Qui sommes nous?

Une équipe de critiques rend compte,  jour après jour, des spectacles: théâtre, danse, arts de la rue, cirque, magie, performances… qu’ils voient en  région parisienne, en  province mais aussi à l’étranger.

Sébastien Bazou, ancien élève de l’Ecole des Beaux-Arts de Dijon, s’est spécialisé dans l’installation multi-médias. Il  a cofondé l’association Artefake et le magazine qui publie des articles sur l’histoire de la magie dont il est devenu un spécialiste.

Jean Couturier est critique dramatique et assistant du rédacteur en chef.

Mireille Davidovici, dramaturge, traductrice et conseillère artistique. A dirigé pendant quinze ans l’association Aneth consacrée aux auteurs contemporains. Assistante du rédacteur en chef.

Christine Friedel, critique dramatique, est aussi conseillère artistique.

Elisabeth Naud, docteur en esthétique théâtrale, enseigne à l’Université Paris VIII et est conseillère artistique.

Béatrice Picon-Vallin, directrice de recherches au C.N.R.S., auteure d’ouvrages sur le  théâtre russe. Elle dirige les collections : Mettre en scène  à Actes Sud-Papiers, Arts du spectacle aux éditions du C.N.R.S. et Th. XX à L’Age d’Homme.

Edith Rappoport, critique de spectacles et spécialiste du théâtre de rue, été directrice des théâtres de Choisy-le-Roi et Malakoff, puis conseillère pour le théâtre à la D.R.A.C. Ile-de-France.

Marie-Agnès Sevestre a dirigé la Scène Nationale de Douai puis le festival des Francophonies à Limoges. Elle suit plus particulièrement les auteurs et projets francophones en France et à l’étranger.

Philippe du Vignal, rédacteur en chef du Théâtre du Blog, a longtemps dirigé l’Ecole du Théâtre National de Chaillot où il enseignait aussi l’histoire du spectacle contemporain. Il a été responsable de la rubrique:Théâtre, aux Chroniques de l’Art Vivant puis à Art press. Il a, entre autres, été critique dramatique aux Nuits magnétiques d’Alain Veinstein à France-Culture et au quotidien La Croix.
Il a aussi été professeur à l’Ecole Nationale Supérieure des Arts Décoratifs, département Scénographie.

Correspondants: Gérard Conio, professeur émérite de l’Université de Nancy et spécialiste de la civilisation russe et des pays de l’Est.
Nektarios G. Konstantinidis, traducteur et critique de théâtre   notamment francophone contemporain à Athènes et en Grèce.
Alvina Ruprecht, du département Théâtre à l’Université d’Ottawa, est une spécialiste du spectacle canadien anglo et francophone mais aussi caraïbéen.

Tous les documents et archives sont proposés sauf avis contraire des ayants-droit et, dans ce cas, seraient retirés.

Articles récents

Dansons sur le malheur par la compagnie Jérôme Thomas

Dansons sur le malheur par la compagnie Jérôme Thomas

 

Jérôme Thomas, figure majeure du jonglage, est le créateur des premiers solos de cette discipline exigeante et a fondé en 1992, un Atelier de Recherche en Manipulation d’Objets et sa compagnie. Dans chacune de ses créations, il repousse les frontières de son art en lui faisant subir des métamorphoses surprenantes. Il n’hésite pas à convoquer le théâtre, la danse où le théâtre d’objets pour repousser les limites de la jonglerie et la confronter à d’autres pratiques artistiques. Quand il réussit son coup et que l’alchimie opère, c’est tout à fait sublime comme dans FoResT (2013). Mais le résultat est parfois mitigé, notamment avec i-Solo (2019), voire prétentieux : c’est le cas pour cette création….

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Nous entrons dans le très intimiste chapiteau du cirque Lili, une singulière structure auto-portée créée en 2001 ressemblant à un manège en bois et toile rouge. La scène est pleine remplie d’œufs pour certains suspendus à de grandes tiges métalliques, et pour d’autres, posés sur le sol. Au centre, un autre œuf culbuto d’environ quatre-vingt centimètres, ajouré de lames de xylophone. L’ensemble évoque une constellation planétaire et des fumigènes mettent un peu de mystère dans cette singulière scénographie aux belles promesses…

Deux femmes entrent dans le chapiteau, habillées de costumes trop grands pour elles et une voix off annonce : « Si la terre était un œuf, dans quelles mains le déposerions-nous ? » Puis sont évoqués : l’infiniment grand, l’infiniment petit, les continents, les pays et les villes, des champs, une maison, une poule et un œuf. « Il s’agit ici, comme le dit Jérôme Thomas, de mettre en scène une  métaphore de l’inconscience humaine face à l’urgence écologique. » Comme des cosmonautes en apesanteur, les jongleuses passent entre les œufs puis avancent en gonflant les joues. Elles commencent une petite chorégraphie avec un pied au-dessus de deux œufs posés sur le sol puis découvrent ensuite l’espace entier et l’œuf central, une matrice musicale qui va faire vibrer le duo. Désorientées, elles agissent comme des pantins et ensuite manipulent à quatre mains sur une grande table des balles de jonglage qui apparaissent puis disparaissent derrière leur avant-bras, dans une glissière.

Les lumières se focalisent alors sur un groupe d’œufs, avec, en fond sonore, les voix off des deux femmes : « Qu’est-ce que c’est ? » répètent-elles en boucle. S’en suit un jonglage avec des œufs, sortis des poches de leur veste, qui font le tour de la scène comme des vaisseaux spatiaux. Les interprètes aussi tournent sur elles-mêmes et l’une tombe plusieurs fois de suite dans des contorsions nerveuses. Un œuf prend vie, se déplace tout seul et entre alors en résonance avec le corps de la danseuse, prise de spasmes…

Plusieurs autres tableaux se succèdent mais aucun espoir de trouver un intérêt quelconque à ce spectacle malgré un réelle virtuosité dans l’utilisation de gants en latex et de bâches plastiques… Et on touche le fond, quand les interprètes imitent des poules, dans un déguisement ridicule avec lunettes pailletées. Sur une musique dissonante, la séquence finale, tout de bruit et de fureur, est mal maîtrisée : elles déversent des déchets de plastique puis des feuilles tombent du chapiteau sur un plateau tournant comme une planète, clôturant ainsi ce cycle par un retour à la nature…

 Mais rien ici ne fonctionne vraiment: le metteur en scène, à vouloir trop mixer genres et disciplines, s’est perdu dans un fourre-tout poussif où il y a un manque apparent de technique mais aussi de travail et synchronisation. Ses interprètes dansottent, jonglottent, grimacent grossièrement et jouent la comédie à l’emporte-pièce… Bref, tout sonne faux et nous avons de la peine pour Gaëlle Cathelineau et Elena Carretero qui semblent perdues. Comment ce bloubi-boulga a-t-il pu être ici présenté? Manque de discernement de son auteur, erreurs de distribution? A moins que toute cette mascarade artistique ne soit à prendre au deuxième degré ? En tout cas, impossible d’entrer dans ce planétarium imaginé par Jérôme Thomas.

Sébastien Bazou

Spectacle vu le 15 octobre, au cirque Lili, La Chartreuse, Dijon (Côte d’Or).

 

 

 


K ou le Paradoxe de l’arpenteur, d’après Le Château, de Franz Kafka, adaptation et mise en scène de Régis Hébette

K ou le Paradoxe de l’arpenteur, d’après Le Château de Franz Kafka, adaptation et mise en scène de Régis Hébette

 Une situation justement kafkaïenne: l’enfer administratif que tout le monde connaît et qui détruit les plus faibles. En gros, trouve un logement celui qui en a déjà un, puisqu’il faut donner une adresse et trouve du travail, celui qui en a déjà un… Dans Le Château, son auteur va bien plus loin que les tracasseries d’une bureaucratie obtuse et absurde : est ici en jeu la condition même de l’humanité, sous son aspect socio-politique. Quelque part, au « château », le pouvoir règne sur une hiérarchie infinie, de haut en bas, jusqu’au village  tout proche.

 

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L’arpenteur K s’y rend (humour noir de la langue !) en confiance, avec sa lettre de mission pour travailler à ce château dont il n’atteindra jamais, ne serait-ce qu’un premier fonctionnaire. Il restera cantonné en bas, face au maire du village, à un instituteur faible et arrogant et à un brave messager, plus ou moins autoproclamé. Il sera, de plus, flanqué de deux aides grotesques et inquiétants, qui ressemblent bien aux « guides » ou “traducteurs » des pays totalitaires, préposés à la surveillance des étrangers.

Les filles ont un regard nettement plus favorable sur le nouveau venu : Olga, qui est de la famille du messager, Frieda employée à l’hôtel des messieurs où elle servait à boire au puissant et invisible Klamm, et Pepi, sa remplaçante, qui, elle au moins, de mettre le feu à tout ça… Amalia, dans sa famille réprouvée par sa soi-disant faute : elle a repoussé le avances grossières d’un “Monsieur“ du château, sera la seule à tenter de lui ouvrir les yeux. L’arpenteur K, donc arrivé un jour de neige, refoulé de tout refuge, soumis à la torture de privation de sommeil, reçu dans la seule maison des parias, rabaissé, humilié, effaré, mais toujours sûr de sa mission, finira par perdre sa tranquille assurance de bon professionnel venu faire son métier. Destin inspiré par la devise de Michael Khoohlas chez  Kleist : « Fiat justitia et pereat mundus »  : « Que la justice s’accomplisse, le monde dût-il s’effondrer). Paradoxe de l’arpenteur…

L’adaptation du roman par Régis Hébette est scrupuleuse et précise. Il en extrait des dialogues qui sont presque déjà des scènes. Le tempo ne faiblit pas, grâce aux comédiens qui manipulent avec humour caissons de bois, murs, meubles, boîtes à malices et à double fond… Ils glissent d’une scène à l’autre et métamorphosent les lieux. Pour l’arpenteur K, ce sont autant de pièges, chausse-trappes et surprises y compris celle de trouver un moment de bienveillance ou un court refuge. Ghislain Decléty incarne avec constance à la fois la chute de K et sa résistance -on pourrait dire réluctance- il relance toujours, sinon le combat, du moins le défi. Jusqu’à ce qu’Amalia lui ouvre les yeux….
Nous regardons la machine à jouer et les trouvailles de ce K ou le Paradoxe de l’arpenteur avec un plaisir d’enfant, sans que cela efface l’enjeu politique du texte. Pourtant, au bout d’un moment, le spectacle paraît long, voire interminable. Et c’est juste : «Kafka ne veut pas (c’est une position éthique), dit Jean-Pierre Lefèbvre dans  une préface à ses romans, habiller esthétiquement d’un épilogue artificiel, l’abandon d’une histoire qui, par essence, n’en finit pas. » Mais comment tenir, au théâtre, la logique de l’inachevé ? Il y a bien quand même un moment où le noir se fait sur la scène et la lumière dans la salle. Mais il faudrait sans doute accentuer ou ralentir le rythme pour donner une forme théâtrale à l’inachevé. Facile à dire… Au bout du compte, ce bon et beau spectacle rend justice à Kafka, à son humour et à sa réflexion sans fin sur un monde qui commençait à déjà mal tourner en 1922, avec ses amertumes juste après la Grande guerre…

Christine Friedel

Spectacle vu à l’Échangeur, Bagnolet (Seine-Saint-Denis), jusqu’au 23 octobre. T. : 01 43 62 06 92.

Les œuvres de Franz Kafka sont publiées dans la collection La Pléiade aux éditions Gallimard.

 

 

 


La Première fois, texte et mise en scène d’Hervé de Lafond et Jacques Livchine

 

 La Première fois, texte et mise en scène d’Hervée de Lafond et Jacques Livchine

Scènes-Vosges a pour mission le développement du spectacle en Lorraine Sud. Née de la volonté de regrouper au sein d’une même ensemble le petit théâtre municipal et l’auditorium de la Louvière à Epinal et le Théâtre de la Rotonde à Thaon-les Vosges. Avec une trentaine de spectacles par saison dont certains créés par des artistes associés des coproductions en théâtre, danse, cirque, chanson française et spectacle jeune public. Scènes Vosges dirigée par Jacky Castang a été labellisée Scène Conventionnée pour le théâtre et la voix il y a onze ans.

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Début 1900, un groupe d’industriels alsaciens avait décidé de transférer à Thaon-les-Vosges une usine de blanchiment, teinturerie et impression. Armand Lederlin créa la première usine européenne de traitement des textiles, avec jusqu’à 4.000 employés… Et il demanda à l’architecte Desclères en 1913, puis après la guerre, à Hébrard dix ans plus tard, de construire pour son personnel un grand bâtiment susceptible de recevoir à la fois des activités sociales, sportives et culturelles dans de nombreuses salles de réception, restaurants, salles de sport et balnéothérapie. La salle ronde de réception est couverte par une coupole à dix-sept mètres de hauteur qui accueillait aussi des matchs de basket et de catch. Cette Maison de la Culture avant la lettre -Athénée de son nom d’origine- avait été conçue en forme de croix de Lorraine par ses concepteurs alsaciens pour prouver leur attachement à la France. Inscrit en totalité à l’Inventaire supplémentaire des monuments historiques en 1986, le bâtiment comprenait, aussi et surtout, une belle salle de 1.200 places avec une scène aux dimensions proches de celles du Châtelet ou de Chaillot à Paris. Soit 12 m de profondeur et 17, d’ouverture!  Après sa rénovation il y a onze ans, cette belle salle compte actuellement 854 places.

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Le Théâtre de l’Unité avait proposé il y a deux ans aux institutions de prséneter tout son répertoire. « J’avais parié, dit Jacques Livchine, que, sur soixante-dix lettres envoyées, il  n’y aurait aucune réponse… Mais il y en a eu quatre: négatives et une positive, celle d’Epinal. Je leur disais avec l’Unité: vous avez une saison complète: 2500 à l’heure, Macbeth, Oncle Vania, Le Parlement de rue, La Fête d’ouverture,  Chambres d’amour. Jacky Castang qui connaissait déjà notre travail, nous a proposé d’être artistes associés et nous avons donc pu jouer à Epinal : 2500 à l’heure, Les Chambres d’amour, Le Transsibérien et une performance pour faire connaissance avec l’Unité avec films débats, musique, etc. »

 

Hervée de Lafond et Jacques Livchine ont pu recruter une vingtaine de candidats à cette expérience hors-normes et le travail sur cette Première fois a pu commencer mais là-dessus comme ailleurs, le covid est arrivé et  tout s’est arrêté. Mais les deux complices, ne doutant de rien, ont reconstitué avec une belle énergie, une nouvelle équipe de dix-huit personnes, de soixante-douze à seize ans. Tous comédiens amateurs, enfin pas tout à fait, même si ce n’est pas leur métier- puisque plusieurs d’entre eux ont participé à des stages de théâtre à la Rotonde et/ou ont joué avec des pros au Théâtre du Peuple l’été au festival de Bussang (Vosges). Des « actifs » et des « retraités » -un ancien employé à l’E.D. F. , une prof de lettres classiques, trois lycéens, etc. Il faut tous les citer: Gérard Albouze, Jeanne Baron, Virginie Bazar, Nicole Bernier, Anne Boye, Christiane Collino, Gérard Cuny, Kévin Degaffet, Nathalie Diné, Monique Ferry, Nadine Guichard, Sabrina Jacquot, Medhy  Kettab, Caroline Michel-Leroy, Marie Montemont, Vincenzo Palmas, Christine Papelier, Christine Pauly, Nadine Petitjean. Bref, un quartier de la société dans l’Est de la France en 2021.

© Jacques Livchine

© J.Livchine

Cette joyeuse petite bande, comme dirait le grand Will, a vite vite compris que travailler avec deux bourreaux de travail, demandait ténacité et générosité. Discipline de fer acceptée et répétitions intenses sur deux week-ends seulement! Pour le jeu individuel et collectif comme pour la chorégraphie sous la houlette d’Hervée de Lafond qui ne mâche pas ses mots et sait comment faire fonctionner un groupe à la baguette mais toujours avec une grande générosité. Elle et Jacques Livchine ne sont pas arrivés les mains vides mais avec une riche culture théâtrale, une formidable expérience des plateaux quels qu’ils soient et une parfaite maîtrise du travail d’improvisation. Avec l’aide très efficace de l’équipe technique de la Rotonde pour les régies son: Chloé Costet-Poirot,  et lumière : François Schneider et coordination : Quentin Bonnell.

Viennent des confidences soutenues par des musiques de films : «Je m’appelle Salvatore, je m’appelle Nadine, etc. Dans la pénombre- discrétion oblige- un homme déjà âgé raconte cette «première fois» avec une jeune personne qu’il trouve séduisante sur les boulevards à Paris mais qui lui indiquera son tarif et qui l’initiera à l’amour. Et il y a aussi des moments d’intimité dits par deux jeunes filles et un jeune garçon du même âge: tous très justes -et impeccables du côté diction et gestualité- dont on voit filmés les visages en gros plan…  Ces quatorze femmes et ces quatre hommes disent tous leurs premières fois: règles, soutien-gorge, vacances en stop, être traité de « rital, » et tout ce qui concerne, comme on dit, le « faire l’amour »: orgasmes, rencontre avec une pute, amour avec une vieille de dix-sept ans ! (sic), choix de le faire avec un type qui ne me plaisait pas ; je me suis levée, j’avais du sang;  première fois, deuxième fois, troisième fois, alors là ! Mon homme est très bien sur le sexe, malheureusement, ce n’est pas le mien, etc. Et aussi ces remarquables souvenirs d’enfance comme les beignets de sa grand-mère somptueusement évoqués par une jeune femme. Ou cet humble et poignant récit de la lente dégénérescence neuronale d’une vieille mère. Mention spéciale à Nadine Guichard et au très jeune Medhy  Kettab.

Il y a ici une solide motivation: travailler ensemble à un projet commun bien préparé et remarquablement réalisé par deux excellents professionnels. Un vrai spectacle- pas une sortie de stage ou d’atelier- joué une seule fois, généreux comme on en voit rarement et d’une rare qualité… ce qui n’est pas incompatible. Reproductible ? Oui, tout est prêt. Cela serait dommage que cette Première fois ne soit pas jouée ailleurs… Avis aux directeurs des lieux du coin ou d’ailleurs. Tiens, Stanislas Nordey, pourquoi n’invitez-vous pas ce spectacle au Théâtre National de Strasbourg? Hervée de Lafond et Jacques Livchine nous diront qu’il y a encore des choses à solidifier mais encore une fois, rares sont les spectacles aussi justes et aussi bien joués par des non-professionnels. Cela change de certains montés à Paris ou en proche banlieue, trop longs, prétentieux mais dotés de moyens importants et cela nous fait le plus grand bien. Bref, il semblerait aussi qu’il y ait un léger frémissement et que les frontières entre professionnels et amateurs soient en train de bouger…

 Philippe du Vignal

 Unique représentation vue le 13 octobre à la Rotonde, Thaon-les-Vosges (Vosges).

 

 

 

  

 

 

 

 



Danse «Delhi » pièce en sept pièces d’Ivan Viripaev, traduction de Tania Moguilevskaia et Gilles Morel, création musicale de Viviane Hélary,mise en scène de de Gaëlle Hermant

 

 

Danse «Delhi » pièce en sept pièces d’Ivan Viripaev, traduction de Tania Moguilevskaia et Gilles Morel, création musicale de Viviane Hélary, mise en scène de de Gaëlle Hermant

© simon gosselin

© Simon Gosselin (Catherine et la vieille dame)

La pièce, qui avait été mise en scène par Galin Stoev au Théâtre de la Colline il y a dix ans, est toujours aussi forte. Cela se passe- (chapeau au passage à Margot Clavières, la scénographe) dans la sinistre petite salle d’attente d’un hôpital avec quelques sièges en série séparés d’un couloir par une cloison en plastique ondulé orange…  Que nous avons tous connu à un moment ou un autre de notre vie… Le minimum pour attendre, encore attendre et en général du pas gai du tout. Ici, vont se rencontrer une infirmière, Andreï, un homme encore jeune avec un peu de ventre, sa femme Olga, la belle et jeune Catherine, amoureuse folle de lui qui a de curieux rapports avec sa mère,  et une femme déjà âgée d’une rare élégance. Un microcosme où il n’y a qu’un seul homme… Et on devine aussi derrière une cloison une violoniste et musicienne qui reliera les sept moments-variations où ces personnages vont tour à tour se haïr mais aussi parfois se rejoindre, voire se rapprocher.


Ces variations sont comme autant de petites pièces juxtaposées où ils vont revivre une même histoire mais avec, à chaque fois, de nouveaux indices sur leur souffrance intérieure, leur sentiment d’être coupable ou leur cynisme, et l’angoisse de la mort d’un proche qui plane inexorablement. Et à chaque nouvel épisode,  le  décès, de l’un d’entre eux. La belle et jeune infirmière- -ordonnatrice de la Mort en blouse blanche immaculée-  apparait à chaque fois, pour consoler et surtout faire signer par un proche du défunt les indispensables papiers administratifs.

Il y a parfois des situations de boulevard mais l’auteur sait très bien imposer une distance et même parfois un certain humour. Très bien dirigés par Gaëlle Hermant, Christine Brücher, Jules Garreau, Marie Kauffmann, Kyra Krasniansky et Laurence Roy sont là, tous avec un jeu impeccable, bouleversants de vérité pour dire cette litanie de la mort imaginée avec élégance par Ivan Viripaev. Mention spéciale à Manon Clavel: comment résister à l’émotion quand elle incarne cette jeune Catherine, ancienne danseuse qui, raconte comment sur un marché en Inde, elle a découvert la misère. Et comment elle s’est brûlé la poitrine avec un morceau de fer chauffé pour être au plus près de ces gens. Comment elle a imaginé une chorégraphie, Danse Delhi admirée par tout le monde. A deux mètres de nous, elle est aussi là, à pleurer un amour qui, au début, n’est pas réciproque…

La pièce pourrait avoir quelque chose de répétitif mais non, le dramaturge russe a un incomparable savoir-faire pour entrelacer à chaque fois de nouveaux éléments dans un texte apparemment identique ou presque… Avec une écriture brillantissime. Et comme la mise en scène de Gaëlle Hermant est impeccable, malgré un contexte douloureux, le public ne s’y est pas trompé et a longuement applaudi. Si vous le pouvez, allez à Saint-Denis, vous ne le regretterez pas… C’est sans doute un des meilleurs spectacles d’une rentrée pas très enthousiasmante…

 Philippe du Vignal

 Jusqu’au 22 octobre, Théâtre Gérard Philipe, boulevard Jules Guesde, Saint-Denis (Seine-Saint-Denis).

Le spectacle sera en tournée à partir de janvier, à Marseille, Plaisir et Saint-Quentin-en-Yvelines.

 Les textes d’Ivan Viripaev sont publiés aux Solitaires Intempestifs.

 

 

 


Condor de Frédéric Vossier, mise en scène d’Anne Théron

Condor de Frédéric Vossier, mise en scène d’Anne Théron

© J.L. Fernandez

© J.L. Fernandez

Difficile de se retrouver pour un frère et une sœur, après plusieurs décennies sans s’être vus. Pourquoi vient-elle le rencontrer ? Pourquoi entrer dans son bunker vide et nu ? Lui, l’homme au fusil, qui tue les oiseaux -à l’exception des condors à tête rouge de sang-, bourreau, homme de main des bourreaux, fier de son corps sportif, à soixante-douze ans, de soldat du néant. Elle, elle veut entendre à nouveau les oiseaux, le matin. Ne rien oublier, ne rien laisser passer. Pour cette liberté, elle a été du côté des insurgés, des « subversifs » d’autrefois. Paul (nom propre et impropre de n’importe qui, Pierre, Paul, Jacques) n’a, lui, rien allégé et est toujours prêt à en découdre. Anna, elle, a tout gardé : mémoire, cauchemars et terreurs, hélicoptères de la mort lâchant dans l’océan de jeunes corps torturés… En état de veille, elle tient ferme, lucide et directe dans ses questions et réponses. Mais les ombres reviennent, avec un frisson d’inceste et son dégoût des ricanements de son frère. Quand elle croit le rouer de coups, elle ne se bat, de tout son corps, que contre un fantôme. …

Le titre Condor renvoie à l’Operación Cóndor, au milieu des années 1970 : une alliance secrète entre six dictateurs  d’Amérique Latine:  Chili, Argentine, Bolivie, Brésil, Paraguay et Uruguay, avec le soutien tacite des États-Unis. Chacun s’engageant à éliminer les  subversifs des cinq autres, en échange des siens ! Combien ont disparu ? Plusieurs centaines de milliers de femmes et d’hommes ? Sans compter les enfants volés, donnés aux tortionnaires et que réclament toujours leurs mères sur la Place de mai à Buenos-Aires. C’est cette mémoire-là, cette conflagration : se jeter à l’eau dans la joie de la plage, être jeté à l’eau pour y mourir qui donne à Anna sa densité : le poids du manque. Que vient-elle chercher auprès de celui qui dit :« on » ou « nous », en parlant des bourreaux ? Lui, esquive, danse autour de son vide, provoque, joue à être inquiétant et essaye d’être dangereux… Finalement, ce ne sera pas une danse de mort mais un affrontement pour le pire entre frère et sœur. Entre un faible qui croit à la force mais ne sait que se dérober, et une résistante, terrifiée et lucide. À la fin, elle, au moins, s’en sortira…

Condor a presque la forme d’une tragédie classique jouée dans un seul décor : un bunker souterrain et une dune de sable, le jardin public qui le recouvre, imaginé par Barbara Kraft. Cette nuit pourrait durer vingt-quatre heures, entre deux « extérieurs jour ». Plus que jamais, ce théâtre se situe à la rencontre entre l’intime et le politique. Avec comme enjeu, le traumatisme de toute une génération… Ce duo frère/sœur concentre des milliers d’autres histoires tragiques de survivants des deux côtés, sans réconciliation possible mais avec quand même, une ultime respiration.

La mise en scène d’Anne Théron, metteuse en scène associée au Théâtre National de Strasbourg, est d’une grande perfection. «J’ai voulu, dit-elle montrer ce que je ressens profondément de cette pièce.» Mireille Herbstmeyer et Frédéric Leidgens jouent tout ce qu’ils ont à jouer, avec une précision absolue. Cela ne vient pas d’un désir formel mais de l’aboutissement de leur travail. Ils donnent corps à leurs personnages avec chacun, sa singularité. Elle, plus retenue, plus tenace, quoique tremblante, secouée soudain d’un spasme-chorégraphie de Thierry Thieû-Niang. Lui, avec une légèreté de danseur, ses pas de biais, apparitions et disparitions subites et le visage de folie qu’il se donne parfois. Nous ne dirons pas «monstre sacrés» : leur humanité sans complaisance et sans ornement nous touche, et rares sont les spectacles où chaque moment de jeu parvient à une telle plénitude.
Ce frère et cette sœur nous emmènent exactement là où il faut dans leurs peurs et leurs troubles, soutenus par de brèves vidéos de terreur signés Mickaël Varaniac-Quard et le travail sur le son de Sophie Berger, d’une parfaite précision de matière et de rythme, et d’une violence sans concessions ni excès gratuits.  Anne Théron, avec cette mise en scène où tout est très coordonné et qu’on dira classique -ce n’est pas un un reproche- nous emmène vers l’effroi et la catharsis. On l’aura compris : Condor va loin au large, sans craindre de nous renvoyer à une histoire et à une géographie hantées par le spectre des dictatures. Nous en sommes sortis impressionnés et avec un sentiment rare de gratitude. A ne pas manquer, cela va de soi…

Christine Friedel

Spectacle créé le 26 septembre à la Scène Nationale du Sud-Aquitaine à Bayonne et joué au Théâtre National de Strasbourg, jusqu’au 23 octobre. T. : 03 88 24 88 00.

MC 93 de Bobigny (Seine-Saint-Denis) du 18 au 28 novembre. T. : 01 41 60 72 72.

La pièce est publié aux éditions Les Solitaires intempestifs, Besançon.


Henry Vl de William Shakespeare, traduction de Stuart Seide, mise en scène de Christophe Rauck

Henry VI de William Shakespeare, traduction de Stuart Seide, mise en scène de Christophe Rauck

 Spectacle de sortie pour la sixième promotion de l’École du Nord à Lille: seize filles et garçons jouent cette fresque en trois épisodes sur un demi-siècle avec cent-cinquante personnages. Une pièce -douze mille vers!- rarement montée dans son intégralité…  Les metteurs en scène lui préfèrent Richard III, suite de la troisième partie de cet Henry VI où nait le personnage de Richard. Ici, se succèdent trahisons, assassinats, renversements d’alliances, guerres fratricides, coups d’Etat et émeutes populaires…

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© Simon Gosselin

La guerre des Deux-Roses, une lutte sans merci pour le trône d’Angleterre, oppose les Lancaster et les York, en mettant le pays à feu et à sang, surtout sous le règne d’Henri VI, un roi bon et confiant en son prochain mais faible. Son épouse va-t-en guerre et ses courtisans mèneront donc facilement leurs intrigues… «Je voulais un texte qui soit une vraie aventure pour eux », dit Christophe Rauck, directeur jusqu’à cette année, du Théâtre du Nord et de son école, avant d’être nommé à la tête du Théâtre des Amandiers-Centre Dramatique National à Nanterre. Pour donner des outils à ces jeunes acteurs qui se confrontent ici à une grande épopée… Une belle gageure… (…) Pour moi, jouer Shakespeare, c’est faire l’ascension de l’Himalaya.» Dans la traduction du fondateur de cette école, les comédiens se lancent à l’assaut d’un texte efficace et sans afféteries, ici heureusement réduit pour épargner interprètes et spectateurs. Cécile Garcia-Fogel qui a enseigné à l’École et en connaît bien les élèves, a collaboré à la mise en scène et a réuni une distribution équilibrée….

 Dans la première partie, sur fond de guerre de Cent-Ans, Shakespeare met en scène le début du règne de d’Henry VI, qui fut couronné enfant et marié, encore adolescent, à la princesse de France Marguerite d’Anjou pour mettre fin au conflit où l’armée anglaise, affaiblie par les divisions de ses chefs, devait faire face à la « sorcière » Jeanne d’Arc. Menant les troupes du dauphin de France et futur Charles VII, d’abord victorieuse  la « sainte » sera  emprisonnée et brûlée, ici, sans autre forme de procès. Dans la deuxième partie, feront rage les luttes entre grands seigneurs anglais et émeutes populaires de Jack Cade. Le dernier volet traite de la guerre civile : déposition puis restauration puis assassinat d’Henry VI dans la tour de Londres…par Richard de d’York,  futur Richard III…

Ce texte épique aux violents affrontements verbaux est ici joué sans micro et traité comme un feuilleton où s’enchaînent les intrigues à un rythme soutenu et où les acteurs entrent avec une belle énergie… Le metteur en scène multiplie les focus:  mort d’un personnage relayée sur écran, flash d’information sur une bataille ou une émeute, combats au lointain dans la brume. Jeanne d’Arc s’envolant dans les airs comme les héroïnes de films de cape et d’épée chinois…Les nombreuses péripéties sont interprétées dans un style dépouillé, très physique et les combats sont menés sur la musique d’une batterie.

© Simon Gosselin

© Simon Gosselin

De quoi faire expérimenter ici tous les styles de jeu par les acteurs dont nous reconnaissons certains, vus dans Croquis de voyage (voir Le Théâtre du Blog). On retrouve la mélancolie de Louis Albertosi (Henry Vl), la vigueur de Mathilde Auneveux (la Reine Marguerite) ou Pierre-Thomas Jourdain tout en nuances quand il est le sombre duc d’York, père de Richard III. Antoine Huillet joue un Louis XI de France fantaisiste et décalé, ou le matois Humphrey de Lancaster. Paola Valentin est une Jeanne d’Arc lumineuse et fanatique, brandissant l’épée. Joachim Fossi campe un lord Talbot matamore et Maxime Crescini joue John Cade, le tisserand rebelle et Richard III, le contrefait. Et nous citerons aussi ceux qui interprètent plusieurs autres rôles: Orlène Dabadie, Simon Decobert, Adèle Choubard, Joaquin Fossin, Nicolas Girard Micheletti, Solène Petit, Constance de Saint-Rémy, Noham Selcer, Nine d’Urse …

 Un grand plateau tournant donne un véritable élan aux déplacements et bagarres. En fond de scène, les acteurs jouent à différents niveaux sur des gradins en bois brut et quelques éléments de décor symbolisent les insignes du pouvoir et délimitent les espaces. Sur un écran, s’affichent les lieux où les événements se déroulent en France et en Angleterre, comme les noms des nombreuses batailles qui jalonnent la pièce, en particulier dans la troisième partie. Mise en scène et direction d’acteurs rigoureuses : le spectacle nous nous tient en haleine et révèle l’énergie de tout un collectif.  A voir comme une série: par épisodes, ou en version intégrale de quatre heures.

 Mireille Davidovici

 Du 15 au 24 octobre, Théâtre Nanterre-Amandiers, 7 avenue Pablo Picasso, Nanterre (Hauts-de-Seine). T. 01 46 14 70 00.

 

 

 

 

 

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Roméo et Juliette d’après Shakespeare, mise en scène de Tim Etchells

Roméo et Juliette d’après Shakespeare, mise en scène de Tim Etchells

 

Forced Entertainment est un collectif britannique avec, à sa tête Tim Etchells. Il a choisi de mettre en scène les trente-six pièces de Shakespeare en une heure ou un peu moins, avec un seul  de ses acteurs: Robin Arthur, Jerry Killick, Richard Lowdon, Claire Marshall, Cathy Naden, Terry O’Connor.. Des tragédies comme LeRoi Lear, Richard II et Richard III,  Hamlet mais aussi des comédies comme Les Joyeuses commères de Windsor, La Tempête, Beaucoup  de bruit pour rien, Peines d’amour perdues etc. Aucune pièce ne manque à l’appel.

© Hugo Gendinning

© Hugo Gendinning

Sur le plateau, une scénographie remarquable. Dans le fond un rideau rouge et côté jardin et côté cour, deux étagères à montants métalliques avec sur, cinq rayons des centaines de flacons en verre et en plastique de toute couleur, des petites bouteilles de limonade et ketchup, des lampes de poche, un verre mesureur, etc. Tous ces objets insignifiants soigneusement alignés et tous ou presque de forme verticale ont une véritable présence et forment comme un second public. Une partie de ces objets est disposée sur des caisses de chaque côté d’une table pliante en bois de pin nu. 

Terry O’Connor en robe noire est déjà debout sur le plateau avant le spectacle. Puis assise à la table, elle va les prendre successivement non pour jouer la pièce mais en faire un récit. Simplement en déplaçant ces petites bouteilles, flacons, Juliette étant incarnée si on peut dire par un petit bocal empli d’une matière vert pâle et Roméo par une lampe de poche en plastique rouge. Très impressionnante cette performance en une heure d’une maîtrise absolue sur le plan de l’oralité comme de la gestuelle. Minimaliste et plein d’humour, le récit dit par Terry O’Connor fascine la centaine de spectateurs très attentifs au moindre déplacement des «personnages»  de la célèbre pièce qui ont comme une identité propre à chacun. Nous pensons à Stuart Sherman, cet artiste performeur tué par le sida en 2001. Sur les trottoirs de New York dans les années soixante dix, il avait conçu une vingtaine de petits spectacles fondés sur une sorte de polysémie, en déplaçant de petits objets du quotidien sur une table pliante de camping… Dans le silence plus total et dans le bruit le plus infernal du trafic urbain.

«Vous regarderez une boîte d’allumettes en y cherchant un signe de la culpabilité d’un protagoniste, dit Tim Etchells, vous fixerez une grande bouteille de colle à bois pour y trouver le dilemme d’un personnage secondaire, ou vous vous interrogerez sur le destin et les motivations d’un bocal de quatre-épices. C’est la recherche d’une intériorité spéculative, captivante et déroutante à la fois, l’énigme qui est au cœur de la manipulation des marionnettes, et peut-être au cœur même du jeu d’acteur.»
Bien vu et ces objets-marionnettes acquièrent une sorte d’autonomie passionnante…Un seul bémol: ces spectacles sont joués, nous dit-on « en anglais basique et facilement compréhensible». Nous ne sommes pas très doués mais désolé, ce n’est pas évident de suivre ! Cette excellente actrice raconte avec un art consommé les différentes scènes mais assez vite, alors mieux vaut, pour s’y retrouver, être anglophone… Elémentaire, mon cher Will! Mais comment disposer un surtitrage, alors que ce spectacle est aussi très visuel ? 

Philippe du Vignal

La série de ces spectacles Table Top Shakespeare a été jouée dans le cadre du Festival d’Automne, au Théâtre de la Ville-Espace Cardin, 1 avenue Gabriel, Paris (VIII ème), du 7 au 16 octobre.


Le Bonheur, texte et mise en scène de Tatiana Frolova (en russe sur-titré)

Le Bonheur, texte et mise en scène de Tatiana Frolova (en russe sur-titré)

A Komsomolsk-sur-l’Amour (Sibérie Orientale), une agglomération industrielle de 400.000 habitants, construite avant la dernière guerre par les prisonniers de goulags, Tatiana Frolova fonde en 1985 (donc six ans avant la fin de l’U.R.S.S) -elle a vingt-quatre ans- dans la petite salle d’un pauvre immeuble, le théâtre KnAM.  Sans aucun soutien financier, seulement aidée par quelques copains. Ce théâtre privé de vingt-cinq places, a gardé plus de trente ans après un public fidèle -et cela doit représenter un sacré défi au quotidien- pour cette compagnie qui ira aussi pour la cinquième fois au festival Sens interdits à Lyon.
Ce spectacle créé à Besançon est une sorte de théâtre documentaire qui se veut aussi une réflexion sur le bonheur. La metteuse en scène nous parle de la réalité des Russes qui ont vécu la peur d’être dénoncés par un voisin ou même par un proche. Et nombre de familles comptent sans doute encore à la fois des victimes de la surveillance politique omniprésente mais aussi des policiers et enquêteurs. Soit une évocation, avec des fondamentaux communs à tous, d’un passé que certains semblent regretter, du moins en partie. La formidable aventure de Gagarine avait donné un élan à toute une population.

Bref, un court voyage au cœur des contradictions dans un immense pays. Comme le dit notre ami Gérard Conio (voir Le Théâtre du Blog), les Russes passent sans cesse d’un régime à l’administration très autoritaire, à un autre plus «démocratique » et ils ont en même temps une soif permanente de liberté. «En vingt ans, nous avons perdu non seulement la conquête spatiale, mais aussi l’idéalisme et la foi dans la coopération – les fusées de notre enfance ont rouillé et rappellent aujourd’hui les miradors du Goulag, comme un symbole de cette Russie où nous sommes de nouveau revenus.»  

Un des acteurs a aussi « des souvenirs très vifs de moments heureux de mon enfance : les beignets… Je marche dans la rue avec ma mère et je sais que je LA verrai bientôt : la machine à fabriquer des beignets qui frappe mon imagination. (…) Une femme formidable avec une coiffe blanche les attrape avec une longue baguette et les met dans un énorme cornet de papier, avant de les saupoudrer de sucre… Et avec ce cornet dans les mains, tu sors doucement dans la rue, et tu emportes avec toi cette odeur délicieuse…

Mais  il y a aussi des témoignages glaçants sur l’ère soviétique : «J’ai été arrêté le 13 décembre 1937. Ils m’ont amené dans le bureau de l’enquêteur et ils m’ont torturé pendant plusieurs jours, en exigeant que je signe des aveux, que je dise que j’étais un espion. Je ne pouvais pas signer ce mensonge… C’était de la torture à la chaîne. Les enquêteurs, Bolchakov et Pastanogov ne le laissaient pas sortir de la pièce, – ils lui ont donné à manger une seule fois en quatre jours- et ils l’empêchaient de dormir en l’obligeant à rester assis en permanence sur un tabouret. Quand il s’endormait, ils le frappaient. Ils avaient instauré un manège: sept agents se relayaient pour le frapper, en répétant : » Écris tes aveux… Tu vas finir par les écrire. »

« Mon arrière-grand-père Mikhaïl Loukianenko a été arrêté en 1937, et sans procès ni enquête, a été fusillé par le NKVD. Puis réhabilité soixante-six ans plus tard, mais l’État n’a jamais demandé pardon pour ce crime ni pour tous les millions d’autres… Il ne reste rien de mon arrière-grand-père, même pas une photo… Il a disparu, comme de la poussière, comme s’il n’avait jamais existé… Et c’est très douloureux… »

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Il y a ici, au-delà d’un devoir de mémoire, une revendication pour libérer les prisonniers politiques actuels : « Dans presque chaque famille, il y a eu des paysans dépossédés de leurs biens, des gens morts de faim au goulag, et tant que nous n’en prendrons pas conscience, tant que nous ne ramasserons pas ces ossements, au moins mentalement, pour les enterrer dignement, la Russie ne connaîtra rien de bon. Et c’est pour ça qu’on est empêtré comme ça, coincés entre le communisme d’hier et la dictature criminelle actuelle. » Suit une critique rapide du pouvoir en place : «Et regarde les députés… Qu’est-ce qu’ils font de tout cet argent ? Ils achètent des avions, des yachts, et des voitures, cinq ou six… À quoi bon autant d’argent ? Je ne comprends plus les gens aujourd’hui… »
Et le présent ne s’annonce pas vraiment radieux pour Tatiana Frolova : « Qu’est-ce qui nous est arrivé ? Pourquoi avons-nous choisi le confort plutôt que la liberté ? Pourquoi on ne rêve plus de la conquête spatiale, mais d’un réfrigérateur et d’un canapé ? Que restera-t-il après nous ? Un profil bidon sur les réseaux sociaux ? Huit paires de baskets ? Et pourquoi a-t-on si peur d’aimer ? »

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Et il y a un court moment où, dans une vidéo, un journaliste met Poutine face à ses contradictions. « En 96, vous avez déclaré, je cite : «On pense tous que si on remettait de l’ordre, d’une main de fer… « Honnêtement, moi aussi parfois, je me dis que si on remettait de l’ordre d’une main de fer, on vivrait tous mieux, avec plus de confort et de sécurité. Mais en réalité, ce confort disparaîtrait très vite, parce que cette main de fer se mettrait rapidement à nous étouffer. » – Le Journaliste : « Elle a déjà commencé à nous étouffer ? Et Poutine conclut en 2021 : «C’est moi qui ai dit ça ? – « Oui, c’est vous, en 1996. » – « Je n’ai pas cette impression… » Et il y a ces phrases assez surréalistes de Volodine, président du parlement de la Fédération de Russie : «Tant qu’il y a Poutine, il y a la Russie. Pas de Russie sans Poutine. (…)Après Poutine, il y aura Poutine. »

« L’événement le plus important de ma vie, dit un des acteurs, a été la rencontre avec le théâtre KnAM, il y a 28 ans. Travailler avec des gens pour qui la création est plus importante que le souci de son petit bien-être personnel, créer des spectacles transgressant les traditions théâtrales, c’était un bonheur réel et sans fin, même si tout autour régnaient le chaos, la criminalité, la pauvreté.. Mais nous étions libres ! Et puis Poutine est arrivé. Notre théâtre était né comme une entité indépendante, en réponse à un système qui contrôlait absolument tout. Il n’y avait alors que des théâtres publics qui jouaient ce que le ministère de la Culture et les agents du KGB autorisaient. Sur scène, nous voulions jouer ce qui nous plaisait, ce qui nous semblait important. Et nous jouions, même si l’État refusait de nous aider. Et aujourd’hui, trente ans après, on nous dit : « Vous ne ferez que ce que nous autorisons, sinon, on vous enlève tout. Et si vous n’obéissez pas, vous irez en prison ». Du reste, on nous a presque tout repris. Sans s’en rendre compte, on s’est de nouveau retrouvé en URSS. »

Et à la fin, arrive une belle image de film de Gagarine recevant les dernières consignes, avant son vol spatial : de quoi nourrir la nostalgie, même et surtout chez ceux qui n’étaient pas encore nés à cette époque. En chœur, les acteurs disent avec une coloration tchekhovienne : «Chaque personne a une vie individuelle très courte et une vie collective très longue. Sa vie collective, c’est la vie de la nation (…) Cette entité permanente est composée non seulement d’individus vivants, mais aussi d’une grande lignée de morts qui étaient leurs ancêtres. Les morts sont les seuls maîtres incontestés des vivants. »

Tatiana Frolova semble avoir découvert avec délice, les merveilles de la technologie vidéo  et on peut la comprendre… Depuis vingt ans, les metteurs en scène européens en ont usé et abusé, le plus souvent sans grande efficacité. Elle filme donc un à un -mais elle aussi beaucoup trop-, ses acteurs assis au premier rang du public dont on voit en très gros plan sur un écran  leur visage. Quant au surtitrage, il s’y affiche aussi  ou est traduit directement par une actrice assise à une table côté jardin. Et on peut voir agrandis de petits objets filmés sur un rectangle de tourbe…
Quant aux textes sur la notion de bonheur, assez bavards, ils font souvent appel aux grands sentiments -ce qui n’a jamais fait du théâtre intéressant- et le spectacle part un peu dans tous les sens. La mise en scène conformiste manque d’unité mais il y a le jeu d’une précision exemplaire, des plus anciens acteurs du KnAM: Dmitri Bocharov, Vladimir Dmitriev mais aussi de Guerman Iakovenko, Ludmilla Smirnova et Irina Tchernousova, tous impeccables. Et Célie Pauthe a bien fait d’inviter le Knam: Tatiana Frolova nous offre ici une belle occasion de voir comment on fait du théâtre à 11.000 kms de la France… Donc à ne pas rater.

Philippe du Vignal

Du 12 au 16 octobre, Centre Dramatique National de Besançon-Franche-Comté.
Et au festival Sens Interdits à Lyon, du 23 au 30 octobre.

 


In Extremis, chorégraphie de Frédéric Cellé

In Extremis, chorégraphie de Frédéric Cellé

in extremis

© Laurent Philippe

 Un paysage désolé apocalyptique: plafond crevé, gravats… gisent des corps recroquevillés dans un léger brouillard. Au loin, on entend mugir le vent et se fracasser les vagues.. Le gros de la tempête passé, six naufragés vont se relever des décombres. Hésitant, vacillant, ils reprennent possession de leurs membres ankylosés, s’essayent à quelques acrobaties, explorent l’espace, s’approchent des autres, rejoignent le groupe ou s’en éloignent… Dans ce monde de l’après-catastrophe, une solidarité temporaire éclôt entre ces deux femmes et  quatre hommes : les corps s’attirent et se repoussent. Etre ensemble ou seul ?

 A l’écoute des danseurs, la musique de LAAKE, en nappes, se fait percussive, une valse s’amorce… Anouk Dell’Aiere a imaginé une scénographie inspirée par des photos de Gregory Crewdson: un pendule fluorescent au bout d’un long fil et son mouvement régulier contraste avec les déplacements erratiques des artistes. Solos et pas de deux cèdent la place à des rituels collectifs qui ont tôt fait de se disloquer. Inclusion et exclusion… Frédéric Cellé  travaille sur les jeux de pouvoir et les tensions dans ce groupe d’acrobates mais aussi danseurs. Ils donnent une belle énergie à cette pièce qui traite de la renaissance du mouvement, après la période de léthargie que le monde vient de traverser. « Il faut que ça bouge, dit Frédéric Cellé. Sortir du chacun pour soi, partager.» Chaque individualité est mise en valeur : Arthur-Bernard Bazin et Juliette Jouvin forment un couple acrobatique étonnant et Louise Léguillon a su adapter son style à celui de l‘acro danse, façon « dance floor », développée par le chorégraphe.

Scénographie, musique et lumières donnent une sauvage beauté à cet In extremis. La pièce confirme le talent du metteur en scène qui  en a déjà signé une quinzaine. Il prépare un trio La Valse de Newton, à partir d’un pendule de Newton géant . Après avoir réussi à remettre les corps en mouvement, Frédéric Cellé se demande « comment suspendre le temps, parce qu’on est dans un monde qui va trop vite ».Ce prochain spectacle sera joué dans l’espace public, notamment en mai au festival Cluny Danse. Puis un peu partout avant, même si beaucoup de dates ont été annulées, pandémie oblige…

 Mireille Davidovici

Spectacle vu le 7 octobre en avant-première, L’Arc, Scène nationale-Le Creusot, Esplanade François Mitterrand, Le Creusot (Saône-et-Loire) T. : 03 85 55 13 11.

Le 13 janvier, Théâtre municipal de Semur-en-Auxois  et 15 janvier, Théâtre municipal de Beaune (Côte-d’Or).

Le 1er mars, Maison de la Culture de Nevers (Nièvre); 31 mars, Festival Art Danse, Le Dancing Dijon (Côte-d’Or).

Le 7 avril, Théâtre-Scène Nationale de Mâcon (Saône-et-Loire)  et le 9 avril, Théâtre municipal de Fontenay-sous-Bois (Val-de-Marne).

Les 20 et 21 mai, Théâtre des arts, Cluny (Saône-et-Loire).

 


Voyage Chimère d’Ilka Schönbein, d’après Les Musiciens de Brême des frères Grimm

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© Marinette Delanné

Voyage Chimère d’Ilka Schönbein, d’après Les Musiciens de Brême des frères Grimm

 Dans ce petit cabaret, les musiciens du fameux conte ne vont pas revivre leurs aventures mais nous présentent leur chant du cygne, dans un dernier tour de piste, avant que la faucheuse ne les emporte…Entre les mains de la marionnettiste, dans cette revue à la fois drôle et macabre, ils tiennent à peine debout. «J’avais déjà rêvé de cette fanfare qui parlerait des vieux animaux de travail, dit-elle. Dans mon atelier, s’impatientaient une vieille chatte, une petite poule et un âne. » Bello, le chien, a été conçu avec un crâne trouvé dehors et deux squelettes de pattes. Trop fatigué pour chanter, il sera éliminé sans pitié…

Ilka Schönbein prête sa voix, ses mains et ses jambes parées de savants maquillages, à ses créatures pour des poses évocatrices. Henriette, la poule, élevée en batterie sans avoir jamais rencontré de coq, a trouvé l’amour dans le convoi qui l’amène à l’abattoir et se lance dans un flamenco endiablé devant son fiancé. Avec ses doigts, la marionnettiste réussit à faire danser les volatiles sur L’Amour est enfant de bohème de Carmen, interprété par la mezzo-soprano Alexandra Lupidi qui a aussi conçu l’accompagnement musical. Et sur son ukulélé, sa guitare électrique et son piano d’enfant, elle rythme le spectacle aux côtés d’Anja Schimanski (contrebasse et percussion). Des comptines  comme Le Coq est mort, entonné en guise de marche funèbre sous des parapluies, ou des chants populaires comme So stato a lavora racontant la vie harassante d’un mineur, ou encore le triste Schwesterlein de Johannes Brahms, donnent à la pièce un ton joyeux ou nostalgique. « La musique, dit Ilka Schönbein, nous guide dans tous mes spectacles et je guide la musique.»

Dans une esthétique jamais vulgaire, elle sait créer un univers en demi-teinte, entre comédie et tragédie. Et ses marionnettes qu’elle fabrique avec des matériaux de rebus, ont une étrange et sinistre beauté. « Les personnages eux-même, sont des déchets, dit-elle . Déjà morts ou qui ont l’occasion de réaliser, avant de mourir, leur plus beau rêve : échapper à leur sombre destin, en devenant artistes de cabaret.» 

Ainsi Rocky, l’âne qui voulait devenir rock-star, peut pousser sa chansonnette avant de s’écrouler… Et Mitsy, la vieille chatte libidineuse, va enfin revêtir une belle robe de bal et raconter ses aventures galantes. «Le spectacle a été conçu pendant la pandémie et  la mort à laquelle les protagonistes veulent échapper, les a rattrapés. »

Voyage Chimère, une métaphore de la condition humaine ou une réflexion sur la vieillesse? Avec humour et mélancolie, Ilka Schönbein évoque la maltraitance des animaux mais aussi celle des femmes et des hommes… Comme les autres créations du Theater Meschugge, ce Voyage Chimère mérite de poursuivre sa route…

 Mireille Davidovici

 Du 2 au 14 octobre, Théâtre des arts de la marionnette, 73 rue Mouffetard, Paris (V ème). T. : 01 84 79 44 44.

Les 16 et 17 novembre, Théâtre des Quatre Saisons Gradignan (Gironde) ; 19 novembre, Festival Marionnettissime, Tournefeuille (Haute-Garonne) ; les 29 et 30 novembre, Espace Pierre Jéliote, Oloron Sainte-Marie (Pyrénées-Atlantiques).

En Allemagne : Festivals Imaginale le 4 février, Stuttgart ; le 6 février, Mannheim  et le 11 février, Schorndorf.

 

 

 

 

 


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