Qui sommes nous?

Une équipe de critiques rend compte,  jour après jour, des spectacles: théâtre, danse, arts de la rue, cirque, magie, performances, qu’ils voient en  région parisienne et en  province mais aussi à l’étranger.

Julien Barsan, conseiller dans une entreprise culturelle, est aussi critique dramatique.

Sébastien Bazou, ancien élève de l’Ecole des Beaux-Arts de Dijon, s’est spécialisé dans l’installation multi-médias puis a cofondé l’association Artefake dont le magazine publie des articles sur l’histoire de la magie; il en est devenu un spécialiste.

Jean Couturier est critique dramatique et assistant du rédacteur en chef.

Mireille Davidovici, dramaturge, traductrice et conseillère artistique. A dirigé quinze ans l’association Aneth consacrée aux auteurs contemporains. Assistante du rédacteur en chef.

Christine Friedel, critique dramatique, est aussi conseillère artistique.

Véronique Hotte est critique dramatique et enseignante.

Elisabeth Naud, docteur en esthétique théâtrale, enseigne à l’Université Paris VIII, et est conseillère artistique.

Béatrice Picon-Vallin, directrice de recherches au C.N.R.S., auteur d’ouvrages sur le  théâtre russe, la mise en scène, et les rapports entre le théâtre et les autres arts. Elle dirige les collections : Mettre en scène  à Actes Sud-Papiers, Arts du spectacle aux éditions du C.N.R.S. et Th. XX à L’Age d’Homme).

Edith Rappoport, critique de spectacles et spécialiste du théâtre de rue, été directrice des théâtres de Choisy-le-Roi et Malakoff, puis conseillère pour le théâtre à la D.R.A.C. Ile-de-France.

Stéphanie Ruffier est critique dramatique et enseignante.

Marie-Agnès Sevestre a dirigé la Scène nationale de Douai puis le festival des Francophonies à Limoges. Elle suit plus particulièrement les auteurs et projets francophones en France et à l’étranger.

Philippe du Vignal, rédacteur en chef du Théâtre du Blog, a longtemps dirigé l’Ecole du Théâtre national de Chaillot où il enseignait aussi l’histoire du spectacle contemporain. Il a été responsable de la rubrique:Théâtre, aux Chroniques de l’Art Vivant puis à Art press. Il a, entre autres, été critique dramatique aux Nuits magnétiques d’Alain Veinstein à France-Culture, et au quotidien La Croix.
Il a aussi été professeur à l’Ecole Nationale Supérieure des Arts Décoratifs, département scénographie.

Correspondants: Gérard Conio, professeur émérite de l’Université de Nancy et spécialiste de la civilisation russe et des pays de l’Est.
Nektarios G. Konstantinidis, traducteur et critique de théâtre, est enseignant au Département de langue et de littérature française à l’Université d’Athènes. Spécialisé en théâtre francophone contemporain, notamment en Grèce.
Alvina Ruprecht,
du département Théâtre à l’Université d’Ottawa, est une spécialiste du spectacle canadien anglo et francophone mais aussi caraïbéen.

Articles récents

Festival JT 19 au Théâtre de la Cité Internationale

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Festival JT 19 au Théâtre de la Cité Internationale

Une occasion pour découvrir de jeunes artistes sortant des écoles supérieures d’art dramatique. La programmation est orchestrée par le Jeune Théâtre National et le Théâtre de la Cité Internationale, en complicité avec le Théâtre de la Ville.

Réalités d’après La Misère du monde de Pierre Bourdieu, mise en scène d’Alice Vannier

Alice Vannier (vingt-six ans) formée à l’ENSATT a  déjà mis en scène 54321 J’existe et a joué dans trois spectacles, La Parole de Gutenberg, Black Mountain et Jacqueline. Ici, elle a choisi de donner la parole au grand sociologue: «Ce que le monde social a fait, le monde social peut le défaire !» Six comédiens font vivre ces paroles déterminées, filtrés par des regards de l’art et par des médias à caractère plus sensationnel. De La Misère du monde (1993), Alice Vannier a saisi  l’essentiel du gros ouvrage collectif dirigé par Pierre Bourdieu. Soit des témoignages sur la misère sociale et professionnelle et une analyse glaçante des mécanismes de domination qui s’exercent à tous les niveaux d’une société.
Ici, trois hommes et trois femmes jouent les intervieweurs et les interviewés parfois en colère quand ils se trouvent réduits au chômage…  Et on réalise que la situation des exclus est aussi dramatique qu’à l’époque où le livre a été écrit. Dans La Misère du Monde (1993), Pierre Bourdieu évoquait aussi déjà le paradis perdu, la violence, la culpabilisation, à travers les confidences de trois élèves de collège et lycée : « On n’a pas le droit d’avoir des états d’âme. Ce qui se joue en ce moment, c’est notre avenir ! »

Selon lui, la sociologie, qui s’inscrit pour une part en opposition aux médias, surtout la télévision, «fait courir un très grand danger aux différentes sphères de la production culturelle, art, littérature, science, philosophie, droit » et  aussi «un danger non moins grand à la vie politique et à la démocratie ». Que n’aurait-il dit de l’invasion mortifère d’Internet!

Allègre et inquiétant, le spectacle interprété par ces jeunes comédiens nous restitue toute la modernité de cette parole essentielle.

Edith Rappoport

Spectacle vu le 18 mai au Théâtre de la Cité Universitaire, boulevard Jourdan, Paris ( XIV ème). La Misère du monde est publié aux éditions du Seuil.


La Rose et la Hache d’après Richard lll de William Shakespeare, mise en scène de Georges Lavaudant

La Rose et la Hache d’après Richard III de William Shakespeare, adaptation de Carmelo Bene, mise en scène de Georges Lavaudant

 la rose et la hache-1 - copieLa reprise de ce spectacle créé en 1979, et l’un des succès phares de Georges Lavaudant avec le charismatique Ariel Garcia-Valdès, fait événement. Ceux qui le découvrent aujourd’hui comme ceux qui l’ont vu à l’époque, puis revu en 2004 à l’Odéon, saluent unanimement la modernité et la pertinence de cette  mise en scène. 

Carmelo Bene avait, en 1977, bousculé les codes narratifs utilisés par Shakespeare « avec l’infidélité qui lui est due»  et gardé le personnage monstrueux de Richard comme axe dramaturgique, autour duquel tournaient trois reines (Marguerite, Lady Anne, Elisabeth), trois mères éplorées par ses crimes, dont la sienne (Marguerite, duchesse d’York). Laissant en coulisse les meurtres des  ennemis de Richard, il construit sa pièce à partir du miroir que Richard tend à son propre personnage, tout occupé à mettre en scène son désir de pouvoir, assouvi à coups de crimes et de séductions galantes…

A son tour, Georges Lavaudant, retravaille cette adaptation ; il y  injecte sa propre vision du personnage, simplifie encore le dispositif de Carmelo Bene mais conserve  la part onirique de l’histoire: «Même si nous avons réduit, retravaillé, refondu le texte de Shakespeare, tout le monde reconnait vaguement l’histoire de Richard III. Le lyrisme, la folie et le meurtre: ces figures historiques en deviennent tellement monstrueuses qu’on finit par être fasciné par elles ». La Rose et la Hache, (le titre est un aphorisme d’Emil Cioran à propos du théâtre de Shakespeare), s’inspire de ce double modèle pour une partition nocturne. Les éléments de la tragédie reviennent en bribes et parfois en boucle, orchestrés par l’imagerie fantasmagorique du scénographe Jean-Pierre Vergier et la chorégraphie nerveuse et ironique de Jean-Claude Gallota.

la rose et la hache :2 - copieCette belle équipe du Théâtre Partisan fit ses premiers pas à Grenoble en 1968, avant de rejoindre la Centre Dramatique National des Alpes, en 1976.  Ariel Garcia-Valdès, qui reprend ici le rôle de Richard, participait déjà à l’aventure. On le retrouve quarante ans plus tard avec la même présence, la même force, et le même cynisme clownesque, claudiquant et ricanant dans un décor rouge et noir d’une magnifique sobriété. Son Richard a le poids de la maturité mais n’a pas pris une ride. Georges Lavaudant, dans de sombres et stricts atours, joue la Duchesse d’York, celle qui apprendra aux autres reines à maudire Richard (son fils) et donne le ton avec un court prologue : «Au nom du Ciel, disons la triste histoire de la mort des rois, tous assassinés(…) »

Puis la lumière se fait sur une Cène funèbre: assis derrière une étroite table longue où s’accumulent des verres emplis d’un liquide rougeoyant, les personnages semblent être des marionnettes, futurs jouets du démiurge satanique, tout à son ambition morbide. À ce dernier repas, Richard défie son destin, maintenant scellé puisqu’il se conclut par sa mort sur le champ de bataille et par ces mots : «Mon royaume pour un cheval !»  Il passe en revue les moments-clés de son ascension sanglante, se regardant agir, comme s’il se dédoublait, acteur et metteur en scène de son propre théâtre. Le spectacle emprunte au cinéma un format panoramique : les acteurs se déplacent de cour à jardin puis de jardin à cour, sur des musiques de variétés. Traversées redoublées avec un écran en fond de scène, qui s’ouvre épisodiquement sur les trois reines.

Il y a dans cet abrégé de Richard lll  -une heure dix et cinq acteurs-  l’essence même du personnage shakespearien. À «cette horrible nuit d’un homme de guerre», sous-titre que suggérait Carmelo Bene pour son adaptation, nous assistons avec plaisir, savourant l’intelligence et la beauté de cette mise en scène. Il faut souhaiter que le spectacle se prolonge au-delà de ces cinq représentations…

Mireille Davidovici

Spectacle vu le 20 mai au Théâtre Gérard Philipe, 59 boulevard Jules Guesde, Saint-Denis (Seine-Saint-Denis)  T. : 01 48 13 70 00.

Le texte est publié aux Editions de Minuit.


Les Langagières 2019

Les Langagières 2019

 

Cette  Quinzaine autour de la langue et de son usage, convoque la poésie dans tous ses états. Nées à Amiens en 1998, reprises après quelques années d’interruption au T.N.P.  l’an dernier ( voir Le Théâtre du Blog) ces rencontres  doivent beaucoup  à l’attachement de Christian Schiaretti  à la langue et à l’engagement de l’écrivain Jean-Pierre Siméon pour la transmission de la poésie. «Mettre en rapport direct un poète, sa voix et un public », selon les mots du directeur du T.N. P.,  voilà l’objectif de ce marathon littéraire programmé hors les murs et dans plusieurs salles du théâtre.

 

L’ Alphabet des oubliés de Patrick Laupin

 

©Michel Cavalca

©Michel Cavalca

 Les Langagières s’articulent autour de plusieurs modules dont les  «grands cours» : une heure chaque jour avec des poètes, chanteurs, gens de théâtre, sur les multiples manières de se saisir de la langue. Parmi eux, Patrick Laupin, figure de la poésie lyonnaise et Grand Prix de poésie de la Société des gens de lettres en 2013, nous fait le plaisir de partager son amour du verbe. Ce spécialiste de Stéphane Mallarmé captive l’auditoire avec son Alphabet des oubliés, fruit d’ateliers d’écriture avec des exclus du lien social. Il cite Charles Baudelaire: «Donnez moi n’importe quel garçon de course ou épicier, j’en ferai un poète pas plus mauvais que les autres. »  Pour lui, les enfants ” hors monde” (autistes), les femmes analphabètes ou illettrées, les jeunes en rupture scolaire, et nous tous, avons un livre à écrire: « L’écriture c’est se rencontrer soi, ce n’est pas un lexique. J’ai appris beaucoup avec les enfants, les enfants ont l’écriture en eux. »  Le poète poursuit, à propos des autistes : «Ces enfants sont comme mourus sur pied; ces enfants sont mutiques pour se protéger de l’effroi. Mais rien de ce qui est vrai, ne peut jamais se perdre. À condition de créer le lien. Il refusent la langue et ils ont faim d’inscription. » 

Pour preuve, Patrick Laupin nous lit des poèmes étonnants : « Tu m’as déçue car tu t’es servi de l’image floue que possèdent mes yeux, quand les larmes coulent.» (classe de sixième.)  «Quand la pluie tombe, l’ami pleure, et quand l’ami pleure, c’est lui qui fait tomber la pluie. » (…) « Il écoute le sang couler dans son corps. » ( CM1-CM2.) «La joie, ce n’est pas quelque chose qui arrive, c’est la monotonie de la vie qui s’en va, comme un fleuve coule les navires, comme un arbre pillé de toutes ses feuilles, alors pour un instant, la bonté nous envahit. » (classe de sixième.) «J’avais un ange gardien mais il est incompétent. »(Classe ITEP.) Et, digne de Mallarmé : «Je suis cachée dans mon idée blanche. » Le poète mourut en avalant sa langue comme nous le rappelle le conférencier.

Des mots les plus muets, à tous les mots parlants, de  l’innommé, à l’émergence d’un verbe salvateur, ces écritures révèlent la douleur : «La dyslexie, dedans ça fait un grand froid.» « Illettré, dit une femme kabyle, c’est quand on a perdu ce qu’on oubliait. ». « L’écriture c’est la grand attaque ! » écrit une gamin. On pense à Antonin Artaud : « C’est le cri du guerrier foudroyé qui dans un bruit de glaces, ivre, froisse en passant les murailles brisées. » Mais aussi la capacité de chacun à sortir de sa coquille : «Monsieur, j’ai passé la porte des mots et les époques anciennes ne sont plus rien.» (CM1.) Le poète raconte sa méthode: « Je leur dit que les mots sont leurs amis, que les mots diraient que l’enfant a du chagrin, qu’ils sont comme les oiseaux, il faut leur faire un nid douillet pour les garder et les faire parler. » Ainsi cette fillette: « Lorsqu’on regrette, c’est quand on n’a pas dit les mots. L’alphabet, c’est pas elle (sic) qui tisse les phases entre elles.» On pourra en lire davantage dans plusieurs ouvrages publiés par cet apprivoiseur de mots.

 

Et pourquoi moi je dois parler comme toi, montage de textes de et par Anouk Grinberg

©Michel Cavalca

©Michel Cavalca

Cette douleur des laissés pour compte, Anouk Grinberg l’a captée chez les auteurs de l’art brut, ceux que l’ont dit « aliénés » et qu’on enferme loin du monde. La comédienne nous fait entendre leur voix, avec sa sensibilité à fleur de mots, accompagnée par le compositeur Nicolas Repac.  Elle rend inoubliables ces phrases de Jeanne Tripier, enfermée douze ans à l’hospice de Maison-Blanche : « maison barbare et par trop mortifère  rien ne vaut la liberté des peuples qui s’entretuent  nous sommes toutes plus ou moins mortes vivantes. Il fallait attendre la venue de Malbrough s’en va t’en guerre mais ne sait quand il reviendra .»  Et ce malade qui écrit :«  Je ne veux plus de cette bleuissure dans mes yeux. Je m’oppose à ce happement (…). « Chassadé du circulissement auquel tous ont droit » On entend aussi Aloïse, hospitalisée pendant quarante ans, la plus célèbre des artistes d’art brut, exposée par Jean Dubuffet.  Et Aimable Jaillet, terrifiée par la guerre : « Pourquoi  chante-t-on : ”J’irai revoir ma Normandie” et où commence la Normandie ? » Ou encore Lotte : «Il est nuisible de me séquestrer. Pourquoi des brigands transforment en prison ce que l’Etat appelle hôpital ? » «  Lily, la roue tourne, la route s’ouvre, vivre le destin n’est pas chose facile », poursuit Anouk Grinberg, sur une balade de guitare jouée par Nicolas Repac.  D’un timbre ferme, aux tonalités enfantines, elle fait parler haut la poésie mais aussi les appels à la liberté de ces hommes et femmes reclus dans les asiles-prisons : «J’appelle, j’appelle mais qui j’appelle, ne le sait pas( …). J’appelle, j’appelle du fond de la tombe de mon enfance.» Elle y mêle subrepticement des vers d’Henri Michaux ou d’Emily Dickinson. L’actrice nous prouve avec une  ardeur communicative que la différence entre ces auteurs dits « fous » et les autres, est infime. Les spectateurs, saisis et émus, confirment par des applaudissements nourris.

 Des joutes verbales

©Michel Cavalca

©Michel Cavalca

Ils étaient nombreux aussi à assister aux finales d’un concours d’éloquence entre lycéens de trois établissements qui ont construit des discours et qui s’affrontent sur des thèmes imposés : « L’important c’est de participer», « Les politiques, tous les mêmes, y’en a marre » ou «Sous l’amour de la nature la haine des hommes »,  titre d’un article du philosophe Marcel Gauchet. On s’étonne de l’habileté réthorique de cette jeune fille, à partir de la notion de «  scandaleux ».  « Le scandale d’aujourd’hui ne le sera plus demain », argumente-t-elle à propos  du droit des femmes  pour disposer de leur corps rappelant que  les «faiseuses d’anges» d’autrefois étaient  condamnées à l’échafaud. Droit toujours fragile quand on apprend que l’i.V.G.  vient d’être interdite en Alabama, Ohio, Kentucky et Mississippi, y compris en cas de viol. Ces joutes verbales impressionnantes se tiennent  sous l’égide de Sciences Porateur, une association de l’Institut de Sciences politiques de Lyon qui entend  promouvoir l’art de l’éloquence et inciter les jeunes « à prendre la parole quand on nous assigne au silence ». On souhaiterait que d’autres écoles s’emparent de cette idée. Et des étudiants rédigent une Gazette tout au long de ces Langagières

 Comme l’an dernier, le  public se trouve au rendez-vous, preuve que la poésie peut sortir du ghetto où trop souvent on la croit confinée. Heureusement, des initiatives de ce genre existent pour la faire vivre et entendre.

 Mireille Davidovici

 Du 14 au 25 mai T.N.P.  8 place Lazare Goujon, Villeurbanne (Rhône). T. : 04 78 03 30 00.

L’Alphabet des oubliés /Livre de rencontres dans les écritures; Le Courage des oiseaux, sont publiés  aux éditions  La Rumeur libre.


Ariane Mnouchkine au Brésil

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Ariane Mnouchkine au Brésil

As Comadres, d’après Les Belles-sœurs de Michel Tremblay, livret, décor et mise en scène de René Richard Cyr, musique de Daniel Bélanger,  direction musicale de Wladimir Pinheiro, supervision artistique d’Ariane Mnouchkine

 Un déluge vient de s’abattre le 8 avril 2019 sur Rio-de- Janeiro. Tous les quartiers sont touchés, inondés et on dénombre dix morts. Le maire de la ville, à la télévision, jure ses grands dieux évangélistes qu’il a tout fait pour sa ville. En réalité, rien n’a été entrepris et les pluies dévastent de plus en plus les rues, les habitations, les favelas.  Deux jours plus tard, deux immeubles se sont même effondrés. Rio étale ses splendeurs dans une pauvreté grandissante qui prend à la gorge. Tout l’élan qui frémissait sous Lula, s’est éteint. Autour de sa prison, des dizaines de personnes sont rassemblées nuit et jour pour le soutenir.

Artistes et intellectuels ne savent plus comment avancer. Une sorte de dépression profonde s’est emparée du Brésil devant l’ignorance et l’aplomb qui caractérise le nouveau gouvernement. N’y a-t-il pas un mouvement « terre planiste », d’inspiration évangéliste, qui soutient que la terre est plate? Une Ministre de la Citoyenneté qui affirme que c’est à l’église et non à l’école, que doit s’opérer la socialisation des enfants! Quant aux Indiens d’Amazonie, ils ont évoqué tout crûment «les prémisses de l’Apocalypse» devant les intentions de Jair Bolsonaro, dans une Lettre ouverte adressée au monde entier.  Oui, la dépression, la tristesse, l’angoisse imprègnent cet immense pays auquel l’ère Lula avait insufflé énergie et espoir.

Le ministère de la Culture qui n’avait pourtant pas grands moyens, a été supprimé : les milieux culturels étant globalement réputés marxistes par le nouveau pouvoir. Les SESC, qui apportaient un peu d’argent à la culture par l’intermédiaire d’un mécénat d’entreprise, sont menacés par Jair Bolsonaro de perdre 30% des versements faits par les industries et commerces. Et de grandes manifestations auront lieu en mai dans les rues de Rio, Bahia, Sao Paulo pour protester contre la baisse de 30% des moyens affectés aux Sciences humaines dans les Universités.

  Dans ce contexte, vingt comédiennes brésiliennes ont bravement réussi à créer, de novembre 2017 à mars 2019, As Comadres, un spectacle collectif sous la «supervision»  dit le programme, d’Ariane Mnouchkine. La première a eu lieu cette année le 27 mars au festival de Curitiba et l’exploitation du spectacle a commencé à Rio le 11 avril. L’idée vient d’Ariane Mnouchkine à qui des comédiennes, regroupées autour de Fabiana de Melo e Souza, une ancienne du Théâtre du Soleil revenue au Brésil, ont demandé conseil et aide. Ariane Mnouchkine a alors lancé l’idée d’un spectacle de femmes musical. Elle avait aimé l’adaptation des Belles-sœurs, une pièce de Michel Tremblay (1965) en comédie musicale par René Richard Cyr, qu’elle avait vue à Paris, au Théâtre du Rond-Point en 2012.  La première version musicale des Belles-sœurs fut créée à Montréal en mars 2010 par le Centre du Théâtre d’Aujourd’hui et par le Centre Culturel de Joliette en collaboraiton avec Loto-Québec.Et c’est ce qu’elle leur a suggéré d’entreprendre. Mais il fallait, bien sûr, traduire, rassembler  toute une troupe et trouver un peu d’argent. Et pendant que  Robert Lepage travaillerait avec la troupe du Soleil sur l’histoire du Canada, elle s’occuperait de cette comédie musicale au Brésil.

 Cette pièce n’avait pas été jouée immédiatement au Québec car les théâtres l’avaient  refusée. Montée enfin en 1968, elle fait d’abord scandale : des femmes d’un milieu ouvrier, seules en scène… Et elle est écrite en joual, un français populaire canadien, langue hybride, incorrecte avec des anglicismes, des mots phonétiques, un sociolecte jugé alors vulgaire. Quinze ménagères dans une cuisine se racontent leurs histoires avec moult sacres (jurons). Une polémique s’engage mais Les Belles-sœurs, portrait d’une société qui veut se faire entendre dans son propre parler, deviendra un succès international. Le spectacle triomphera au Théâtre d’Orsay de Madeleine Renaud et Jean-Louis Barrault, en 1973. La pièce sera même traduite en vingt langues et en 2010, reviendra en comédie musicale au Centre du Théâtre d’aujourd’hui à Québec, puis ira en tournée dans le monde entier.   

As Comadres n’est pas une nouvelle réalisation de cette comédie musicale. Mais Ariane Mnouchkine a cherché une  autre expérience de mise en scène : la copie, technique des apprentis-peintres que l’on voit dans les musées face aux toiles des grands maîtres, des apprentis-metteurs en scène auprès de leur professeur. On reprend le spectacle tel quel. Et pour bien copier, il faut être modeste mais aussi exigeant : questionner, approfondir. Pour copier dans une langue et une culture doublement étrangères, il faut encore davantage pour conserver la vie et non la coquille vide  mais aussi beaucoup de travail pour traduire le joual de Michel Tremblay, en portugais du Brésil, puis pour adapter la traduction aux partitions musicales. Et chez la « superviseuse  artistique» et les comédiennes, le travail commence par une analyse fine et attentive de la captation-vidéo du spectacle de  René Richard Cyr.

C’était un défi sur tous les plans et d’abord quant à la traduction. De novembre 2017 à juin 2018, Fabiana, Julia Carrera et Juliana Carnero da Souza (Julia Carrera s’occupant de la traduction), réunissent des comédiennes, se mettent à la recherche des financements minimaux pour un futur travail commun en quasi-autoproduction et coordonnent les moyens et préparatifs pour mettre au point costumes et décors. La mise en scène se fait donc en plusieurs étapes, qui toutes sont des utopies -utopies comme possibles en voie de réalisation- avec des comédiennes qui viennent puis qui partent, et de nouvelles qui arrivent. La première étape en compagnie d’Ariane Mnouchkine en juin  2018, est nommée Etudes sur As Comadres, puis une autre  suit en octobre 2018. En février 2019, toutes les comédiennes sont là, pour la dernière étape, finalisée par les dernières répétitions avec Ariane Mnouchkine en mars.  Entre temps : on fabrique le dispositif et les costumes comme au Théâtre du Soleil et il y a un long travail avec le directeur musical.

A Curitiba comme à Rio, la traduction du texte fait mouche presqu’à chaque réplique et le public est hilare. Et pourtant, que de tristesse, de petitesse et de tragique dans cette cuisine où des femmes de vingt-deux à quatre-vingt sept ans sont rassemblées pour aider l’une d’entre elles, Germaine (devenue un personnage mythique au Québec) à coller des timbres sur des cartes qui représentent les énormes gains que celle-ci a obtenus à un concours. Elles finissent, quoique bigotes, par se montrer assez mesquines et jalouses pour voler tous les timbres de celle qui a eu plus de chance qu’elles, une chance injustifiée, pinaillent-elles, en les fourrant dans leur sac à mains qui ne les quitte pas, accessoire bien daté années soixante.

La pièce est structurée par de longs monologues ou chacune des femmes s’exprime et se confie. Dans la comédie musicale, ils sont devenus des « songs » brechtiens magnifiquement interprétés par les  actrices brésiliennes dont certaines chantaient pour la première fois. Plus nombreuses que dans l’original : Ariane Mnouchkine en a ajouté cinq, créant ainsi un chœur qu’elle fait asseoir côté cour. Il réagit, compatit, souffre, rit à tout ce qui se passe sur le plateau et chante avec les autres dans les ensembles. Chaque rôle, bien dessiné, a deux interprètes en alternance au gré des représentations, ce qui crée une forte cohésion interne dans la troupe et dégage une énergie collective communicative.

 La musique et les « songs » soulèvent le réalisme de l’atmosphère de la cuisine, transcendée également par cette fable invraisemblable. Avec des détails adaptés à la situation au Brésil : ainsi le bruit de la chute d’un fauteuil roulant qui effraie tout le monde, est  interprété comme celui des coups de feu quotidiens provenant des favelas. Un débat  a suivi la seconde représentation à Rio et presque toute la salle est restée ! Pourtant, les Cariocas hésitent toujours à rentrer tard, la ville est si peu sûre ! Le public s’étonnait de la mesquinerie, de l’absence de soutien des pauvres entre eux, ce à quoi Ariane Mnouchkine répondait qu’il faut être lucide, comprendre les manipulations et les pièges de la servitude volontaire. Mais le public multipliait les prises de parole, était joyeux, reconnaissant et remerciait que l’on ait su lui transmettre le sentiment du possible, du possible de faire encore du théâtre dans les conditions actuelles et avec de tant de personnes. Il ressentait aussi profondément ces As Comadres comme un spectacle devenu, par le travail théâtral et la volonté de créer des conditions basiques de production,  totalement brésilien.

 Dans As Comadres, l’hétéro-linguisme des spectacles mnouchkiniens se lit comme en transparence, dans le défi de la traduction, de la copie et de la transposition légère réussies. Le chemin ouvert par Une chambre en Inde se poursuit curieusement mais organiquement sur un autre continent, dans une Amérique latine qui, triomphant des obstacles matériels, reçoit, offre l’hospitalité à une œuvre québécoise : la veine de la comédie  et  le travail  vocal sur le chant, que les comédiens du Soleil ont alors expérimentés à la Cartoucherie de Vincennes, se prolongent  d’une autre façon. On espère que ce premier spectacle d’Ariane Mnouchkine en dehors du Théâtre du Soleil,  viendra en France, avec un surtitrage en joual…

 Béatrice Picon-Vallin

SESC Ginastico, Rio de Janeiro, en avril et mai.
Festival de Parati et SESC  Consolaçao de Sao Paulo, à partir du 5 juillet.

 

 

 


Trentièmes rencontres de Garges-lès-Gonesse

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Trentièmes rencontres de Garges-lès-Gonesse

 

Organisées par la compagnie Oposito dirigée par Jean-Raymond Jacob, d’abord à Noisy-le-Sec puis à Garges-lès-Gonesse depuis plusieurs années, ces Rencontres accueillent des compagnies de rue insolites qui sont accueillies dans les grands festivals. On y découvre avec plaisir leurs spectacles en avant-première.

Divertir ou périr par la compagnie n° 8

Cette performance interprétée par cinq comédiens, «hilarante ou pas», comme ils la définissent, est mise en scène par Alexandre Pavlata: «C’est son anniversaire, on va vous présenter le projet. Que passe-t-il, si on veut franchir les limites ? Le rire est fédérateur mais divise mais aussi. Le rire peut guérir, on va essayer de vous faire rire.» Les comédiens s’y emploient tour à tour.  Avec Jonathan allongé fesses nues, sur les genoux de Clarisse qui le tape, c’est indéniable. « La prise de parole de la femme a toujours été compliquée. » Ils pètent à qui mieux mieux, s’esclaffent sur des sujetsmuets. Jonathan, en crabe, nous traite de «public de  merde» et raconte son parcours d’enfant abandonné. Deux personnages font ou plutôt miment une relation sexuelle mais le public proteste. On peut sans doute rire de tout, mais pas avec n’importe qui… Barbouillés de mousse, les acteurs dansent en musique, s’asseyent et chantent.

La Figure de l’érosion par la compagnie Pernette de Besançon, troisième volet du triptyque Une Pierre presque immobile, pièce chorégraphique pour quatre danseurs en espace public.

Quatre danseurs figurent des statues chacune sur un socle  et esquissent des mouvements lents, prennent des pauses sur un bruitage, avec des voix mugissantes. Ils forment un bouquet qui se déploie et s’érige puis qui s’allonge. Un homme tombe lentement la tête à l’envers puis se relève. Un deuxième tombe aussi; un autre, la tête en bas, s’installe par terre, puis remonte. Il y a le rythme trépidant d’une musique conçue comme une vaste fresque en partie disparue, mais une grande une lenteur dans les gestes. « Composée d’une succession et d’une superposition de nappes sonores aux résonances physiques (sensation de vertige et de rêve) et historiques (bribes de discours voilées, mémoires sonores de diverses époques). Il s’agira aussi de rapprocher l’oreille du spectateur de l’action dansée, en lui faisant goûter aux accidents de la matière (frottements, craquements et autres éléments d’une musique bruitiste), combinant ainsi dans un parfait grand écart, l’immensité de l’histoire et la proximité de la peau…

Les trois sont à terre, puis une fille remonte sur son socle.  On entend un bruit de tonnerre… et la voix de Philippe Pétain : «J’assume le gouvernement de la France ! » Les danseurs lèvent le poing. On croit percevoir la voix de Barack Obama puis celle de Charles de Gaulle. «L’avortement, c’est  toujours un drame ! » Dans un bruit de bottes, ils s’empilent puis reprennent les pauses du début. « Avec cette création dit Nathalie Pernette, s’affiche le désir de s’emparer des figures du gisant, de l’étreinte amoureuse, de l’œuvre commémorative ou du personnage historique.Comment passer d’une statique, d’une immobilité presque parfaite au premier geste ; s’agira-t-il d’un « accident de la matière », d’une volonté ou d’une bribe, d’un « éclat » de mémoire ? Ce spectacle remarquable a été joué au Panthéon.

Paillardes conception de Marie-Do Freval, par la compagnie Bouche à Bouche

Un homme en costume, un sexe noir entre les jambes suivi d’un autre casqué silencieux sont des vigiles de sécurité, ils choisissent quatre spectateurs. « On imagine que c’est la cour de l’école, on va pisser ! ». Ce qu’ils esquissent. Ils chantent en rythme : « Faut pas confondre ouverture de sacs et ouverture de frontières!» Ils soupèsent ce que nous avons dans le pantalon. «La sécurité, c’est une belle enculade!»

Marie-Do Fréval coiffée d’une bite noire dressée, enlève son pantalon : «Je suis le boxeur qui joue tous les rôles!» En soutien-gorge et culotte, elle chante Au clair de la lune. Une grosse bite rose s’élève entre les rideaux: «C’est la bite à qui ?» Arrivés dans une cour, on nous distribue à chacun une bite qu’on porte en casque ou autour de la taille, dans un concert fleuri de suggestions sexuelles plutôt surprenant ! «J’avance si tu recules, comment veux-tu, comment veux-tu que je t’encule?» La chanson paillarde est ici éminemment politique, «Trou du cul, par devant, par derrière ! Poil, poil partout ! » Trois musiciens accompagnent ces empoignades.

Ce spectacle décapant est la dernière sortie de Marie-Do Fréval qui ne recule devant rien pour ses Tentatives de résistance.  Elle vient de publier un petit livre passionnant de soixante-quinze pages aux Editions Deuxième époque

Edith Rappoport

Spectacles vus le 18 mai à Garges-lès-Gonesse (Seine-Saint-Denis).


Biennale internationale des arts de la marionnette

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Biennale internationale des arts de la marionnette

Incertain M. Tokbar,  par le Turak Théâtre, écriture et mise en scène de Michel Laubu et Emili Hufnagel

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© Romain Etienne

Il y a bien au début des allusions à la mémoire qui flanche. “ La dernière fois que j’ai vu ma mère, elle l’a dit: « Ah! C’est rigolo, vous avez le même nom que mon fils”.  “La mémoire est quand même un drôle de bazar.” (…) “Faut-il conserver mes souvenirs bien au frais ou au ( comme le fromage) à température ambiante pour qu’ils témoignent de leur saveurs, de leurs bruissements, de leur couleurs, de leurs parfums et de leurs goûts..?”  Mais très vite, le langage fera place à un théâtre d’objets d’une grande qualité avec entre autres une sorte de side-car /moto  dont les éléments se détachent, une tondeuse à gazon qui anime trois hippocampes, la même tondeuse à la fin broiera en milliers de petits morceaux des journaux, (belle métaphore de la mémoire qui disparaît), un frigo allongé  avec ajoutées deux oreilles et une trompe d’éléphant que chevauche un Hannibal coiffé d’un casque de fortune… Et surtout un mur de  quelque vint-cinq réfrigérateurs de tout modèle savamment empilés sur un grand praticable à roulettes où par derrière officient  des comédiens.  Cela fait penser un peu à la célèbre boutique que Ben possédait rue Le Tondu de l’Escarène à Nice. En tout cas, cette accumulation que n’aurait pas non plus désavoué un artiste comme Arman, est d’une grande beauté plastique et donne un contenu poétique à tout le spectacle.

© Romain Etienne

© Romain Etienne

Il y a aussi à un moment, quelques décervelages comme ceux que pratiquait le jeune et fabuleux artiste américain Robert Anton (1949-1984) dont les  marionnettes avaient une tête grosse comme le pouce. Manipulées par lui-même seulement sur un tout petit castelet. Reconnu en Europe mais presque ignoré dans son pays, il créa plusieurs spectacles- dont un tout à fait remarquable que nous avions vu en 75 au festival de Nancy. Atteint du sida, il préféra se suicider. Ici, une parenté certaine même si l’échelle n’est pas identique… Mais il y a ici la même force poétique, la même intelligence scénographique. la même absence de texte. Avec un ballet d’engins à moteurs à explosion et d’instruments hétéroclites à base de pièces détachées récupérés dont certains  ont pour écrin un petit frigo. Et qui prennent vie ou se détruisent devant nous. M. Tokbar a, comme ses complices, une drôle de grosse tête- admirable sculpture- au cerveau en quête de sens. Heureusement, s’il est est question de mémoire qui flanche, c’est juste par allusion au début. Ici compte surtout l’apparition d’images absolument surprenantes. Avec, pour finir, mais on ne vous la dévoilera pas, une étonnante multiplication (on dira pour faire court, platonicienne, avec la forme ou l’essence commune d’êtres de même espèce). Tout à fait étonnant! Là, on atteint  l’image grandiose, comme on en voit rarement et qui fait penser à la fameuse affiche des Frères Ripolin imaginée par Eugène Vavasseur. Cela ne dure quelques minutes mais a la puissance d’une installation qui pourrait figurer dans un musée d’art contemporain. Avis à leurs directeurs.

Côté mise en scène, rien d’inquiétant mais il faudrait resserrer un peu les boulons : il y a des baisses de rythme et quelques passages à vide mais qui peuvent facilement être corrigés comme la fausse fin… En tout cas, le public de Noisy-le-Sec où le spectacle s’est joué deux jours, a bien de la chance et l’a applaudi chaleureusement. Si le spectacle passe près de chez vous, surtout ne le ratez pas.

Philippe du Vignal

Spectacle vu le 18 mai au Théâtre des Bergeries, 5 rue Jean Jaurès, Noisy-le-Sec (Seine-Saint-Denis).

Du 21 au 23 mai, Comédie de Saint-Etienne.


Pièces de guerre en Suisse d’Antoinette Rychner, mise en espace de Maya Bösch

Pièces de guerre en Suisse,  lecture d’extraits de la pièce, d’Antoinette Rychner,  mise en espace de Maya Bösch.

 

© Laura Spozio

© Laura Spozio

Cette œuvre est librement inspirée de la trilogie d’Edward Bond, War Plays (1985) et sera créée au Théâtre Vidy Lausanne à la rentrée.  Née en Suisse en 1979,  d’abord technicienne de spectacle et scénographe, l’auteure a fait des études à l’Institut Littéraire Suisse (Haute École des Arts de Berne) puis s’est consacrée à l’écriture dramatique  et romanesque. Elle a écrit cinq pièces dont : L’Enfant, mode d’emploiDe Mémoire d’estomac, Intimité Data Storage pour laquelle elle a obtenu le prix S.A.C.D. de la dramaturgie de langue française.  Elle est aussi l’auteure d’un recueil de nouvelles : Petite collection d’instants-fossiles et d’un roman épistolaire Lettres au chat.
Le spectacle est en cours d’élaboration. Barbara Baker, Guillaume Druez, Lola Giouse, Fred Jacot-Guillarmod et Laurent Sauvage, assis autour d’une table et silencieux essayent de contrer les fausses idées qu’on se fait sur la Suisse à partir de textes comme Rétablissement de la peine de mort, Les Ennemis  et Grande paix, des textes inspirés de Pièces de guerre d’Edward Bond. « C’est un djihadiste qui me tient en joue, il est jeune, qu’est-ce ce que je peux faire avec cet Irakien qui me demande sur Facebook, il est jeune ? « (…) « Ne fais pas ce que je ne voudrais pas que je te fasse ! (…) « Ma tête sous le bras, je reprends le dialogue, on te demande de croire à la croissance infinie, pour cela, ils veulent me tuer en Suisse. »  (…) « J’ai vu la menace de l’obscurantisme, c’était mon effroi. A la différence des autres Etats européens, la Suisse n’a pas de colonies, la Suisse n’a pas de président, pas de ministres, la démocratie directe, c’est la parole à tous ! »

On voit des images d’un train arrivant d’Italie. «Eux aussi étaient des démocraties, soit on fonctionne à l’échelle mondialisée, soit avec la fin du pétrole! » Les acteurs rangent la table et évoquent des Juifs refoulés à la frontière.  «C’est les méchants, Papa, je tire sur les méchants? » «Est-ce que quelqu’un voudrait nous dire qui on est ? » En Suisse, le vent a tourné avec les référendums d’initiative populaire: «J’en ai marre qu’on dise tout le temps de nous qu’on est riches. J’ai l’air riche? »

Maya Bösch veut explorer la complexité du langage et des rapports sociaux dans un pays prospère où on jouit d’une relative paix sociale, ce dont Antoinette Rychner  parle avec une grande acuité, comme de l’Europe et du monde en guerre. Et on a hâte de voir ce spectacle écrit avec une belle lucidité,  enfin terminé….

Edith Rappoport

Spectacle vu le 15 mai à Théâtre Ouvert, Cité Véron, Paris (XVIII ème).
La première aura lieu au le 15 novembre au Théâtre Vidy-Lausanne (Suisse).

Pièces de guerre en Suisse et Intimité Data Storage sont publiées aux Solitaires Intempestifs.


La Place royale de Pierre Corneille, mise en scène de Claudia Stavisky

La Place Royale ou l’Amoureux extravagant de Pierre Corneille, mise en scène de Claudia Stavisky

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photo Simon Gosselin

 La directrice du théâtre des Célestins se tourne rarement vers les classiques français et leur préférant le répertoire contemporain. Nous avions apprécié son Tableau d’une exécution de Howard Barker (voir Le Théâtre du Blog). Avec  cette pièce elle voit l’occasion de parler de la jeunesse d’aujourd’hui:  «Dans La Place Royale, Corneille se concentre sur le moment exact du tout premier émoi sexuel. (…) C’est une thématique qui m’apparaît tellement importante, presque anthropologique et totalement universelle. »

Dans l’une des ses premières œuvres, Pierre Corneille (1606-1684) s’affranchit des comédies conventionnelles et des pièces dites pastorales, en orchestrant un chassé-croisé amoureux hardi pour l’époque, entre cinq jeunes libertins de la bonne société, qui préfigure les intrigues de Marivaux. La pièce rend compte d’une révolution sociétale : les jeunes  filles ont, pour la première fois, le droit de sortir seules de chez elles, sans adulte pour les accompagner. Bonjour les dégâts! Dans la scène d’ouverture, on s’étonne du ton mutin d’Angélique et Phylis, à propos de leurs flirts. Hormis les alexandrins, on croirait entendre des collégiennes actuelles parler des garçons. Malgré d’incessants renversements et la complexité de l’action, cela avance vite (pour alléger le rythme, la metteuse en scène a supprimé les rôles des serviteurs).  Alidor aime Angélique et réciproquement mais, liberté chérie! répugne au mariage et rompt avec elle pour la « donner » à son ami Cléandre. Entre temps, la jeune fille, de dépit, s’est promise à Doraste, le frère de son amie Phylis. Alidor parvient à séduire de nouveau Angélique et imagine un stratagème pour la faire enlever par Cléandre à la faveur de la nuit. Mais il enlève par erreur Phylis. Quand Angélique découvre la trahison d’Alidor, elle décide d’entrer au couvent. Phylis, elle, qui se disait volage, à l’instar d’Alidor, épousera Cléandre à la suite de ce rapt.

Lili Kendaka situe l’action dans un dedans-dehors, un rien romantique, dans une sorte de no man’s land en lisière de forêt. Comme si la Nature avait eu raison des somptueuses bâtisses, des toiles d’araignée pendent dans les coins sombres de ces ruines. Des meubles hétéroclites gisent, épars, au sol et serviront d’éléments de jeu pour localiser les scènes (certaines chez Phylis ou sa voisine Angélique, d’autres sur la Place royale, aujourd’hui Place des Vosges). Subsiste de la splendeur passée, un escalier monumental qui s’élance vers nulle part. Dans cet entre-deux s’ébattent et s’affrontent nos jeunes gens aux amours versatiles. Alidor, le bien nommé «amoureux extravagant» mène la danse, et les destinées de chacun sont suspendues à ses tergiversations incessantes. Atermoiements qui annoncent le fameux « choix cornélien », ici entre amour ou liberté. Sujet futile, peut-être mais très sérieux quand on a seize ou dix-huit ans. Fin tragique pour Angélique qui se retire du monde. Les deux jeunes filles ne sont plus les gamines insouciantes du premier acte. La violence des garçons qui disposent d’elles comme d’objets, de tromperies en rapt (et viol? l’auteur laisse planer le doute), a eu raison de leurs rêveries amoureuses.

Claudia Stavisky a misé sur une distribution très jeune et sur la capacité des comédiens à bouger, sauter, danser. La direction d’acteurs  fondée sur cette légèreté, s’appuie sur une chorégraphie de  Joëlle Bouvier, pour exprimer corporellement les émotions à fleur de peau des personnages, leur impulsivité comme leur fragilité. Cette mise en mouvement s’accompagne d’un traitement énergique de l’alexandrin, dont s’approprient, avec plus ou moins de bonheur, les interprètes.  Pour leur donner un accent contemporain, ils surlignent certains mots, bousculant la métrique. Parfois, les vers sonnent juste et donnent du muscle à des tirades un peu longuettes. Parfois aussi l’emphase et la distorsion ne sont pas loin. L’anachronisme: costumes d’époque ou contemporains correspond à la volonté de la metteuse en scène d’actualiser la pièce, dans le respect de ce classique aux rôles difficiles à incarner et, de ce fait, rarement monté. Roxane Roux joue Angélique avec la  sincérité qui sied à son rôle, et Camille Bernon campe une Phylis un peu évanescente. Alidor (Loïc Mobihan) est plus pusillanime que cruel.

Mais le traitement des personnages manque de profondeur dans ce survol hâtif. Pour autant, le jeu nerveux de la troupe, homogène et impliquée, donne une lisibilité et une vigueur à la pièce et devrait la rendre accessible à de jeunes spectateurs.

 Mireille Davidovici

 Jusqu’au 29 mai, Théâtre des Célestins, 4 rue Charles Dullin Lyon (II ème). T. : 04 72 77 40 00.

 Les 8 et 9 octobre, Grand Théâtre de Calais (Pas-de-Calais). Théâtre du peuple, Bussang (Vosges),  les 11 et 12 octobre.


Louise, elle est folle de Leslie Kaplan, adaptation, mise en scène de Frédérique Loliée et Elise Vigier

Louise, elle est folle de Leslie Kaplan, adaptation, mise en scène de Frédérique Loliée et Elise Vigier

©Christian Berthelot

©Christian Berthelot

A travers l’acte d’écrire, la romancière transforme l’angoisse existentielle en interrogations et mises en question, « tout penser, essayer ». Mais les êtres restent insaisissables, des figures d’apparence visuelle et auditive, comparables à des fresques derrière lesquelles  on ne pourrait passer…L’écriture revient à éluder le piège d’un seul point de vue, en privilégiant la figure du kaléidoscope – instrument d’optique réfléchissant à l’infini et en couleurs la lumière extérieure, de tout côté et en même temps.

 Cette adaptation et cette mise en scène répondent à l’art polyphonique de la conversation. Avec l’histoire de deux filles qui traversent la ville en courant dans un dialogue qui n’en est pas un, avec leurs monologues qui se font écho. Tendues et sur le qui-vive dans la ville indifférente, elles se rapprochent et s’éloignent dans un mouvement de pendule. Ces solitaires maugréent, l’une accusant l’autre de lui voler ses mots, laquelle lui rétorque qu’ « ils » sont bien à tout le monde. Jeux sur le langage, facétie des arguties, malice des expressions, l’échange de paroles entre ces protagonistes relève de la geste beckettienne, en plus enjouée, avec un regard philosophique sur le tragique de l’existence et bercé d’humour. Cette parole loufoque, désordonnée, querelleuse, se fraye un chemin dans le fouillis de considérations aléatoires. Avec un ressassement  sans fin, elles se fixent obsessionnellement sur des assertions  du genre : « Louise, elle est folle …».

 Le décor d’Yves Bernard, la lumière de Maryse Gautier et la vidéo de Romain Tanguy dessinent de manière panoramique l’existence dans la ville : une façade d’habitations, des portes coulissantes qui s’ouvrent et se ferment. Sur l’écran de cette immense paroi passent des photos d’immeubles de grande hauteur aux mille fenêtres éclairées Jeux d’ombres et démultiplication des silhouettes, rappel de la foule urbaine. Les « parlantes » marchent dans la précipitation, ou font une pause dans la clôture de leur appartement, les mots bondissant avec un écho sonore. Les « causeuses » s’emploient à éprouver et à vivre le monde autrement, selon une pensée qui procède par associations, glissements et déplacements verbaux.

Venant des coursives à cour et à jardin, les comédiennes montent sur la structure d’un immeuble, leur ombre apparaissant dans une ouverture, puis disparaissant, avant qu’elles ne surgissent en personnages incarnés. L’une va se réfugier sous un lavabo, puis les deux se lavent réciproquement les cheveux, en s’invectivant. Frédérique Loliée et Elise Vigier forment un duo féminin pétillant, se bousculant, s’interpellant, attendant une réponse toujours éludée mais proche. Une pensée politique en alerte et une volonté farouche de comprendre. Le public réjoui est interpellé avec plaisir par cette parlerie amusée, vivante et qui cogne, au besoin.

 Véronique Hotte

 Spectacle joué à la Maison des Arts de Créteil, place Salvador Allende Créteil, ( Val-de-Marne) du 16 au 18 mai.
Suivi de Kafka dans les villes , composition musicale de Philippe Hersant, mise en scène de Frédérique Loliée et Elise Vigier, mise en cirque de Gaëtan Levêque, avec l’Ensemble Sequenza 9.3.

Les textes sont publiés chez P.O.L.


Nederlands Dans Theater, chorégraphies d’Alexander Ekman, Marco Goecke, Sol León et Paul Lightfoot

 

Nederlands Dans Theater, chorégraphies d’Alexander Ekman, Marco Goecke, Sol León et Paul Lightfoot.

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©Rahi Rezvani

La célèbre troupe de danse contemporaine revient à Paris avec le travail de chorégraphes à la mode. D’Alexander Ekman, dont nous avions apprécié le Play  ludique à l’Opéra de Paris, (voir théâtre du Blog) il présente Fit, une pièce de trente minutes avec dix-huit danseurs du NDT dont il a réalisé la scénographie, les lumières, les costumes et écrit le texte : « Est-ce que vous tenez ? Dans quel espace tenez-vous ? Où est votre place ? Où n’est pas votre place ? et Pourquoi ?», demande le chorégraphe. Après un court monologue burlesque à l’avant-scène, le rideau se lève sur deux gros projecteurs à cour et jardin, une perche lumineuse et une malle volante qui produit de la fumée. Sur Take Five de Dave Brubeck Quartet, les danseurs en long ou courts tutus sont traversés d’impulsions animales. Ils se regroupent parfois dans une belle harmonie sans que l’on trouve véritablement de sens à cette danse. Il semble qu’Alexandre Ekman ait construit sa pièce à partir d’improvisations.  L’ensemble a un côté  chic très applaudi par le public de cette première…

Marco Goecke, programmé cette saison à l’Opéra de Paris et au théâtre des Champs-Elysées, est, avec Crystal Pite, artiste associé au N.D.T. Les onze danseurs de Wir Sagen uns dunkles surprennent par leur agitation, leurs  mouvements de buste  vifs et asynchrones. On dirait des gallinacés perdus sur le plateau! Mais malgré les musiques bien choisies de Frantz Schubert, du groupe de rock alternatif Placebo ou d’Alfred Schnittke, il y a en,  ces trente minutes, bien des longueurs…

Enfin Signing Off, chorégraphié par Sol León et Paul Lightfoot  permet, en dix huit minutes, à ces excellents danseurs de donner toute leur mesure. Ils apparaissent et disparaissent dans un ballet de pendrillons et de rideaux. Avec des mouvements fluides  et de beaux duos parfaitement réalisés, sur la musique du Concerto pour violon et orchestre de Philip Glass. Le Nederlands Dans Theater confirme ici sa réputation, même avec des  pièces assez décevantes…

Jean Couturier

Théâtre National de la Danse de Chaillot, 1 place du Trocadéro, Paris,  (XVI ème). T. : 01 53 65 30 00  jusqu’au 19 mai.


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