Et tiens, se dit Sylvain Creuzevault, pourquoi ne pas ajouter une dose de provoc avec sexe (en résine, rassurez-vous !) bien dressé sortant d’un pantalon, avec fellations au passage. Ou en train d’uriner longuement. Répétitif et facile! En fait, tout se passe comme si le metteur en scène voulait nous démontrer qu’il était mieux de gommer le théâtre, et surtout dans la première partie d’éliminer ou presque les acteurs, de la scène, comme les dialogues et que, si on créait un spectacle avec des moyens conséquents, en recourant systématiquement à une retransmission vidéo en permanence, c’était une idée géniale, absolument géniale. Du coup on pouvait «faire théâtre de tout», selon les célèbres mots d’Antoine Vitez. Mais il y un question plusieurs fois entendue à l’entracte: pourquoi ne fait-il pas de cinéma?
Le spectacle est parti en fait d’un travail de recherche à partir d’extraits de Pétrole, à la fois roman et poème… commencé avec les élèves de la Comédie de Saint-Etienne, puis avec ceux du Conservatoire National. Extraits ici amplement adaptés. A la décharge de Sylvain Creuzevault, c’est presque mission impossible mais enfin, c’est bien lui qui a choisi de mettre en scène une partie de ces notes avec leur numéro qui s’affiche à chaque fois sur l’écran et souvent encore dit par une actrice! Ce n’est sûrement ps l’idée du siècle
En tout cas, on reste sur sa faim, même si la seconde partie est plus aérée, grâce à des documents d’archives sur la sale période de graves attentats en Italie et dont parle assez longuement Pier Paolo Pasolini. Grâce aussi aux acteurs assis dans la seconde partie à deux tables rondes, nappées de blanc. Où on devine les rapports, au cours d’un déjeuner, entre hommes politiques et patrons des grandes firmes pétrolières, avec, bien sûr, de nombreuses enveloppes à la clé…
Mais ce Pétrole est vite lassant et, malgré la grande précision du jeu, le spectacle tient mal la route sur trois heures et demi. Cela ressemble à du vieux théâtre pour public ravi de s’encanailler en fréquentant un cinéaste et écrivain sulfureux. Et, pour paraphraser une célèbre phrase d’Antoine Vitez, Pétrole tient d’un spectacle élitaire mais… pas pour tous: ceux qui habitent loin et les banlieusards, travaillant le lendemain : il était plus de vingt-trois heures quand nous avons quitté l’Odéon! Tiens, à l’intention de Sylvain Creuzevault: un extrait d’un beau texte du grand metteur en scène polonais Jerzy Grotowski (1933-1999) cher à Jacques Livchine (voir son récent billet dans Le Théâtre du Blog).
Soixante ans plus tard, il sonne encore souvent très juste : «Le théâtre doit reconnaître ses propres limites. S’il ne peut pas être plus riche que le cinéma, qu’il soit pauvre. S’il ne peut être aussi prodigue que la télévision, qu’il soit ascétique. S’il ne peut être une attraction technique, qu’il renonce à toute technique. Il nous reste un acteur « saint » dans un théâtre pauvre. (…) Il n’y a qu’un seul élément que le cinéma et la télévision ne peuvent voler au théâtre : c’est la proximité de l’organisme vivant. » (…) Il est donc nécessaire d’abolir la distance entre l’acteur et le public, en éliminant la scène, en détruisant toutes les frontières. Que les scènes les plus âpres se produisent en face à face avec le spectateur et que celui-ci soit à la portée de la main de l’acteur, qu’il sente sa respiration et sa sueur. »
Alors, à voir ce Pétrole? Oui, pour les acteurs, tous remarquables et il est rare de voir comme ici, une si bonne unité de jeu (encore une fois, mention spéciale à Sharif Andoura). Oui, pour le savoir-faire et la précision de Sylvain Creuzevault. Oui, pour les images d’archives: une piqûre de rappel jamais inutile: les démocraties sont fragiles et on voit à quelques petits moments de Pétrole, que ce n’est pas au seul sommet de l’Etat que sont prises les grandes orientations de ce que sera la vie d’un pays.
Quant à la mise en scène… quelle déconvenue! Mais la salle était assez pleine et il y a eu peu de désertions à l’entracte et après; aux saluts, le public a mollement applaudi. Alors, à vous de choisir si cela vaut le coup: les places vont de 7 à 43 €. Nous aimerions bien voir comment Sylvain Creuzevault monte une pièce et cela tombe bien, il met en scène au Théâtre de la Commune à Aubervilliers, Pavillon de Pier Paolo Pasolini dont on connait mal l’œuvre théâtrale: entre autres, Calderon, Affabulazione…Donc, à suivre en janvier…
Philippe du Vignal
Jusqu’au 21 décembre, Odéon-Théâtre de l’Europe place de l’Odéon, Paris (VI ème) et, du 22 au 31 janvier, Auteur Pasolini, programme imaginé par Sylvain Creuzevault, Théâtre de la Commune, Aubervilliers (Seine-Saint-Denis) .
Comédie de Saint-Etienne, Centre Dramatique National, du 24 au 27 février.
Comédie de Reims, Centre Dramatique National, du 20 au 21 mai.
Théâtre Vidy-Lausanne (Suisse), du 3 au 5 juin.