Qui sommes nous?

Le Théâtre du Blog a été créé en 2008 par Edith Rappoport et Philippe du Vignal; depuis onze ans,  7.400 articles ont été publiés sur le théâtre, la danse, les arts de la rue, les performances, le cirque, la magie, les livres, revues et expositions spécialisées, que ce soit en province et en région parisienne mais aussi à l’étranger…

Adresse: philippe.duvignal@gmail.com

L’équipe du Théâtre du Blog:

Rédacteur en chef: Philippe du Vignal a longtemps dirigé l’Ecole du Théâtre National de Chaillot où il enseignait aussi l’histoire du spectacle contemporain. Il a été responsable de la rubrique Théâtre aux Chroniques de l’Art Vivant dirigées par Jean Clair puis à artpress  dont Catherine Millet était la rédactrice en chef. Il a été, entre autres, critique dramatique aux Nuits magnétiques d’Alain Veinstein à France-Culture et au quotidien La Croix. Il a aussi été professeur à l’Ecole Nationale Supérieure des Arts Décoratifs, département scénographie.

Collaborateurs :

Sébastien Bazou, ancien élève de l’Ecole des Beaux-Arts de Dijon, s’est spécialisé dans l’installation multi-médias. Il a cofondé l’association et le magazine Artefake qui publie des articles sur l’histoire de la magie dont il est spécialiste en Europe et aux Etats-Unis.

Jean Couturier est spécialisé dans la critique de danse, et assistant du rédacteur en chef.

Mireille Davidovici, assistante du rédacteur en chef, est dramaturge et traductrice. Elle a dirigé pendant quinze ans l’association Aneth consacrée aux auteurs contemporains et a écrit dans des revues. Elle a aussi participé au Dictionnaire du Théâtre de Michel Corvin et à la rubrique Théâtre dans Créatrices aux éditions des Femmes.

Christine Friedel, critique dramatique, notamment à Réforme où elle a débuté, a aussi été conseillère artistique. Elle a aussi collaboré aux mises en scène du Théâtre du Campagnol, dirigé par Jean-Claude Penchenat et a fait partie du groupe d’experts pour le théâtre à la D.R.A.C.-Île-de-France. Et elle a aussi été la rédactrice de la revue Plaisir(s) éditée par le château de la Roche-Guyon et est l’auteure de La Roche-Guyon le château invisible.

Elisabeth Naud, docteure en esthétique théâtrale,  est enseignante à l’Université Paris VIII.

Béatrice Picon-Vallin, directrice de recherches au C.N.R.S. et auteure d’ouvrages sur le  théâtre russe. Elle dirige les collections : Mettre en scène  à Actes Sud-Papiers, Arts du spectacle aux éditions du C.N.R.S. et Th. XX aux éditions de L’Age d’Homme.

Edith Rappoport, critique de spectacles et spécialiste du théâtre de rue, a été directrice des théâtres de Choisy-le-Roi, puis de Malakoff (Hauts-de-Seine). Elle a aussi été longtemps conseillère pour le théâtre à la D.R.A.C. -Ile-de-France.

Bernard Rémy a fondé la revue Empreintes, écrits sur la danse et a collaboré jusqu’en 2012 à la Cinémathèque française de la danse. Il a écrit de nombreux articles sur Merce Cunningham, Pina Bausch, Hijikata mais aussi sur le mouvement chez Samuel Beckett, Charlie Chaplin et Buster Keaton.

Nicolas Villodre a participé entre autres  à la Coopérative des Cinéastes  et a soutenu en 83 une thèse en arts plastiques consacrée à Christian Schad, Man Ray et Laszlo Moholy-Nagy. Spécialiste de danse contemporaine, il a été jusqu’en 2013 l’assistant du directeur de la Cinémathèque de la Danse et a publié des textes dans La Revue d’esthétique, Pour la Danse, La Cinémathèque Française

Correspondants:


Gérard Conio est professeur émérite de l’Université de Nancy et spécialiste de la civilisation russe et des pays de l’Est.
Nektarios G. Konstantinidis, traducteur et critique de théâtre notamment francophone, à Athènes et en Grèce.
Alvina Ruprecht, professeur émérite du département Théâtre à l’Université d’Ottawa, est une spécialiste du spectacle canadien de langues anglaise et française, mais aussi caraïbéen.

(Tous les documents et archives sont publiés sauf avis contraire des ayants-droit et dans ce cas, seraient aussitôt retirés).

Articles récents

Démissionner ou collaborer ? Un danger imminent guette la Culture

Démissionner ou collaborer ? Un  danger imminent guette  la Culture
 
 Les militants de gauche nous avaient reproché à Hervée de Lafond et à moi-même, Jacques Livchine d’avoir dirigé pendant neuf ans, la Scène Nationale de Montbéliard, alors que la Mairie était de droite. Certes, il y a eu des frictions mais on finissait toujours par s’arranger. Louis Souvet ( R.P.R. puis U.M.P)  était capable de voir le bien que nous faisions à sa ville et avait entendu un habitant lui dire: si je reste à Montbéliard, c’est pour le Théâtre de l’Unité.  Louis Souvet n’était pas notre pote mais quand nous avons été directeurs de la Scène Nationale, nous avions convenu d’un accord: nous ne voterions jamais pour lui et en échange, nous devions nous abstenir d’appartenir aux Partis Communiste et Socialiste pendant la durée de notre mandat.
 

©x La Nuit unique un des récents spectacles du Théâtre de l'Unité

©x La Nuit unique, un des récents spectacles du Théâtre de l’Unité

Maintenant, que va-t-il se passer? Les coupes budgétaires ont déjà commencé en Région Auvergne-Rhônes Alpes: Laurent Wauquiez a frappé au porte-monnaie de nombreuses compagnies qui ne semblaient pas être dans sa ligne.
Rachida Dati,  ministre de la Culture, elle, a beaucoup diminué les budgets de la Comédie-Française et de l’Opéra, au nom des économies  imposées par Bruno Lemaire.
Et, si nous héritions de Marion Maréchal au ministère de la Culture, le régime dont bénéficient les intermittents du spectacle risquerait d’être gravement atteint. Ariane Mnouchkine, directrice du Théâtre du Soleil, est radicale et se refusera à négocier avec les  porteurs de la flamme R.N.

 Méfions-nous! Ce n’est pas leur argent mais celui des impôts du Peuple.  Le R.N. ne peut pas nous en priver et mettre à mort la Culture subventionnée. “Le combat spirituel, disait Arthur Rimbaud, est aussi brutal que la bataille d’hommes.” Oui, cela va être dur, mais je ne  ferai jamais le cadeau au R.N., de mettre fin au Théâtre de l’Unité et nous entrerons alors dans une furieuse résistance. Nos lieux doivent devenir des bastilles imprenables.
 Le bon théâtre n’est pas de gauche ou de droite, et pas non plus, un outil de propagande!  Mais plutôt un lieu de dialogue, réflexion et oxygénation. Depuis vingt ans, Audincourt où nous sommes implantés, a un maire P. S.  qui nous soutient et qui fait même du Théâtre de l’Unité, une figure de proue de l’image de la ville.  D’une loyauté exemplaire, il nous prête une grande maison, un lieu dont nous avons fait un dépôt de costumes et accessoires, un studio de deux-cent cinquante  places où nous présentons note  kapouchnik, un cabaret mensuel. Nous n’avons pas de  subvention municipale mais le coût estimé de ces avantages est de 70.000 €, que nous rendons sous forme de spectacles.
Savoir si nous aurons encore ou pas, la subvention du ministère de la Culture nous donne des sueurs froides.  Et si l’agglomération L.R .nous privait de notre « château » de treize chambres, là, nous serions en grand danger. Le ciel est parsemé de nuages très noirs et les 30 juin et 7 juillet prochains seront cruciaux.
Jacques Livchine, codirecteur avec Hervée de Lafond, du Théâtre de l’Unité à Audincourt ( Doubs).

Marius , texte librement inspiré de la pièce de Marcel Pagnol et mise en scène de Joël Pommerat

Marius, texte librement inspiré de la pièce de Marcel Pagnol et mise en scène de Joël Pommerat

Cet homme de théâtre nous surprend ici avec une réalisation naturaliste et un décor hyperréaliste à la Edward Hopper, le mystère en moins. Il transpose la pièce dans une boulangerie désuète qui fait aussi bistrot, avec tables et chaises des années cinquante. Derrière le comptoir, le jeune Marius un peu désœuvré rêve de quitter Marseille mais y reste pour aider son père César, à tenir son petit commerce qui bat de l’aile. Seuls s’y attardent quelques habitués : les célèbres personnages qui font le sel de la comédie de Marcel Pagnol: Fanny, Piquoiseau, Panisse, Escartefigue, le Fada, le Douanier. On connaît l’histoire : Marius est amoureux de Fanny, la petit coiffeuse du quartier mais tarde à lui faire la cour. Panisse, un homme mûr, ici à la tête de plusieurs magasins de motos, tourne autour de la jeune fille. Jaloux, Marius lui déclare sa flamme. Mais le désir de partir l’emporte sur l’amour et le devoir filial et, à la première occasion, il prendra le large. Il ne restera à Fanny que ses yeux, pour pleurer.

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Le spectacle a vu le jour à la Maison centrale d’Arles, au terme d’un atelier dirigé par Joël Pommerat, en collaboration avec Caroline Guiela Nguyen et Jean Ruimi.  Et la pièce s’est écrite sur plus d’un an, à partir d’improvisations. Joël Pommerat a gardé le contexte marseillais que plusieurs acteurs connaissaient bien. Ils se sont approprié librement personnages et situations et ont mis leurs mots sur cette histoire.
Le texte, fidèle à la trame originale, s’en éloigne par la langue. On retrouve chez les interprètes -pas tous marseillais-l’accent du Midi mais très peu des fameux «bons mots» de Marcel Pagnol. Remplacés ici par des blagues d’aujourd’hui qui n’ont pas toujours la saveur de l’original. Mais pourquoi pas ?

Joël Pommerat recrée Marius avec aussi des acteurs professionnels. Damien Baudry joue un Fada décalé, Élise Douyère incarne une Fanny désinvolte et piquante. Bernard Traversa est un Panisse impressionnant de prestance et de suffisance. Ludovic Velon est le Douanier et assure aussi la régie de plateau. Les détenus de la création sont maintenant libérés et reprennent leurs rôles: Michel Galera campe un Marius rugueux et nerveux. Ange Melenyk prête sa voix douce à Escartefigue et Jean Ruimi donne à César une humanité empreinte d’un sentiment paternel. Et Redwane Rajel est un Piquoiseau énigmatique. Il avait fait ses preuves dans Antigone (2019) et Macbeth (2021), aux ateliers du Centre pénitentiaire d’Avignon-Le Pontet, présentés au festival d’Avignon (voir Le Théâtre du blog). Joël Pommerat l’a invité à rejoindre sa compagnie Louis Brouillard pour ce spectacle.

Ce Marius, avec son langage direct et son écriture libérée de fioritures mélodramatiques, paraît moins couleur locale que son modèle et ne répond peut-être pas aux attentes de certains.  Mais la fable gagne en modernité et pose les mêmes questions existentielles: qu’est-ce réussir sa vie ? L’amour est-il possible  Le désir de fuite est-il raisonnable et l’amour de la famille, toujours bon? Ces interrogations ont su parler à des hommes privés de liberté et leur a permis, à la création, d’aborder leurs personnages avec sincérité,.
Ils vont maintenant entreprendre une tournée au long cours avec la compagnie. Voilà une belle reconversion par le théâtre et le public a, dans son ensemble, accueilli le spectacle avec plaisir.

Mireille Davidovici

Spectacle vu le 17 juin, au Printemps des comédiens.

Du 30 mai au 21 juin, Le Printemps des comédiens, Cité du Théâtre, Domaine d’Ô, Montpellier (Hérault). T. : 04 67 63 66 67. Printempsdescomediens.com

Du 14 au 16 novembre, Points Communs-Scène nationale de Cergy-Pontoise et du Val-d’Oise, dans le cadre du festival d’Automne ; du 19 au 20 novembre, Théâtre de l’Agora, Scène nationale de l’Essonne, Evry (Essonne); du 29 novembre au 8 décembre, MC 93, Maison de la Culture de Seine-Saint-Denis, Bobigny.

Du 12 au 14 décembre, Théâtre de Saint-Quentin-en-Yvelines-Scène nationale ; les 18 et 19 décembre, La Ferme du Buisson-Scène nationale, Noisiel (Seine-et-Marne).

Du 8 au 12 janvier, Le Zef-Scène nationale, Marseille (Bouches-du-Rhône) et du 29 au 31 janvier, Théâtre de l’Union, Limoges (Haute-Vienne).

Les 4 et 5 mars, Le Cratère-Scène nationale d’Alès (Gard) ; du 12 au 21 mars, Comédie de Genève (Suisse).

Les 2 et 3 avril, Le Parvis-Scène nationale de Tarbes-Pyrénées (Hautes-Pyrénées) ; du 23 avril au 3 mai, Théâtre National de Strasbourg (Bas-Rhin).

Les 6 et 7 mai, Théâtre + Cinéma-Scène nationale du Grand Narbonne (Hérault); du 20 au 22 mai, Le Bateau Feu-Scène nationale de Dunkerque (Nord).

Les 10 et 11 juin, L’Avant-Seine, Théâtre de Colombes (Hauts-de-Seine).

 


Six personnages en quête d’auteur de Luigi Pirandello, traduction et adaptation de Fabrice Melquiot, mise en scène de Marina Hands

Six personnages en quête d’auteur de Luigi Pirandello, traduction et adaptation de Fabrice Melquiot,  mise en scène de Marina Hands

A la création de cette pièce sans actes ni scènes (déjà une révolution!) en 1921 à Rome, il y eut des bagarres entre spectateurs et le soir de la première, son auteur pris à partie dut s’enfuir. Six personnages sera créée en France deux ans plus tard seulement par Georges Pitoëff (1884-1939) à la Comédie des Champs-Elysées. Ce formidable découvreur de textes et metteur en scène fit arriver par le monte-charge du théâtre, les acteurs dont les immenses Michel Simon et Andrée Tainsy que nous avons eu le bonheur de voir jouer. Puis ils s’avancèrent sur le plateau nu, une invention à peine imaginable il y a un siècle et, selon la légende, des spectateurs ont pensé qu’on avait oublié de mettre un décor
Ce fut ensuite, et surtout dans les années soixante, comme un gigantesque appel d’air: nombre d’auteurs et metteurs en scène copièrent sans scrupule cette singulière mise en abyme. Ce théâtre dans le théâtre avec un subtil mélange  entre réalité et scène fictionnelle imaginé par Luigi Pirandello ne datait pas d’hier (Shakespeare, Corneille, Molière, etc.) mais le célèbre dramaturge sicilien  lui donna une nouvelle jeunesse et une force exemplaire.

Marina Hands, maintenant sociétaire de la Comédie-Française, s’est emparée de ce texte pas facile à monter dont elle avait déjà fait une lecture. Avec Fabrice Melquiot qui a cosigné avec elle cette adaptation, elle a éliminé les personnage secondaires. Huit acteurs seulement au lieu de vingt-deux jouent les protagonistes… Le public connait plus ou moins le scénario et ici , les interprètes (dans le texte original, ils n’ont ni nom ni prénom!) gardent leur véritable prénom, comme chez les Deschiens (donc pas nouveau, mais cela marche!). Ils répètent une pièce dans un théâtre sous la direction de Guillaume, un metteur en scène compliqué derrière ses lunettes noires et assez paumé (exceptionnel Guillaume Gallienne). L’Assistante Coraly (Coraly Zahonero) arrive pourtant à le supporter et lit les didascalies. Tous sont en costumes contemporains.

© Ch. Raynaud de Lage

© Ch. Raynaud de Lage Thierry Hancisse

Cela se passe sur un praticable bifrontal avec les sièges habituels de la salle (qui a été réduite) et avec des gradins sur la scène. Les acteurs entrent par la porte de secours côté jardin, ou déjà assis parmi le public, ou encore surgissent des allées latérales. Puis arrivent les fameux six personnages, soit une famille avec  la mère, le père, la mla belle-fille, le fils, un adolescent et la fillette. ils cherchent un auteur pour écrire le drame qu’ils ont vécu. Le metteur en scène, d’abord exaspéré, finit par accepter que ses acteurs interprètent ces gens… lesquels ne seront pas contents du travail scénique. Ils estiment que  ces professionnels  ne peuvent être les vrais personnages, alors qu’eux le sont bien dans la réalité.
Et cette famille va alors jouer le drame qu’elle a connu, avec  ce qu’elle estime être toute sa vérité.  Le père et la mère furent autrefois mariés et ont eu un fils que le père a mis en pension, loin d’eux. Mais la mère le vit très mal et semble amoureuse du secrétaire du père qui alors les chasse pour qu’ils puissent vivre ensemble.
Ils auront eux une fille, puis un fils et la petite fille. Le père va souvent
 voir cette belle-fille à la sortie de l’école mais ses parents vont déménager. Plus tard, après le décès de son second mari, la mère, leur fille qui a maintenant dix-huit ans, leur fils et leur petite fille reviennent habiter dans cette même ville. Ce que le père ne sait pas. La mère sans argent doit travailler comme couturière chez madame Pace qui incite les jeunes filles de ses employées à se prostituer. Ce que fera la fille mais sans le dire à sa mère qui la découvrira nue dans les bras… de son ancien mari, habitué de cette maison de passes.
Plein de remords, il invite la mère à venir habiter chez lui avec ses enfants. Elle retrouve alors son premier fils qu’elle n’a presque jamais connu. Mais il reste froid avec elle, méprise le fils et la fillette et la jeune fille qui, elle, est dégoûtée par le premier mari de sa mère. Et cela finit avec la mort de la fillette qui se noie dans un bassin et par le suicide de 
 l’adolescent. Vérité ou fiction, le public ne saura jamais! Les acteurs s’en vont et le Directeur se dit que tout cela lui a fait perdre une journée de répétition.

C’est le scénario du texte original que Fabrice Melquiot  beaucoup modifié. Dans cette adaptation, le début traîne en longueur et la pièce  commence vraiment  quand arrive le Père (Thierry Hancisse, formidable de vérité) avec sa famille.  Et Nicolas Chupin ( l’Acteur), Adeline d’Hermy (l’Actrice) Clotilde de Bayser (la Mère), Adrien Simion (le Fils) que Marina Hands dirige avec une grande maîtrise, malgré des criailleries un peu trop fréquentes, sont tous crédibles. Et il y a une remarquable unité de jeu et un rythme qui ne faiblit pas, ce qui est à mettre au crédit de la metteuse en scène
Fabrice Melquiot a élagué cette cette histoire compliquée truffée de didascalies.Mais revers de la médaille, des spectateurs semblaient avoir du mal à se repérer 
dans cette famille «recomposée». Sans doute, la célèbre pièce centenaire, malgré ses fulgurances, a-t-elle pris un coup de vieux. Et si ce père faisant l’amour avec sa belle-fille dans un bordel, pouvait à l’époque faire scandale, les temps ont bien changé! Reste la noyade de la petite fille et le suicide de l’adolescent mais ce n’est pas vraiment clair dans cette adaptation.
Aurait-on pu mettre en scène la pièce originale? Sans doute pas, mais on comprend mal que Marina Hands ait choisi une scénographie bi-frontale, difficile pour les acteurs et qui ne rend pas service à la pièce et elle aurait pu nous épargner quelques jets de fumigènes qui n’ont rien à faire ici, comme le jeu parmi le public. Vu la configuration, le public voit mal les acteurs qui jouent sur un praticable trop bas, ou dans la salle, donc souvent derrière eux…
Mais la metteuse en scène vise juste quand elle dit : «Il y a quelque chose d’implacable chez ces êtres qui crient leur besoin, vital, d’être représentés en ne supportant pas la façon dont cela est fait. (…) Quelle légitimité avons-nous à incarner ainsi des drames que nous n’avons pas vécu ?» Luigi Pirandello a encore des choses à nous dire et
 Woody Allen ne s’y était pas trompé, quand il s’était inspiré de Six personnages en quête d’auteur pour réaliser La Rose pourpre du Caire (1985). Ce spectacle inégal doit beaucoup à Guillaume Gallienne et Thierry Hancisse, comme à leurs camarades.

Philippe du Vignal

Jusqu’au  7 juillet, Comédie Française, Théâtre du Vieux-Colombier,  21 rue du Vieux-Colombier, Paris (VI ème). T. : 01 44 58 15 15.  comedie-francaise.fr

 


Le Dîner chez les Français de Valéry Giscard d’Estaing, texte de Julien Campani et Léo Cohen-Paperman, mise en scène de Léo Cohen-Paperman

Le Dîner chez les Français de Valéry Giscard d’Estaing, texte de Julien Campani et Léo Cohen-Paperman, mise en scène de Léo Cohen-Paperman

L’épisode III d’une série:  Huit rois (nos présidents), encore si proches de nous… Les précédents étaient La Vie et la mort de Jacques Chirac et Génération Mitterrand.
Avec ce nouvel opus, nous assisterons à l’un de ces dîners où Valéry Giscard d’Estaing, qui aura été à trente-huit ans le plus jeune président de la République s’invitait avec son épouse Anne-Aymone s’invitaient chez des Français « ordinaires ». Mais après un choix fait par l’Elysée (exigence absolue de risques de vague !) et… prise en charge des frais par le Préfecture de l’endroit.

 © Valentine Chauvin

© Valentine Chauvin

Léo Cohen-Paperman a imaginé ce dîner, non pour une soirée, mais le temps du septennat avec ses phases successives, racontées par le bébé devenu grand… Nous sommes d’abord le 31 décembre 74 dans leur maison en Normandie (scénographie d’Anne-Sophie Grac) où les Deschamps, où des agriculteurs retraités ont invité leur fille Sophie, son compagnon Michel Corrini. Il sont venus de Belfort avec José, leur bébé. Encore étudiante, elle y avait rencontré sur un piquet de grève en mai 68 ce jeune syndicaliste de Force Ouvrière.. Les parents leur ont réservé une surprise : V.G.E et Anne-Aymone vont venir dîner… Cela se passe dans la grande salle à manger avec, sur un mur à colombages, un crucifix, une tête de sanglier-trophée de chasse, un baromètre, un porte-manteaux… Il y a aussi un ancien poste de télévision qui marche quand il peut et une grande table de ferme avec nappe crème. Et dans un coin, un parc pour le bébé.

© Valentine Chauvin

© Valentine Chauvin

Au menu : champagne, potage, bar en croûte servi dans la poissonnière, fromages sous cloche de verre offerts par le Président, et brioche. Sur le thème du repas de fête qui se déglingue (voir, entre autres, La Noce chez le petits bourgeois de Bertolt Brecht… on parle avec lui et son épouse, de tout et de rien, du minitel (l’ancêtre de l’ordinateur qui avait fait l’objet de manifs d’opposants!), de l’I.V.G. jusque là refusée par les députés jusqu’au fameux procès de Bobigny,  du divorce par consentement mutuel, puis du chômage encore inconnu jusque-là…
Cela commence bien avec l’arrivée du couple présidentiel et le repas est (presque) chaleureux. V.G.E., brillant, courtois, essaye d’être à son avantage… Il félicite la cuisinière. Anne-Aymone, elle, reste un peu coincée mais fait l’effort d’être gentille. Pourtant le dialogue avec ces citoyens de la France profonde va tourner à l’aigre et le climat s’assombrit: le bar est trop cuit et les parts minuscules! Dispute générale… Puis Michel provoque V.G.E. en parlant des diamants offerts par Bokassa, président de la République centrafricaine! Une affaire révélée par Le Canard enchaîné. Cela avait sans doute contribué à faire échouer V.G.E. à la Présidentielle en 81, face à François Mitterrand… Ce qu’il n’accepta jamais! On se souvient encore de son célèbre:« Au revoir », quand, très amer, il quittera l’Elysée.
Entre cet ancien énarque et la France profonde, le courant ne passait plus et il se trouvera confronté à des revendications sociales. Gouverner, c’est prévoir, mais il n’a pas voulu ou pas su, voir à temps la fracture socio-politique qui s’annonçait entre son gouvernement, ses énarques suffisants, imbus d’eux-même, croyant aux vertus d’internet,  et la France profonde, si loin de Paris.
Celle, en particulier, du Centre de la France et de la Bretagne… Méprisée et priée de la boucler. Là où la S.N.C.F., avec la bénédiction des Premiers ministres successifs, a été d’une nullité proverbiale et a fermé les petites gares, trouvé normaux tous les retards de TER dus au manque de personnel et d’entretien des voies. Une France profonde où la moindre démarche administrative ou la moindre consultation médicale relève, encore maintenant, du parcours du combattant. Et ce spectacle qui a déjà été joué en province fait sens auprès du public.
Quatre décennies plus tard, V.G.E. a disparu mais les Gilets jaunes se sont fait entendre  et le Macron de service, sûr de lui,  qui n’a pas du beaucoup prendre de TER dans sa vie, n’a pas vraiment éteint l’incendie… et ce n’est pas fini. Là, le passé éclaire le présent et à de rares moments, le spectacle dit quelque chose au public.

Léo Chohen-Paperman a bien vu que V.G.E. avait en effet quelque chose d’un personnage théâtral: gestuelle raide, élocution hautaine, maniérée, initiatives racoleuses, soi-disant pour être au plus près des Français avec dîners chez eux (enfin pas tous !), airs d’accordéon avec Yvette Horner, descente dans le métro, accompagnement au piano de Claude François pour l’arbre de Noël 75  à l’Elysée…

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Une démarche, pensait-il sans doute, qui lui vaudrait la sympathie de tous! Même s’il a créé le musée d’Orsay, soutenu Simone Veil quand elle s’est battue pour la légalisation de l’avortement… V.G.E. ne sera jamais populaire et dans un brillant sketch, Le Giscardéon (1974), Yves Lecoq (Giscard) et Sophie Darel (Dalida) se rappelaient avec un humour caustique, à son bon souvenir : «Je sais que les radis, c’est très dur à trouver. Qu’il faut une fortune, pour s’offrir un navet. Et qu’on nous fait cher payer les salades de l’État. Sans parler des champignons de Mururoa.» /Mais tu joueras d’l'accordéon !Tu joues si bien l’accordéon! Quand tu es à l’accordéon,ça met la France en pamoison.»
Puis longtemps après, en 2007-2008, Débats 1974-1981, d’après les débats télévisés pour les élections présidentielles de 74 et 81 entre V.G.E. (Jacques Weber) et François Mitterrand (Jean-François Balmer).

Au début de ce Dîner chez les Français de Valéry Giscard d’Estaing, le Président et sa femme répondent des banalités polies à celles de la famille Deschamps. On n’est pas loin de cette autre famille théâtrale, les Deschiens. C’est bien vu, et on rit assez facilement. Léo Cohen-Paperman dirige avec soin ce jeu de massacre programmé et Robin Causse (Giscard) est tout à fait remarquable comme Gala Singer (Anne-Aymone). Mais les autres personnages comme Marcel et Germaine Deschamps sont aussi bien campés par Joseph Fourez et Morgane Nairaud. Comme Michel Corrini et sa compagne Sophie Deschamps, joués par Clovis Fouin et Pauline Bolcatto. Jules Campani est José, le bébé qui a grandi et retrace le parcours du septennat.  Il y a aussi pour aérer les choses, des chansons de Gérard Lenormand, Sheila, Diane Tell, Claude François. Bref toute une époque…

Oui mais… passée la première demi-heure, le spectacle, faute d’un dialogue à la hauteur, s’essouffle vite, même à la fin, quand le jeune Michel et V.G.E. commencent sérieusement à croiser le fer. Et la dramaturgie n’est pas très solide avec de vieux trucs,comme les trois hommes partis réparer la voiture… le temps de faire dialoguer entre elles, les trois femmes restées dans la salle à manger. Et il y a, à la fin, une insupportable bagarre avec des morceaux de grosses brioches (quelle médiocrité, quel gâchis de nourriture finissant sans doute à la poubelle?)
Léo Cohen-Paperman semble en fait hésiter entre spectacle d’agit-prop, farce caricaturale et théâtre de chansonniers d’autrefois, revu et corrigé. Le texte, trop léger et répétitif, sent l’écriture de plateau à cent mètres! Il aurait mérité d’être beaucoup plus incisif et cette heure quarante est longuette. Le public, visiblement du quartier, content de revoir le temps passé, riait souvent à cette pochade, les quelques jeunes, beaucoup moins… Mais maintenant Léon Cohen-Paperman n’élaguera ni reverra ce texte estouffadou..
Enfin, si vous n’êtes pas difficile, vous pouvez tenter l’expérience. S’amuser un peu, en allant voir d’excellents acteurs, bien costumés par Marion Naudet, bien maquillés et emperruqués par Pauline Bry, peut se concevoir en ces temps douloureux. Nous aurions bien aimé voir le nouvel opus sur Macron, qui aurait été d’actualité! Mais il faudra attendre. Dommage! Cela serait aussi peut-être plus virulent.

Philippe du Vignal

Théâtre 13 /Glacière, 103 A boulevard Auguste-Blanqui, Paris (XIII ème), les mercredi 19, vendredi 21, lundi 24, mercredi 26 et vendredi 28 juin.

La Vie et la mort de J. Chirac, roi des Français + Génération Mitterrand, les mardi 18, jeudi 20, mardi 25 et jeudi 27 juin Épisode 1 (1h20) Entracte Épisode 2 (1h15).

Intégrales, les samedis 15, 22 et 29 juin (six heures, entractes compris). Épisode 1 (1 heure 20). Entracte. Épisode 2 (1heure 15) Entracte. Épisode 3 (1 heure 40).


Rêveries , texte et mise en scène de Juliet O’Brien

Rêveries, texte et mise en scène de Juliet O’Brien

 «A quoi les gens  rêvent-ils?» La metteuse en scène néo-zélandaise, formée à l’École Jacques Lecoq, a enquêté, dans le sillon du collectif La Jacquerie qui crée un théâtre issu de la parole des gens ordinaires. Dans tes rêves et Je rêve pour toi traitent, le premier, des paroles de jeunes et le deuxième, de celles de leurs parents et professeurs. Avec Rêveries, troisième volet de sa recherche, elle porte à la scène des témoignages de personnes âgées, pour la plupart issues de milieux modestes.

©Yann Gaillot

©Yann Gaillot

L’autrice leur a demandé: «Quand vous étiez jeunes, à quoi rêviez-vous ? Vos rêves se sont-ils réalisés ? Quel regard portez-vous sur la jeunesse aujourd’hui ?» A partir de leurs réponses, elle a composé une pièce en forme de ronde, un peu à la manière d’Arthur Schnitzler, où femmes et hommes, seuls ou en famille, viennent à tour de rôle évoquer leur jeunesse, leur vie de labeur, l’emprise de la religion, la soumission des femmes, la résignation des hommes, puis les changements progressifs de la société française… De brefs pans de vie se succèdent, petits tableaux juxtaposés à la va-vite.
Seul décor: quatre porte-manteaux sur pied servent de vestiaire pour de véloces changements de costumes. Un chapeau, une veste, un tablier et un balai suffisent à caractériser les multiples personnages que se partagent Isabelle Labrousse, Marion Träger, Alexandre Delawarde et Kamel Abdelli. La lumière et la musique déterminent les différents lieux et époques de cette traversée des Trente Glorieuses, de la deuxième Guerre mondiale, jusqu’aux années quatre-vingt.

Les comédiens incarnent avec vigueur ces gens -bretons pour la plupart- de trois générations successives. Les plus anciens n’ont guère eu le temps de rêver et ont travaillé dur, quitté leur village pour les villes, vécu la guerre d’Algérie… Mais le bon sens populaire leur a permis de s’attacher à la vie, si modeste fût-elle. Chez les plus jeunes, mai 68 et les années soixante-dix ont bouleversé les mentalités et apporté l’émancipation des femmes. Mais depuis, l’ascenseur social qui a permis aux plus humbles d’évoluer, s’est bloqué… Cette fresque populaire, bien huilée, donne la parole à nos aînés. Il fait bon les entendre, à l’aune de notre présent.

 Mireille Davidovici

 Spectacle vu le 11 juin, en avant-première, Théâtre Romain Rolland, 18, rue Eugène Varlin, Villejuif (Val-de-Marne).

 Festival Off, Avignon (Vaucluse) du 29 juin au 21 juillet, Présence Pasteur, 13 rue Pont Trouca. T. : 04 32 74 18 54.

 


Entrée des artistes, texte et mise en scène d’Ahmed Madani

Entrée des artistes, texte et mise en scène d’Ahmed Madani

Après Face à leur destin (Illumination(s), F(l)ammes, Incandescences où les jeunes des quartiers « sensibles », parlaient de leur vie (voir Théâtre du blog), l’auteur-metteur en scène  a réalisé le spectacle de la dernière promotion de l’école des Teinturiers à Lausanne. Cet établissement privé a baissé le rideau l’an passé.
À partir de la question : «Pourquoi voulez-vous faire du théâtre ? », Ahmed Madani a écrit un spectacle choral avec des jeunes qui, au-delà des histoires individuelles, s’interrogent sur les voies d’accès à l’art. Dolo Andaloro, Aurélien Batondor, Jeanne Matthey, Rita Moreira, Côme Veber, Igaëlle Venegas et Lisa Wallinger jouent leurs propres rôles. La joyeuse troupe investit le plateau et s’adresse hardiment au public, avant de s’égayer sur l’air d’Hôtel California des Eagles. «À treize ans, c’est, dit Côme, la bande originale de ma vie. » Il envisageait, en entrant à l’école, un prestigieux parcours d’acteur conforme à « ’esprit de conquête de la classe dominante» dont il fait partie: la famille est pour beaucoup la scène fondamentale où nait ce désir de théâtre.
Devenir artiste est le moyen pour Rita, d’accéder à une culture absente chez ses parents. Pour Ygaëlle, de libérer à travers ceux des autres, les mots enfermés dans son corps boulimique. Pour Jeanne, réaliser le rêve de sa mère: être actrice. Et pour Dolo, échapper à l’emprise de l’Ogre, un père incestueux… Lisa, elle, crache sa haine: elle n’en peut plus d’être «une petite fille suisse parfaite », dans un monde soigné et raffiné. Le théâtre l’autorise à dire : merde.

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De petites révoltes, en grandes douleurs, chacun a ses raisons majeures d’être acteur et c’est quelqufois une question de vie ou de mort. Mais, sitôt l’apprentissage, cela ne va pas sans peine…  Un chœur rebelle dénonçant avec humour, un professeur sadique et harceleur, « les fantasmes de domination des metteurs en scène sur les actrices », les mains baladeuses et viols dans les théâtres. Et les filles entonnent Martyre de la Cause, une chanson de Mathilde. Ce portait de groupe parfaitement orchestré où alternent monologues et scènes collectives, chants et chorégraphies, raconte aussi une génération, un pays (la Suisse) et les rapports complexes que toute personne entretient avec l’art. Au-delà d’un exercice d’école, chaque jeune est mis en valeur et sa personnalité se révèle.
Ahmed Madani, dans le manifeste Nous sommes vous, envisage son art comme un haut-parleur pour « faire entendre les points de vue des jeunes sur des problématiques sociétales» . « Nos pays, dit-il, sont en complète mutation avec l’arrivée de crises économiques, politiques, écologiques, sanitaires, identitaires, religieuses, migratoires, idéologiques… Les jeunes subissent une violence radicale et cela les interroge sur le sens de leur vie.
« Nous sommes vous est une immersion dans leur quotidien, en créant des rapports où l’intime ne cesse d’interpeller le politique. La mise en scène de ces parcours individuels dans une élévation poétique et symbolique, mais aussi restauratrice de leur dignité, est l’enjeu principal de notre recherche. » Nous en suivrons volontiers les prochaines étapes.

Mireille Davidovici

Spectacle vu en avant-première, le 11 juin au Théâtre de Sartrouville, place Jacques Brel, Sartrouville (Yvelines).

Festival off d’Avignon, du 29 juin au 21 juillet à 11h, Théâtre des Halles.

Le texte est édité chez Actes Sud-Papiers.

 


J’ai des doutes, textes de Raymond Devos, musique d’Antoine Sahler, mise en scène de François Morel,

J’ai des doutes, textes de Raymond Devos, musique d’Antoine Sahler, mise en scène et interprétation de François Morel

 Sur la scène, juste un piano à queue noir et un autre droit et blanc. François Morel, en costume noir, chemise blanche et nœud papillon, à côté de son pianiste Romain Lemire, habillé comme lui,  fait les présentations, avant de jouer ce spectacle créé il y a cinq ans mais en parfait état de marche:
«Raymond Devos, Mesdames et Messieurs, est un miracle qui est apparu, singulier sur la scène du music-hall français. Il ne ressemblait à personne. Personne, plus jamais, ne lui ressemblera.
C’est comme ça. Il faut se faire une raison. Même si on n’est pas obligé… de se faire une raison. Il est plus opportun en évoquant Devos, de se faire une folie. Un grain de folie capable d’enrayer la mécanique bien huilée de la logique, de la réalité, du quotidien.
Ceux qui l’ont vu, s’en souviennent : Raymond Devos fut un phénomène rare. Comme les arcs-en-ciel de feu circulaire, comme les colonnes de lumière, comme les vents d’incendie, comme les nuages lenticulaires, il a surgi, miraculeux et mystérieux, derrière un rideau rouge qui s’ouvrait sur l’imaginaire. On n’avait jamais vu ça ! Et, devant cet homme en apesanteur, on avait le souffle coupé.» Bien vu…

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 François Morel va nous emmener pendant quatre-vingt dix minutes dans l’univers de Raymond Devos où règnent l’absurde métaphysique, le burlesque, l’utilisation de mots homophones… comme autant de questions sur le langage. Ce grand acteur et mime (1922-2006) fut, dans le sillage de Rabelais, avec ses
calembours jouant déjà sur l’homophonie, les accumulations,verbales, situations invraisemblables.
Mais l’un de nos plus merveilleux poètes de scène est aussi dans la ligne de Raymond Queneau, Eugène Ionesco, Gherasim Luca…  Les francs ont disparu en 2002 donc presque avec lui mais il reste toujours aussi magnifiquement vivant: « Mon pianiste, il se plaint sur tout ! En ce moment, c’est l’essence. « L’essence augmente, l’essence a encore augmenté ! » Oh hé ! Vous y mettez un peu du vôtre, hein ! Au lieu d’acheter des 25 et 30 litres, vous n’avez qu’à faire comme moi, vous n’avez qu’à en prendre pour 100 francs. Moi ça fait des années que j’en prends pour 100 francs, j’ai toujours payé le même prix. Alors il dit : « Oui, mais vous allez de moins en moins loin. »

©M.Toussaint

©M.Toussaint

Toute sa vie, il joua dans ses centaines de sketches avec les mots de la langue française, les plus banals, les plus quotidiens, en les faisant s’entrechoquer grâce à leur ressemblance : sens et essence, dans  Le Plaisir des sens avec ses sens interdits.
Il se sert souvent de mots identiques mais en leur donnant leur autre sens, , comme par erreur. Du genre: fugue: “Chaque fois que votre femme fait une fugue, vous en écrivez une.” Marche:  « Le fou n’aime pas la marche… – Pourquoi ? – Parce qu’il la rate !” Herbe: »Un jardinier qui sabote une pelouse est un assassin en herbe.” 

Ou en les poussant dans les retranchements, jusqu’à rendre la proposition totalement absurde:« Rien, ce n’est pas rien ! La preuve, c’est que l’on peut le soustraire. Exemple : “Une fois rien, c’est rien ; deux fois rien, ce n’est pas beaucoup, mais pour trois fois rien, on peut déjà s’acheter quelque chose, et pour pas cher.” rien moins rien = moins que rien !”

Et Raymond Devos en commet de ces « erreurs », avec  feinte naïveté, rigueur absolue… et singulière virtuosité. Certains de ses sketches sont devenus cultes: A Caen les vacances, La Mer démontée, Où courent-ils? . Extraits: « Mais pourquoi courent-ils si vite ? – Pour gagner du temps ! Comme le temps, c’est de l’argent… plus ils courent vite, plus ils en gagnent !”plus ils courent vite, plus ils en gagnent !Je lui dis: -Mais où courent-ils? Il me dit:-À la banque. Le temps de déposer l’argent qu’ils ont gagné sur un compte courant… et ils repartent toujours en courant, en gagner d’autre ! Je lui dis: -Et le reste du temps? Il me dit:-Ils courent faire leurs courses au marché !
« La plupart des gens préfèrent glisser leur peau sous les draps, plutôt que de la risquer sous les drapeaux.
”Si l’on peut trouver moins que rien, c’est que rien vaut déjà quelque chose.”
« Actuellement mon immeuble est sans dessus dessous.Tous les locataires de dessous voudraient habiter au-dessus !Tout cela parce que le locataire qui est au-dessus, est allé raconter par en dessous que l’air que l’on respirait à l’étage au-dessus était meilleur que celui que l’on respirait à l’étage au-dessous !Alors le locataire qui est en dessous a tendance à envier celui qui est au-dessus et à mépriser celui qui est en dessous. » Mais Il faudrait tout citer:  “C’est pour satisfaire les sens qu’on fait l’amour  et c’est pour l’essence qu’on fait la guerre.”

François Morel, diction et gestuelle irréprochable, prend et nous donne un véritable plaisir à savourer toute la poésie de Raymond Devos, malgré un foutu micro H.F qui uniformise sa voix chaude, et il y a de nombreux moments très intenses où triomphent le dérisoire, le non-sens, l’absurde de la vie au quotidien… Bref, la bagarre féroce avec les objets, le temps et l’espace que doit mener ce grand artiste, est  perdue d’avance mais impeccablement gagnée au plan théâtral.
Avec l’acteur Romain Lemire au piano, François Morel raconte, mais sans jamais l’imiter, les petites et magnifiques histoires de Raymond Devos face à son chien, à la société,  à lui-même. Mais le jardinier, le fou comme tous ses personnages, ne sont jamais nommés: ils sont aussi nous-même… Et en hommage à celui qui en joua de nombreux instruments, François Morel est (un petit peu) aussi à la guitare, au mélodica, au piano, à la trompette et à la fin,  Romain Lemire, s’empare d’une scie musicale…

Histoire de nous faire entendre la voix de Raymond Devos, les deux complices écoutent avec une grande marionnette conçue, fabriquée et mise en jeu par Johanna Ehlert et Matthieu Siefridt, des extraits oraux du Grand Échiquier, l’émission de Jacques Chancel de 72  à 89. Raymond Devos essaye d’analyser pourquoi ses sketches touchent le public, quel que soit son milieu. Et il nous souvient que notre prof de philo au lycée, le grand Olivier Revault d’Allones, était très admiratif des triturations et jeux sans fin que le très jeune et encore peu connu Raymond Devos commençait à faisait subir aux mots et phrases de la langue française.
Allez, une dernière pour la route, quand François Morel et Romain Lemire proposent un rappel… aux spectateurs, puis que finalement, ils ne leur imposent… interprétée par eux, une chanson de Raymond Devos :  » Je hais les haies Je hais les haies qui sont des murs. Je hais les haies et les mûriers qui font la haie le long des murs. Je hais les haies qui sont de houx. Je hais les haies qu’elles soient de mûres, qu’elles soient de houx ! Je hais les murs qu’ils soient en dur qu’ils soient en mou ! Je hais les haies qui nous emmurent. Je hais les murs  qui sont en nous. »
Le public en totale connivence avec les interprètes, rit souvent et les a applaudi chaleureusement et avec raison. Dommage, il y avait peu de jeunes (toujours et encore le prix des places,de 40 à 52 € au parterre ! Frédéric Biessy faites quelque chose!).
Mais, si vous le pouvez, allez voir ce spectacle, par les temps qui courent, cela vous fera le plus grand bien de rire un peu.

 

Philippe du Vignal

Jusqu’au 23  juin, La Scala, 23 boulevard de Strasbourg, Paris (X ème). T. :  01 40 03 44 30
Il y a aussi deux autres spectacles de François Morel dans ce même théâtre:  Le Dictionnaire amoureux de l’inutile et Tous les Marins sont des chanteurs, spectacles musical  (voir Théâtre du Blog)

 


Calix, magicien

Calix, magicien

Il se souvient encore des boîtes de magie quand il avait huit ans, et quand ses parents étaient couchés,  il travaillait en secret pour faire disparaître un petit cube en mousse dans un foulard. Il a toujours été attiré par le mystère et a commencé par lire Comment les agents secrets codaient des messages. Et il a inventé des techniques, lu aussi les livres de Franz-Anton Mesmer sur l’hypnose. Il dit aussi s’être intéressé à la mémoire de l’eau, aux projections astrales… Enfant, il voulait créer des choses avec ses dix doigts et vers 1980, il réalisait des films en «stop motion» avec ses jouets et s’intéressait beaucoup à l’art « de faire croire » au cinéma et à tout ce qui était lié au trucage vidéo.

Puis, à treize ans, il a rencontré celui qui, selon lui, était un véritable artiste qui pouvait faire des tours et réaliser des disparitions… Un ami de ses parents était passionné de magie et Calix ne l’a pas quitté, jusqu’à ce qu’il veuille bien lui montrer la disparition de la pièce, une sorte de «faux dépôt ». Il lui a dit que, s’il voulait connaître d’autres techniques, il fallait déjà travailler cette séquence. Mais Calix lui a montré qu’en une semaine, il avait été meilleur que lui, et alors cet ami lui a alors montré quelques autres techniques. Puis un jour, il lui a donné le catalogue d’une boutique. Et avec une loupe, Calix a alors découvert un monde infini: le petit bonhomme timide, renfermé sur lui-même, a rencontré cet art…

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«Après deux ans à me renseigner, collecter, m’entraîner, j’ai croisé la route de Claude Gilson, qui a créé le club de Nevers et qui sera à jamais dans mon cœur et Benoît Rosemont, à qui je serai toujours reconnaissant. Ils m’ont fait entrer dans ce club et cela a été important pour m’épanouir et apprendre avec un objectif mensuel. Ils ont été aussi d’un grand soutien pour un adolescent essayant de trouver sa voie. Les associations et leurs bénévoles sont vraiment indispensables à notre société. Mes mentors organisaient chaque année un gala de scène où, à l’entracte, le close-up avait sa part et où j’ai pu montrer mon travail.
Quels souvenirs! Une veste trop grande, une technique mal maîtrisée à cause du stress, un texte oublié, un voile devant les yeux… Mais cette adrénaline m’a fait continuer et aimer le close-up. Ce contact direct avec l’humain, cet échange sans filtre et le retour du public m’ont beaucoup plus attiré que la scène où on réalise le même numéro, qu’il y ait du public,ou pas.  Où le centre d’attention est le magicien, et non  un échange entre plateau et salle.


Les magiciens qui l’ont inspiré et qui lui ont permis de commencer ont été Claude Gilson, Benoit Rosemont et Marc Anthéor pour le côté prestation.  Puis il a rencontré des pros à Clermont-Ferrand où il préparait une licence de chimie, comme Maverick, Orio. Ils lui ont appris le métier et il a pu les voir en action. «Ma vision a changé mon approche et mes capacités aussi. J’ai rencontré Cédric et bien évidemment Max, le célèbre magicien et vendeur en boutique. Il gérait aussi une pizzeria à Nevers… vite devenue le lieu de rencontre des pros et amateurs éclairés de Clermont-Ferrand. Elle pouvait accueillir cent clients: ils avaient la la chance de voir cinq magiciens et quel plaisir pour nous de tester des choses et de pouvoir ensuite faire des soirées VHS. Max m’a fait avoir un public pour avancer et comprendre le close-up qui ne m’a plus jamais quitté. Je m’intéresse par phases à plusieurs domaines, mais j’avais en horreur les cartes et j’ai travaillé les tours avec les pièces en 2010. Ensuite, j’ai commencé à faire du mentalisme qui m’a donné beaucoup de satisfaction.

La théorie m’intéresse finalement beacuoup: c’est peut-être dû à mon esprit de scientifique  et j’applique ce que j’ai appris comme chimiste et chercheur. Pour élaborer un nouveau produit dans le pétrole, le papier, les médicaments, il faut faire une bibliographie pour avoir un état actuel des choses et ensuite « dépelotter » la trouvaille d’une université, ou imaginer de nouvelles voies. Il faut aussi connaître un fonctionnement mécanique ou chimique, pour avancer dans une invention, ou solidifier les méthodes en place.
Même chose en magie: nous devons  savoir pourquoi un effet fonctionne et comment le reproduire à chaque fois. A Lyon, je travaille majoritairement en close-up, avec beaucoup d’effets et routines que je note ou teste sur le terrain. Il m’arrive d’en créer pour innover dans le mentalisme et les tours avec  pièces ou cartes… Et j’ai créé Fragrance, un outil avec un distributeur caché de parfum. Je souhaitais en effet ajouter une étape olfactive à une routine de PK touch. Et j’ai développé un marqueur indélébile pour déposer facilement une odeur… Pour Lugdunote, même philosophie! J’avais besoin d’augmenter la visibilité de mes routines et j’ai dû imaginer un support pour écrire avec un feutre dans la poche sans la salir, ni salir ma main. » 

Il applique aussi cette méthodologie à ses spectacles et souhaite avoir un cahier des charges, comme pour inventer un produit grand public. Et pour un close-up, il y a juste dans une petite valise, micro, musique, guéridon-gain de place, tableau à craie pliant, effets. Il organise des séminaires à Lyon avec un savant mélange de développement personnel et magie, avec un objectif: que les salariés prennent conscience de certaines de leurs capacités et passent à l’action.
En 2012, Calix a aussi avec son ami Chakkan, fondé et animé Magigazine. «Il n’est pas mort, pas complètement, il vit dans nos cœurs… Il est né de l’envie de partager nos folies consuméristes et à l’époque, seuls les Anglais réalisaient des revues de produits et nous avons voulu partager nos expériences d’achat en langue française. Nous étions les premiers et, avec ce magazine vidéo, nous souhaitions partager des interviews, avis sur les produits, discussions entre copains sur les tours, etc. Au début de l’aventure, nous n’avions qu’un appareil-photo pour capter. Il existait encore des caméscopes…
Aujourd’hui, tout est contenu dans ce petit boîtier noir à image changeante. Nous étions aussi néophytes en montage vidéo et son. Et grâce à ce projet, j’ai acquis de nouvelles compétences en montage vidéo, gestion de réseaux sociaux, prise de contacts. Il nous a aussi beaucoup apporté  sur le plan humain et j’ai pu avoir des relations avec des commerçants, créateurs et magiciens ignorés…
Malheureusement, offrir ainsi de son temps a une fin. Nous passions trop de temps à lire, décortiquer,  monter et gérer ensemble une page Facebook… Mais cela ne remplit pas le frigo: Magigazine est venu au second plan et le manque de temps l’a envoyé au placard. Il n’est pas mort, nous essayons de faire vivre la page et peut-être un jour, arriverons-nous à nous organiser pour le remettre sur pied.
J’aime les rencontres, échanges avec mes amis et en 2021, j’ai décidé, avec Sébastien Lestrade (Handmade Manufacturer) de monter Smart Bastards, un magazine trimestriel, fruit de nos échanges sur whatsapp avec dix amis. Comme le seul objectif était de partager, nous avons diffusé ce magazine seulement pendant une année mais nous sommes fiers des quatre-cents pages d’idées mises à plat.
Je n’assiste pas à de nombreux spectacles de magie mais j’ai vu Buka aux Mandrakes d’Or 97 (tapez :Buka synchronized sur YouTube). Il n’avait qu’une carte, pas de musique ! Un numéro en six minutes de manipulation drôle avec une chanson.  J’ai vu aussi In & Of Itself de Derek Del Gaudio… une claque en termes de présentation et effets. Mais aussi à mes débuts, Sylvain Mirouf au studio Gabriel de Michel Drucker et Laurent Piron avec sa boulette de papier magique. »

Mais Calix a horreur des démonstrations techniques si l’objectif n’est pas la magie, comme les manipulations de cartes: «A à 90%, faire apparaitre et disparaitre des cartes ! Oui, et alors ? Pourquoi le faire? Je préfère le mentalisme fondé sur beaucoup de psychologie.  J’ai lu de nombreux livres sur la magie de restaurant. The Magic Menu de Jim Sisti (1990-2001), entre autres, m’a vraiment influencé. Et la magie de l’école espagnole m’a retourné le cerveau. Je suis très fan des livres sur Darwin Ortiz et je connais presque par cœur Designing Miracles.» Il incite les débutants à lire cet ouvrage pour saisir les moments forts et faibles de Slydini, rester humble, ralentir pour laisser le temps au spectateur de digérer un numéro, et surtout réfléchir, et trouver ses propres solutions.
« À cause des réseaux sociaux, la magie est devenue plus visuelle et plus rapide (une routine dure moins d’une minute et sans émotion!). Je pense qu’il faut mélanger les deux et ne pas faire seulement de la magie visuelle… Ce que j’apprécie le plus, disparaît, à cause de la facilité à avoir la même information. Notre art est très lié à la culture d’un pays. Il y a une vingtaine d’années, les Français avaient leur façon de faire, les Américains, comme les Anglais ou les Italiens, avaient la leur…Maintenant avec cette facilité d’accès, tout le monde a le même style. Il faut, je crois, garder notre culture française dans notre travail. Les magiciens ne réfléchissent plus autant qu’avant et réalisent les même routines… Nous devons être capables d’imiter pour apprendre, mais, une fois le tour maîtrisé, ajouter du soi dans nos tours.

J’aimerais aussi inciter les débutants à voir un effet vendu dans le commerce, plutôt comme un outil. Vous ne percevrez plus alors l’effet comme le début d’autre chose et cela vous ouvrira d’énormes pistes. Par exemple, je vois beaucoup de gens faire Double Cross: ils achètent ce tour pour l’effet de la croix qui voyage. Il fonctionne, on le sait, depuis très longtemps, avec de la cendre, du rouge à lèvres, etc. Double Cross permet de faire apparaître à l’insu du spectateur, une croix où vous voulez,  disparaître une encre, marquer un objet, etc. Penser en termes d’outil est capital.
La Culture est-elle importante dans l’approche de la magie? Oui, et un Asiatique en a une différente de celle d’un Latin, d’un Germanique ou d’un Australien… Elle est liée à l’histoire d’un pays, à sa culture, au monde qui nous entoure. Par exemple, nos humoristes jouent des personnages et avec une autre  manière que les Américains, très fans, eux, du stand-up. Je ne suis pas anthropologue mais la Culture française coule dans nos veines. Alors, réfléchissez, creusez votre travail… et faites-vous plaisir. « 

Sébastien Bazou

Interview réalisée à Dijon ( Côte-d’Or), le 30 mai.

Site de Calix:  https://evenementmagique.fr/

 

 


Sauvez vos projets (et peut-être le monde) avec la méthode itérative, de et par Antoine Defoort

Sauvez vos projets (et peut-être le monde) avec la méthode itérative, de et par Antoine Defoort

Nous avions rencontré ce «futurologue artisanal» avec Germinal, Feu de tout bois (voir Théâtre du Blog). Dans ce solo d’une heure en forme de conférence, il est question de design. Antoine Defoort revient à la racine de ce mot anglais, hérité du français et signifiant à la fois : dessein et dessin, issu du latin designare : « marquer d’un signe, indiquer , choisir ». Mais aussi donner une forme à une fonction. Usant de métaphores triviales comme faire une tartine au petit déjeuner, il nous entraîne dans un raisonnement vertigineux : au quotidien, nous sommes tous  «engagés dans un processus de design».

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©Antoine Defoort ,Kévin Matagne et Robot

Et il analyse ce processus, ou plutôt l’élaboration d’une communication entre un concepteur et sa cible : ici le théâtre mais aussi la publicité, la fabrication d’objets, etc. «Je suis tout à fait passionné, dit Antoine Defoort, par la vie des idées et les relations que nous entretenons avec elles.» Il se focalise sur leur mise en forme et, selon lui, pour concrétiser nos idées, il nous faut trouver le véhicule pour les transporter et faire passer nos messages d’une personne à l’autre, au travers d’un « espace inter-cérébral».
Avec exemples farfelus et graphiques à l’appui, il file la métaphore d’un vaisseau spatial chargé de ces communications et énumère les pièges ignominieux qui peuvent surgir dans le long couloir «morose» qui mène de la naissance des idées, à leur matérialisation par le langage. Elles peuvent aussi y rester coincées, ou revenir estropiées au bureau d’études où elles ont été élaborées. Comme les projets difficiles que sont les spectacles, dans leur interaction avec le public.

D’où la nécessité de se remettre sans cesse à l’ouvrage et de revoir sa copie, selon le principe de l’itération. Ainsi est né le «design itératif», un ajustement par allers et retours entre conception et fabrication… Cette épopée des idées nous est relatée avec une feinte maladresse et de bonnes blagues, plus ou moins potaches. Elle s’inscrit dans l’esprit des performances de l’Amicale, coopérative lilloise cofondée par Antoine Defoort qui invente des formes loufoques… Récemment : Amis, il faut faire une pause et La Sexualité des orchidées (voir Théâtre du blog). Ici, la fantaisie est une fois de plus à l’œuvre pour le grand plaisir des spectateurs.

Mireille Davidovici

Spectacle vu le 5 juin au Cent-Quatre, 5 rue Curial, Paris (XIX ème).

 Du 3 au 21 juillet, Festival d’Avignon off,  Théâtre du Train Bleu, 40 rue Paul Saïn, Avignon ( Vaucluse).

A l’automne, Le Maillon, Strasbourg (Bas-Rhin). 

En février, Cabaret de Curiosités, Le Phénix, Lille (Nord).

En avril,  La Rose des Vents, Villeneuve-d’Ascq (Nord)  et Théâtre Saint-Gervais, Genève (Suisse).

 


Le Dieu des causes perdues d’Agathe Charnet, mise en scène d’Ambre Kahan

Le Dieu des causes perdues d’Agathe Charnet, mise en scène d’Ambre Kahan

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© Agathe Charnet

Ce spectacle s’inscrit dans la saison Jeune Création, salle Christian Bérard au Théâtre Louis Jouvet, en partenariat avec Prémisses. Une actrice et un musicien portent avec ferveur ce texte psalmodique en forme de quête existentielle. Anna a douze ans quand son frère Maxime quitte l’appartement familial à la suite d’une grosse bêtise.
Depuis, aucune nouvelle, jusqu’au jour où sa mère exhume une carte postale défraîchie en provenance de l’Inde.  La jeune femme partira à sa recherche, en se raccrochant au signe que lui envoie le petit dieu de son enfance, caché dans le placard au-dessus de la porte.
Anna raconte ses nuits d’angoisse, la résignation de sa mère, la longue déchéance d’un père au chômage, et sa colère à elle… Noémie Rimbert se lance à corps perdu dans cette langue charnue, directe, avec le guitariste M’hamed Menjra, aux aguets des mots qui débordent parfois entre rap et slam.

La mise en scène orchestre voix et instrument. Malgré un côté statique, l’actrice donne vie à ce texte grâce à une direction au cordeau. La prose nerveuse d’Agathe Charnet surgit en scansions puissantes et charrie l’ire d’une jeune fille à l’enfance perturbée par les non-dits familiaux.  Au silence des siens, elle oppose sa rage. Le texte raconte le chemin sinueux d’une réconciliation avec elle-même, au-delà du chaos. Ambre Kahan a le goût des textes littéraires, comme l’a montré son adaptation de L’Art de la joie, un roman de Goliarda Sapienza (voir Théâtre du Blog). Noémie Gantier,(Modesta) a été récompensée par le Prix de la Critique. La mise en scène minimaliste en forme d’oratorio, nous révèle un texte, une actrice et un musicien. Du théâtre de poche à jouer partout.

Mireille Davidovici

Jusqu’ au 16 juin, Athénée-Théâtre Louis Jouvet, 4 square de l’Opéra-Louis Jouvet (IX ème). T. : 01 53 05 19 19.

Le texte est publié aux éditions L’Oeil du Prince.


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