Qui sommes nous?

Le Théâtre du Blog a été créé en 2008 par Edith Rappoport et Philippe du Vignal; depuis onze ans,  7.400 articles ont été publiés sur le théâtre, la danse, les arts de la rue, les performances, le cirque, la magie, les livres, revues et expositions spécialisées, que ce soit en province et en région parisienne mais aussi à l’étranger…

Adresse: philippe.duvignal@gmail.com

L’équipe du Théâtre du Blog:

Rédacteur en chef: Philippe du Vignal a longtemps dirigé l’Ecole du Théâtre National de Chaillot où il enseignait aussi l’histoire du spectacle contemporain. Il a été responsable de la rubrique Théâtre aux Chroniques de l’Art Vivant dirigées par Jean Clair puis à artpress  dont Catherine Millet était la rédactrice en chef. Il a été, entre autres, critique dramatique aux Nuits magnétiques d’Alain Veinstein à France-Culture et au quotidien La Croix. Il a aussi été professeur à l’Ecole Nationale Supérieure des Arts Décoratifs, département scénographie.

Collaborateurs :

Sébastien Bazou, ancien élève de l’Ecole des Beaux-Arts de Dijon, s’est spécialisé dans l’installation multi-médias. Il a cofondé l’association et le magazine Artefake qui publie des articles sur l’histoire de la magie dont il est spécialiste en Europe et aux Etats-Unis.

Jean Couturier est spécialisé dans la critique de danse, et assistant du rédacteur en chef.

Mireille Davidovici, assistante du rédacteur en chef, est dramaturge et traductrice. Elle a dirigé pendant quinze ans l’association Aneth consacrée aux auteurs contemporains et a écrit dans des revues. Elle a aussi participé au Dictionnaire du Théâtre de Michel Corvin et à la rubrique Théâtre dans Créatrices aux éditions des Femmes.

Christine Friedel, critique dramatique, notamment à Réforme où elle a débuté, a aussi été conseillère artistique. Elle a aussi collaboré aux mises en scène du Théâtre du Campagnol, dirigé par Jean-Claude Penchenat et a fait partie du groupe d’experts pour le théâtre à la D.R.A.C.-Île-de-France. Et elle a aussi été la rédactrice de la revue Plaisir(s) éditée par le château de la Roche-Guyon et est l’auteure de La Roche-Guyon le château invisible.

Elisabeth Naud, docteure en esthétique théâtrale,  est enseignante à l’Université Paris VIII.

Béatrice Picon-Vallin, directrice de recherches au C.N.R.S. et auteure d’ouvrages sur le  théâtre russe. Elle dirige les collections : Mettre en scène  à Actes Sud-Papiers, Arts du spectacle aux éditions du C.N.R.S. et Th. XX aux éditions de L’Age d’Homme.

Edith Rappoport, critique de spectacles et spécialiste du théâtre de rue, a été directrice des théâtres de Choisy-le-Roi, puis de Malakoff (Hauts-de-Seine). Elle a aussi été longtemps conseillère pour le théâtre à la D.R.A.C. -Ile-de-France.

Bernard Rémy a fondé la revue Empreintes, écrits sur la danse et a collaboré jusqu’en 2012 à la Cinémathèque française de la danse. Il a écrit de nombreux articles sur Merce Cunningham, Pina Bausch, Hijikata mais aussi sur le mouvement chez Samuel Beckett, Charlie Chaplin et Buster Keaton.

Nicolas Villodre a participé entre autres  à la Coopérative des Cinéastes  et a soutenu en 83 une thèse en arts plastiques consacrée à Christian Schad, Man Ray et Laszlo Moholy-Nagy. Spécialiste de danse contemporaine, il a été jusqu’en 2013 l’assistant du directeur de la Cinémathèque de la Danse et a publié des textes dans La Revue d’esthétique, Pour la Danse, La Cinémathèque Française

Correspondants:


Gérard Conio est professeur émérite de l’Université de Nancy et spécialiste de la civilisation russe et des pays de l’Est.
Nektarios G. Konstantinidis, traducteur et critique de théâtre notamment francophone, à Athènes et en Grèce.
Alvina Ruprecht, professeur émérite du département Théâtre à l’Université d’Ottawa, est une spécialiste du spectacle canadien de langues anglaise et française, mais aussi caraïbéen.

(Tous les documents et archives sont publiés sauf avis contraire des ayants-droit et dans ce cas, seraient aussitôt retirés).

Articles récents

Les Chaises d’Eugène Ionesco, mise en scène de Thierry Harcourt

Les Chaises d’Eugène Ionesco, mise en scène de Thierry Harcourt

 La pièce créée en 1952 par Sylvain Dhomme, avec Paul Chevalier et Tsilla Chelton, au Théâtre Lancry dans le dixième arrondissement de Paris qui accueillit  aussi Les Amants du métro de Jean Tardieu et La Parodie d’Arthur Adamov, mise en scène de Roger Blin. Mais il ferma l’année suivante, faute de public. Devenue un classique du théâtre contemporain et l’une des plus jouées de l’auteur (1913-1994) qui habita rue Guynemer, donc près du Lucernaire elle fut remarquablement mise en scène par Bernard Lévy il y a cinq ans, avec Emmanuelle Grangé et Thierry Bosc (voir Le Théâtre du Blog).

Lui, quatre-vingt quinze ans et Sémiramis, son épouse, quatre-vingt quatorze ans, vivent dans une île. Lui ne n’intéresse à rien et regarde les quelques bateaux qui passent par là. Elle continue à admirer son mari qui l’appelle: ma crotte : «Mon chou, ah ! oui, tu es certainement un grand savant. Tu es très doué, mon chou. Tu aurais pu être Président chef, Roi chef, ou même Docteur chef, Maréchal chef, si tu avais voulu, si tu avais eu un peu d’ambition dans la vie.»
Bien entendu, ce « maréchal des logis » était juste concierge. Il disent qu’ils n’ont pas pu avoir d’enfant mais Sémiramis parle d’un fils qui les a quittés…à sept ans pour mener sa vie.

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« Elle est doucement gâteuse, » précise Eugène Ionesco dans une didascalie.» Mais ce vieux couple arrive encore à rire ensemble: « Alors on a ri. Ah !…ri… arri…Arri. Ah !…Ah !…ri…va… va…arri..arri… le ventre nu… auri… arriva… Alors on a … ventre nu… arri…la malle… On a… ah…arri… ah ! Arri.. ah.. arri… va… ri. »Eugène Ionesco joue avec virtuosité sur le langage : répétitions, allitérations involontaires, etc.
Ils vont recevoir des invités, comme un colonel et sa femme, un médecin, un photograveur, une «belle très romantique» et l’Empereur… qui viennent écouter un conférencier. Les coups de sonnette n’arrêtent pas, ils arrivent tous et «on devra avoir l’impression que le plateau que le plateau est archi-plein de monde » selon la didascalie. Sémiramis vend le programme de la soirée, bonbons acidulés, chocolats glacés, caramels… aussi invisibles que les invités. Elle et Le Vieux apportent sans arrêt des chaises vides qui envahissent le plateau…Puis enfin l’Orateur arrive. »C’est bien lui, dit Sémiramis, il existe. En chair et on os. Et le vieux confirme : «Il existe. C’est bien lui. Ce n’est pas un rêve.»

Des personnages aussi vraisemblables que bien réels mais hors du temps et de l’espace et à la fin de leur existence, comme des marionnettes à mi-chemin entre le comique et le tragique, très seuls et parlant beaucoup comme pour se rassurer (l’ombre de la mort rôdant toujours en coulisses ) et se jouant ou non la comédie ? Nous ne le saurons jamais. Ici, sur le plateau drapé de pendrillons noirs, juste deux chaises hautes en fer et deux marche-pieds. Aucun autre accessoire. Le Vieux en complet noir et chemise blanche, Sémiramis en tailleur aussi noir, et chemisier tout aussi blanc. Cela commence bien mal! avec, Sans qu’un mot ait encore été prononcé. un énorme jet de fumigène, lequel jet reviendra deux fois, envahissant scène et salle. Décidément Thierry Harcourt adore cela et réitère après Bitos (voir Le Théâtre du Blog) où il en avait employé pour un changement de décor,  conjugué à des lumières éblouissantes face public ! Ici, cela ne se justifie non plus en rien.
« Cette partition de jeu est quasi-musicale et demande une grande dextérité technique, dit Thierry Harcourt. La lumière, le son et pour tout décor, des chaises, voilà nos seule exigences , afin de raconter cette histoire passant sans arrêt de la la comédie pure à la tragédie assumée. Chalenge remarquable s’il en est, excitant à relever. »

Bernard Trombey et Frédéric Tirmont ne sont pas jeunes mais Thierry Harcourt a eu raison de ne pas les transformer en vieillards: ce qui, au théâtre, est toujours risqué! Il font le boulot :diction et gestuelles impeccables. Mais la direction d’acteurs n’est pas vraiment au rendez-vous et pourquoi ces trop nombreuses criailleries ? Et que le metteur en scène n’ait pas respecté à la lettre les nombreuses didascalies, on peut le comprendre… Mais pourquoi cette invasion de fumigènes (un procédé vraiment con), pourquoi ce manque de chaises entassées qui, à lui-même, fait sens et qui devient presque un personnage de la pièce. Et pourquoi, à la fin, avoir remplacé (sans doute par économie), le personnage de l’Orateur par une voix off, même s’il ne dit que: «He,Mme,mm mm » puis:  » NNAA, NNm, NWNWNW. »  Bref, malgré la présence indéniable des acteurs, on est loin du compte! Eugène Ionesco et le public méritent mieux que cette mise en scène approximative.

Philippe du Vignal

Jusqu’au 10 mars, Théâtre du Lucernaire, 53 rue Notre-Dame des Champs, Paris (VI ème). T. : 01 42  22 66 67.

 


Au bord de la guerre : Ariane Mnouchkine et le Théâtre du Soleil à Kyiv, un documentaire de Duccio Bellugi-Vannuccini et Thomas Briat


Au bord de la guerre : Ariane Mnouchkine et le Théâtre du Soleil à Kyiv, un documentaire de Duccio Bellugi-Vannuccini et Thomas Briat

Ariane Mnouchkine dirige, depuis soixante ans! le Théâtre du Soleil qu’elle a fondé en 1964 avec Jean-Claude Penchenat, et  Philippe Léotard, acteur,  Roberto Moscoso, peintre et scénographe, Françoise Tournafond costumière, Claude Forget, acteur, eux quatre disparus. Le Soleil jouera dans des lieux parisiens souvent atypiques et en banlieue. Gengis Khan d’Henry Bauchau, mise en scène Ariane Mnouchkine aux arènes de Lutèce en 61 , puis en 65, Les Petits Bourgeois de Maxime Gorki, Le Capitaine Fracasse de Théophile Gautier au Théâtre Récamier, puis dans l’ancien petit théâtre de Sartrouville. Et en 1969, Les Clowns, une création collective au théâtre de la Commune à Aubervilliers (Seine-Saint-Denis), puis au festival d’Avignon.
Dans une ancienne salle de boxe à Montmartre donc non équipée d’une scène, le Soleil créera la fameuse Cuisine d’Arnold Wesker qui révélera la compagnie. Puis le Cirque Médrano, aujourd’hui un supermarché ! accueillera Le Songe d’une nuit d’été de Shakespeare.
En 70, le Théâtre du Soleil s’installe dans deux salles d’une ancienne cartoucherie dans le bois de Vincennes, au terrain assez boueux en hiver et pas encore arboré. Y sera présenté après sa sa création au Piccolo Teatro à Milan, un spectacle devenu culte: 1789, suivi par 1790.
Le temps a passé mais Ariane Mnouchkine n’a rien perdu de son courage et de ses engagements politiques. «Je me suis dit : pourquoi on irait pas faire une école à Kyiv? (..) « J’ai quatre-vingt quatre ans et  l’impression d’être en train de vivre ce qu’ont vécu les gens dans les années trente. Il y a des moments où les démocraties doivent être défendues et nous, nous avons une arme, une arme de vie: le théâtre. Si les Ukrainiens perdent, nous perdrons.»

En mars, l’an passé, Le Soleil, cette compagnie emblématique bien connue au-delà de nos frontières a accueilli au Théâtre de l’Opéra de la jeunesse à Kyiv pendant douze jours, une centaine d’acteurs ukrainiens de tout âge, déjà professionnels ou étudiants aux conservatoires de Lviv, Kharkiv ou Kyiv, mais aussi des amateurs. Ils ont découvert une pratique théâtrale maintenant bien connue, celle qu’Ariane Mnouchkine et ses acteurs ont souvent enseignée avec succès dans de nombreux stages.

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Silence impressionnant dans ce hall du théâtre. Les acteurs avec leur prénom inscrit sur leur chemise, ont conscience de la chance qu’il ont d’être là. Ariane Mnouchkine au micro, généreuse, est pleine d’énergie et rit souvent avec ses actrices et ses acteurs dont Maurice Durozier. Précise, avec des mots de tous les jours, elle dit ce qu’elle veut voir sur le plateau, à partir des fondamentaux. « Pas de propagande. Chez Stanislavski, tu ressens et tu fais, chez Meyerhold, tu fais et tu ressens, et ici, tu fais et tu ne rend pas compte que tu as fait. D’une grande courtoisie mais aussi d’une exigence exemplaire, quand elle voit quatre jeunes allongés sur la scène : «Qu’essayez-vous de faire ? Je ne ressens rien… Je veux le découvrir quand vous le proposez. (…) Jouer c’est recevoir. »

Et devant un petit décor, elle dit simplement et sans crier : « Combien de fois vais-je vous regarder jouer aux cartes à l’intérieur de votre décor ? Vous ne donnez rien. Allons-nous assister au moment où ils tombent, ou sont déjà tombés amoureux. Je ne le vois pas. Ce qui m’intéresse  que dans cette guerre, on voit votre amour. » Quelle leçon de théâtre! Ariane Mnouchkine pratique avec intelligence et sensibilité, l’indispensable d’une pédagogie théâtrale : savoir corriger, avec bienveillance, mais sans jamais rien céder. Autrement dit: rien de conventionnel ne sera admis et il faudra trouver une vérité, même par ces temps de guerre avec à chacun, son lot de souffrances. Et là, il y en a un paquet : une actrice s’inquiète pour son mari parti se battre.Un autre comédien dit: « Honnêtement nous sommes fatigués mais cette rencontre nous donne de l’espoir. »
Le théâtre les aide tous à se sentir vivants dans cette capitale en danger permanent.Ariane Mnouchkine, elle, est lucide: «Ils sont en train de vivre ce qu’on a vécu dans les années trente. Il n’y a que Winston Churchill qui a dit: non. J’ai eu envie de les saluer et de leur dire merci. S’ils perdent, nous perdrons.»
Elle veut «faire un théâtre en prise directe avec l’histoire brûlante de notre temps, qui ne soit pas un simple constat, mais un encouragement permanent à changer les conditions dans lesquelles nous vivons. » Cela, dit-elle, m’intimide toujours quand quelqu’un me demande: «Que peut le théâtre contre la guerre? Je me dis que, si on était si inconsistant que ça, si vraiment l’art ne pesait rien, alors pourquoi tous les tyrans du monde voudraient tellement tuer les artistes? »

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Ariane Mnouchkine tient bon, comme elle a tenu bon et lutter, quand pour mener à bien cette opération avec ses collaborateurs, elle a demandé à être aidée financièrement par le Ministère de la Culture et par celui des Affaires étrangères… Mais on la sent lucide et très inquiète. Tout peut arriver quand la guerre fait rage à quelques kms  et dans le hall de l’hôtel, elle donne à ses acteurs le protocole à suivre en cas d’alerte…. Et les réalisateurs de ce remarquable documentaire montrent un grand écran dans la ville où on voit des explosions un peu plus loin et des torches de fumées noires un grand pont écroulé avec des voitures écrasées, des gens qui font la queue pour avoir un peu de nourriture. Et un mémorial couvert de fleurs où sont enterrées là des civils tués à bout portant dans le massacre de Bouchta à quarante kms de Kyiv, qualifié par Poutine de « mise en scène ».

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Mais il y aussi ces jeunes gens qui veulent croire en leur jeunesse et au théâtre qui, leur a rappelé Ariane Mnouchkine, est « indestructible ».Et cela, malgré et envers toutes les horreurs qu’ils ont subies et vont encore subir. «J’ai dû dire au revoir à ma mère qui est restée avec ma grand-mère qui ne peut plus marcher dit une actrice. Il y avait juste cinq places dans la voiture pour mon mari, mes enfants et moi.» Quand Ariane Mnouchkine dit aux jeunes gens avec humilité : «J’espère que ce stage vous aura été utile. », ils sont tous au bord des larmes.
Une actrice remercie chaleureusement : cela lui a aussi permis de rencontre des acteurs de toute l’Ukraine. Un autre apporte, dit-il, un sac avec les meilleurs croissants de Kiev, ceux préparés par son amie. Un autre lui offre un œuf décoré: «Je ressors de ce stage plein d’espoir pour les arts. »La grande dame du Soleil est tout aussi émue de les quitter : «Après la victoire, on recommencera.» On ne peut tout dire de ce film, riche et si simple à la fois. En soixante minutes, il parle si bien du combat de nos amis ukrainiens et des magnifiques promesses que donne le théâtre. Nous avons souvent pensé  à Tadeusz Kantor qui, nous disait-il, montait des spectacles avec ses acteurs quand sa chère Pologne était occupée par les nazis : «Pas d’autorisation donc pas de salle, ni sièges pour le public, ni affiches mais dans un appartement vide sans chauffage, sans décor, sans costumes, sans lumière ni son, nous arrivions à faire du théâtre. »
Surtout, ne ratez pas ce film.

Philippe du Vignal

Jusqu’au samedi 24 février sur France-Télévisions. GRATUIT.
Il faut simplement faire un effort et créer un mot de passe. Pas d’une extrême facilité ! Mais si nous y sommes arrivés après deux échecs, vous devriez aussi y parvenir…


La Beauté du geste, un documentaire de Xavier de Lauzanne

La Beauté du geste, un documentaire de Xavier de Lauzanne

Ce film sur le Ballet royal du Cambodge a été réalisé à la demande de la princesse Norodom Buppha Devi, fille aînée du roi Sihanouk, et demi-sœur de Sihamoni, actuel roi de ce pays. Le cinéaste, avec son scénariste Pierre Kogan, croise l’histoire de la troupe ancestrale avec celle, plus récente, du petit royaume. Des images d’archives rappellent les guerres incessantes dans l’ancien protectorat français depuis son indépendance en 1953. Bombardements américains de 1965 à 1973, puis gouvernement des Khmers rouges avec deux millions de morts et installation par le Viet nam, de la République populaire du Kampuchéa (1978-1989) présidé par Norodom Sihanouk. En 1979, les Khmers rouges sont renversés dans une guerre contre le Viet nam qui instaure un gouvernement pro-vietnamien. Une  guérilla contre l’occupation vietnamienne surgit au cours des années 1980. Àprès les accords de paix en 1991, le pays tombe sous la tutelle de l’Organisation des Nations unies jusqu’à 1993 où est rétablie une monarchie constitutionnelle.
Le pays est alors renommé Royaume du Cambodge et il y a eu un renouveau du Ballet royal, aujourd’hui sorti du Palais, considéré comme un héritage culturel national.Contre vents et marées, ce théâtre héritier des rituels khmers, chanté et dansé, a traversé les siècles. En témoignent, dans les temples d’Angkor, les statues d’Apsaras, ces nymphes, célestes créatures du dieu hindou Brahma et célébrées dans Le Rig Véda et Le Mahabharata.

 

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Des trois cents artistes du Ballet royal avant la guerre civile et le régime des Khmers rouges, trente ont survécu: interprètes, costumiers et musiciens et onze ballerines. Rescapés des massacres, ils montrent ici, gestes à l’appui, les secrets de ces chorégraphies, inspirées de la Nature. Les danseuses Voan Savay et Sophiline Cheam Shapiro, mémoires vivantes qui perpétuent cet art, en font une émouvante démonstration: le corps est un arbre entre ciel et terre et selon la position des doigts, les mains racontent les cycles des plantes: de la graine, à la feuille, et de la fleur, au fruit…. Le répertoire classique, nous explique-t-on, immortalise les légendes fondatrices du peuple khmer. Il y a quatre types de personnages avec costume et masque spécifique: la femme (Neang), l’homme (Neayrong), le géant (Yeak) et le singe (Sva). Tous interprétés par des femmes, sauf les singes depuis les années cinquante. La gestuelle très codifiée traduit une gamme d’actions et d’émotions..

 Xavier de Lauzanne a aussi filmé la tournée en France et en Suisse, de Métamorphosis, la dernière création de la princesse Norodom Buppha Devi (ex-danseuse étoile et chorégraphe du Ballet), à partir des dessins d’Auguste Rodin. On voit ces magnifiques esquisses réalisées en 1906 quand la troupe était venue danser à l’Exposition coloniale de Marseille. Le sculpteur, émerveillé par les ballerines, passa des journées entières à les regarder danser et croqua leurs gestes: «Elles m’ont appris, dit-il, des mouvements que je n’avais jamais encore rencontrés dans la statuaire, ni dans la nature. »
Avec la même curiosité, le public se laisse séduire par cette danse complexe et insolite. Elle a survécu au chaos grâce à l’engagement et à la persévérance des artistes. En archéologue, Xavier de Lauzanne la décrypte pour nous, avec une bande-son originale de Camille Rocailleux, écrite à partir des musiques et chants traditionnels khmers qu’elle a recueillies. A la fin de cette soirée deux jeunes danseuses en costumes dorés et chapeaux coniques d’Apsaras, inspirés par ceux des bas-reliefs d’Angkor Vat.

Mireille Davidovici

Film vu le 10 février au Musée Guimet, 6 place d’Iéna, Paris ( XVI ème) T. : 01 56 52 54 33.

Le 11 mars, présentation à l’UNESCO, Paris (VII ème) .

Le 13 mars, sortie nationale en France, précédée d’une tournée avec projection du film et performance de deux danseuses cambodgiennes.


Le Molière imaginaire, un film d’Olivier Py

Le Molière imaginaire, un film d’Olivier Py

 

Au théâtre, tout est possible, au cinéma aussi, pourvu que cela marche et que nous y croyons. Surtout si le réalisateur revendique l’imaginaire: confier à un homme d’une santé éclatante, le rôle d’un mourant. Laurent Lafitte joue sincèrement la mort de Molière, même si cette mort jouée ressemble plus à celle d’un motard chutant en pleine accélération, qu’à celle, tout aussi violente, d’un homme atteint d’une maladie pulmonaire et vomissant le sang : « Le poumon ! Le poumon, vous dis-je ! » Il meurt à la force de l’âge, entouré d’une jeunesse tendre et attentive: une Armande un peu pâle (sa bientôt veuve) et un Baron plus présent, favori  de Molière.

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Le scénario de ses dernières amours, imaginé par Olivier Py et Bertrand de Roffignac (qui joue le rôle de Baron) s’appuie sans nuances sur un pamphlet anonyme La Fameuse comédienne ou l’histoire de la Guérin, auparavant femme et veuve de Molière (1688). Lequel attribue surtout à Armande, remariée et toujours actrice, et par contagion à son défunt mari, tous les péchés de Sodome et Gomorrhe. Sans oublier une accusation d’inceste: dans Le Malade imaginaire (entre autres), elle aurait joué le rôle de la fille d’Argan, et donc de son mari.
Quant à Baron, l’enfant de la balle, un orphelin recueilli par Molière, il serait sa dernière passion, évidemment malheureuse. «Il tenait Baron chez lui comme un enfant .(…), il le gardait à vue dans l’espérance d’en être le seul possesseur. Il était écrit dans le ciel qu’il serait cocu de toutes les manières.», selon l’aimable auteur de ce pamphlet, bien renseigné sur l’intimité du dramaturge.

Ce même Baron trahit son mentor, en quittant la troupe ( elle n’était plus que celle du fidèle Lagrange) pour l’Hôtel de Bourgogne rival, jusqu’à une fin heureuse quand ces compagnies s’unissent pour former la Comédie-Française. Olivier Py s’amuse de cette fusion et suggère de lui donner, entre autres, le nom de: Théâtre du Soleil… En hommage à Louis XIV bien sûr mais absent du film, et pour cause : c’est le moment, sinon de la disgrâce, au moins de sa désaffection pour Molière, au profit de Lully. C’est dit dans le film, mais ni joué ni montré.

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 Alors l’enjeu politique de ce Molière imaginaire, s’il y en a un?s’efface. On ne verra du monde que la boîte du théâtre avec ses comédiens bien vivants sur scène, qui ne renverra rien de ce monde là, et avec aussi ses spectateurs momifiés dans la salle. Plâtrés de fard blanc au plomb (dont on nous apprend, ce que nous savions, qu’il est mortel) et de rouge aux pommettes, surmontés de perruques carnavalesques, quatre petits marquis et six duchesses-dont Judith Magre, Dominique Frot et Catherine Lachens disparue en septembre dernier  jouent Les Vieilles de Goya (un tableau exposé musée de Lille) dans les loges d’un fragile décor.

Image de la décadence du théâtre, mort de son public, vraiment? Ou est-ce une question que l’on se pose : il faut bien s’occuper quand on vous repasse la même scène pour la quatrième fois ! La caméra plonge par des trappes et échelles, dans les dessous de la scène : c’est plus intéressant que les moments dans les loges, eux assez conventionnels. Ici, le temps est suspendu, on peut vivre ses amours-passons sur un interminable scène de bain entre beaux garçons-réelles ou imaginaires dans une forêt de charpentes. En s’enfermant au plus profond d’u théâtre, on échappe peut-être à sa représentation banale. Mais là encore, l’imagination fait défaut.

Un acteur en particulier nous ramène à un Molière qu’on connaît moins. Jean-Damien Barbin joue Chapelle, un homme d’esprit qui a fait connaître à l’auteur les libertins de la pensée. Beau travail : avec une constance humanité et un présence sensible, il porte sur ses épaules un XVII ème siècle, à la fois marginal et moderne.
Une scène liée à ce thème de la pensée éclate au milieu du film et offre une image de ce qu’il aurait pu être: Laforêt (Marie-Christine Ory), la fidèle servante-peut-être le modèle de Dorine dans Tartuffe et la Toinette du Malade imaginaire- fait des papillotes pour friser la perruque du Maître… Et si ces petits bouts de papier n’étaient autres que les brouillons de la traduction de Lucrèce entreprise par lui. Vrai ou faux ? C’est en tout cas l’œuvre à jamais détruite d’un homme qui n’a laissé aucun écrit, confronté au malentendu de sa vocation. Il se voulait, en secret, philosophe, il n’aura été qu’un amuseur. Sans savoir qu’en étant amuseur, il était philosophe. Mais avant tout, il avait une troupe à faire vivre.

Cela aussi, le film le dit mais ne le montre pas, sinon avec le personnage du « comptable « Lagrange, et il reste pauvre. Faute de moyens, ou d’imagination ? Même quand Olivier Py met en scène le désir et la mort, Éros et Thanatos, avec de beaux danseurs et danseuses à moitié nus, au lieu du ballet des médecins avec leurs clystères, cela manque de force et de chair. Il fallait montrer la modestie du théâtre : ce génie de Molière a été de créer quelque chose de grand, avec presque rien, et il a ouvert des portes (symboliques) dans un espace fermé, a joué la mort et a en fait du vivant. Mais ici, Olivier Py a manqué à son devoir d’imagination.

Christine Friedel

Ce film est en salles actuellement. 


Jacques Livchine: je suis vieux

Jacques Livchine: je suis vieux

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Tais-toi, c’est la honte ici, le reproche et puis je ressasse ces vers de Boris Vian: « Et moi je vois la fin qui grouille et qui s’amène avec sa gueule moche et qui m’ouvre ses bras de grenouille bancroche. » Bien sûr je ne peux pas tricher, on ne sait ni quand, ni où, ni comment, mais ça va arriver. Nous avons roulé 300.000 kms, il y a des pièces à changer dans le moteur mais d’autres sont trop usées. Pour ne pas être malade, il aurait fallu se suicider jeune. Et pourtant, ce matin, la cloche a sonné dix heures. Le ciel n’est jamais bleu, comme il l’est sur les blés.


 

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Que s’est il passé? Les craintes, les angoisses, les anxiétés, les désespoirs, tout s’est effacé. Le bonheur, c’est du chagrin qui se repose, n’allons pas le réveiller, me disais-je. Je répétais en boucle: il ne faut pas avoir peur du bonheur, c’est seulement un bon moment à passer. Ou bien toutes ces phrases poétiques qui m’aident à supporter la vie.
Hier,  je pleurais sur les 44.000 amputations de soldats ukrainiens, je voyais des poubelles remplies de jambes et de bras. Je pleurais sur Rafah et le massacre à venir.

 Et je n’arrivais pas à boucler le programme de nos stages pour les jeunes: les  Ruches, et j’enchaînais refus sur refus. D’où a jailli cette éclaircie? Cocktail étrange. Sur scène, samedi soir à notre kapouchnik à Audincourt, un cabaret mensuel dont nous avons fêté les vingts ans, j’étais Jo Biden et Hervée de Lafond, Donald Trump. J’avais plaqué mes cheveux, je lui ressemblais-nous avons le même âge-c’était jubilatoire de se moquer de sa sénilité. J’entendais le public hurler de rire… Je devais être drôle. Oui, une sorte de catharsis s’emparait de mon corps. En jouant au vieux, je  rajeunissais. Etonnante alchimie du théâtre….
Jacques Livchine

Au Théâtre de l’Unité à Audincourt  (Doubs), le 16 février.
 
 
 
 

La Mouche, adaptation de la nouvelle de George Langelaan, mise en scène de Christian Hecq et Valérie Lesort

La Mouche, adaptation d’une nouvelle de  George Langelaan, mise en scène de Christian Hecq et Valérie Lesort

C’est une reprise du spectacle créé il y a quatre ans (voir Le Théâtre du Blog). Ici un couple (pas le mari et la femme: au début on ne sait pas trop). Robert, plus tout jeune vit en fait avec sa mère, Odette. Les metteurs en scène se sont inspirés à la fois d’une courte nouvelle de science-fiction de l’écrivain franco-britannique George Langelaan (1957). André, un brillant chercheur avec des  » désintégrateurs-réintégrateurs » veut transférer une matière à travers l’espace. Il a essayé avec un  chat… qui s’est désintégré. Une fois corrigées les erreurs, l’invention a  fonctionné et ce chercheur a tenté l’expérience sur lui-même. Mais une mouche, entrée avec lui dans l’émetteur, a provoqué une permutation de sa tête et d’un bras A la base de ce spectacle, il y aussi une émission de la célèbre série belge documentaire Strip Tease:  La Soucoupe et le perroquet. Robert, pas tout jeune avec un peu de ventre et moins de cheveux, l’air ahuri, en vieux pantalon bleu foncé et chemisette rayée des années cinquante, vit dans une sorte de garage-laboratoire-chambre. Il a inventé-du moins le croit-il- une machine à téléporter mais à partir d’un syllogisme : puisqu’on envoie des sons et des images, pourquoi pas des animaux, voire des humains….

© Fabrice Robin

© Fabrice Robin

Odette, une vieille dame aux cheveux blancs très volumineuse, en robe bleu pâle et gilet jaune, fait la cuisine dans une caravane, téléphone à ses copines pour leur raconter les derniers secrets qu’elle a juré de ne jamais répéter, met une perruque châtain quand des gens viennent la voir pour acheter une botte des radis qu’elle cultive. Comme Marie-Pierre, la fille assez sotte de sa voisine Chantal,qui  revient vivre chez sa mère. Enceinte d’un type qui visiblement, l’a plaquée. Cela lui a échappé! Mais pas à Odette qui voudrait bien la refiler à son Robert.

Ce fils adoré fait donc ses expériences avec leur adorable chien, un lapin qui sont sur la scène, une chaussette de Marie-Pierre, puis elle-même qui veut se retrouver à Saint-Tropez….Robert tripote son tableau de bord devant trois écrans verts d’anciens postes télé. Les cobayes étant placés sur un plateau tournant dans une cabine ronde et vitrée où on les voit disparaître dans un nuage de fumée… puis réapparaître mais… sous une forme rabougrie, dans une autre cabine identique de l’autre côté du bureau-console. Marie-Pierre a disparu par les soins de Robert et reste introuvable: tout le monde s’inquiète puis un inspecteur de police ridicule et chauve viendra interroger Odette puis Robert: les derniers à l’avoir vue… Elle, a vite compris qu’elle avait intérêt à jouer les idiotes, pour que son Robert chéri ne soit en rien soupçonné. Et pour aider les choses, elle fera boire à l’inspecteur, des verres de Suze à chacune de ses visites Quant à la mouche, Odette a toujours au début sa tapette pour en éliminer une et à la fin, on en verra l’image sur les trois écrans verts dans le labo de Robert. Si on a bien compris, il va aussi essayer de se téléporter et on le voit glissant sur des tuyaux à cinq mètres de hauteur. Une séquence bien entendu truquée mais hallucinante de vérité. Il redescend au sol, la tête couvert d’affreux bulbons, tout sanguinolent…

© Fabrice Robin

© Fabrice Robin

Les quarante premières minutes avec ces êtres, assez proches des Deschiens, sont très drôles. Christian Hecq, comme toujours, est un mime-clown fabuleux et a ici une démarche hésitante de pauvre bonhomme livré à lui-même et qui se venge par en-dessous de sa mère envahissante. C’est vraiment un très grand comique et nous n’en avons qu’un! dans la lignée de Jaques Tati… D’une pièce à l’autre, il su créer un personnage. Comme Christine Murillo, plus vraie que nature, incarnant sans faiblir un seul instant  cette énorme mère envahissante : une belle leçon de théâtre…
Ici, tout est savamment truqué: Christian Hecq et Valérie Lesort arrivent à donner rendre le faux, crédible avec une étonnante virtuosité. Comme dans la caravane, la mise à mort du lapin bien vivant, tué avec un  couperet par Robert qui ensuite le « déshabillera » de sa peau, l’éviscèrera et  accrochera à la paroi de la caravane, pissant le sang… Ou ce chien liquéfié après avoir été téléporté. Ou le court-circuit dans le laboratoire de Robert provoqué par Odette
qui a branché en même temps grille-pain et aspirateur sur les multiprises: du coup la téléportation de Marie-Pierre échouera et elle disparaîtra à jamais !  Là aussi du grand art…
Mais tout se passe comme si les créateurs  de cette Mouche avaient voulu surtout mettre l’accent sur le cadre de vie. La  scénographie d’Audrey Vuong est tout à fait remarquable: une petite caravane où l’énorme Odette n’arrête pas de monter et descendre. Entre son téléphone, son réchaud à deux feux et ses fleurs en plastique. En fond de scène, un vieux garage où trône un bureau avec écrans, nombreux cadrans et deux cabines à téléportation, fermé par un rideau de fer que Robert n’arrête pas de faire descendre ou monter dans un bruit infernal. Et un ridicule petit potager avec un nain de jardin. E
La gestuelle est ici de tout premier ordre et d’une précision absolue. Que le texte soit insignifiant est a contrario, bien vu et d’abord même nécessaire. Et même si les gags sont souvent connus, Christian Hecq et Christine Murillo font ici un remarquable travail en créant des personnages aussi minables que ridicules mais par moments, attachants. Là où cela va moins bien: quand les metteurs en scène veulent ensuite donner plus de corps à cette histoire loufoque inspirée de la nouvelle. Les dialogues pauvrets n’offrent pas beaucoup de grain à moudre aux acteurs qui font ce qu’ils peuvent: cela se sent déjà avec cette expérience de téléportation qui a lieu quatre fois, et au moment où Odette offre l’apéritif à Marie-Pierre. Et quand Robert et Odette déjeunent sur leur table de camping.. Tout cela sonne creux et sent nettement le bavardage. Quand l’inspecteur de police
(Jan Hammenecker) arrive et que nous le voyons avec Odette s’enfiler de nombreux coups d’apéro, alors le vide s’installe!
Et rien alors ne se dit vraiment sur le plan gestuel, et encore moins oral. Dommage… Christian Hecq et Valérie Lesort savent utiliser un espace aussi loufoque avec une rare efficacité et se servir au mieux des trucages… Mais ici, ils maîtrisent nettement moins le temps. Cette
Mouche bien commencée s’essouffle-la dernière partie est longuette-et se termine, plutôt qu’elle ne finit. Et les spectateurs? La plupart a généreusement applaudi, d’autres beaucoup moins et il n’y avait guère de jeunes dans cette salle, pourtant très pleine… Bref, ce n’est sans doute pas la meilleure pièce de ces créateurs hors pair. Mais n’hésitez pas, si vous voulez rire, c’est au moins garanti pendant quarante-cinq minutes; pour le reste, mieux vaut oublier). De toute façon, cette mise en scène sera conservée telle quelle-les places ne sont pas données: 36 € à 26 € au parterre sinon sur les côtés aux balcons, que voit-on?- Donc  à vous de choisir si vous avez envie d’y aller, ou pas…

Philippe du Vignal

Jusqu’au 25 février, Théâtre des Bouffes du Nord,  37 bis boulevard de la Chapelle, Paris ( X ème). T. : 01 46 07 34 50 .


L’Évènement d’Annie Ernaux, mise en scène et interprétation de Marianne Basler

L’Évènement d’Annie Ernaux, mise en scène et interprétation de Marianne Basler

En portant ce texte au théâtre, la comédienne nous replonge soixante ans en arrière, au temps où l’avortement était un crime sévèrement puni de réclusion. Annie Ernaux, en 2001,  revient en 1963, au temps des faiseuses d’anges. «Ce souvenir-là ne m’a jamais quittée. Il représente dans ma vie, comme, je crois, dans celle de nombreuses femmes, que ce soit avant ou après la loi Veil en 1975, un événement au vrai sens du terme, c’est-à-dire quelque chose qui arrive et vous transforme.. Une expérience de la vie et de la mort qui m’a fortement structurée, qui m’a donné une autre vision sur le monde. »

© Pascal Gely Marianne Basler

© P. Gély

Marianne Basler se saisit de cette narration minutieuse et entre dans l’intime féminin avec tact. L’autrice n’a pas peur des mots et raconte par le menu son parcours de la combattante, depuis l’annonce de la grossesse jusqu’à la délivrance. Égarée et démunie pendant deux mois, la jeune fille cache son état à ses parents comme à ses proches. Puis, grâce à une amie d’amis qui a subi le même sort, elle trouve enfin l’infirmière qui, clandestinement, lui introduira une sonde dans l’utérus. En proie à une grande solitude, elle va passage Cardinet à Paris (XVII ème). Et, à Rouen, dans sa chambre d’étudiante, en compagnie de sa voisine, elle «met bas», «  assise sur le lit, avec le fœtus entre les jambes ». Une véritable «scène de sacrifice». Puis, il y aura à l’hôpital, l’humiliation du curetage fait par un médecin méprisant, avec des préjugés de classe…Tout au long, comme dans la plupart de ses livres, la Prix Nobel de littérature insiste sur ses origines prolétariennes-qu’elle n’oubliera jamais-et son malaise d’avoir franchi une barrière sociale.

En costume noir très sobre, avec une table et une chaise pour seuls accessoires, Marianne Basler illumine cette prose chirurgicale avec laquelle l’écrivaine fouille le réel jusqu’à l’os. Il s’agit «d’entraîner l’interlocuteur dans la vision effarée du réel », dit Annie Ernaux. L’Événement est ici retranscrit avec une délicatesse qui atténue la crudité insupportable, entre autres, de la séquence de l’expulsion du fœtus. On y entend aussi l’humour avec petits détails cocasses, en décalage avec la situation dramatique. La mise en scène fait ressortir chaque mouvement d’écriture par d’infimes déplacements sur le plateau. Parfois, le récit se poursuit en voix off, donnant distance et relief au jeu.

Racontée sans pathos et avec une simplicité violente et cruelle, cette terrifiante « affaire de femme» prend valeur universelle, analysée à la lumière d’une société engoncée dans ses principes, tabous et préjugés. «On se tait sur l’expérience réelle de l’avortement, dit Annie Ernaux. Il y a quelque chose qui pèse sur tout ce qui relève de l’expérience proprement féminine et qui fait qu’elle a beaucoup de mal à se dire, en dépit de ce que l’on raconte sur la libération des femmes.»

Ce solo d’une grande tenue nous ramène aux luttes féministes pour la contraception et l’avortement qui se poursuivent dans un autre registre, avec le mouvement Metoo. Ce furent les premiers pas pour s’affranchir de la culpabilité ancestrale qui pèse sur le “deuxième sexe“. « Il y a, par exemple, une chose que je n’ai jamais dite, avant de l’avoir écrite: c’était que j’étais fière d’avoir subi cette épreuve-là, dit Annie Ernaux. Comment expliquer cette fierté ? C’était pour moi comme une expérience initiatique, l’épreuve du réel absolu. » Du texte à l’interprétation, un double travail d’orfèvre.

Mireille Davidovici

Jusqu’au 27 mars, mardi et mercredi à 19 h, Théâtre de l’Atelier, 1 place Charles Dullin, Paris (XVIII ème). T. : 01 46 06 49 24 .

 


KILLT Les Règles du jeu de Yann Verburgh mise en scène d’Olivier Letellier

 KILLT : Les Règles du jeu de Yann Verburgh, mise en scène d’Olivier Letellier

 Les Tréteaux de France-Centre Dramatique National itinérant avec maintenant, Olivier Letellier aux manettes, se tourne vers les dramaturgies contemporaines pour les jeunes. Outre des productions au sein de sa compagnie Le Théâtre du Phare – nous avons vu récemment Le Théorème du Pissenlit - , le metteur en scène invite les enfants à lire du théâtre à voix haute avec KiLLT ( Ki Lira Le Texte?) .

© Ch. Raynaud de Lage

© Ch. Raynaud de Lage

Aujourd’hui, une sixième du collège Paul Verlaine Paris (Xll ème) va, en demi-groupes, découvrir une pièce dans la salle des Oeillets au sous-sol du Théâtre de la Ville-Sarah Bernhardt. Un acteur explique aux élèves le mode d’emploi : ils partageront le texte imprimé en noir pour eux et en gris, pour lui. Ils n’ont plus qu’à se lancer sous sa houlette, dans un parcours ludique à travers les mots.

C’est un dialogue entre des enfants qui se rencontrent dans une ville en ruines, au Pays-des-Guerres. Oldo, un garçon cherche son père disparu et Nama, une petite fille s’apprête à rejoindre ses parents émigrés dans un des Etats-de-Paix qui ont financé la guerre… avant d’abandonner son pays…. Les enfants se racontent leurs chagrins, leurs rêves et jouent à reconstruire leur ville et leur école mais ils seront bientôt séparés.

Yann Verburgh a interrogé des jeunes venus de ces Pays-de-Guerre et transpose le contexte géopolitique actuel pour des enfants. Les élèves découvrent le texte mis en espace par le graphiste Malte Martin sur différents supports: les premières séquences s’exposent sur des panneaux muraux, et certaines scènes sont tirées de boîtes ou d’un sac à dos, se cachent dans des boules de papier, ou s’inscrivent sur des tabliers ou maillots de corps caractérisant les autres personnages.

D’abord hésitant et timide, le groupe, petit à petit, s’implique dans la lecture, en jouant tantôt Oldo, tantôt Nama. Oubliant son inhibition, chacun prend plaisir à offrir sa voix à ces êtres de fiction.

L’expérience se poursuit par un échange où l’acteur revient sur les thèmes de la pièce. Les élèves font peu de commentaires sur le contexte géopolitique mais pointent des clichés de genre (sic) ou de personnages stéréotypés : Nama est celle qui pleure et qui a peur, Oldo, celui qui devient soldat…Une fille demande si Oldo et Nama vont se marier! Certains posent des questions sur le dispositif scénique et les personnes qui travaillent sur un spectacle… Puis l’acteur les interroge sur le titre: « Les règles, cela empêche ou cela permet ? » Réponses mitigées.

Les enfants repartent avec le livre de Yann Verburgh. Quelles traces leur laisseront cette lecture collective et cette histoire ? «J’ai pu voir mes élèves avec un autre angle, dit une enseignante. Je ne me rendais pas compte de l’enjeu scénique qu’il y avait derrière une simple lecture. (…) Cela m’a rassurée et m’a donné l’espoir de les entendre donner leur avis, sans répéter un discours entendu dans les médias.»

Deux interprètes prennent chacun en charge un demi-groupe : pendant que l’un se prépare à la lecture dans une salle du Théâtre, l’autre s’y lance. Et quand leurs camarades discutent de la pièce, les autres vont la lire. Il y a plusieurs équipes d’acteurs en alternance : Antoine Boucher, Angèle Canu, Nathan Chouchana, Jérôme Fauvel, Axelle Lerouge, Aurélie Ruby et Jonathan Salmon.

Après La Mare à sorcières de Simon Grangeat et Les Règles du jeu actuellement en tournée, Les Tréteaux de France vont poursuivre KiLLT avec un nouvelle pièce. «Le rapport physique au texte est une donnée essentielle de notre recherche artistique, dit Olivier Letellier. Trop souvent considéré comme solitaire et silencieux, statique et intellectuel, il devient une activité collective et ludique, avec le corps en mouvement.»

Mireille Davidovici


Réalisation vue le 19 janvier au Théâtre de la Ville-Sarah Bernhardt, place du Châtelet, Paris (Ier). T. : 01 42 74 22 77.


Portrait d’une femme de Michel Vinaver, mise en scène de Matthieu Marie

Portrait d’une femme de Michel Vinaver, mise en scène de Matthieu Marie

Le dramaturge a eu le temps, juste avant de mourir il y a un an, de voir une répétition du spectacle et a souhaité que ce travail exemplaire avec les élèves du Studio de formation théâtrale de Vitry-sur-Seine (Val-de-Marne) soit présenté au public. Il avait écrit la pièce en 1984, soit trente ans après le procès en assises de Pauline Dubuisson.  Etudiante en médecine, elle était  jugée pour avoir tué de trois coups de revolver son amant, lui aussi en médecine qui avait rompu pour se fiancer avec une autre.

©x

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Son procès aux Assises fit grand bruit et inspira Henri-Georges Clouzot pour La Vérité. Pauline Dubuisson, une bonne élève avait été exclue à quatorze ans de l’école pour avoir été vue avec un marin allemand. En 1944, bac en poche, elle veut faire médecine, est aide-infirmière à l’hôpital allemand de Dunkerque où elle devient la maîtresse du médecin-chef, le colonel von Dominik, cinquante-trois ans. A la Libération un «tribunal du peuple» la condamne à mort. Son père, officier de réserve, réussit à la faire libérer mais ils doivent quitter Dunkerque. Traumatisée, elle fait une tentative de suicide.

En 47, à la fac de médecine de Lille, elle rencontre Félix Bailly, un fils de bonne famille. Après une nuit d’amour, il lui propose de se marier mais elle veut rester libre et refuse. Elle a plusieurs amants, quitte Lille pour Paris sans laisser d’adresse. Lui, sort avec une étudiante… Mais Pauline Buisson le rejoint quelques semaines plus tard mais essuie un nouveau refus. Elle obtient alors un permis de port d’arme, achète un revolver à Dunkerque, soit pour le tuer, soit pour se suicider… La logeuse de Félix lui dit que la jeune femme est armée.  Elle le tuera de trois coups de revolver et ouvre ensuite le gaz pour se suicider mais est secourue à temps.

Son père apprend le meurtre commis par Pauline et se suicide au gaz. Décidément! Trois semaines avant son procès, elle essaye encore de se tuer à nouveau, en s’ouvrant les veines. Aux Assises  de Paris, elle est accusée d’être intéressée par l’argent de ses amants. L’Avocat général dit qu’elle a simulé son suicide et René Floriot, avocat de la partie civile, impitoyable, en rajoute: «C’est la troisième ou quatrième fois que vous ratez vos suicides. Décidément, vous ne réussissez que vos assassinats. »
L’Avocat général refuse toute circonstance atténuante et rejette l’atténuation de responsabilité diagnostiquée par les psychiatres. Il demandera la peine capitale. Pour l’avocat de la défense, Pauline Dubuisson a eu une «éducation infernale. »  Elle n’exprimera aucun remords et sera  condamnée aux travaux forcés à perpétuité. La pièce de Michel Vinaver s’arrête là.

© Bel

© Bel

Incarcérée,Pauline Dubuisson est libérée pour bonne conduite sept ans plus tard. Elle reprend ses études de médecine puis devient interne à l’hôpital de Mogador au Maroc (aujourd’hui Essaouira). Elle rencontre un ingénieur qu’elle veut épouser. Mais, quand elle lui révèle son passé, il refuse de la revoir. Pauline Dubuisson se suicide aux barbituriques. Elle avait seulement trente-six ans !
Une pauvre vie évoquée par cette pièce, créée à Londres il y a une vingtaine d’années et mise en scène par Anne-Marie Lazarini en 2010.
Michel Vinaver l’avait  écrite à partir des comptes-rendus du procès publiés dans Le Monde. Cela se passe là où vit Pauline Dubuisson, ici Sophie Auzanneau et Xavier Bergeret à Dunkerque, Lille, avec les parents, la logeuse … Et aux Assises, avec le Président, l’Avocat général, ceux de la défense et de la partie civile. Il y a dans le texte, de fréquents allers et retours entre les différents lieux et moments, magistralement tricotés par l’auteur, toujours entre réalité et fiction. Sophie Ozanneau restera jusqu’au bout le personnage énigmatique et complexe, que fut Pauline Dubuisson. A la fois, éprise de liberté et ressentant un immense besoin de protection, celle qu’elle n’a sans doute pas eu, enfant, pendant la guerre.
Ici, aucun micro H.F, aucun fumigène, aucune vidéo, aucune lumière stroboscopique, aucune basse électronique insupportable, aucune voix off, aucune criaillerie, aucune incessante manipulation de meubles ou accessoires, aucun théâtre dans le théâtre, aucun jeu dans la salle…Tant pis pour les amateurs des stéréotypes actuels! Mais du vrai et bon théâtre, loin de toute prétention et d’une grande exigence où, en une heure vingt, tout est dit. Chapeau !

Sur le plateau, une grande table rectangulaire pour le Président de la Cour d’assises, une quatre petite table en bois et un guéridons de café ; quelques verres, et un grand drap blanc pour figurer la chambre du couple mais c’est tout. La réalisation de Matthieu Marie dans cette belle salle aux murs et parquet en bois debout-et nous pesons bien les mots- est en tout point exemplaire. Elle est  à la fois d’une grande précision orale et gestuelle et ce n’est nullement incompatible, d’une grande sensiblité. Ici jamais rien de statique et une concentration maximum, même quand ils ne jouent pas. Très crédibles, ils interprètent plusieurs personnages (à part Sophie Auzanneau et son amoureux) sans difficulté et avec une belle présence.
Ici, malgré un texte pas facile à maîtriser, aucune rupture de rythme mais une qualité de parole, très fluide, mais aussi de silence: du rarement vu sur un plateau avec d’aussi jeunes acteurs. Cela demande un gros travail en amont et Mathieu Marie a très bien dirigé Arthur Boucheny, Alexandre Lucas-Bécourt, Inès Fakhet, Clémence Henry, Kessy Huebi-Martel, Matéo Nédellec, Julien Ottavi, Johana Rebelo, Emile Rigaud, MaLou Vezon. Et Lou Dubernat, (Sophie Auzanneau) et Emile Rigaud (Le Président) Inès Fakkhet (Maître Cancé): mention spéciale à eux trois. Mais leurs camarades sont tous justes.
La Cartoucherie, c’est souvent loin pour nombre de spectateurs et il nous faut plus d’une heure pour y aller. Mais aucun regret: quel bonheur de voir enfin un spectacle aussi simple et aussi fort.
Surtout, n’hésitez pas et le metteur en scène Matthieu Marie joue lui à 21 h, dans l’excellent Empédocle, mise en scène de Bernard Sobel, juste à côté dans la grande salle de l’Epée de Bois. (voir Le Théâtre du Blog). Donc vous pouvez aussi faire coup double.

Philippe du Vignal

Jusqu’au 18 février, du jeudi au samedi. ATTENTION,  à 19 h.
Les samedi et dimanche à 14 h 30, Théâtre de l’Épée de bois, Cartoucherie de Vincennes. Métro : Château de Vincennes+ navette ou bus : 112. T. : 01 48 08 39 74.

La pièce est parue dans Théâtre Complet de Michel Vinaver chez Actes Sud (2022).

 


Pauvre Bitos ou le dîner de têtes de Jean Anouilh

 Pauvre Bitos ou le dîner de têtes de Jean Anouilh, mis en scène de Thierry Harcourt

Les pièces de ce dramaturge et scénariste (1910-1987) ont disparu des théâtres. Et pourtant, surtout celles du début et quelques autres ensuite sont loin d’être négligeables et il a su s’entourer d’acteurs, metteurs en scène et  compositeurs remarquables… A vingt-six ans, il écrit Le Voyageur sans bagage auquel Louis Jouvet s’intéresse mais qu’il ne monte finalement pas. Georges Pitoëff, lui, crée la pièce et la joue avec sa femme Ludmilla: 190 représentations! Jean Anouilh ne niera jamais sa dette à son ami Roger Vitrac  et il s’est inspiré, quand il écrit un comédie: Ardèle ou la Marguerite, de sa  remarquable pièce Victor ou les Enfants au pouvoir créée par Antonin Artaud en 1927.

Jean Anouilh écrira aussi une autre bonne comédie Le Rendez-vous de Senlis, créée au théâtre de l’Atelier par André Barsacq qui montera aussi Léocadia : chacune avec 170 représentations. Puis il y eut Eurydice en 41 et Antigone en 44, toujours au théâtre de l’Atelier et toujours mises en scène par André Barsacq. Puis, il écrit des  pièces qu’il nomme «brillantes» avec un recours au théâtre dans le théâtre, maintenant devenu un procédé comme La Répétition ou l’Amour puni,  Colombe.
Et d’autres, celles-là nommées « historiques » comme L’Alouette (1953) avec le personnage de Jeanne d’Arc ou  Becket ou l’honneur de Dieu (1959) avec celui de Thomas Becket, mise en scène de Roland Piétri et lui-même, avec Daniel Ivernel et Bruno Crémer. Un triomphe…

Roméo et Jeannette est mise en scène par André Barsacq; y débute le jeune Michel Bouquet qui deviendra l’acteur-fétiche de Jean Anouilh mais aussi avec, excusez du peu:  Jean Vilar, Suzanne Flon et Maria Casarès! Là encore avec 160 représentations au compteur. L’auteur a été aussi metteur en scène au premier Centre National Dramatique, celui de Colmar inauguré en 47… avec Les Folies amoureuses de Jean-François Regnard  et Le Misanthrope de Molière. En 57, il écrit et mettra en scène avec succès Ornifle ou le Courant d’air inspirée de Don Juan, avec Louis de Funès : 198 fois représentations! Presque deux ans à l’affiche, avec reprises, tournées et créations en Angleterre et aux États-Unis. Une pièce entrée en 71 au répertoire de la Comédie-Française. On aura connu des carrières d’auteur moins réussies…

Et en 54, au théâtre Montparnasse-Gaston Baty, encore mise en scène par Roland Piétri et  Jean Anouilh avec Michel Bouquet, Pierre Mondy et Bruno Cremer, ce fut Pauvre Bitos ou le Dîner de têtes. Dans une petite ville de la province française non nommée, un dîner de bourgeois en province, (des hommes bien sûr, et seulement deux femmes, les invités vaguement déguisés avec perruques blanches, en Danton, Saint-Just, Mirabeau, Desmoulins mais aussi Marie-Antoinette. Robespierre, lui, est joué par un ancien camarade de classe issu d’une faille pauvre (comme le Bordelais Jean Anouilh) mais qui glanait tous les premiers prix. Devenu ensuite substitut du Procureur de la République, il n’avait pas fait de cadeaux après la guerre aux collaborateurs, ou présumés tels… Bref, il y a de la rancune et de la vengeance dans l’air. Les bourgeois cherchent, en le rendant ivre, à amener Bitos à dire-alors qu’il ne boit jamais-ce qu’il pense de l’ordre public pour l’humilier et le détruire, .
Jean Anouilh ici règle ses comptes et dénonce les excès de la Terreur révolutionnaire mais surtout ceux qui, après-guerre, l’accusaient d’avoir collaboré. Là encore, grand succès public avec 308 représentations. Mais certains y ont vu  un pamphlet contre la Résistance à cause de certaines tirades, assez ambigües. En fait, il était une sorte d’anarchiste de droite, se tenant à l’écart des honneurs, refusant d’entrer à l’Académie Française… Un homme, par ailleurs cultivé et fin connaisseur du théâtre contemporain mais loin d’être bienveillant et chaleureux…Alors qu’en 70, encore jeune critique nous lui demandions très poliment une interview, la réponse fut cinglante: «Monsieur, vous saurez que je déteste l’avion, la télévision et les interviews.» A peine le temps de lui dire qu’au moins, c’était clair, il était déjà parti…Bon vent et nous ne l’avons jamais revu.

Thierry Harcourt qui avait déjà monté Léocadia et Le Bal des Voleurs, s’attaque à cette longue pièce qu’il a, heureusement, bien élaguée. Sur le plateau nu, juste une grande table nappée de blanc avec flûtes à champagne, cloches en inox, chaises et fauteuils, et une petite table roulante chargée de whisky et apéros. Les invités, en queue-de-pie noir ont le visage maquillé et les perruques blanches de Saint-Just, Mirabeau, Danton, Camille Desmoulins. Marie-Antoinette est en longue robe de soirée, Lucile Desmoulins en robe rouge décolletée… Bitos, le dernier arrivé (Maxime d’Aboville) est lui, vraiment costumé en Robespierre. Plus petit que les autres, il a quelque chose d’un peu ridicule et on voit tout de suite que ses anciens amis le méprisent. Et à un moement exaspéré, il veut quitter le dîner.

Puis, dans un gros souffle de fumigènes (une fois de plus et sans commentaires!) et avec projecteurs éblouissants : changement de décor: nous sommes grâce à une belle toile peinte en fond de scène, à la Révolution française, pendant la Terreur. Un parallèle avec l’épuration vers 1946 qui a été souvent l’occasion de virulents règlements de comptes et auxquels a participé Bitos, à l’image de Robespierre.
Ses anciens copains se moquent de ses origines prolétaires: sa mère lavait le linge des riches, comme on le lui rappellera gentiment. Même s’il a été brillant élève, il est resté un paria. Mais, grâce à un travail obstiné,  devenu substitut du procureur de La République et après la Libération, il fait condamner à mort un milicien et obtient la peine maximum contre un malfrat dont le père était un collaborateur. Et ses anciens camarades qui, eux, savent parler haut et fort, le lui reprocheront. Il faudrait selon eux, tuer les pauvres, c’est à dire les faibles qui voudraient bien un morceau du pouvoir, mais  inutiles quand il faut construire une république. 

Jean Anouilh joue habilement d’une langue souvent facile-à base de sarcasmes et mots d’auteur, genre boulevard comique-parfois misogynes mais efficaces, du moins à l’époque, même si cela ne vole pas bien haut: «On trouve toujours un général pour refuser une grâce. » Claire allusion à de Gaulle refusant de l’accorder à Robert Brasillach  qui sera fusillé… Mais qui sait encore qui était cet écrivain très antisémite et fascisant?) alors que Jean Anouilh et entre autres, Jean Paulhan, Paul Valéry, Albert Camus, Colette, François Mauriac, Paul Claudel et Jean-Louis Barrault avaient signé une pétition en sa faveur. Ou encore: «Les femmes ont toujours pitié des blessures qu’elles n’ont pas faites elles-mêmes.» «Si les hommes se donnaient pour oublier le mal qu’ils se donnent pour se souvenir, je suis certain que le monde serait depuis longtemps en paix.» « Il est très difficile de s’élever au dessus de certains médiocres et de conserver leur estime.» Entre Marivaux et Labiche mais en beaucoup moins convaincant.

Thierry Harcourt a réduit cette pièce (à l’origine de trois heures!) à quatre-vingt minutes… qui sont encore longuettes, vu le peu de matière. Les acteurs bien dirigés font le boulot, les actrices, elles, ont peu de texte et font presque de la figuration intelligente. Mais les personnages masculins sont aussi seulement esquissés et on ne voit pas bien l’intérêt de monter un texte assez faible, où pas une scène n’accroche vraiment l’attention.
A sa création, cette pièce bavarde attirait quand même le public, grâce à un parallèle entre la Terreur et une image de l’épuration après guerre encore assez récente (dix ans seulement !) pour frapper les esprits: toutes les familles ou presque, au moins dans les villes françaises, étaient concernées! Jean Anouilh avait osé évoquer cet épisode peu glorieux (mais tabou) de notre Histoire, avec ce qu’il avait pu engendrer de malheurs,vengeances familiales ou sociales…

 

© Bernard Richebe

© Bernard Richebe

Mais maintenant?  Les dialogues sont loin d’être inoubliables.  Reste comme souvent, quelques belles images surtout au début, mais ce Pauvre Bitos est bien… pauvre, et il n’y avait aucun jeune dans la salle pour assister à ce théâtre-dîner de têtes, assez poussiéreux. Bertrand Poirot-Delpech, l’excellent critique du Monde écrivait lucidement quand la pièce fut reprise en 67: «Le succès allait au pamphlet de circonstance, plus qu’à l’œuvre de théâtre. Les spectateurs réagissaient essentiellement aux sarcasmes contre l’épuration de 1945, comme d’autres ont fait un sort par la suite, aux férocités du Vicaire et des Paravents. Jean Anouilh l’avait d’ailleurs cherché. Sa vengeance apparaît d’autant mieux, que les années l’ont refroidie. Il a écrit la pièce, c’est l’évidence, comme on règle rageusement un compte. » Bien analysé  et tout est dit.
A voir ce Pauvre Bitos? A titre exotique peut-être, et/ou pour les acteurs! Mais ce spectacle n’a rien d’attirant et nous sommes restés sur notre faim. Mieux vaut voir en vidéo 1789 et 1790 mis en scène d’Ariane Mnouchkine qui, à plus de cinquante ans, n’ont pas pris une ride ou relire La Mort de Danton de Georg Büchner. Tiens, une série de petites choses drôles:  il y a juste un siècle Jean Anouilh était élève au lycée Chaptal… situé en face du Théâtre Hébertot où on joue ce Pauvre Bitos ! Et il y rencontra le futur acteur et metteur en scène Jean-Louis Barrault.  Comme disait Macron avec sa fameuse gaffe, il suffit de traverser la rue du trouver du travail… Même cent après!

Philippe du Vignal

Théâtre Hébertot, 78 bis boulevard des Batignolles, Paris (XVII ème). T. : 01 42 93 13 04.


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