Qui sommes nous?

Une équipe de critiques rend compte,  jour après jour, des spectacles: théâtre, danse, arts de la rue, cirque, magie, performances, qu’ils voient en  région parisienne et en  province mais aussi à l’étranger.

Julien Barsan, conseiller dans une entreprise culturelle, est aussi critique dramatique.

Sébastien Bazou, ancien élève de l’Ecole des Beaux-Arts de Dijon, s’est spécialisé dans l’installation multi-médias puis a cofondé l’association Artefake dont le magazine publie des articles sur l’histoire de la magie; il en est devenu un spécialiste.

Jean Couturier est critique dramatique et assistant du rédacteur en chef.

Mireille Davidovici, dramaturge, traductrice et conseillère artistique. A dirigé quinze ans l’association Aneth consacrée aux auteurs contemporains. Assistante du rédacteur en chef.

Christine Friedel, critique dramatique, est aussi conseillère artistique.

Véronique Hotte est critique dramatique et enseignante.

Elisabeth Naud, docteur en esthétique théâtrale, enseigne à l’Université Paris VIII, et est conseillère artistique.

Béatrice Picon-Vallin, directrice de recherches au C.N.R.S., auteur d’ouvrages sur le  théâtre russe, la mise en scène, et les rapports entre le théâtre et les autres arts. Elle dirige les collections : Mettre en scène  à Actes Sud-Papiers, Arts du spectacle aux éditions du C.N.R.S. et Th. XX à L’Age d’Homme).

Edith Rappoport, critique de spectacle et spécialiste du théâtre de rue, été directrice des théâtres de Choisy-le-Roi et Malakoff, puis conseillère pour le théâtre à la D.R.A.C. Ile-de-France.

Stéphanie Ruffier est critique dramatique et enseignante.

Philippe du Vignal, rédacteur en chef du Théâtre du Blog, a longtemps dirigé l’Ecole du Théâtre national de Chaillot où il enseignait aussi l’histoire du spectacle contemporain. Il a été responsable de la rubrique:Théâtre, aux Chroniques de l’Art Vivant puis à Art press. Il a, entre autres, été critique dramatique aux Nuits magnétiques d’Alain Veinstein à France-Culture, et au quotidien La Croix.
Il a aussi été professeur à l’Ecole Nationale Supérieure des Arts Décoratifs, département scénographie.

Correspondants: Gérard Conio, professeur émérite de l’Université de Nancy et spécialiste de la civilisation russe et des pays de l’Est.
Nektarios G. Konstantinidis, traducteur et critique de théâtre, est enseignant au Département de langue et de littérature française à l’Université d’Athènes. Spécialisé en théâtre francophone contemporain en Grèce.
Alvina Ruprecht,
du département Théâtre à l’Université d’Ottawa, spécialiste du spectacle canadien anglo et francophone  mais aussi caraïbéen.

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Julia d’après Mademoiselle Julie d’August Strindberg, mise en scène et réalisation du film de Christiane Jatahy

 

Julia d’après Mademoiselle Julie d’August Strindberg, mise en scène et  film de Christiane Jatahy

 Crédits Marcelo Lipiani

Crédits Marcelo Lipiani

 L’union sexuelle durable entre personnes de classe sociale et de couleur de peau différentes, semble bien difficile, même si les esprits sont aujourd’hui plus ouverts. « Je me suis laissé séduire par un sujet, qu’on peut dire étranger aux luttes partisanes d’aujourd’hui, dit August Strindberg, puisque le problème de la grandeur ou de la décadence, le conflit du haut et du bas, du bon et du mauvais, de l’homme et de la femme restera d’un intérêt durable… Mais tout d’abord, il n’y a pas de mal absolu. La ruine d’une race fera le bonheur d’une autre qui s’élèvera, et les alternances d’ascension et de chute sont un des principaux agréments de la vie, puisque le bonheur ne tient qu’à une comparaison ». Cela en a dit long sur les mentalités des années 1880!

August Strindberg donnait plusieurs explications à la triste destinée de Julie: le suicide de sa mère, une éducation paternelle erronée, et «sa propre nature et la puissance de suggestion que le fiancé exerce sur un cerveau faible et dégénéré». C’est la nuit de fête de la Saint-Jean et le père de Julia est absent mais il y a aussi l’excitation de la danse, le pouvoir érotique des fleurs, une chambre retirée et l’audace d’un mâle surexcité. La Brésilienne Christiane Jatahy transpose les personnages d’August Strindberg, dans la luxuriance d’une grande propriété carioca : un abîme entre la nymphette Julia, une aristocrate blanche et Nelson, le domestique noir de son père.

Théâtre, et film avec des images du passé enregistrées, et celles du présent…Paulo Camacho, assis ou allongé, tourne, caméra à la main, les scènes les plus significatives, et les acteurs, placés comme pour un tournage, jouent aussi en direct les personnages. Sur l’écran central, l’intérieur d’une favela dans les quartiers chics de Rio-de-Janeiro. La petite Julia est filmée dans le jardin du domaine familial-théâtre dans le théâtre-alors que l’enfant noir du jardinier en est exclu, hors-champ!

Devenue une riche jeune femme-interprétée avec fougue et sincérité par Julia Bernat, Julia a conscience de sa supériorité sur le chauffeur noir de son père (Rodrigo Dos Santos) l’adolescent d’autrefois. Le châssis central s’ouvre et laisse apparaître d’autres espaces: la cuisine où sévit Cristina, l’épouse de Jelson (Tatiana Tiburcio)  dans les images de la vidéo, car la fidèle et loyale cuisinière n’apparaîtra jamais sur le plateau, mais on peut voir  aussi la chambre du chauffeur et celle de Julia, refuges où les partenaires se rejoindront. Dans une chaleur torride, propice à un désir sexuel des plus crus, que capte la caméra…

Julia, lassée et désespérée, demandera au cadreur de cesser de filmer avec autant d’impudeur. Impudique,  elle l’est en effet, avec une envie d’en découdre avec le chauffeur mais elle n’en évalue pas les conséquences: elle sera rejetée par les autres car elle a transgressé l’interdiction quand son père s’est absenté. Une fois l’acte sexuel consommé-que nous observons comme des voyeurs-la jeune femme est de nouveau dominante, ce qu’elle n’était pas quand elle faisait l’amour. Elle insulte et humilie maintenant son partenaire habité par un instinct d’infériorité et qui se tait. Mais la violence de cet accouplement sexuel s’arrête, quand les partenaires se parlent; ici, la brutalité et les coups ne sont jamais montrés ni incarnés…

Julia, une belle performance avec des artistes engagés.

Véronique Hotte

Le spectacle a été joué au CENTQUATRE, 5 rue Curial, Paris XIX ème,  du 18 au 22 octobre.

Teatro Nacional Donna Maria II à Lisbonne, du 4 au 6 mai.


Un Cœur Moulinex de Simon Grangeat, mise en scène de Claude Viala

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© Pierre Nasti

© Pierre Nasti

Un Cœur Moulinex de Simon Grangeat, mise en scène de Claude Viala

Coeur-Moulinex-700x1050Qui n’a jamais découvert, dans un grenier ou un placard, un vieux moulin-légumes à manivelle, avec sa poignée rouge en bois et ses grilles interchangeables ? «Je veux travailler pour les femmes », décide Jean Mantelet en 1932. Cet obscur bricoleur de Bagnolet, propriétaire d’une usine d’emboutissage, invente l’ustensile qui fera sa fortune… Ainsi commence la saga Moulinex, avec la naissance d’un empire industriel qui s’effondrera soixante-neuf ans plus tard.

Simon Grangeat conte cette aventure à la française, à travers ses protagonistes : le fondateur et sa femme, les ouvrières de l’usine, le dessinateur industriel, et les financiers. L’auteur décrit les mécanismes économiques en jeu et montre, à travers les personnages, les ressorts du capitalisme familial paternaliste, protégé par les barrières douanières, l’ouverture des marchés et une violente concurrence : «Toujours vendre à meilleur prix, déclarait Georges Pompidou en 1967, c’est la seule raison d’être du libéralisme. Nous serons donc en risque permanent.» On connait la suite : délocalisations, mondialisation, avènement d’un capitalisme financier prédateur…

Très documenté, le texte n’a pourtant rien de didactique et  Simon Grangeat s’amuse avec cette histoire, en multipliant les points de vue, les adresses au public et  les intermèdes ludiques. La metteuse en scène s’empare de ce récit choral avec énergie et invention. Sur le plateau nu, quelques meubles figurent les différents espaces:  la salle à manger de Jean Mantelet, son bureau de P.D.G., l’usine où travaillent les ouvrières et où se nouent les conflits sociaux, et bureaux des financiers requins et des politiques.  Les six interprètes passent habilement d’un rôle à l’autre, avec des accessoires et costumes dans le style des époques traversées:  un chapeau, un livre, un tablier, un costume-trois pièces…

 Ici, les intermèdes publicitaires prennent la forme de numéros de cabaret burlesques, avec des clins d’œil au cinéma.  Le tout, sur des compositions de Christian Roux -également comédien-  au piano et à la guitare.  «L’épopée Moulinex, dit-il, c’est aussi la traversée d’un siècle. Je voudrais faire sentir cette traversée par les styles de musique (…) Le ragtime des années 30, le rock en 1950, la pop psychédélique  vers 1960, le punk des années 70, le disco et la techno en  80, 90… » Comme le moulin-légumes, au fil du siècle, la musique s’électrifie, puis monte en violence avec les machines électroniques.

Le tempo, vif, va crescendo jusqu’à la chute finale: quand  Moulinex dépose le bilan, les usines sont rachetées ou démantelées et le personnel licencié.  Les dirigeants successifs, eux, quittent le navire avec des parachutes dorés. Pour conclure, une émouvante exposition Moulinex où chacun peut reconnaître une cafetière, un grille-pain, un aspirateur ou un robot ménager… Des ustensiles familiers qui ont accompagné le quotidien de plusieurs générations et continuent à «libérer la femme », dans l’imaginaire collectif…

Après Les Sept jours du Simon Labrosse, (voir Le Théâtre du Blog), Claude Viala et sa compagnie Aberratio Mentalis qui a aussi un atelier de formation d’acteurs, se saisissent avec humour d’un thème brûlant. Une histoire exemplaire, mais aussi instructive et drôle.

Mireille Davidovici

Spectacle présenté en avant-première, le 19 octobre et qui sera joué du 8 au 26 novembre, au Théâtre de l’Opprimé, 78 rue du Charolais, Paris XlI ème. T. : 01 43 45 81 20.


Le poète aveugle par la Needcompany

 

Le poète aveugle  par la Needcompany

 

0B_ipR67mNolSX1FXWUtGTHJFVlEJan Lauwers et sa Needcompany  jouent pour la première fois à la Colline avec Le Poète Aveugle, créé en 2015 et on retrouve une partie de l’équipe que l’on a tant aimée dans La Chambre d’Isabella.  C’est important puisque les acteurs constituent le matériau de cette pièce qui pose la question de l’identité. Comme le dit Erwin Jans : « Au centre des préoccupations de la Needcompany ; se trouve le groupe : ce réseau fragile de relations conscientes et inconscientes, visibles et secrètes entre membres d’une famille, amis et inconnus. Les paraboles théâtrales de Jan Lauwers partagent une trame identique : un groupe déséquilibré par un événement inattendu, se voit  obligé de se redéfinir. Le Poète Aveugle a pour thème central, les individus, mais leurs portraits ouvrent, eux aussi, une fenêtre sur la grande Histoire. »

C’est le principe de ce spectacle : chaque comédien quand il se présente  au public, décrit sa généalogie, « Cela ressemble, dit Erwin Jans,  à la méthode généalogique de Nietzsche : plus on remonte dans le passé, plus on trouve des couches dont est composée notre identité, et plus « impur » on devient. » Jan Lauwers a eu l’idée de ce spectacle, après avoir visité la grande mosquée de Cordoue; la hiérarchie catholique en a, dit-il, détruit une partie pour y ériger une cathédrale mais elle semble un peu petite et grotesque au milieu de cette belle architecture.
La visite lui a permis de retrouver la vérité: Cordoue, capitale mauresque, avait une civilisation où les femmes étaient puissantes et l’athéisme courant, et où les bibliothèques débordaient d’ouvrages. De l’autre côté, le monde chrétien de la même époque était beaucoup plus fermé, moins florissant et Charlemagne était analphabète.

 Jan Lauwers cherche ici à s’interroger sur le mensonge de l’Histoire, écrite par des vainqueurs qui dicteront quoi penser à la masse de la population. Après une arrivée par la salle, les comédiens-musiciens-danseurs, vêtus de beaux kimonos bariolés, s’installent, et Grace Ellen Barkey commence en chantant son nom et rien que son nom, pendant un long moment pour nous le faire bien entendre. Vêtue d’un costume traditionnel indonésien très coloré, chaussée avec des extensions de pieds qui lui font une démarche appuyée comme celle d’un clown. Il y a de l’humour dans sa façon de décliner ses origines : son côté musulman, car « on ne sait jamais », son côté chinois qui l’arrange aussi… car les chinois « ont tout acheté ». Elle va jusqu’à montrer des photos d’une tournée en Chine où elle aurait ressenti une forte appartenance à ce pays…jusqu’à ce que ces collègues y démentent sa présence ! 

On retrouve avec plaisir les interprètes de  la NeedCompany qu’on a aimés: Maarten Seghers-voix forte, démarche hasardeuse et pantalons bouffants, le charismatique Benoit Gog, dans un témoignage déchirant proche de celui de son personnage dans Isabella. On découvre un nouveau venu dans la famille: le danseur Mohamed Toukabri, aperçu chez Anne Teresa de Keersmaeker ou Sidi Larbi Cherkaoui, magnifique d’amplitude, de fluidité et aussi bon comédien !

Dans ce spectacle moins inspiré et bavard mais aux belles images théâtrales, il n’y a plus la folie et l’énergie que l’on a connues ; Jan Lauwers a cherché le spectaculaire, notamment avec ce cheval qui repose sur une bascule…. Dés le début, les acteurs semblent chercher une participation du public qu’ils n’obtiennent pas, ce qui met assez vite mal à l’aise. Le message nous est asséné un peu trop en force et un entracte inutile vient couper toute énergie, alors que le spectacle dure juste un peu plus de 2 heures ! Dommage ! On nourrissait une forte attente. La part de loufoque et d’exagération, marque de fabrique de la Neddcompany, ne résonne plus de la même façon et ce spectacle emporte moins le public qui, comme les acteurs, a vieilli !  

Reste à Jan Lauwers : réussir à se renouveler. On attend donc avec impatience son prochain Guerre et thérébenthine qui sera présenté à Sète.

 

Julien Barsan

 

La Colline-Théâtre National, rue Malte-Brun Paris XXème,  jusqu’au 22 octobre. T. : 01 44 62 52 52

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Ceux qui restent, paroles de Paul Felenbok et Wlodka Blit-Robertson recueillies par David Lescot

Crédit Christophe Raynaud de Lage

Crédit Christophe Raynaud de Lage

Ceux qui restent, paroles de Paul Felenbok et Wlodka Blit-Robertson recueillies par David Lescot

Cousins, ils ont joué ensemble dans la cour d’un immeuble du Ghetto à Varsovie qui sera plus tard incendié par les nazis. Ils ont pu être “exfiltrés“ par la Résistance juive, le BUND, elle avec sa sœur jumelle, en franchissant le mur,  et lui avec son frère, en passant par les égouts de la ville. Leurs familles ont été dispersées et anéanties. Paul Felenbok et  Wlodka Blit-Robertson font partie des rares et derniers survivants de ce ghetto.

Ces récits croisés nous rappellent une réalité : pour un enfant qui les a vécus, subis, la persécution, le harcèlement, la peur, la violence et la mort sont des choses “normales“. Comme le dit tranquillement Paul Felenbok aujourd’hui, au nom du petit Paul : «La vie, c’est la mort, la mort, c’est la vie», en un raccourci saisissant de la destinée humaine. Pour Wlodka, enfant et adolescente, perdre  un proche n’a qu’un sens et qu’une évidence : sa mort. Si l’on pense à l’angoisse d’un enfant quand sa mère s’éloigne, cela fait froid dans le dos… Ballottés de cache en cache, de famille d’accueil en famille d’accueil (rémunérée, le plus souvent, en ces temps de pénurie générale!), ces enfants ne croient plus aux retrouvailles. Peur de perdre à nouveau celui qu’on vient de retrouver, dialogue impossible… Wlodka Blit-Robertson raconte: quand elle revoit après six ans, son père réfugié à Londres, ils n’arrivent pas à se parler.

Ce qu’enfants, ils ont vécu, souligne un aspect essentiel, à ne jamais oublier, des récits de la Shoah. Six millions de morts: soit six millions de fois, une mort, une vie singulière anéantie. Et les aventures héroïques, effrayantes, du retour des survivants que Primo Levi raconte dans La Trève portent toutes la même charge de douleurs et d’incroyable résistance, et chacune est unique, singulière. Tout comme le retour à l’enfance, après la guerre : Paul Felenbok aurait pu rencontrer Robert Bober et les colonies de vacances de la Commission Centrale de l’Enfance, mais sa vie en “maison d’enfants“ l’a emmené ailleurs… Ils ont en commun une chose : enfants, ils jouaient, allaient à l’école, et ne parlaient pas de «ça».

Il faut donc entendre les récits de Ceux qui restent, repris pour la troisième fois depuis sa création en 2014. Ce témoignage unique, personnel, ne dit pas tout, de l’Histoire, mais constitue un document pour l’Histoire. Et, comme le dit Paul Felenbok, il «allège le sac à dos» pour la personne qui a fini par oser raconter. Il fallait la médiation d’un homme de théâtre : David Lescot a suscité, organisé le double récit. Il a choisi le dispositif le plus simple, le plus nu : les comédiens, assis face à nous, alternent les rôles de celui qui interroge et de celui qui raconte. Marie Desgranges et Antoine Mathieu exemplaires, ne “jouent“ pas le récit, ils l’incarnent au présent, à la naissance des mots. Nulle autre distance que celles d’un plateau et de l’âge de ceux qui parlent. Ils rendent l’étrange douceur émanant de personnes qui ont «fait avec» les souvenirs longtemps enfouis.

Paul et Wlodka-on a envie de les appeler par leur prénom, après avoir partagé avec eux, toute cette vie- sont vraiment des survivants, plus vivants que n’importe qui. Comme si la vie finissait par tuer la mort… Mais on sait que l’ogre est toujours là, et que ce n’est pas un conte. À voir et à revoir comme le trésor de vies sauvées.

Christine Friedel

Théâtre Dejazet, 41 boulevard du Temple, Paris IIIème. T. 01 48 87 52 55  à 19h, jusqu’au 28 octobre ; puis du 7 novembre au 9 décembre.

 


Ensemble Ensemble, conception et texte de Vincent Thomasset

 

Ensemble Ensemble, conception et texte de Vincent Thomasset

 

©Philippe Munda

©Philippe Munda

Cette pièce sonore, littéraire et chorégraphique, met en jeu la notion de parcours et de traversée. Comment appréhender ce qui nous entoure ? Comment embrasser le monde?  Ensemble, l’un avec l’autre, simultanément, les uns avec les autres, réunis. Seul ? Jamais, mais en lien avec l’autre, quand un couple se dessine, puis un autre: trois danseurs et une comédienne, Aina Allegre, Lorenzo De Angelis, Julien Gallée-Ferré et Anne Steffens traversent le plateau.

Figés, ou initiant le mouvement de la marche, agitant les bras nus  et les mains avec grâce et délicatesse, avec des gestes dansants que les éclairages soignés de Pascal Laajili saisissent à merveille. Il y a entre autres, un remarquable duo de personnages en pantalon noir,  en écho  à l’autre duo, lui, aux jambes nues…

 Parfois un ou deux interprètes disparaît au lointain pour laisser la lumière verser sur les autres. Successivement, tous énoncent, écoutent, font répéter ou bien dansent. Ainsi paroles et musique baroque au clavecin de Royer, Kapsberger, Lotti, Vivaldi, Marais, Couperin circulent entre les interprètes, créant encore du mouvement et une écoute attentive aux sons, aux mots et à la qualité du silence. Le doublage sonore et ludique se fait en direct : un interprète parle sans émettre de son, un autre lui prête sa voix, sans que les corps ne bougent, ou quand ils créent au contraire et en même temps des mouvements physiques et mentaux où ils semblent chercher quoi dire, hésiter, passer d’une idée ou d’un lieu à l’autre …

Les paroles? Des phrases de carnets intimes d’une femme née en 1910, des témoignages d’individus «entendeurs de voix», et de parcours des interprètes : ces matériaux existentiels retiennent l’attention du public. Réel et fiction ensemble à travers la multiplicité des corps, des actions, des pensées. Cet ensemble est compris comme la qualité d’un tout aux parties harmonieusement unies, comme une œuvre d’art, avec son unité, tenant à l’équilibre et à l’heureuse proportion des éléments : «Condense ta pensée, tu sais que les beaux fragments ne font rien ; l’unité, l’unité, tout est là…» et, plus tard encore : «Tout est là : faire rentrer le détail dans l’ensemble. » écrivait Gustave Flaubert, dans sa Correspondance.

Avec Ensemble Ensemble, nous percevons l’élégance d’une pensée et de volatiles intuitions dans une chorégraphie  aux magnifiques portraits en pied, animés et sensibles. Un témoignage vivant, pudique et réservé mais aussi très emblématique de l’autre, avec les détails de toute existence entre mouvements, paroles et silences.

 Véronique Hotte

Théâtre de la Bastille,  rue de la Roquette Paris XIème/Festival d’Automne à Paris, jusqu’au 24 octobre. T : 01 43 57 42 14 14

 


M.A.M.A.E. et autres textes de Nadège Prugnard

 

M.A.M.A.E. et autres textes de Nadège Prugnard

 

©Stéphanie Ruffier

©Stéphanie Ruffier

Arrrggghhh ! Cri de guerre. Honni soit qui hystérie, y lit. La voix singulière de Nadège Prugnard est un hymne à la féminité libérée de ses chaînes, celles de la bienséance-pudeur-docilité et de cette bêtasse douceur dont les clichés revêtent sans cesse un éternel féminin qui n’a jamais existé. Alors oui, ça déborde, ça crache, ça vitupère avec pléthore de putain ! , de lettres en gras ou en majuscules, d’allitérations violentes, et des sauts brutaux à la ligne.

M.A.M.A.E., le texte d’ouverture de ce recueil de six pièces, habilement publié par les éditions Al Dante en des temps qui cherchent à revivifier la lutte, est un manifeste à la fois politique et esthétique. Et rien moins qu’un Meurtre Artistique avec Munitions Action Explosion : un gueuloir d’amour fou servi par un chœur de femmes qui, à gros jets d’espérances et de désespoirs, balance ses cocktails Molotov verbaux. « Nous ne plaisantons pas, nous ne jouerons pas, je répète, il n’y a pas de spectacle. » nous prévient-on, c’est « une attaque suicide ». Et on y croit, vraiment.

Démultipliant les figures du féminin, cette prodigieuse hydre convoque violemment son auditoire : elle nous cerne et nous encercle de façon de plus en plus intime. L’écriture, quasi-automatique, cette « chiasse verbale » terriblement travaillée, nous met sa « langue dans la bouche ». Impossible de rester passif ou voyeur face à ces signaux de détresse adressés aux hommes, ces humains trop connards d’humains. Ils crient le désir dément et la solitude existentielle. Ils ne cessent d’appeler au secours, ohé du bateau, tout en sabotant le fond de cale.

Dans Monoï, une « Indescriptible Notre-Dame des outrages » ose dire la sexualité et la jouissance féminines : « Je me regarde moi ». Et nous aussi, nous la regardons, interloqués, touchés au cœur et au cul par cette langue bâtarde, sale, quasi du slam, derrière laquelle se devinent des riffs de guitare et des détonations de grosse caisse. Le prince charmant peut aller se rhabiller. Il faut absolument plonger dans cette typographie et cette voix remuantes comme dans un grand bain de boue existentielle : on en ressort décapé.

 Comment ne pas se laisser transporter par cette écriture qui tient de la mania et du délire des Bacchantes ? Quelle sauvagerie ! Cette langue, comme possédée, semble suivre Dionysos sur la montagne, dresser tous les phallus, chanter les illusions comme les jouissances de l’ivresse et du théâtre. Elle foule aux pieds les répliques et les postures ennuyeuses d’un théâtre assis, bien trop sage. Elle entraîne le lecteur dans sa transe. Car cette écriture-musique, traversée par le rock le plus dur comme par le lyrisme de l’oratio, est bien une écriture-danse.

 Cet ouvrage est aussi l’occasion de (re)découvrir des paroles rares, récoltées en Auvergne. Témoignages explosifs, là encore, de résistant-e-s, militant-e-s, gens de la campagne et mémés rouges, ces femme clermontoises qui évoquent mai 68… En filigrane, nous y retrouvons toujours le soulèvement, cette force qui nous aide à ne pas plier l’échine, à nous relever et à lever le poing, comme la fière mariée casquée sur la première de couverture. A l’occasion du lancement de son livre, elle sera en région parisienne, ne la ratez pas !

 Nadège Prugnard défend avec un engagement total No Border, magnifique texte-monde sur la perte et la perdition, nourri de ses séjours dans les camps de Calais. Jamais elle ne louvoie avec la périlleuse posture de l’artiste qui vient voir et dire la détresse, elle se met à nu, littéralement : «Je viens en foule avec mon corps», dit-elle. Et là encore, on la suit dans une autre boue, celle des chiffres triviaux, des prénoms glorieux porteurs de destins, des étoiles et des fleurs de rhétorique.

Après avoir écouté une deuxième lecture très aboutie à la Chartreuse en juillet dernier et vu de nombreux spectateurs submergés par l’émotion, nous avons envie de dire et redire que cet épique poème de combat doit absolument être expulsé sur un plateau : nous attendons avec impatience que fleurisse la mise en scène de Guy Alloucherie qui mettra des images et des corps sur ces paroles récoltées sur les immondices de notre civilisation.

Nadège Prugnard dépose à nos pieds des voix minées par l’angoisse, le voyage harassant et les rêves déçus d’une Europe accueillante. Des voix-mines aussi, armes poétiques de combat, obstacles devant nos yeux et sous nos pieds, pour nous rappeler notre responsabilité et notre devoir d’humanité. Ne manquez pas d’aller voir, dans la même énergie militante, des images de l’installation Pas pieds in Montluçon. Criantes de sincérité et d’urgence, voilà des œuvres essentielles où sont pesés nos maux.

  Stéphanie Ruffier

 M.A.M.A.E. et autres textes est sorti en librairie le 14 octobre.

 Lecture-rencontre à la librairie Les Volcans à 11h, lecture de No Border le 21 octobre  et à 18h30, à la Cave de la Damocha, à Clermont-Ferrand. Et à la librairie La Java des Paluches à 19h, le 23 Octobre à Aurillac, et à 19h, le 27 octobre au Carladès, à Saint-Etienne-de-Carlat (15).

 Alcool, un petit coin de paradis, de et par Nadège Prugnard à 20h30 pour les Automnales, salle des fêtes d’Arlanc, le 10 novembre à 20h 30 à Ambert (63).

 Alcool, un petit coin de paradis, de et par Nadège Prugnard, accompagnées de Cartes blanches aux écritures indociles, en complicité avec les éditions Al Dante au Théâtre de l’Echangeur  à Bagnolet (92). du 20 au 25 novembre  à 20h30,

 Soirée de lancement du livre avec les représentations de M.A.M.A.E  à 19h et d’Alcool, un petit coin de paradis le 20 novembre à 20h30, au Théâtre de l’Echangeur à Bagnolet (92), en présence de l’éditeur Laurent Cauwet.


L’Absolu, mise en scène de Boris Gibé

 

L’Absolu, mise en scène de Boris Gibé

© Jérôme Vila.

© Jérôme Vila.

 

En philosophie, l’absolu désigne ce qui existe indépendamment de toute condition de temps, d’espace et de connaissance. La tour cylindrique en tôle argentée qui s’élève dans la cour intérieure de la médiathèque Pierre Bayle à Besançon nous donne effectivement une idée ou plutôt une image de l’absolu, tant elle semble émerger tout à la fois d’ailleurs et de nulle part, champignon incongru ou saxifrage qui aurait brisé le pavé. A la façon du monolithe de 2001 L’Odyssée de l’espace de Stanley Kubrick, elle tient du totem de fer et de la tour de Babel extraterrestre. Cette étrange architecture nommée le Silo est l’écrin conçu pour abriter la centaine de spectateurs de la nouvelle création de Boris Gibé, artiste associé des 2 Scènes. La relation scène-salle s’en trouve bouleversée : les sièges se répartissent sur quatre étages en colimaçon, autour d’une piste circulaire, la forme reine des arts du cirque. Nous sommes au bord du vide.

Ce «huis-clos spectaculaire et absurde» se veut expérience. La découverte du lieu et la montée des marches dans la pénombre aiguisent déjà la perception et créent une forte attente. Nous sommes entre deux infinis, deux néants : le ciel bouché et le sol crevé. Au bord d’une clepsydre métaphysique. Avec cette proposition, Boris Gibé fait de l’œil à Andrei Tarkovski et adopte son point de vue tragique : «L’homme au départ n’est que néant, son existence est absurde, dénuée de sens.»
Cela commence au-dessus de nos têtes. Une voûte de plastique retient un monde: du liquide séminal ou amniotique, tel une Pangée, forme des continents en mouvement et fait apparaître un être qui va brutalement tomber. Ange pendu au bout de son cordon ombilical trans-humain, il évolue. Nous n’en dirons pas plus tant la fascination tient aux belles images abstraites, quasiment vingt-quatre par seconde, ce qui permet toutes les lectures. Il suffit de savoir que, comme chez le cinéaste russe, cet univers privilégie la lenteur, le rituel et la mystique: tout ici se joue en suspension, en immersion, en apparitions-disparitions, avec des trouvailles nombreuses et vraiment spectaculaires.

 L’œil est ravi. Le circassien Boris Gibé, artiste associé des 2 Scènes,  concepteur et en même temps interprète époustouflant de cette proposition existentialiste, nous l’avions déjà rencontré avec son compère Camille Boitel qui, comme lui, n’aime guère peser sur la terre. Dans Les Fuyantes et Le Phare, déjà il évoluait en hauteur, sur les murs ou le plafond. Sa compagnie, Les Choses de Rien, dit bien son amour de la légèreté comme manière délicate d’être au monde. Lorsque nous l’avons connu très jeune, en Corse, il affectionnait les bulles et les tissus aériens, deux moyens de transport poétique qui lui offraient, déjà, une navigation en apesanteur. L’espace de sa nouvelle proposition est particulièrement intéressant : sommes-nous sur Mars, sur Terre, au purgatoire ou dans un utérus ? Peu importe. Il s’agit comme chez Samuel Beckett ou comme dans Le Sacrifice d’Andreï Tarkoski d’affronter le vide et de savoir en finir.

 

© Jérôme Vila.

© Jérôme Vila.

Sous le sable sombre, il y a matière grise, grain à moudre et belle réflexion sur le vide (miroir et interrogation). Mais au-delà de la plongée matérielle et même puissamment physique dans l’inconscient et cette allégorie de l’acte de création, y a-t-il de l’émotion, ce Graal du spectateur ? Oui, parfois, quand l’acrobatie aérienne se fait surprise, quand le feu s’allume.

Mais on peut aussi rester froid face à ce qui apparaît comme une vaste expérience scientifique. Le dispositif a d’ailleurs demandé la collaboration de chercheurs. Beaucoup de spectateurs se sont posé des questions techniques : comment cela marche-t-il? Quelle est cette matière ? Signe que la fascination n’opère pas totalement, que la forme l’emporte sur le fond et que la proposition, parfois un peu trop plastique,  accuse le vernis de communication qui pourrit notre société.

Entre la plume et l’enclume, la multiplication des symboles et références peut également nous perdre un peu. Sans parler de ces ultra-basses qui nous contraignent à vibrer. Cela veut tout embras(s)er. Les moments les plus forts sont ceux qui font apparaître l’humain : la difficulté d’aller jusqu’au bout, d’allumer la mèche. Il y a aussi Summertime, petite musique lancinante, ou ces mots auxquels nous nous raccrochons : « Et si en réalité, tu ne désirais pas tout ce que tu désires. »

Alors oui, il faut absolument aller découvrir cette forme vraiment nouvelle, ce cirque qui turbine ; une tentative visuelle de saisir les recoins obscurs de l’inconscient, un combat entre la rêverie, l’intellect et le corps. Le travail des lumières est superbe. Nous aimerions que le personnage soit à peine moins énigmatique, et les images plus resserrées  mais nous savourons toutefois chaque ravissement du vortex. Boris Gibé peut faire siens ces vers de Henri Michaux : «Avec de la fumée, avec de la dilution de brouillard, je vous construirai des forteresses écrasantes et superbes. »

Stéphanie Ruffier

Cour de la médiathèque Pierre Bayle. Les 2 Scènes, Scène Nationale de Besançon. T : 03 81 27 85 85, jusqu’au 28 octobre.

Théâtre de Compiègne. T : 03 44 40 17 10 du 14 au 24 mars.

Théâtre de la Cité internationale, Paris 14e. T : 01 43 13 50 60, du 15 mai au 2 juin.

Festival Villeneuve-en-Scène (Gard) en juillet.

 

En écho, exposition de photographies de Jérôme Vila et des illustrations de Marc-Antoine Mathieu à la Médiathèque Pierre Bayle, rue de la République à Besançon.


Le Marchand de Venise (Business in Venice) de William Shakespeare, mise en scène de Jacques Vincey

© Christophe Raynaud de Lage

© Christophe Raynaud de Lage

 

Le Marchand de Venise (Business in Venice) de William Shakespeare, mise en scène de Jacques Vincey, texte français et adaptation de Vanasay Khamphommala

Pièce-piège, pièce à problème, et à prendre avec des pincettes, Le Marchand de Venise n’est pas commode à monter. Aux fêtes de carnaval, le jeune Bassanio  tombe amoureux fou de la belle (et sage, on verra à quel point !) Portia, l’héritière avisée d’un père non moins avisé. Pour lui faire la cour, il lui faut des sous : ça a toujours coûté cher de fréquenter les riches! Circulation de l’argent et cascade financière : il emprunte à son ami Antonio, le marchand, qui, lui-même, a investi tous ses capitaux et doit donc emprunter au juif Shylock, qui leur fera, si possible, payer le prix fort à tous les deux. Une livre de la chair d’Antonio, s’il ne rembourse pas en temps et en heure. Les affaires de cœur, elles, vont bien, et Bassanio saura déchiffrer l’énigme qui lui donnera Portia. Mais…

Dans un décor de supermarché où la jeunesse de Venise vient se servir, Jacques Vincey choisit franchement le parti de la comédie et prend donc le risque que les personnages-légers-deviennent ici un peu lourds… Mais on ne lui reprochera pas un prologue en forme de «stand up» de Pierre-François Doireau en Lancelot, le bouffon : il vous dégoupille la pièce pour mieux jouer sur nos attentes, en un extrait délicieusement agaçant, drôle et efficace, ou comme dans la scène où Portia, en poupée Barbie (Océane Mozas, irrésistible) reçoit ses prétendants-le choix du coffret d’or, d‘argent ou de plomb, avec déchiffrement de l’énigme et avec à la clé : la main de la belle-se fait sur un podium de jeu télévisé avec images virtuelles, spots clignotants et ritournelle sonnant l’échec ou la victoire.

Joute verbale au procès où Shylock réclame son dû, et comédie galante au domaine enchanté de Belmont : la comédie joue sur différents registres sans perdre de sa gravité. Cela tient au malaise provoqué par le mépris presque naturel du patricien Antonio et de sa petite Cour pour le juif Shylock, mais surtout au jeu particulièrement sobre des principaux adversaires, le mélancolique Antonio et le juif condamné à l’amertume. Jean-René Lemoine, en homme qui n’aime plus la vie mais qui l’accepte, y compris dans le sacrifice de sa “livre de chair“ ou dans ’arrangement final qui l’enrichit aux dépens du juif, et Jacques Vincey lui-même, dans le rôle de Shylock, font preuve de la même intériorité, de la même dignité. En ennemis fraternels…

À la fin du procès, la victoire écrasante des chrétiens-conversions forcées et confiscation des biens-nous montre ce dont sont capables les “bons» contre les “méchants“. Nous connaissons cela, à l’échelle de la planète. Épilogue : une fois l’harmonie du monde rétablie avec une telle brutalité, le moment est venu de la rétablir aussi dans les couples amoureux : la soumission traditionnelle des femmes fondée sur l’obéissance absolue des hommes aux épreuves imposées: subtilités précieuses…

Par ces bizarreries, la pièce échappe peut-être au débat simplificateur : est-elle, oui ou non, antisémite ? Ou : jusqu’où peut on laisser la parole à des personnages antisémites ? Malheur au perdant ! Ce n’est pas un programme mais un constat ; tempéré par la compassion, selon Portia. Fin du match : rien de changé, la vraie question subsiste : celle des rapports de forces.  Voilà pourquoi, sans doute, cette lecture du Marchand de Venise ne provoque-du moins pas le soir où  nous y avons assisté-ni scandale ni agitation. Le public reconnaît trop bien ces jeux de pouvoir et d’argent, soulignés par le sous-titre du spectacle, pour se focaliser sur la figure du Juif. Et il en apprécie la comédie.

Christine Friedel

Théâtre 71 à Malakoff (Hauts-de Seine), jusqu’au 20 octobre.

En tournée à la Comédie de Reims-Centre Dramatique National, du 7 au 9 novembre; NEST-Centre Dramatique National de Thionville, les 15 et 16 novembre ; Théâtre Dijon Bourgogne-Centre Dramatique National du 21 au 24 novembre ; Comédie de Saint-Etienne-Centre Dramatique National, du 29 novembre au 1er décembre.
Hexagone de Meylan, Scène  nationale, les 6 et 7 décembre, et Maison de la Culture de Bourges, Scène nationale, du 12 au 14 décembre.

 

 

 


Croquis de voyage par les élèves de l’Ecole du Nord

©Sébastien jarry

©Sébastien jarry

 

Croquis de voyage par les élèves de l’Ecole du Nord

Sortir du confort de l’Ecole, de la vie en groupe -en tournée, les acteurs vont ensemble d’un théâtre à l’autre- se retrouver seul, face à soi-même dans un environnement étranger, en revenir avec un point de vue et un projet artistique personnel, puis écrire, répéter et présenter son Croquis de voyage en quinze jours: un pari  difficile mais ici gagné. Les voyages forment la jeunesse, dit-on. Cécile Garcia-Fogel en était convaincue, avant de proposer aux élèves de troisième année de l’Ecole du Nord, cette expérience initiatique.

Les petites formes qui en résultent, livrées ce week-end le confirment. La comédienne, marraine de la promotion 2015-2018, leur a demandé de partir dans un pays européen de leur choix, téléphone mobile et ordinateur débranchés, pour une immersion totale. En poche, une carte inter-Rail donnant accès gratuit aux trains européens, et un petit défraiement. Pour préparer au mieux l’aventure, Cécile Garcia-Fogel a demandé à Jean-Pierre Thibaudat, homme de théâtre et grand voyageur, d’accompagner l’initiative,  : «Les seize élèves, dit-il, savent où ils vont, mais ne savent pas ce qu’ils trouveront en chemin. Tout voyage vaut pour ses imprévus (…). Je les ai aidés à préciser leurs objectifs puis, au retour, je leur ai donné quelques conseils sur leur textes et leurs réalisations,  sans jamais les guider ».

La Maison Folie Moulins, une ancienne brasserie en briques rouges, est en effervescence. De la cour aux Petit et Grand germoirs, à la Petite cuve, par des escaliers métalliques le public s’invite au voyage…

Mathias Zachar est descendu, en train, en bateau, en stop, de la source à l’embouchure du Danube (« Le petit robinet est devenu une bouche où le Danube se perd »). Lui qui, imprégné de littérature, n’a jamais vraiment écrit, compose un récit étonnant, rythmé comme La Prose du Transsibérien de Blaise Cendrars, avec des échappées poétiques à la Paul Celan : «L’Europe est un masque de papier qui porte le Danube en sourire ». Il retrouve au passage sa famille paternelle, hongroise : « Mon grand-père attend Dieu, assis dans les abeilles, et il chante ». Il plonge au cœur de cette Mitteleuropa aux langues et nationalités enchevêtrées : « Sarajevo, ses mosquées qui se frottent à ses églises, qui se frottent à ses synagogues, qui se frottent à mes mains (…) La rivière coule rouge, de tout le sang versé. (…) « Et mon impuissance. Je suis un petit jouet de l’histoire dans une boîte. (…) Je comprends que je ne suis rien, je suis vide, prisonnier de la puissance du monde. » Au terme du périple, arrivé au kilomètre zéro, paradoxalement là où le fleuve se jette dans la mer, après 2.882 kilomètres, il conclut :  «Le voyage est une longue quête vers un moi qui ne m’appartient pas. »

Croquis de voyage 1 - Simon Gosselin-73

©Simon Gosselin

Et nous voilà dans la cour de la Folie Moulins, sur les traces d’Allan Stone, un personnage de fiction inventé et joué par Alexandre Goldinchtein. Comme échappé du Bon,la Brute et le Truand, chapeau de cuir et cache-poussière, le double de l’auteur d’I am a poor lonesome car-boy  nous entraîne, avec sa vieille bagnole rouge – fidèle cheval d’acier-, dans le désert de Tabernas, en Andalousie. Hauts lieux du cinéma hollywoodien où furent jadis tournés westerns et peplums, les anciens villages de cowboys sont en ruine, ou exploités pour le tourisme, la région livrée aux chasseurs : “Coto de Caza” annoncent des pancartes. Un Indien acrobate rejoint le héros. Alexandre Goldinchtein rapporte dans ses bagages une brillante performance d’acteur, en partie improvisée, doublée d’une belle proposition scénique.

Croquis de voyage 1 - Simon Gosselin-84

© Simon Gosselin

Caroline Fouilhoux a choisi Sienne. Sur le blason de la ville italienne, une louve rappelle celle de Romulus et Remus. Elle recherche son jumeau perdu, qui aurait dû naître en même temps qu’elle. Elle ne trouvera sa propre identité qu’après mille et un travestissements, changeant de nom et de genre comme de chemise, au fil de ses rencontres et déambulations dans les rues sombres et les bars. Sa pièce grouille de tous ces personnages, et chaque séquence est ponctuée par de très belles lettres à sa mère. Elle se sent maintenant à l’aise entre ces deux moi. Mais elle avoue que, pour voyager, c’est plus commode d’être un garçon….

©Simon Gosselin

©Simon Gosselin

Morgane El Ayoubi dialogue avec une voix venue des coulisses : son genou malade. « Qui a dit que j’ai voyagé seule sur le chemin ? », dit-elle. Son genou n’était pas d’accord, et le lui fait savoir haut et fort.  Mais elle n’en a cure : « On est parti sur la route de  Saint-Jacques de Compostelle pour chercher le miracle. On vous raconte ensemble. » Même si elle ne croit pas au miracle, elle marche vers la guérison. En route, le genou proteste : « Je ne veux pas que tu oublies le goût de ma douleur. » Puis il se tait. Sa voix lui manque. Mais il y a les rencontres, les rires, « Et puis il y a l’océan, la fin des terres ». « Le poids de ton sac, c’est le poids de ta peur », lui dit encore la voix. La comédienne a choisi de suivre le Camino Frances pour apprivoiser sa douleur et apprendre à maîtriser son corps fragile dans son apprentissage de la scène… Elle en joue avec grâce.

Cyril Metzger, lui, ira au hasard : il s’en remet aux dés, et joue à pile ou face pour avancer.  Avec comme règle du jeu : pendant trente jours, toute décision sera prise en lançant sa pièce de cinq francs suisses, un format commode. Oui ou non, entrera- t-il dans ce bar ? Couchera-t-il dans cette auberge de jeunesse de Budapest? Non, répond la pièce. Et le voilà dans un palace, à dépenser le reste de son pécule… Le comédien applique  au public le même régime. A tour de rôle, les spectateurs, choisis à pile ou face, tirent au sort, dans un sac, un petit papier où s’inscrit le titre d’une anecdote. Quand arrive le mot FIN, il arrête de nous raconter ses aventures rencontrées à chaque étape. A itinéraire interactif, spectacle interactif. En parfaite adéquation, et malicieux.

« Celui qui voyage sans rencontrer, l’autre ne voyage pas, il se déplace», pensait Alexandra David-Neel. Ce que découvre Etienne Toqué en Albanie. Seule contrainte  au départ : «Passer le plus de temps avec des Albanais. » La langue n’a pas été une barrière. Il a pu vivre une semaine dans la montagne avec des paysans, et partager leur quotidien. Son texte s’adresse à eux : « Vos vie sont dures mais vos esprits légers.(…) La religion vous rend beaux tous les deux. » De cette religion qui enferme les femmes, il se demande : « Est ce que ma mère est plus heureuse que ta femme qui ne peut pas aller au café ? » «Homme nouveau devant les choses inconnues, je marchais…Je suis face à mon ignorance et je me bats pour ne pas faire de généralité  » écrit-il.

Depuis son retour, Etienne se pose bien des questions sur la forme que prendra sa pièce :   «J’essaye de livrer avec minutie ce que j’ai observé. Est-ce le travail de l’acteur ? Le désir du spectateur ?  Faire de l’art pour dire ou pour distraire ? C’est les deux et c’est bien comme ça. » Et sur son métier : « Comme acteur est-ce bien de se cacher derrière un personnage ? »  Il conclut : « Plus j’avançais, plus je me rendais compte que je ne savais rien, dit-il. Je reviens blanc avec des questions parce que je suis entouré de gens qui se positionnent. Ne pas avoir d’avis, c’est accepter de se faire surprendre.  »

Faute d’avoir pu voir l’ensemble des projets, il faut citer tous les autres : Alexandra Gentil sur les traces de son grand-père, de Graz en Autriche jusqu’au Pirée ; Margot Madec embarquée sur un bateau en Méditerranée ;  Peio Berterretche dans la Bucarest des noctambules ; Victoire Goupil perdue dans la foule et les bruits de Berlin et de Cracovie, submergée par ses émotions ; Corentin Hot à la rencontre de la jeunesse chrétienne à Malte…

« En route, le mieux c’est de se perdre, lorsqu’on s’égare, les projets font place aux surprises, et c’est alors, mais alors seulement, que le voyage commence. » écrivait Nicolas Bouvier. Christophe Rauck et son l’équipe de l’Ecole du Nord envisagent une nouvelle présentation des travaux d’élèves avant la fin de leur scolarité. En attendant, les inscriptions au concours pour la prochaine promotion seront ouvertes du 1er novembre au 1er février. On recrutera douze élèves comédiens et quatre élèves-auteurs, parrainés cette fois par Alain Françon. A suivre donc.

Mireille Davidovici

Présentation publique les 14 et 15 octobre, à Lille. www.ecoledunord.theatredunord.fr


Les Evaporés de Delphine Hecquet, (spectacle en japonais surtitré)

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Les Evaporés de Delphine Hecquet, (spectacle en japonais surtitré)

 Un journaliste français décide de partir à la recherche de disparus qui , au Japon, s’évanouissent souvent pour des questions d’honneur, laissant leurs familles sans nouvelle, abandonnées au désespoir. On voit un personnage écrire une lettre sur un tas d’ordures au pied d’une colonne. Ainsi plus de cent mille personnes s’évaporent chaque année, sans laisser la moindre trace. Le sens de l’honneur y est intraitable.

Le journaliste français arrive à Tokyo et cherche d’abord vainement son hôtel. Il trouve un disparu, sa fille est interrogée par un commissaire de police intraitable, qui lui demande si elle reconnaît les objets dans son sac. Mais il lui dit aussi qu’elle n’a pas le droit d’y toucher…
Le journaliste filme  aussi une femme: elle a perdu son père mais ne veut plus le revoir ! Une fille s’adresse à sa mère qu’elle a quittée depuis neuf ans: « Je voudrais, dit-il, qu’elle meure une bonne fois pour toutes ! ». Une autre revient, sa mère ne veut pas la croire ! Au commissariat, un vieil homme pleure et parle à sa fille qui ne lui répond pas. Un autre compte jusqu’à dix, avant de se tirer une balle dans la tête. « Tu es une prêtresse et moi le seul homme perdu du coin. » Une autre hurle après son père qui l’a abandonnée…

Un vrai choc culturel et un bel éclairage sur les différences entre nos civilisations. Avec de belles projections, des effets de miroir au travers d’une porte transparente coulissante, le spectacle joué par dix Japonais et un seul Français de la Compagnie Magique Circonstancielle qui est installée en Nouvelle Aquitaine, nous laissé interdits…

Edith Rappoport

Spectacle vu le 16 octobre,  au Studio-Théâtre de Vitry-sur-Seine


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