La Puce à l’oreille de Georges Feydeau, mise en scène de Lilo Baur

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A la Comédie-Française c’était la cinquième réalisation en 2019 de cette metteuse en scène suisse (voir Le Théâtre du Blog). La Puce à l’oreille n’y avait pas été montée depuis 79 dans la mis en scène de Jean-Laurent Cochet où Alain Feydeau, petit-fils de l’auteur, jouait le docteur Finache. Depuis, elle y a été jouée cent-quarante fois et est reprise au Théâtre des Amandiers-Nanterre qui l’héberge à cause de travaux, salle Richelieu. Situations burlesques, quiproquos en chaîne et un formidable personnage de sosie sur lequel est fondée l’intrigue. La Puce à l’oreille est bien construite et son auteur en avait rédigé avec le plus grand soin les didascalies. Il insiste en particulier sur le fonctionnement du mécanisme du double lit tournant qui permet d’évacuer dans une autre chambre d’un hôtel douteux, un couple illégitime. Et il décrit avec soin tous les accessoires et leur disposition, comme l’aurait fait le peintre qu’il aurait sans doute aimé être, et même les déplacements des acteurs qu’il avait aussi dirigés.

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Lilo Baur a presque ignoré ces didascalies et a bien fait de donner un coup de jeune à la pièce en en situant l’intrigue vers 1960 à la montagne, à Noël dans un beau chalet. Murs en lattes de bois, grand feu dans la cheminée en pierre, canapé vert cru trois places, table basse, fauteuils, téléphone blanc à cadran, horloge-coucou, etc. «J’avais envie, dit-elle, d’un intérieur bourgeois avec une grande baie vitrée à travers laquelle on voit la neige. Un contraste entre le calme à l’extérieur et l’hystérie dans l’appartement. Enfin, Noël est propice aux stimulations du bien-être de l’âme, c’est le moment de l’année où il est question de chaleur et de rapprochement. Cela correspond parfaitement à l’ambiance et à la raison d’être de l’hôtel du Minet-Galant.» Ce même décor se transforme en quelques minutes, en hôtel avec escalier, hall de réception, arbre de Noël et, à cour et à jardin sont les chambres… Une scénographie réaliste tout à fait remarquable et pleine d’humour, signée Andrew D. Edwards. Comme le sont aussi les jupe longues serrées et comme les costumes trois pièces de bonne coupe mais un peu ternes des années soixante, signés Agnès Falque.
L’histoire est volontairement compliquée, comme toujours chez Georges Feydeau sauf dans ses dernières petites pièces. Et il a un malin plaisir à rendre inextricables les situations. Loin d’être idiots, ses personnages ont le plus grand mal à les gérer, surtout quand ils s’y sont mis eux-mêmes. La Puce à l’oreille est fondée sur une une précision mécanique, ce qui n’est pas incompatible avec un comique de répliques souvent sublimes, du genre: «Je t’ai quitté Lucienne Vicard, je te retrouve Lucienne d’Homenidès de Histangua (Pauline Clément), ton nom a pu s’allonger, ton cœur est resté le même. » Et il y a une phrase étonnante d’une «morale délicieuse», quand il fait dire à Raymonde Chandebise ( (Claire de la Rüe du Can) : «Je veux bien encore le tromper, lui. Mais qu’il me trompe, lui ! Ah ! non ! çà, cela me dépasse. » Pas si loin finalement de Marivaux… Et comme lui, excellent connaisseur de la langue française. Et il ne se prive pas de jouer sur les mots, comme le fera ensuite Sacha Guitry : «L’amour et l’amour propre, ça ne va pas ensemble… Si même il y en un qui s’appelle propre, c’est pour le distinguer de l’autre qui ne l’est pas.”

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Il y a douze personnages! dont Etienne, (Nicolas Lormeau qui joue les pas très malins avec virtuosité). Ce neveu de Victor-Emmanuel Chandebise a un grave défaut d’élocution: il prononcer les seules voyelles. Et Antoinette (Morgane Real), la cuisinière de la famille Chandebise a une liaison secrète avec Camille, le neveu (Jordan Rezgui). Bien entendu, malentendus et quiproquos pleuvent et le spectateur est toujours en avance sur la situation: un élément comique qui a fait ses preuves…. Raymonde Chandebise ouvre «par mégarde, en inspectant son courrier” -tout le comique de Feydeau est déjà là- un paquet envoyé à son mari, un riche assureur bourgeois, par le directeur de l’hôtel du Minet-Galant à Montretout. C’est une paire de bretelles et Raymonde se persuade alors qu’il la trompe… En effet, comme elle le dit crûment à son amie d’enfance Lucienne, il n’est pas très en forme au lit ces derniers temps…
Et elle lui demande alors d’écrire une lettre donnant rendez-vous à Victor-Emmanuel dans ce même hôtel pour le piéger. Mais, écrite de la main de Lucienne, cette lettre tombe dans celles de son mari, Carlos de Homenidès de Histangua ( Nicolas Chupin) qui voit rouge. Jaloux, fou de colère, il veut aussitôt provoquer en duel Victor-Emmanuel…
Raymonde va donc essayer de surprendre son mari mais tomber, dans la chambre réservée du minable hôtel sur Raymond Tournel, un vieil ami de son mari (Yoann Gasiorowski). Il la drague depuis longtemps et devient…. très entreprenant! Paniquée, elle appuie alors sur un bouton d’appel mais catastrophe, la paroi du lit tourne (Tournel/tourne: logique! ) et se retrouve, dans le texte original de Feydeau, avec Baptistin. En fait ici, de rebondissement en rebondissement, tout va très vite se détraquer dans cet endroit douteux “où il ne vient que des gens mariés, comme le prétend Augustin Ferraillon, directeur de l’hôtel (Gilles David). » (…) Et Georges Feydeau lui fait préciser avec humour: «Ils ne le sont que davantage, puisqu’ils le sont chacun de leur côté.» Il y a là aussi une pittoresque galerie de personnages: le docteur Finache, ami de Victor-Emmanuel et dragueur impénitent (Alexandre Pavloff) qui se vante d’y emmener ses nombreuses conquêtes, Antoinette une bonne à tout faire (Morgane Real) mais aussi Olympe, épouse de M. Ferraillon ( Sylvia Bergé ) une ex-prostituée, M. Rugby, un client anglais original (Birane Ba) … Et Poche, le valet alcoolo (Stéphane Daublin), sosie parfait de M. de Victor-Emmanuel Chandebise Ce qui va semer une suite de quiproquos et une belle pagaille dans ce petit monde qui se connait bien et qui se retrouve là » par hasard » sur unique décision de l’auteur.
Le sosie, vieux truc théâtral invraisemblable, marche à tous les coups; il permet aussi à un acteur de recevoir, cadeau royal, un double rôle où excelle Serge Bagdassarian qui réussit à passer du grand bourgeois au valet d’hôtel minable, avec une remarquable virtuosité. On vous épargnera les méandres de cette intrigue compliquée et burlesque à souhait où les personnages, enfin tous réunis dans le chalet, continueront à se disputer et à s’injurier. Il y verront enfin plus clair quand, à l’extrême fin, ils apprendront que un parfait sosie en la personne de Victor-Emmanuel Chandebise, à qui Augustin Ferraillon vient de botter sérieusement les fesses, puisqu’il le croit son valet… Et la neige tombera sur le couple Chandebise qui s’embrasse….
Côté mise en scène, Lilo Baur a réalisé un spectacle précis où l’acteur est roi. Il y a de nombreux gags faciles…mais bon! Les treize interprètes et quatre élèves de l’académie de la Comédie-Française ( Lila Pelissier, Diego Andrea, Alessandro Sanna et Sara Valeri) sont tous impeccables et il y a une très bonne unité de jeu. La distribution n’est plus la même sauf Serge Bagdassarian mais tous incarnent ces personnages caricaturaux, avec un solide métier. Diction et gestuelle impeccable. Il y avait à la création des scènes pas très au point mais la metteuse en scène a rectifié le tir et réussit à régler – et ce n’est pas facile du tout- le deuxième acte à l’hôtel du Minet Galant. Elle maîtrise aussi très bien le troisième et dernier où les treize personnages se retrouvent dans le chalet. Tout ici est parfaitement rodé et les acteurs semblaient heureux de jouer ensemble à Nanterre, devant un public qui savourait ce moment exceptionnel. Près de nous, une bande de lycéens riait presque tout le temps, ce qui est toujours bon signe…
Comme le spectacle est lourd, il doit coûter cher et pas sûr qu’il y ait une tournée. Donc si vous vous le pouvez, allez vite le voir à Nanterre; par les temps qui courent, faites-vous plaisir, soyez un peu égoïste et allez rire à cette farce qui a plus d’un siècle: les auteurs de théâtre contemporain ne font pas beaucoup dans le comique et le grand Georges Feydeau reste indéboulonnable. Et ce serait bien que la Comédie-Française revienne de temps en temps à Nanterre…
Philippe du Vignal
Jusqu’au 10 mai, Théâtre Nanterre-Amandiers-Centre Dramatique National, 7 avenue Pablo Picasso, Nanterre (Hauts-de-Seine).