Qui sommes nous?

Une équipe de critiques rend compte,  jour après jour, des spectacles (théâtre, danse, arts de la rue, cirque, performances, etc…) qu’ils voient en  région parisienne, en  province, et à l’étranger.

Julien Barsan, conseiller dans une entreprise culturelle, est aussi critique dramatique.

Jean Couturier est critique dramatique,  et assistant du rédacteur en chef.

Mireille Davidovici, dramaturge, traductrice et  conseillère artistique. A dirigé quinze ans l’association Aneth, consacrée aux auteurs contemporains disparue en 2010. Assistante du rédacteur en chef.

Christine Friedel est critique dramatique et conseillère artistique.

Véronique Hotte est critique dramatique et enseignante.

Elisabeth Naud  est docteur en esthétique théâtrale est  enseignante  à Paris VIII, et conseillère artistique.

Béatrice Picon-Vallin,  directrice de recherches au CNRS (ARIAS), auteur d’ouvrages sur le  théâtre russe , la mise en scène, et les rapports entre le théâtre et les autres arts. Elle dirige les collections : Mettre en scène  à Actes Sud -Papiers, Arts du spectacle aux Editions du CNRS et Th XX à L’Age d’homme).

Edith Rappoport a été directrice des théâtres de Choisy-le-Roi et Malakoff, puis conseillère pour le théâtre à la D.R.A.C. Ile-de-France; elle écrit aussi dans la  revue Cassandre.

Stéphanie Ruffier est critique dramatique et enseignante.

Laurie Thinot, directrice artistique, réalisatrice, chercheuse en innovation et critique de spectacles.

Philippe du Vignal, rédacteur en chef du Théâtre du Blog, a longtemps dirigé l’Ecole du Théâtre national de Chaillot où il enseignait aussi l’histoire du spectacle contemporain. Il a été responsable de la rubrique Théâtre aux Chroniques de l’Art Vivant puis  à Art press. Il a collaboré aux Nuits magnétiques d’ Alain Veinstein ainsi qu’au journal La Croix. Il a aussi  été  professeur à l’Ecole Nationale Supérieure des Arts Décoratifs( scénographie) Il est aussi critique dramatique aux Lettres françaises et à Strada.

Correspondants: Gérard Conio, professeur émérite de l’Université de Nancy et spécialiste de la civilisation russe, pour la Russie et les pays de l’Est; Nathalie Markovics, pour les capitales européennes, et Alvina Ruprecht,  du département Théâtre de l’Université d’Ottawa, pour les théâtres d’Ottawa, le Canada anglophone et les Caraïbes.

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Mayday de Dorothée Zumstein, mise en scène de Julie Duclos

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©Jean-Louis Fernandez

Mayday de Dorothée Zumstein, mise en scène de Julie Duclos

 L’enfance moderne est une prouesse et une menace, un monde différent dont l’exploration se révèle à la fois passionnante dans le reflet parfois effrayant qu’elle renvoie de l’adulte à venir mais aussi de l’être en herbe déjà réalisé. Le mythe romantique d’une enfance enchantée  laisse place ici à la désillusion manifestée par les enfants malfaisants ou criminels dénoncés par les classiques. L’innocence est un leurre, comme l’écrit Bertrand Blier: «L’enfant naît chargé comme une bombe à fragmentation. Toute la crapulerie des générations précédentes, il la transbahute dans ses bagages, comme autant de grenades dégoupillées».

L’enfant déplore l’héritage néfaste des générations successives. Emile Zola estimait que devenu adulte, il était piégé par l’hérédité, dans ses passions, préjugés et fureurs. Gitta Sereny, journaliste anglaise, après avoir assisté en 1968 au procès de Mary Bell, la meurtrière de deux petits garçons, écrit Meurtrière à onze ans.  Trente ans plus tard, après avoir rencontré celle qui a expié et qui raconte son histoire, dix-sept ans après sa sortie de prison, la journaliste écrit Une si jolie petite fille.

Dorothée Zumstein s’en est inspirée pour écrire Mayday. Pour l’auteure de théâtre, ce fait divers extraordinaire n’obéit pas à un attrait pour le macabre mais à une fascination pour l’incompréhensible. Julie Duclos, elle, s’interroge d’abord sur les conséquences de la diabolisation d’une petite fille qui a accompli l’horreur,  et sur les effets pour la société toute entière alentour. L’envie d’aller voir de plus près cette histoire revient à mieux la comprendre. Ainsi parle Mary adulte, la narratrice qui invite sur la scène trois générations : la fillette dans le temps maudit de son enfance, sa mère absente et sa grand-mère mutique, à la même époque.

Enterrer son enfance reste impossible, à moins de vivre sèchement coupé de tout. L’enfant qui a investi la mémoire de l’adulte, victime d’hallucinations répétées qui l’empêchent de vivre, revient hanter ses cauchemars. Se tient à la porte de son domicile, une fillette «dans son petit manteau rouge à six boutons et ceinture à boucle », restée inaccessible, puisque Mary adulte ne peut physiquement ouvrir. Elle est ce Petit Chaperon rouge qui n’a pas été mangé par le loup mais qui l’a mangé. «Il y a juste cette putain de poignée à tourner. Je peux pas, /Je suis glacée/Je suis glacée parce que je sais qu’Elle est là/…Dans la nuit-de l’autre côté. »

 Pour se libérer de cette douleur au bras qui l’empêche de tourner cette poignée, revenue à une vie normale, elle doit accepter une interview qui la délivrera. Le rappel énigmatique de cette scène initiatrice à l’orée de la décision de parler à une journaliste, résonne étrangement à la fin du spectacle pour le dénouement final. Le mot Mayday  sonne comme un écho au mois de mai, le mois de Marie de la religion catholique, celui aussi de l’anniversaire de la fillette et celui de ses méfaits; Mayday est aussi une sorte de traduction phonétique du «venez m’aider » d’un pilote français en détresse mal compris par un opérateur anglais. Ce Mayday  est  officiel et réglementaire depuis 1927 en radiophonie pour signaler qu’un avion ou qu’un bateau est en détresse  et doit être répété trois fois : « Mayday, Mayday, Mayday. Mais La petite fille, jamais aimée par sa mère n’a jamais pu faire entendre ses Mayday à elle.

 L’imposante scénographie d’Hélène Jourdan  correspond bien à cette pièce fragmentée qui se situe dans un quartier défavorisé de Scotswood, une petite ville du nord de l’Angleterre. Et le crime a eu lieu dans  une maison abandonnée  aux murs démolis et parquets défoncés, envahie par les herbes folles, avec un premier étage dangereux  comme celui des vieilles maisons promises à la démolition et devenues terrains de jeux à risques pour les enfants pauvres dont les pères miniers ont perdu leur emploi. La mise en scène est aussi faite d’instantanés et bribes de conversations filmés sur le plateau par un caméraman et un preneur de son, et on peut aussi voir sur grand écran les visages inquiets de femmes de trois générations.

Le spectacle comporte aussi des danses farouches sur tubes anglais, adresses malicieuses au public, pleurs insoutenables, longs silences lourds, non-dits pesants et fuites vers une petite guérite tenant lieu de cuisine, de compartiment d’un train qui file dans un bruit strident. La metteuse en scène a imaginé des scènes, avec portes ouvertes au vent laissant surgir ou se retirer les personnages malheureux de l’histoire. Une vision qui répond à l’impermanence de l’enfance, état instable de sensations dont la parole significative : cris, courses, gestes vifs n’est guère entendue.

Un spectacle tendu d’émotion et d’effroi qui porte un regard attentif  et sans complaisance sur l’éternelle condition des femmes et des enfants malmenés, des présences/absences qui comptent souvent peu dans la sociétés des hommes… Maëlla Gentil, Vanessa Larré, Marie Matheron et Alix Riemer, elles, sont des femmes effectivement remarquables.

 Véronique Hotte

Théâtre National de la Colline rue Malte-Brun Paris XXème du 27 février au 17 mars. T : 01 44 62 52 52.
Le texte de la pièce est édité aux éditions Quartett.


Ne me touchez pas, librement inspiré des Liaisons dangereuses

 Ne me touchez pas, librement inspiré des Liaisons dangereuses de Pierre Choderlos de Laclos, texte et mise en scène d’Anne Théron

 

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©Jean-Louis Fernandez

 L’auteure-metteuse en scène se penche à nouveau sur le XVIIIème siècle, à travers l’œuvre célèbre de Choderlos de Laclos et sur la fin du XXème, avec Quartett d’Heiner Müller, une réécriture de ce roman épistolaire emblématique d’une génération engagée.

 Pour Anne Théron, Les Liaisons dangereuses, et Quartett écrites par  deux homme, n’en finissent pas de poser en gloire obligée, « la mort de deux femmes anéanties par le désir d’un homme, jusqu’à y laisser leur peau… »

La pièce interroge, en ce début du XXI  ème siècle, le désir des femmes qui, finalement, ne mourront pas. Avec ironie, le texte distille toutes les significations du fameux :«Ne me touchez pas», si prétendument pudique et féminin, face aux sollicitations viriles, souvent brutales.

Valmont, machine de guerre dont la langue s’articule autour des exploits de conquête, se trouve ici en bout de course. Et le fameux «Ne me touchez pas», cette interdiction qu’il attribue à Madame de Tourvel, cette jeune femme intransigeante qu’il s’est juré de conquérir, reflète son incapacité à aimer et dévoile sa peur d’être ébranlé, bouleversé ou ému, sans rien tenir : «Cessez de mépriser vos proies, Monsieur, vous me prenez pour une dinde ou toute autre femelle à plumes, incapable de distinguer vos manœuvres d’approche…Vous rêvez de me fouler aux pieds. Lâchez ma main… ne me touchez pas. »

Dans ce discours amoureux, l’auteure ne s’attarde pas sur la description du sentiment, et préfère s’attacher à l’anatomie en passe d’assouvir le désir masculin. Soit une liberté et une autonomie féminines possibles mais au prix d’une solitude personnelle. 1789 représente la séparation des pouvoirs, la contestation du roi, de Dieu, d’une autre pensée et d’un autre monde: le Grand horloger s’évanouit et apparaît alors l’urgence de repenser des relations sentimentales plus sincères, hors des jeux de pouvoir. Merteuil et Valmont, accomplissent ici un ultime face-à-face dans l’épuisement du désir, en présence de la Voix, figure lucide et analytique.

La scénographie de Barbara Kraft participe de cette décadence, où un monde essoufflé s’effondre: miroirs anciens, arcades intérieures aux lambris de couleur chaude, sol carrelé presque à l’abandon,  joli fauteuil bleu style XVIII ème, grande baignoire  ample et accueillante qui tient lieu de la fameuse ottomane à laquelle le texte fait allusion. Manière Enki Bilal, cette salle de bains  pour privilégiés suggère le temps qui passe et la disparition d’êtres voués à la mort.

Sur le mur de scène, se dessine le faux-semblant d’une échappée de couloir filmé, intégré dans la scénographie, où s’épanouissent les rêves, répondant aux images du texte, mais pas forcément. Ombres et silhouettes extraites d’un passé et d’une mémoire universelle comme: enfant, chien, poule, couple d’amoureux, fantôme noir et imposant de la mère de Valmont, évoluent au lointain dans des ténèbres brumeux.

Les somptueux costumes d’époque: bas blancs, jupon-panier, robes de soie et perruque poudreuse évoquent Marie-Antoinette de Sofia Coppola. A ce songe toujours vivant, extrait des imaginaires et de l’Histoire, s’ajoutent les motifs mélodiques et parfois dissonants à la guitare électrique, de la musique de l’Ouest américain à la Neil Young, façon Dead Man de Jim Jarmush, par Jean-Baptiste et Jérémie Droulers.

Laurent Sauvage incarne le séducteur fatigué et dévasté, miné par son propre talent. Marie-Laure Crochant, en Merteuil et Tourvel, est juste dans ces deux rôles,  une femme à la belle maturité et une jeune rebelle à la fois enfantine; la Voix (Julie Moulier) a la distance requise pour l’observation de ce couple maudit, maléfique et éternel.

Dépaysement et plaisir complets: le public trouve ici les aveux cyniques d’une affection contrariée chez cet homme comme chez cette femme, en général face à l’autre, des histoires d’amour qui finissent mal, une vaine quête d’autrui, des personnages attrapés au filet des relations de pouvoir,  mais aussi des sentiments forts et des amours sans joie jusqu’au moment où la mort achève son œuvre de désagrégation. On rêve à l’infini du désir existentiel et de vie qui habite l’être, un trésor si peu manipulable…

 Véronique Hotte

Théâtre des Quartiers d’Ivry, Centre Dramatique national du Val-de-Marne, Manufacture des Œillets, 1 place Pierre Gosnat 94 200 Ivry-sur-Seine. T: 01 43 90 49 49, du 3 au 12 mars.

Le texte est publié aux éditions des Solitaires Intempestifs.   

 


Nous sommes les oiseaux de la tempête qui s’annonce

 

©Exit

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Nous sommes les oiseaux de la tempête qui s’annonce, adaptation du roman éponyme de Lola Lafon par Magali Mougel et Hélène Soulié, conception et mise en scène d’Hélène Soulié

Sur le plateau nu, juste éclairée par une poursuite, une certaine Gladys Weathereport fait une conférence sur le féminisme mais Emilienne lui jette un yaourt jette au visage, en lui reprochant «d’entretenir la culture du viol. Nous sommes toujours les coupables de l’histoire ».«Puis on a droit à une première partie, comme l’indique le surtitrage: Avant que nous cœurs subitement ne s’arrêtent. Une amie d’Emilienne  s’adresse à Voltairine pour dire qu’elle a eu un malaise et on a  voit effectivement allongée nue à l’hôpital. Il y a Lola, la mère, et le médecin, pessimiste qui dit qu’il faut se préparer au pire. Ou qu’elle se peut réveiller  paralysée et/ou incapable de parler.

 Il y a une deuxième partie: Il est tant de passer de la nausée au vomissement. Le mur du fond  a été avancé, poussé par les acteurs, pour une sorte de carnaval avec filles et des garçons costumés, et sur un char, une grosse femme enceinte en  carton. Dans le lointain  on entend,  la  musique des Sexi Sushi.

 Une actrice écrit en grandes lettres: ROME sur le mur où les acteurs montent en haut avec une grande banderole : Le courage des oiseaux qui chantent dans le vent glacé. Un jeune homme se lance dans une dénonciation de la politique traditionnelle. Puis  on a droit à une photo projetée du célèbre tableau (1880) d’Evariste Vital Luminais Les Enervés de Jumièges dont une voix off nous raconte l’histoire. Des vieux arrivent en fauteuil roulant. Deux garçons écrivent face public sur le mur : PARIS .On nous parle de «l’obsession sécuritaire française, de droite comme de gauche. En dépit des 20.000 caméras RATP et des 10.201 autres visionnées en continu dans Paris, malgré 27.400 placements en centre de rétention, 77.544 gardés à vue en un an. »

Puis est affichée en surtitrage, cette consigne: «A partir de ce soir, le couvre-feu sera appliqué en vertu du décret de l’état d’urgence », qui sera répétée jusqu’à plus soif. Les jeunes gens racontent qu’un incendie dans un centre de rétention pour étrangers a donne le signal de départ. un demandeur d’asile afghan de dix-neuf ans s’est pendu. De grands rassemblements ont lieu place de la République, Rond-Point des Champs-Elysées, etc.

Zoé dit que la presse a recensé cinquante-neuf actes de «terrorisme» dans le pays, dont une bonne vingtaine attribuée à un groupe dit des Petites Filles au Bout du Chemin (…) comme « l’incendie des locaux d’une firme pharmaceutique et le saccage de distributeurs de billets rendus inutilisables. Il y a un appel à la violence urbaine avec références littéraires et surtout filmiques. Bruits d’émeutes, fumigènes orange… Le grand mur, sur fond de musique rock assourdissante est peint d’inscriptions, à coup de bombes et jets de peintures. Cela fait penser à un Jackon Pollock du pauvre, mais bon, cela se regarde sans déplaisir…

 Dans une troisième partie, on a droit à un banquet avec grande table nappée de blanc comme chez Jérôme Deschamps ou Tadeusz Kantor. Il y a là Antoine, Voltairine, Valériane, La petite fille, Cantor, Jérôme, Claire, la mère, etc.Ils mangent face public une orange posée sur une grande assiette blanche et il y  a un concours de devinettes : «Seigneur, j’aimerais tellement avoir la musique mais tout ce que j’ai, ce sont les mots.» Sarah Kane. « La révolte est une épidémie, elle en a le caractère fatal et sacré.» Jean Genet. «Je me dirige lentement vers un seul but : la connaissance, l’affirmation de ma propre liberté, avec toutes les responsabilités qui en découlent. », Voltairine de Cleyre.

 Et il y a enfin une conversation entre la petite fille et Voltairine, notamment sur la fin d’August Spies, un militant  anarchiste américain soupçonné d’avoir fomenté un attentat à la bombe, qui déclara avant d’être pendu en 1887 : «Ce n’est qu’une étincelle que nous piétinerons ici, mais là, derrière vous, et aussi juste en face et partout ailleurs, des flammes ardentes s’élèvent déjà». Et Voltairine de Cleyre lui répondit dans un autre poème, alors qu’il allait être exécuté :«Nous sommes les oiseaux de la tempête qui s’annonce! » Au cas où on n’aurait pas compris, la boucle est donc bouclée avec la reprise du titre. Après quelque deux heures quarante d’un spectacle qui devaient durer deux heures vingt ! Le tout sans aucun entracte…

 Nous avons essayé de vous résumer  la« forme complexe de ce séquençage (sic) laborieusement explicité dans une note d’intention répétitive et mal écrite. Hélène Soulié avait réalisé un Batman dans la tête de très belle facture (voir Le Théâtre du blog). Ici, elle maîtrise bien l’espace et la direction d’acteurs, mais malheureusement, sa dramaturgie et sa mise en scène sont comme aux abonnés absents. Première erreur: adapter ce roman, que nous n’avons pas pu lire, était déjà mission impossible. On ne passe pas facilement du thème  comme le viol, fait intime, à la révolte collective ! Mais c’est une véritable manie chez les jeunes metteurs en scène d’aller chercher des romans pour en « faire théâtre » comme disait Antoine Vitez qui avait été un des premiers quand, en 1975, il avait brillamment réussi Catherine d’après Les Cloches de Bâle d’Aragon…Mais attention danger ! Il y faut une sacré métier et cela ne marche même pas à tous les coups !

Ici, il s’agit la plupart du temps de monologues qui se suivent dans de petites séquences, le tout sur fond musical rock et pop, avec, bien entendu micros HF en permanence, la maladie du théâtre contemporain qui sévit même dans des salles de cent places ! Seul moment un peu intéressant (mais trop court) où on respire un peu… et où il y a, disons l’espérance de quelque chose qui pourrait ressembler à du théâtre.

Mais répéter, comme le fait Hélène Soulié, qu’il fallait «concevoir de façon plus alternative le texte en plateau, en lui ôtant sa hiérarchie, en l’utilisant comme vecteur, et en mettant alors nos acquis de mise en scène de d’écriture» (sic) relève d’une rare prétention. Tous aux abris! Et on se demande bien ce que viennent faire ici toutes ces références littéraires et filmiques…comme si elle avait besoin de ces béquilles pour imposer son travail. Pas de fil rouge en effet ou si peu, entre cette dramatique histoire de viol et les insurrections urbaines trop largement utilisées ici. Et tout le spectacle tient plutôt d’un happening interminable et sans intérêt. Même si le travail des huit comédiens qui, dans ces conditions, ont bien du mal à imposer des personnages, est tout à fait correct.

 John Cage disait bien qu’un happening se devait d’être un peu ennuyeux mais là, il aurait été comblé ! En fait, ici, la metteuse en scène ne maîtrise absolument pas le temps scénique quelle confond avec celui d’un happening forcément plus court ; on ne peut nier sa sincérité mais ce travail nourri  de « croisements, carrefours, médias connexes » (sic),  qu’elle «convoque » (quel charabia !) comme elle le dit sans arrêt, ne peut fonctionner !

Dommage ! Et que faire? Réduire le spectacle à une heure et quelque? Mais comment?o On se demande  en tout cas quel producteur pourrait avoir envie d’acheter cette petite chose lamentable comme le disait très déçu un mien confrère. Hélène Soulié, en tout cas, n’aurait pas intérêt, si elle veut rester crédible, à continuer dans cette voie…

Philippe du Vignal

Spectacle vu au Théâtre des Treize vents, à Montpellier, le 21 février.


Je n’ai pas peur, d’après le roman de Niccolò Ammaniti

 

Je n’ai pas peur, d’après le roman de Niccolò Ammaniti, adaptation et mise en scène de Martial Anton et Daniel C. Funes. Cie Tro-Héol.

©Pascal Pérennec

©Pascal Pérennec

Accents italiens chantants, joie de vivre les longues vacances estivales qui ne semblent guère finir, courses libres dans les champs ensoleillés loin des parents occupés par leurs soucis d’adultes,  deux enfants, Michele et Maria, ont maille à partir avec leur propre équipée. Cette petite sœur ne le lâche pas d’une semelle son frère aîné qui se demande:«Comment gagner dans ces conditions la course avec les copains et copines du village ?» Ce garçon vif, adroit et souvent vainqueur, a dû cette fois-ci faire machine arrière pour retrouver Maria qui avait chuté et cassé ses lunettes !      

Ce ragazzo n’est donc arrivé qu’avant-dernier! Mais il récupère les gages du dernier arrivé, une petite fille dont tous se moquent avec méchanceté. Michele veut instinctivement la sauver des désirs scabreux auxquels les plus durs à cuire des gamins voudraient la soumettre, et il a tendance à avoir de la gentillesse et de l’empathie… qui le perdront dans un monde cruel qui n’écoute pas les âmes en peine et se moque des fragilités de chacun, d’autant que les familles du  village sont loin de vivre dans l’opulence. De fil en aiguille, Michele, parti explorer après avoir reçu un gage une maison abandonnée qui fait peur, il y découvre, par hasard, une trappe qui le mène à un autre enfant de son âge, Philippo, enlevé par la maffia et abandonné là. Nous ne dévoilerons pas l’histoire où sont impliqués les parents de Michele! Bref, une sale affaire.

Dilemme cornélien: choisir l’honneur clanesque dû aux siens et se taire, ou bien sauver l’innocent, un autre soi-même, et agir alors en garçon qui a foi en l’humain ? Une réalité dure et sèche comme le soleil qui n’épargne personne en Italie du Sud. Dans la maison ombragée, la mère repasse, au son festif des chansons populaires, en attendant son époux qui a affaire avec un certain Sergio… peu recommandable.

Le travail de Martial Anton et Daniel C. Funes, adaptateurs, metteurs en scène et scénographes est absolument inventif, et joue de la gouaille italienne et d’un parler populaire à couper au couteau, moqueur, ironique et cru parfois. Les personnages vivent libres et gais, malgré une relative pauvreté. Et ces interprètes passionnés manipulent des marionnettes émouvantes de vérité, de douceur mais aussi parfois d’âcreté.

L’enfance avec ses couleurs et ses ombres est ici, comme mise à nu, avec ces poupées énergiques, offertes au regard du public émerveillé par tant de vitalité. Frédéric Rebiere, Daniel C. Funes et Isabelle Martinez coulent leur être et leur parole dans ces petits personnages que sont le père, la mère, le fils, la fille, les méchants camarades et intrus, comme ce vieux Sergio ambigu.

Quelques planches de bois en forme de trapèze se balancent dans les airs, que  des poulies hissent ou rabaissent. On assiste ainsi à une course essoufflée sur la colline, à une chute dans une trappe insoupçonnée, et à des moments au-dessus du vide de ces jeunes en pleine croissance. Quant aux parents, à la fois chaleureux  et durs, ils aiment leurs enfants d’un amour presque animal. Michele, narrateur de son aventure initiatique, sait les conséquences d’une expérience réservée à des adultes qu’il s’est réappropriée par hasard, en défendant malgré tout une profonde affinité avec les valeurs de l’existence.
Les enfants (à partir de dix ans) et  les enfants devenus adultes aujourd’hui, affrontent ici une vie de violence où se mêlent à la fois attrait et répulsion, amitié forte et carnage…

Véronique Hotte

Le spectacle a été joué au Théâtre Gérard Philipe, Centre Dramatique National de Saint-Denis 59 Boulevard Jules Guesde, 93200 Saint-Denis, du 22  au 24 février.

La Garance, Scène nationale de Cavaillon, les 7 et 8 mars.Théâtre Massalia, Scène conventionnée, Marseille, les 10 et 11 mars. Théâtre des marionnettes de Genève, du 14 au 18 mars.

Maison des arts du Léman, Scène conventionnée, Thonon-les-Bains, les 22 et 23 mars. Le Trident, Scène nationale, Cherbourg, du 28 au 31 mars.

Théâtre Gérard Philipe, Scène conventionnée, Festival Geocondé, Frouard, les 23 et 24 avril. La Halle aux grains, Bayeux, les 26 et 27 avril. Théâtre de Duclair, le 28 avril. Les Champs de foire de Plabennec, le 30 avril.

Centre culturel du Bocage mayennais, Gorron, le 16 mai. Centre culturel d’Erdre et Gesvres, Grandchamps-des-Fontaines, du 18 au 20 mai. Théâtre des Bergeries, biennale des arts de la marionnette, Noisy-le-Sec, le 23 mai.

 Le  roman est publié aux éditions Grasset.

 


La Gentillesse, dramaturgie et mise en scène de Christelle Harbonn

©Ronald Reyes

©Ronald Reyes

La Gentillesse, digression autour de L’Idiot de Fiodor Dostoïevski et La Conjuration des Imbéciles de John Kennedy Toole, dramaturgie et mise en scène de Christelle Harbonn

 Qu’est-ce que la gentillesse ? L’abdication des faibles, selon la malicieuse Blandine, l’une des figures énigmatiques à l’attitude un rien étonnée et souriante, avec une voix d’enfant moqueuse de la dernière création de Christelle Harbonn. Attitude charmante, gestes délicats, regard plaisant, à la morale généreuse  qui pourrait paraître superficielle, telle s’impose la Gentille. La sœur aînée de Blandine, Solenne, lui proposera à la fin d’« apprivoiser » encore et toujours la gentillesse : «Plutôt crever ! », lui répond-t-elle.

 En effet La Gentillesse, loin de douceurs attendues ou choses spirituelles et habiles, pencherait plutôt  vers l’ironie voltairienne, avec des traits méchants, injures et mauvais traitements imposés aux autres et au monde. Le constat que l’on peut faire sur nos sociétés occidentales n’est certes guère engageant, mais quand on regarde au-delà de notre seul monde, on n’est guère non plus davantage consolé. Grossièreté, rudesse, dureté et méchanceté semblent s’imposer d’un côté comme de l’autre de l’hémisphère. Mais un autre personnage, Gilbert, refusera  ainsi à entrer dans ce jeu-là. Au sens propre, puisque l’acteur désentrave un fouillis de fils colorés suspendus entre scène et salle, mais il dénoue aussi les fils emmêlés de notre vie à tous inscrite dans des relations socio-politiques, confuses et brouillées, livrées depuis longtemps à l’anarchie des seules données capitalistes de l’économie sauvage de marché.

 La mère, Marianne, déplore tout autant l’échec du communisme, comme la prétendue valeur d’une laïcité, décrite comme trop sûre d’elle, totalitaire et activiste. En guise de métaphore d’un monde pressenti comme perdu, est suspendue au-dessus du plateau, une installation singulière et menaçante qui déverse déchets de plastique, détritus, gravats légers et fragments de  porcelaine blanche, dans la poussière irisée d’un nuage âcre, une scénographie lumineuse éloquente de Laurent Le Bourhis.

Les  personnages, comme par exemple Adrien qui vient de l’extérieur, sont en décalage avec les normes imposées par la société : des « hors venus » à la Jules Supervielle, et des réconciliateurs,  comme on en trouve dans La Conjuration des imbéciles de John Kennedy  Toole  et L’Idiot de Dostoïevski, des enfants ou des fous. Des êtres si inconséquents que leur résistance aux attentes paraît naturelle. Christelle Harbonn offre ici au public un voyage initiatique et poétique, aux rêves et images mythiques entêtantes, dans «la nuit obscure des âmes », comme une quête existentielle qui rayonne autour de l’identité…

 Les personnages se dénudent pudiquement : le dernier arrivé pourrait incarner un Christ déposé , étendu  sur un ancien canapé… Autour de lui, des figures maternelles le protègent mais  dans une nuit dantesque, des monstres boucs, chèvres et chimères aux bois saillants, errent. On a affaire ici à un méli-mélo énigmatique d’étranges images de rêve dont le leitmotiv serait l’humilité et l’attention accordée à l’autre, avec des interprètes habités comme Adrien Guiraud, Marianne Houspie, Solenne Keravis, Blandine Madec et Gilbert Traïna qui, à un moment ou à un autre, ont tous échangé un long baiser mystérieux : une belle leçon de savoir vivre…

Véronique Hotte

Théâtre de L’Échangeur  à Bagnolet (92), jusqu’au 27 février. T: 01 43 62 71 20.

 

 

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Benjamin Walter texte et mise en scène de Frédéric Sonntag

© Gaelic.fr

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Benjamin Walter texte et mise en scène de Frédéric Sonntag

La critique pourrait bien être contaminée par la méthode même du spectacle : essais et erreurs, pistes trouvées et reperdues, fragments juxtaposés, révélations décevantes; nous essayerons de nous en tenir au récit d’une pièce consistant en récits interrompus,  puis retrouvés.
Un jeune homme part à la recherche d’un écrivain disparu et est prêt à sonner à sa porte, mais… non : un groupe d’acteurs s’apprête à écrire collectivement sur le plateau, l’histoire d’un jeune homme parti à la recherche d’un écrivain disparu… Non : un groupe d’acteurs renonce à un projet collectif sur un écrivain qui aurait renoncé à écrire… Non, restons-en à ce qui se passe sur le plateau.

On a dit réel ? Tout ici est réel, et insaisissable, comme le mystérieux Benjamin Walter. Et revoilà le récit. Il s’agit d’une enquête : troublé par un jeu de masques (ça commence par un bal masqué), Frédéric, joué successivement par différents comédiens-donc pas d’identification possible-part en quête d’indices, l’absence même d’indices étant le premier indice… Ils apparaissent là où on les attend le moins, mais, suivant un fil qui nous conduit de la Finlande au Danemark de Brecht et Walter Benjamin, de Berlin à Prague, de Prague en Bosnie, par des gares sans nom, postes de polices et autres frontières. Ces indices arrivent par SMS, mail ou autres moyens électroniques, au groupe d’acteurs toujours au travail, en l’absence productive de leur  chef. Ou encore par télépathie, avec les fantômes géants de Charles Baudelaire ou du 2666, le roman de Roberto Bolano dans sa fascinante plongée à la recherche de l’écrivain perdu.

Ce jeu de poupées russes a aussi un côté satirique : quelle compagnie de théâtre précaire, n’a pas connu un directeur de théâtre-producteur débordé qui se dérobe, une salle de répétition loin de tout et sans chauffage, ou des discussions sans fin, truffées de citations de Gilles Deleuze ou de Jean Baudrillard, cela joué devant nous en vraie grandeur ? En profondeur aussi dans ce théâtre en abyme mais aussi tricoté, tissé à l’infini, juxtaposant différentes temporalités, sons, images projetées, avec bien sûr, toujours là, les acteurs.

Qu’est-ce qui est réel ? De quoi sommes-nous faits ? De l’étoffe des rêves, William Shakespeare l’a dit. Mais, de quoi sont faits nos rêves ? De tout cela : images furtives (d’une vertigineuse beauté), textes, bribes de littérature, dont le montage donne une matière vivante, sans limite. Et induit une pensée philosophique: nous sommes structurés et destructurés, qu’on le veuille ou non, en rhizomes. L’être, perméable au monde, forme provisoire qui se défait en pixels quand on l’approche de trop près, n’a pas de limites…

Benjamin Walter est la seconde pièce de la trilogie de Frédéric Sonntag sur les identités incertaines, dont la troisième aura pour thème B.Traven, du nom d’un auteur à succès qui a réussi à échapper presque complètement à la notoriété! La première, George Kaplan,  (voir Le Théâtre du Blog) jouait déjà de façon étourdissante, sur une identité fuyante : « zadiste » ? Concept publicitaire? Nom de code d’un réseau secret de super-puissants? Ici, l’affaire prend une dimension nouvelle et cette écriture au scanner traverse toutes les couches de réalité et les rend visibles. L’emblème ? Cet être étrange inventé par Franz Kafka : Odradek, pelote de fils usés et hétéroclites qui vit de sa propre vie…

Scénographie, comme il se doit, très mobile qui se solidifie au cours du spectacle, avec un mur qui ressemble à celui des enquêtes policières des séries télévisées. Les acteurs sont justes dans leurs diverses fonctions, même au cours d’inutiles vraies-fausses interruptions du spectacle. On rit souvent et l’on suit l’affaire avec passion, l’intellect en éveil, jusqu’à ce que… Le tout étant logiquement et par définition, in-terminable (voir ci-dessus), cela devient… interminable. Trop long, ce spectacle de trois heures finit par s’embrouiller et se répéter  sans raison (car il y a eu d’heureuses répétitions) et perdre de son vertige dans la démonstration. Un entracte inutile-fatigue des comédiens ?-fige et appesantit le propos.

On peut être sévère avec un spectacle aussi passionnant : allez-y pourtant. Lestés de ces quelques reproches, vous serez, pour le reste, «déçus en bien», comme disent les Suisses.

Christine Friedel

Théâtre de la Cité Internationale, Boulevard Jourdan Paris XIVème jusqu’au 7 mars. T  01 43 13 50 60

Benjamin Walter et George Kaplan sont publiés aux Editions Théâtrales


Abigail’s party de Mike Leigh

 Abigail’s party de Mike Leigh, adaptation de Gérald Sibleyras, mise en scène de Thierry Harcourt

Ambiance musicale d’époque pour cette tragi-comédie qui, dès sa création à Londres en 1977, rencontra le succès… Un couple, Peter et Beverly reçoit quelques amis, et, en même temps, Abigail, une adolescente, fille de Susan, leur voisine divorcée, organise une fête. Tant qu’à faire, faisons du bruit au même moment, pour éviter les ennuis !  Jeunes d’un côté, et adultes (pas encore vieux) de l’autre, dans le salon avec bar du pavillon de Peter et Beverly. La soirée donnée par Abigail, juste évoquée par le son lointain de la musique et des rires reste pour ces jeunes une chasse gardée, un monde à part avec ses codes, secrets, joies et chagrins.

Pour Peter, Beverly et Susan mais aussi pour l’autre couple invité, Antony et Angela, pourtant un peu plus jeune et qui vient d’emménager, ce monde est celui des souvenirs et de la nostalgie, pour ne pas dire des frustrations. Et c’est ici l’occasion d’une mise à nu des personnages… Le dramaturge (74 ans) et cinéaste (Palmes d’or et Oscars  pour Secrets et mensonges, Naked, Turner), entrelace ici avec brio, farce et drame tragique. Avec  Ken Loach et les frères Dardenne, il a renouvelé un certain cinéma social.

Thierry Harcourt a su rendre sensible cette tension entre rires et larmes qui parcourt la pièce et a fait un bon choix  parmi les musiques de l’époque. «De Demis Roussos à Earth Wind and Fire, l’esprit «party » est de rigueur, dit le metteur en scène; alcool à l’appui, les langues se délient, les couples partagent peut-être trop en public leur intimité. » Dans cette pièce où la parole qui ne veut rien dire, mène la danse, l’auteur porte un regard amer et sans concession sur la société de consommation des années 70, toujours présente aujourd’hui dans le monde occidental.

Décor, costumes et musiques sont ici des reproductions pur jus de cette période réputée socialement heureuse: ce choix  aide à préserver la profondeur dramatique et le comique de la pièce. On se dit, en sortant, que rien n’a vraiment changé et, qu’au contraire, tout s’est accentué. Seule nouveauté aujourd’hui: l’omniprésence des nouvelles technologies, autre tyrannie commerciale pour fuir le vide et la mort.

Les modes changent mais si les réseaux sociaux ont pris une place considérable, le fond demeure ! «Qui pouvait penser, dit Thierry Harcourt, qu’une invitation à un cocktail ferait vriller les choses à ce point? Nous sommes ici dans le triomphe du paraître, dans une grande hystérie collective d’exhibitionnisme fondé sur le vide. (…) La seule chose  différente aujourd’hui serait peut-être le sujet des conversations qui prendraient un tour plus politique ». 

Un moment de théâtre bien rythmé, mené sur le fil du rasoir par d’excellents comédiens… mais la ravissante Alexie Ribes enferme le personnage d’Angela dans un jeu caricatural et répétitif qui devient lassant. Un spectacle d’une grande actualité, cruel mais aussi très drôle…

 Elisabeth Naud

 Théâtre de Poche, 75 Boulevard du Montparnasse, 75006 Paris. T : 01 45 44 50 21

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Interview, conception et mise en scène de Nicolas Truong

Interview conception et mise en scène de Nicolas Truong, collaboration artistique de Judith Henry et Nicolas Bouchaud

 

©Christophe Raynaud de Lage

©Christophe Raynaud de Lage

Après Projet Luciole (voir Le Théâtre du Blog), voyage dans la pensée critique et philosophique contemporaine, Nicolas Truong entraîne ses comédiens dans une mise en question de l’interview. « Projet Luciole oralisait les grands écrits, dit-il, Interview « littérarise » l’oralité ». C’est le genre journalistique le plus prisé, scènes de la vie publique relayées par les médias. Interroger aujourd’hui la maïeutique de l’entretien, se propose le metteur en scène: «Le fil scénique du projet repose sur les entretiens avec des interviewers, réalisés par les comédiens et moi-même. »

Le trio nous restitue avec malice et intelligence, dans un montage cousu main, les paroles recueillies auprès de journalistes, écrivains, sociologues, cinéastes qui livrent ici leur approche de l’interview. A commencer par Edgar Morin rencontré le 11 février 2016. « veste en jean et bagues aux doigts», il revient sur Chronique d’un été, réalisé avec Jean Rouch en 1960, dans l’appartement de Marceline Loridan, film qui bouleversa l’histoire du cinéma, à la fois documentaire et fiction… Il se demande comment les questions posées alors aux Parisiens pris au hasard, et à des étudiants (dont Régis Debray) résonnent aujourd’hui. Notamment ces  «Êtes-vous heureux ?» ou «Comment  vis-tu ? Comment te débrouilles-tu dans la vie ?» que Judith Henry et Nicolas Bouchaud adressent à la cantonade aux spectateurs. Questions, selon le sociologue, encore plus inquiétantes aujourd’hui!

Les comédiens se tournent vers le public, pour apporter des respirations et lui renvoyer leurs réflexions, entre les propos passionnés et intarissables du reporter Jean Hatzfeld (Nicolas Bouchaud) sur les mensonges parlants de vérité de rescapés rwandais, ou la hargne de Florence Aubenas (Judith Henry) contre le formatage de ses confrères : «Le travers des journalistes, c’est quand même ça, c’est de trouver ce qu’ils cherchent (…) un bon client » . 

Ils lancent toute une série de phrases, à la fois drôles et profondes, empruntées aux Questionnaires de Max Frisch : « Combien d’enfants de vous ne sont pas venus au monde, de par votre volonté? Qui auriez-vous préféré ne jamais rencontrer? Quel est le nom de l’homme politique dont la mort par maladie, accident de la circulation, etc. pourrait vous remplir d’espoir? Ou bien n’en tenez-vous aucun pour irremplaçable? »

Pour détendre l’atmosphère, quelques scènes comiques ponctuent aussi la soirée, comme le mythique interview de Bernard Pivot avec Marguerite Duras… Plus apaisé, le couple Claudine Nougaret et Raymond Depardon, maître en mise en scène discrète de l’interview  ­­:«Nous sommes des anti-interviewers », clôt le spectacle avant de s’éclipser devant son sujet «pour dégager l’écoute », pour saisir la véritable nature des personnes. Beau clin d’œil.

 Au cours de ce brillant exercice, plongée réflexive d’une heure et demi dans la société du spectacle, bien d’autres célébrités répondront à ces mises en question. A découvrir…

 Mireille Davidovici

Théâtre du Rond-Point, 1 avenue Frankin-Roosevelt 75008 Paris T. : 01 44 95 98 44, jusqu’au 12 mars.

Théâtre de la Criée à Marseille, du 16 au 18 mars ; Sortie-Ouest à Béziers du 22 au 24 mars.

MC2 Grenoble du 6 au 14 avril; L’Agora à Boulazac (24) le 3 mai ; Le Liburnia, Libourne, (33) le  5 mai; Théâtre des quatre-saisons à Gradignan (33), le 9 mai ; Le Quai à Angers (49) les 12 et 13 mai.
Le Monfort, Paris, du 29 mai au 17 juin.

Projet Luciole est paru  aux éditions Venenum.

 

 


La Tragédie du roi Christophe d’Aimé Césaire

© Michel Cavalca

© Michel Cavalca

 

La Tragédie du roi Christophe d’Aimé Césaire,  mise en scène de Christian Schiaretti

  »Les pays coloniaux conquièrent leur indépendance, là est l’épopée. L’indépendance conquise, ici commence la tragédie ». Ces paroles de l’écrivain antillais (1913-2008) résonnent aussi fortement aujourd’hui qu’au moment où il entreprit son ambitieuse trilogie théâtrale. D’une grande puissance, dans une langue éclatante, elle se penche, magistrale, sur le destin de l’Afrique après les indépendances. En 1963, il publie La Tragédie du roi Christophe, créée en 1964 par Jean-Marie Serreau au Festival de Salzbourg puis repris à l’Odéon. Premier volet de ce monument littéraire, cette farce tragique sera suivie par Une saison au Congo puis par Une Tempête en 1969, « adaptation pour le théâtre nègre de celle de Shakespeare. »

Depuis, la pièce a été rarement représentée: elle demande en effet une distribution importante d’acteurs noirs! On a cependant en mémoire la mise en scène de Jacques Nichet, au festival d’Avignon 1996, avec une vingtaine de comédiens  africains et antillais et, pour tout décor, un autobus bondé, au milieu de la Cour d’honneur du Palais des Papes. Elle est aussi entrée au répertoire de la Comédie-Française en 1991.

Christian Schiaretti, pour sa création au TNP, a de nouveau réuni le collectif burkinabé Beneeré d’Une saison au Congo (voir Le Théâtre du Blog) et d’autres acteurs africains dont Marc Zinga qui incarne, après Patrice Lumumba, Henri Christophe, premier roi d’Haïti. Monarque dont l’ubris et l’idéalisme se heurteront à la réalité et le mèneront à des débordements tyranniques contre un peuple qu’il n’estime pas à la hauteur de ses ambitions, au départ généreuses. Exploités, versatiles, ses sujets l’abandonneront devant l’adversité, à l’exception de son bouffon et de Vastey, son fidèle secrétaire (Marcel Mankita).

 Comme Une saison au Congo, La Tragédie du roi Christophe repose sur des faits historiques. «La pièce, écrit Aimé Césaire, représente un épisode authentique de l’histoire d’Haïti, précisait le poète antillais (…) et respecte scrupuleusement les événements, au point que beaucoup de mots prononcés par Christophe sont historiques. (…)  Cette atmosphère authentique, on la retrouve aussi dans une certaine emphase très caractéristique de la vie politique haïtienne. »

 Et dans l’ambiance surchauffée d’un combat de coqs, «principale réjouissance populaire de Haïti » commence le spectacle. La foule a tôt fait de baptiser les volatiles, Pétion et Christophe, à savoir les hommes politiques qui se disputent la succession du régime tyrannique de Dessalines, deux ans après l’indépendance d’une partie de l’île de Saint-Domingue, devenue Haïti.  Christophe l’emporte mais refuse d’être président de la République. Laissant ce titre et une partie du territoire à Alexandre Pétion, il fonde un royaume, au nord du pays. Fier d’être nègre et voué à la réussite grâce au travail forcené qu’il impose à ses sujets, il règnera de 1811 à 1820. Monarque absolu, il s’entoure d’une cour de pacotille, singeant celle de son « cousin de France ».

 Christian Schiaretti a choisi la sobriété pour mettre en valeur la force de cette fable. Un décor simple et discret, une mosaïque centrale figure le palais Sans-Souci et dans le fond, un orgue monumental, dévoilé à l’occasion, accompagne les scènes dans la cathédrale. Bientôt la terre recouvrira tout le plateau, pour évoquer le labeur des paysans pataugeant dans la glèbe, et la construction d’une citadelle. En fond de scène, l’orchestre (cordes, claviers, percussions) intervient pour soutenir l’action, ou accompagner la chanteuse camerounaise Valérie Belinga aux chauds accents créoles. On regrette que la musique de Fabrice Devienne ne soit pas plus présente pour rythmer les interventions du chœur.

D’un acte à l’autre, émergent quelques scènes très réussies. Moins à l’aise que dans Une Saison au Congo, les comédiens s’emparent de la langue tantôt lyrique, tantôt crue, du poète.  Marc Zinga, est un Christophe droit dans ses bottes d’un bout à l’autre, érigé en héros tragique et convaincant dans la harangue: «Messieurs (…) je ne veux pas qu’il puisse jamais être dit, jamais être soupçonné dans le monde, que dix ans de liberté nègre, dix ans de laisser-aller et de démission nègre suffiront pour que soit dilapidé le trésor que le martyr de notre peuple a amassé en cent ans de labeur et de coups de fouet. (…)  avec moi vous n’aurez pas le droit d’être fatigués». Mais il sait aussi nous émouvoir quand,à la fin, il lance son chant du cygne, avant de mourir. Un final aux accents shakespeariens.

 Hugonin, «mélange de parasite, de bouffon et d’agent politique » rappelle aussi les bouffons du dramaturge élisabéthain. En costume chamarré et décadent, Emmanuel Rotoubam Mbaide amuse la galerie par ses pamphlets et ses comptines populaires et sait créer un contrepoint parodique.  Et Chanlatte (Paterne Boungou), poète officiel, se plait à manier l’alexandrin creux à la gloire du roi. Généraux, maître de cérémonie (Olivier Borle), politiciens, et belles dames déploient une opulence maladroite, soulignée par les costumes de Mathieu Trappler contrastant avec les modestes vêtements du pauvre peuple.

Malheureusement, le chœur qui ponctue l’intrigue paraît souvent emprunté, et fait office de figurant, plutôt que de protagoniste investi dans l’action. Et les intermèdes qui mettent en scène des personnages populaires sont souvent peu convaincants, figés, difficiles à comprendre. Reste l’actualité d’une telle pièce avec un héros qu’Aimé Césaire compare à son Lumumba : « visionnaires très en avance sur leur époque, pas plus politiciens l’un que l’autre, lancés derrière un idéal très noble ils perdent contact avec une réalité qui ne pardonne pas… Lumumba comme Christophe sont des vainqueurs qui se dressent, alors que tout s’écroule autour d’eux »

Et ces quelque trente artistes généreux nous font entendre les paroles d’espoir d’Henri Christophe mourant : « “ Semences ambitieuses, ai-je dit, pour vos terres fastidieuses et haussé de dix coches le niveau exigé de l’étiage. Sueurs et récoltes à l’avenant ! Ce fut un temps sévère. Je ne regrette rien. J’ai tâché de mettre quelque chose dans une terre ingrate.» Animé de la même foi en l’avenir que son auteur qui, en octobre 1956, démissionne du Parti Communiste et écrit à Maurice Thorez :  « Il nous faudra avoir la patience de reprendre l’ouvrage, la force de refaire ce qui a été défait ; la force d’inventer au lieu de suivre ; la force d’inventer notre route et de la débarrasser des formes toutes faites, des formes pétrifiées qui l’obstruent ».

Il faudrait à nous aussi, la patience d’écouter ce théâtre, et de le lire.

Mireille Davidovici

Nous confirmons, puisque nous étions à la même représentation mais nous serions plus sévères que notre amie Mireille. D’abord la pièce malgré de belles fulgurances poétiques, est sans doute, soyons clairs, plus un pièce à lire qu’à voir. Et Christian Schiaretti aurait pu allègrement couper dans ce texte souvent bavard,
Si les scènes de groupe qui font souvent penser au traitement d’un opéra sont remarquablement orchestrées, avec une grande maîtrise du plateau comme toujours chez ce metteur en scène,  les autres le sont beaucoup moins: diction approximative, criailleries et, mis à part Marc Zinga, la distribution est, comme on dit, très inégale… Et tout le spectacle a un côté statique, pesant là où il aurait fallu plus de légèreté, et ces quelque deux heures vingt n’en finissent pas de finir…
Le public pas dupe,  a applaudi poliment mais sans plus: on le comprend. Dommage!

Ph. du V.

 

 

Les Gémeaux, Sceaux 49 avenue Georges Clémenceau T. 01 46 61 36 67, Jusqu’au 12 mars.

La pièce est publiée aux éditions Présence africaine

 


Tristan d’Eric Vigner

Tristan, texte et mise en scène d’Eric Vigner

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Alain Fonteray

 Eric Vigner a actualisé ce Tristan légendaire et il voit en ce monstre du Moholt, par-delà les siècles, le groupe Boko Haram dont le rapt de deux cents dix-neuf lycéennes à Chibok au Nigéria en 2014, saisit d’horreur tous les esprits. La trivialité du monde est évoquée à travers le rappel à la mémoire des images en vrac qui ont marqué notre actualité délétère : l’étudiant en chemise blanche sur la place de Tian’anmen (1989), la chute des Twin Towers (2001), la mort de Mohammed Merah (2012), les images sanglantes de guerre, venues d’Irak, de Libye et de Syrie…

Le cours de l’Histoire survolée est un peu aléatoire et désinvolte, même si temps lointains et temps actuels se rejoignent dans un même constat de violence. Tristan recouvre l’expérience de Tristan et Yseut, un duo mythique dont la dynamique repose sur la présence d’un tiers, Marc, l’époux d’Iseut. Que vaut l’amour de soi avec l’autre, dans une passion inscrite à l’intérieur d’une société dénaturée qui ne prend plus en compte les valeurs humaines collectives? Le seul recours possible de survie à travers la douleur et la mort incontournables? Tristan tue encore un dragon pour libérer l’Irlande et sa princesse Iseut la Blonde,  que l’on va marier à un imposteur qui se prétend victorieux du monstre. Le preux frôle la mort mais survivra grâce aux dons de guérisseuse d’Iseut qu’il est venu conquérir pour son oncle, le roi Marc.

Entre Tristan et Yseut, s’impose l’interdit du mariage, la loyauté du vassal au roi et le sentiment filial envers cet oncle. Malgré les lois, les jeunes gens sont pris dans un lien éternel qu’a filé patiemment le destin et à leur retour à la cour du roi Marc, ils boivent le liquide magique, amour et mort. Le couple devient trio et la quête des amants clandestins, l’union avec l’Autre va s’accomplir quand ils déjoueront la jalousie du roi. Mais, à un rendez-vous à la fontaine, Marc les épie et les amants, mis au ban de la société, connaitront un court exil dans le cercle enchanté d’une même solitude. Le roi les voit dans la forêt : l’épreuve de la séparation définitive les mènera à la mort.

 Malgré un texte simplificateur et naïf, Eric Vigner égrène une succession soignée de tableaux plastiques : théâtre, musique, vidéo. Alternent, entre des scènes de fusion entre Tristan et Yseut, des moments de farce et de comédie, l’apparition de figures grotesques shakespeariennes à  fraise blanche, des doubles de Rosencrantz et Guildenstern incitant Marc à punir Tristan. Musique baroque ou chansons d’aujourd’hui au micro, lumière du ciel ou celle plus intime d’alcôves offrent un échantillon complet des sensations de vie : l’attention aux tragédies du monde ou à la gaieté d’un moment.

 A la fin, des rideaux et  châssis s’ouvrent, porteurs de paysages et de forêts et pourraient être des tapisseries moyenâgeuses. La mer oriente ainsi le destin de Tristan d’un rivage à l’autre du monde celte, entre la Cornouailles, l’Irlande et la petite Bretagne. La question des origines du mythe de Tristan n’est pas tranchée, entre les tenants des sources celtes, persanes, arabes. La planète se partage ce beau jeune homme en tenue claire, rappel de l’étudiant chinois déjà cité mais terrassé, échoué actuellement comme ces migrants arrivant sur les plages fuyant la misère, le terrorisme et les guerres incessantes.

Les jeunes gens promis à la lumière et au soleil rejoignent trop vite l’ombre lunaire. Ont-ils pu connaître cette exaltation d’une vie partagée avec un autre soi-même ? Bénédicte Cerutti retient l’attention, narratrice à la vêture baroque et à la belle voix acidulée et posée. Enjoués et attachants, sont Zoé Schellenberg, Matthias Hejnar, Alexandre Ruby, Jules Sagot,  Isaïe Sultan, Mathurin Voltz. Une tentative honnête, malgré ses maladresses, de porter un tel mythe à la scène.

 Véronique Hotte

 T2G – l’Art comme expérience, Théâtre de Gennevilliers, CDN de Création contemporaine (92),  jusqu’au 26 février. T : 01 41 32 26 26

 

 


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