qui sommes nous?

Gérard Conio est professeur émérite de littérature russe à l'Université de Nancy 2 ; il est un des meilleurs spécialistes de l'avant-garde russe et polonaise entre les deux guerres. Directeur de collection aux éditions de l'Age d'Homme, il collabore notamment à la revue Desgé(s)nérations de l'Université de saint-Etienne, et à plusieurs revues russes.

Jean Couturier a été  conseiller de Philippe Genty et connait bien les arts de la rue.

Christine Friedel, journaliste et dramaturge, est responsable de la revue Plaisir(s) (EPCC du Château de la Roche-Guyon) et conseillère artistique pour divers spectacles.

Barbara Petit est critique, notamment à Cassandre,  et secrétaire de rédaction dans plusieurs revues.

Edith Rappoport, fut directrice des théâtres de Choisy-le-Roi et de Malakoff en banlieue parisienne. Elle a été  jusqu' à cette année conseillère pour le théâtre à la D.R.A.C. Ile de France, et écrit régulièrement dans Cassandre.

Jérôme Robert est spécialiste des arts du cirque et de la rue ; il est, par ailleurs, conseiller auprès d'une importante collectivité locale.

Irène Sadowska est critique dramatique à Cassandre et collabore à plusieurs revues étrangères (Scena à Belgrade, Prime acto à Madrid).

Philippe du Vignal a longtemps dirigé l'Ecole du Théâtre national de Chaillot, après avoir été responsable de la rubrique théâtre aux Chroniques de l'Art Vivant et à Art Press. Il a aussi été professeur à l'Ecole Nationale Supérieure des Arts Décoratifs, à Paris (département scénographie). Il est critique dramatique aux Lettres françaises et à La Strada, et rédacteur en chef du Théâtre du Blog.

Correspondants : à Ottawa, Alvina Ruprecht, spécialiste des théâtres caribéens, du Département Théâtre de l'Université d'Ottawa et à Québec,  Maria Stasinopoulou, docteur en sémiologie théâtrale et chercheuse à l'Université de Québec.



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HAMLET

HAMLET de Shakespeare, mise en scène Nikolaï Kolyada, Ekaterinenbourg (Russie)
hamlet.jpg« Ici, il n’y a pas d’atelier, d’argent, on travaille avec ce qu’on trouve. J’aime bien mettre en scène avec ce qu’on trouve dans les poubelles. Tous les matins dans la rue, on voit des crottes de chien, des journaux maculés de restes de bouffe, des bouteilles vides. Si c’est Nabokov qui regarde cela, il peut en dire la beauté. C’est ce que j’essaye de faire. Dire la beauté des poubelles ».

Nikolaï Kolyada et ses 23 comédiens se sont jetés dans ce fleuve de Shakespeare, armés d’oripeaux, d’objets au rebut:  un monceau de détritus, une grande baignoire plastique noire, à la fois lit du couple meurtrier et tombe de Yorick, des ossements d’animaux, dans un décor encombré de peintures chromos, avec une douzaine de Joconde, qu’on ne cesse de décrocher.

  Le spectacle s’ouvre sur un rituel circulaire primitif, rythmé par une musique lancinante qui envahit toute la pièce, jusqu’à dévorer le monologue d’Hamlet. L’avant-jeu est surprenant sans rapport apparent avec Hamlet, on se demande même si le verbe de Shakespeare aura sa place, mais si on peut lire le texte sur le banc de surtitrage, qui bien que raccourci est parfaitement respecté.. Au- delà du désordre surprenant du plateau, les acteurs ne cessent de rassembler et de disperser les ordures qui jonchent le plateau, de rentrer et de sortir la baignoire sous l’œil du spectre du défunt roi auréolé de blanc,  et l’étonnante rage des comédiens finit par nous emporter. La deuxième partie laisse monter une belle émotion.

 

Edith Rappoport

 

 Spectacle vu au Théâtre Jean Arp de Clamart.

Hamlet 11 février à l’Onde de Vélizy, et Le Revizor le 9 février à Brétigny sur Orge, le 12 à Vélizy et le 13 à Athis-Mons.
 


RESET

RESET
collectif MxM
Texte et mise en scène de Cyril Teste

 

    reset.jpgReset est le nom d’une énième bonne volonté qui échoue. Pourtant, le projet est ambitieux : « Reset est le croisement de deux présents simultanés, (…) deux histoires parallèles qui posent à la fois les questions d’amnésie, d’identité et de disparition ». Pourquoi pas ? Pour évoquer l’amnésie d’identité, Cyril Teste a travaillé en laboratoire avec des psychiatres et psychothérapeutes. Très bien ! Il s’est appuyé sur de nombreux documents et textes littéraires, philosophiques et médicaux. Parfait ! Avec son équipe, il a effectué un travail très scientifique, et sur scène, des objets programmés par un roboticien vont faire dialoguer art et science. Tant mieux ! Sauf que sur le plateau, on ne retrouve rien de tout ça. En revanche, on récolte des dialogues et des relations humaines mièvres et pauvres, dignes de la série télé « Plus belle la vie ». Tout ce programme alléchant pour un résultat très superficiel, ennuyeux, long et qui ne nous apprend rien sur cette fameuse pathologie (la déflagration visuelle et sonore en ouverture du spectacle était en cela trompeuse, puisqu’elle laissait présager du mouvement, de la vie, de l’énergie, bref quelque chose qui nous bousculerait…).
Oui, le décor est intéressant : il y a un parallélépipède mobile, dont les faces sont des écrans translucides qui peuvent servir de parois opaques ou d’écran de projections pour des vidéos, selon les besoins. Sauf qu’un excellent décor et de bons effets spéciaux n’ont jamais suffi à tromper le public.
Oui, la musique électronique donne une touche expérimentale. Mais quand elle évoque un sonar pendant une heure quinze, ça fatigue.
Dans la vie, c’est vrai, on s’exprime mal parfois, mais au théâtre, cela passe moins bien. De même que les phrases inachevés : « J’aurais jamais pu dire que… Je sais pas… J’aurais pu dire que… Tu crois pas ? » Le texte, d’ailleurs, ne raconte rien. Même si les comédiens parlent dans un micro (pour un côté plus scientifique, on suppose). Comme l’enfant à l’hôpital qui, sur scène, attend qu’un train passe, on attend avec lui qu’il se passe enfin quelque chose.
Dans la foulée, les personnages sont bien stéréotypés : un psychiatre, c’est un homme avec une blouse blanche et qui prend des notes. Un enfant, ça porte un sweat à capuche et ça joue au foot. Aucun comédien n’est convainquant.
N’oublions pas les raccourcis psychologiques et les idées préconçues : la vie d’un homme tient dans un carton. Pour lui faire se remémorer son passé, on lui amène donc une boîte avec ses souvenirs d’enfance (bizarrement, ça ne marche pas). Entre 10 et 60 ans, il n’a rien vécu, rien connu, rencontré personne (attention, prémonition : son nounours n’avait pas de nom, lui non plus…). Heureusement que la famille est là, parce qu’il n’a ni activité professionnelle, ni collègue, ni relation, ni loisir d’adulte. Et elle est là pour vous rappeler qu’il est hors de question que vous changiez de nom, même si ça vous chante.
Au final, Reset est une pièce sur la mémoire dont on a envie de ne pas se souvenir. Bref, faire reset.

 

Barbara Petit
Du 4 au 21 février au théâtre Gérard Philipe de Saint-Denis




Shakespeare’s Danish Play

Shakespeare’s Danish Play (La pièce danoise de Shakespeare), création collective et spectacle musical des Fools( la Compagnie des Fous), mise  en scène d’Andy Massingham.

  alvinashakespeare.jpgCette seule troupe shakespearienne professionnelle d’Ottawa, est de retour avec une nouvelle parodie  : La pièce danoise de Shakespeare,  qui doit son titre à une superstition à propos de   Macbeth. En effet dans le milieu théâtral ,on n’ose pas  prononcer ce rôle titre,  de peur de subir un mauvais sort,  c'est à dire un accident grave qui ferait  annuler le spectacle. On parle donc plus volontiers  de The Scottish Play (La pièce écossaise)  pour éviter de dire « Macbeth ».
Bien sûr, un tel sort n'est  pas réservé à Hamlet,  et, comme les Fools aiment bien créer leurs propres traditions, ils ont fabriqué un  Macbeth effrayant ,  où le fantôme du père d' Hamlet,  terrifie les comédiens et perturbe le déroulement du spectacle.  En effet, dans cette mise en abyme théâtrale oừ la pièce est  jouée par des clowns, le fantôme en colère est un véritable personnage qui produit des vrombissements effroyables, et il y a  des clignotements de lumière inattendus, des éclairages d’une couleur verdâtre écœurante et  enfin des bruits assourdissants.
Et le spectacle devient inquiétant:  Shakespeare est subverti par ces acteurs/clowns et par ce monstre coléreux qui ne les laisse jamais en paix. Malgré  cela, les gentils clowns  réalisent un résumé rapide d' Hamlet en quinze minutes et  sélectionnent  certains grands monologues (« être on ne pas être », la mort de Polonius, la folie d’Ophélie)  pour les transformer en jeux acrobatiques inspirés des grands acteurs comiques du cinéma américain : Laurel et Hardy, Les Frères Marx, Abbott et Costello , et bien d’autres. Mais, malgré un travail corporel fantaisiste impeccable,  où  chaque clown brille  grâce à ses prouesses  personnelles, et où il y a nombre de blagues d'accompagnements musicaux et de recherches visuelles ( le décor est un cirque),le travail sur la textualité,  dont la troupe faisait preuve auparavant  fait ici défaut.
Mais la réécriture très spirituelle, une parodie à la fois ironique et provocante, a disparu. Les comédiens ont  surtout envie de démolir  les conventions théâtrales de Shakespeare par un travail physique. Une de leurs cibles préférées: le tas de cadavres à la fin du cinquième acte. Les clowns,  en fin de compte, remettent  tout en question, mais  les spectateurs bénéficient  d’un geste sympathique, puisqu'ils  leur  distribuent leurs  fameux  petits pots  de crème glacée fétiches  à la fin du spectacle. Mais  le truc déjà vu est devenu  fatigant…

Alvina Ruprecht

 

Théâtre Gladstone qu'au 28 février à Ottawa.


Cercles/ Fictions

 Cercles / Fictions, texte et mise en scène de Joël Pommerat.

  La nouvelle création de Joël Pommerat , que Peter Brook a invité il y a deux ans à venir travailler au Théâtre des Bouffes du Nord à Paris,  est fondée sur un nouveau rapport au public; en effet  Joël Pommerat n'avait jusque là,  dit-il, envisagé que la seule scène frontale . Mais , cette fois ,il a imaginé, avec l'aide de son scénographe Eric Soyer,  de transformer le théâtre en fermant totalement le cercle du public comme dans un cirque. Si la proposition  est parfois dangereuse pour des comédiens débutants, elle peut aussi être d'une grand apport et d'un grand enrichissement pour ceux- tous formidables de métier et de vérité-de la Compagnie Louis Brouillard.
  La seconde proposition de travail de Pomerat qui n'est pas sans lien avec la précédente, pose la question, non pas de la fiction en général mais de la représentation de cette fiction, puisque, dit-il, tous les personnages  de la pièce, à l'exception d'un seul,  sont, comme les situations authentiques, le concernent lui directement et cercle.jpg sont partie prenantes de ce qu'il est aujourd'hui.
  Ce sont de courtes scènes, même parfois presque muettes, et elles se jouent au centre de ce plateau rond séparé du public par un muret de contre-plaqué noir. Peu de lumière: des éclairages  surtout latéraux et zénithaux absolument sublimes signés Eric Soyer , pour donner naissance à des images faites de trois fois rien mais d'une beauté incontestable.
Sa
ns doute les petits scènes qui se succèdent pendant plus de deux heures sont de qualité inégale-il y a quelques longueurs- mais la plupart sont d'une vérité et d'une émotion étonnantes: un grand bourgeois qui explique à ses domestiques les nouvelles règles appliquer qu'il entend , le licenciement par son épouse de la nourrice, des histoires de guerre traumatisantes  le dialogue surréaliste  d'un cadre d'une sorte de Pôle-Emploi avec des demandeurs d'emploi, la  rencontre dans un parking souterrain d'un directeur commercial avec deux jeunes femmes S.D.F. ..

  Il faut parfois suivre Joël Pommerat dans les méandres du conte qu'il veut nous faire entendre mais les images sont tellement fortes et belles,  et soutenues par une bande son et des compositions musicales tout à fait remarquables de François, Antonin et Grégoire Leymarie qu'on se laisse emporter…
D'autant plus que tous les acteurs,impeccablement dirigés , et dont beaucoup ont déjà travaillé avec le metteur en scène sont  tous d'un niveau exceptionnel: Jacob Ahrend, Saadia Bentaïeb, Agnès Berthon, Gilbert Beugniat, Serge Larivière, Frédéric Laurent, Ruth Olaizola, Dominique Tack. Et grâce aux micros HF, pour une fois  justifiés, ils nous sont tout à fait proches, et  la moindre nuance, le moindre chuchotement est aussitôt perceptible, ce qui change aussi de façon radicale la relation avec le public.

  Pas un à-coup dans la mise en place , où chaque scène s'enchaîne à l'autre comme par miracle, alors que les comédiens entrent et sortent dans un noir presque absolu. C'est un vrai travail d'orfèvre, d'une incomparable précision et en même temps d'une géniale poésie.Il y a sans doute , on l'a dit, quelques longueurs mais la puissance des images comparable- comme celle de la fabuleuse et dernière scène( on vous laisse la surprise)- à celle du Wilson d'autrefois (désolé, on a chacun nos petites nostalgies!) et la solidité à toute épreuve de l'interprétation en font un spectacle peut-être difficile à appréhender au début mais où il y a des moments que l'on ne peut trouver nulle part ailleurs dans le théâtre actuel.
  Alors à voir? Oui, à condition de faire un petit effort pour entrer dans la dramaturgie parfois un peu compliquée de Pommerat mais, comme dirait Céline, tout se paye dans la vie, le bien comme le mal, mais le bien, c'est plus cher….Et croyez-nous, on ne ressort pas de là indemne et les images continueront à vous poursuivre bien après que vous aurez quitté les Bouffes du Nord.

 

Philippe du Vignal

Jusqu'au 6 mars et ensuite au Manège de Maubeuge le 13 et 14 mars; à la Scène nationale de Cavaillon du 31 mars au 2 avril, et Théâtre de la Communauté française de Belgique à Bruxelles du 20 au 24 avril.
 


Le Vertige des animaux avant l’abattage

Le Vertige des animaux avant l’abattage de Dimitri Dimitriadis,  mise en scène et scénographie de Caterina Gozzi.

vertige.jpg Après le Britannique Howard Barker l’an dernier, c’est le Grec Dimitri Dimitriadis qui, cette saison, est l’auteur européen invité de l’Odéon. Le Vertige des animaux avant l’abattage est sa seconde pièce présentée au public, à la suite de Je meurs comme un pays (mise en scène Michael Marmarinos, en novembre dernier,  et avant La Ronde du carré ,mise en scène par Giorgio Barberio Corsetti, qui sera présenté en mai-juin 2010).
La pièce  qui dure trois heures et demi … est simple : Philon Philippis et Nilos Lakmos sont amis. Quand Nilos décide de se marier avec Militssa, Philon devient fou de jalousie, et lui prédit  mille maux : après avoir acquis toute les richesses, il mourra dans le dénuement le plus total, sera assassiné par des voyous, et sa famille subira un destin digne des Atrides : inceste, meurtre, suicide. Le temps passe sans encombre. Les amis se retrouvent vingt ans plus tard, à la soirée d’anniversaire de mariage de Nilos et Militssa.
Mais ces retrouvailles activent, on ne sait pourquoi, un engrenage, qui fait se réaliser la prédiction (retenez votre souffle) : désormais, Emilios et Starlet, frères et sœurs, sont amants ; Evgénios est l’amant de sa mère Militssa qu’il met enceinte, mais elle tuera leur bébé ; Nilos  a une liaison avec sa fille Starlet ; les deux frères sont amants ; Emilios finit assassiné par des bandits, Evgénios se suicide, Nilos tue Mitlissa,avant d'être tué par des voyous et Starlet mourra folle..
Dans des scènes intermédiaires, trois personnages, A, B, C, dont on ne saura jamais l’identité ni le rôle, s’amusent à voir s’agiter cette petite famille en tous sens. Avec une froideur scientifique, une attitude glaciale et un discours abscons, ils observent et commentent les faits et gestes des membres de la famille comme s’ils étaient des cobayes. A, B, C évoluent dans des décors d’acier et de verre, chaussés de bottes en caoutchouc,  en blouse blanche et tablier, ou en imperméable gris, comme des inspecteurs de police des années cinquante. Ils semblent être la personnification du destin antique.
Certes, le jeu des comédiens est irréprochable : Thierry Frémont, Claude Perron pour les plus connus, mais aussi Faustine Tournan ou Thomas Matalou pour les étoiles montantes, font une prestation remarquable. Les décors sont intelligents et il y a des costumes somptueux qui font rêver…      Tout cela ne parvient  pas à masquer la faiblesse d’un texte  qui ne nous apprend rien de nouveau sur la nature humaine (ni sur le théâtre, d’ailleurs). Il n’y a aucune performance à créer une tragédie à gros coups de spalters, quand Eschyle, Sophocle et Euripide ont œuvré avec des pinceaux délicats, et qu’ils en ont eux-mêmes fabriqué les pigments. Le texte, hermétique pour A, B, C  et parfois redondant pour la petite famille, n’a rien de  révolutionnaire…   C’est peut-être la raison pour laquelle Dimitri Dimitriadis est peu joué en France, alors qu’il a tout de même 66 ans et huit pièces à son actif. Ce genre de spectacle ne parvient pas vraiment à nous émouvoir, et l’on n'est peu concerné par ce qui se passe sur  scène. Dommage, vu la qualité des comédiens, et les moyens  utilisés…

Barbara Petit

Jusqu’ au 20 février  aux Ateliers Berthier, Odéon-Théâtre de l’Europe.




L’Automne précoce

L’Automne précoce, texte et mise en scène de Kazem Shahryari

  Deuxième et dernier volet de la résidence de Kazem Shahryari au théâtre Jean Vilar de Vitry-sur-Seine, L’Automne précoce porte bien son nom : le spectacle est  triste comme un jour de Toussaint.
liant7sml499ac.jpgCertes, la démarche de Kazem Shahryari est aussi louable qu’intéressante : travailler sur la place des femmes dans la société moderne, et sur  la violence qui leur est faite. Il est en effet question d’une jeune fille, Leila, mariée de force et qui s’est suicidée, faute de  pouvoir accomplir son destin de danseuse.
       Après elle, c’est son mari qui, par désespoir, s’est défenestré. L’histoire est ancienne (même si au cinéma, cela a été traité dans Mariée de force, Le Cerf-volant…). Aujourd’hui, une jeune femme enceinte, Lola (notez la paronymie des deux prénoms), s’installe dans l’appartement où a eu  lieu le drame dix ans plus tôt. Pleine de vie et dénuée de tout préjugé, cette amoureuse du genre humain, bonne et généreuse, va chasser les fantômes du passé… En  accouchant même dans l’appartement même, et en quelques minutes seulement,  déjà fringante l’instant d’après.
La pièce est constituée de  scènes qui alternent passé et présent comme des flashbacks. Pardon, non pas « scènes » mais  « sutures » (pourquoi faire  simple, quand on peut faire compliqué) : « les différentes scènes s’appellent « sutures ». Définition du mot « suture » : jonction entre passé et présent, réparation, en psychanalyse, zone limite entre deux aspects ou tentative d’abolition du manque »,  indique le programme. Tout de suite, on change de sphère!
  Kazem Shahryari a-t-il manqué de moyens financiers ? C’est à croire, vu  la pauvreté du décor : table et chaises sont des cartons et barils de poudre à laver tapissés de papier journal, les comédiens ont trouvé leurs costumes chez Emmaüs, semble-t-il. On peut se revendiquer d’un théâtre social  et faire quand même rêver… Quant  à la mère, qui incarne aussi la gardienne, elle a  une perruque incroyable qui évoque les coiffures afro des années 70!
Le jeu des comédiens, inégal, est  peu convaincant. Les scènes de chuchotement sont souvent  inaudibles, comme  celles où plusieurs comédiens parlent/chantent en même temps,  ou les uns à la suite des autres et  à toute allure.  Sont aussi incompréhensibles certains dialogues , constitués uniquement de métaphores et d’images, antinaturels au possible, comme ceux  entre le père et la tante Mali. On cherche encore le sens de : « posséder une étoffe ne signifie pas que l’on ait une chemise ». Le personnage du père  est  un être hors-du-commun: très amusant, qui  s’exprime en racontant des histoires (à ses petites filles, à sa femme, à sa sœur…) et passe sa vie, semble-t-il, à lire le journal.  
  Les personnages sont  caricaturaux ( gardienne bourrue,  tante entremetteuse,  mère effacée mais souriante,  père hyper sympa mais lâche,  sœurs chipies et canailles)… Bref, pendant toute la pièce, les bons sentiments prospèrent : grâce à Lola, et à son nouvel ami du moment, Africa, un Noir comme son nom l’indique, déséquilibré mais gentil (un Rain Man de banlieue), la gardienne  n’est plus raciste  en quelques heures seulement. Comme quoi les préjugés peuvent être facilement balayés… Même déception pour les poèmes-ennuyeux et simplistes- déclamés par Leïla, sur la nature, la vie:  envolées lyriques auxquelles on ne croit pas un instant.
Enfin, qui sont ces personnages  ouvrant la pièce (le petit programme nous indique que ce sont des « arbitres », des « fantômes masqués »)  qui racontent de façon  inaudible des massacres de femmes, dont par la suite on n’entendra plus parler, mais qui plantent certainement l’atmosphère ? Ce chœur antique, aux  apparitions  fugitives, est habillé de sweat-shirts noirs à capuche, de pantalons baggys, et porte des masques en papier mâché. Il  reviendra par intermittence pour bouger le décor. Bref, un choeur sans utilité dramatique mais à l’efficacité technique indéniable….
 Quant à  la note de mise en scène, elle  n’est pas à jour : une jeune femme Rom qui a  besoin d’un refuge, est censée débarquer durant l’accouchement de Lola. Mais nous ne l’avons pas vue…
Pour finir, le Lucernaire pourrait-il éviter d’enchaîner les représentations ? Les spectateurs avaient à peine fini d’applaudir que les comédiens démontaient le décor , et que le  régisseur  lumières sortait de sa cabine, cassant toute la magie du théâtre…

Barbara Petit
Jusqu’ au 21 février au  Lucernaire.
 


LE ROI NU

Le Roi nu d'Evgueni Schwartz, mise en scène Philippe Awat.
Après Têtes rondes et têtes pointues de Brecht et Pantagleize de Ghelderode, deux spectacles importants réalisés, chose rare, par une vraie compagnie, Philippe Awat concrétise un projet caressé de longue date, Le Roi nu de Schwartz, interdit par les autorités soviétiques comme le reste de son œuvre.
Librement inspiré d’un conte d’Andersen, Le Roi nu relate les amours insolites de la princesse Henriette et du porcher Henri, contrariées par le père de la jeune fille qui veut la marier à un voisin, dictateur fanatique. Le porcher aidé de son ami invente un stratagème pour faire échouer le mariage : ils se déguisent en tisserands pour fabriquer un costume du mariage, visible seulement aux yeux des honnêtes gens.
Ministres et courtisans font alors semblant d’admirer ce qu’ils ne voient pas, jusqu’à l’apocalypse de la cérémonie finale. Avec une distribution solide- pétillante Pascale Oudot en princesse, imposant et fantasque Eddy Chignara dans le rôle titre- une scénographie efficace de Valérie Yung: un immense escalier adossé à un mur de tissu où disparaissent et apparaissent comme par magie les personnages, ce Roi nu a été accueilli avec enthousiasme. On peut en effet y lire des ressemblances avec une actualité française très contemporaine…

Edith Rappoport


Jusqu’au 14 février au Théâtre de la Tempête, puis en tournée estelledelorme@compagniedufeufollet.org


Le nouveau théâtre 1947-1968, un combat au jour le jour de Jacques Lemarchand.

9782070122271.jpgÀ ceux qui rechignent à aller voir un spectacle à cause du mauvais temps, les éditions Gallimard proposent de passer un bon moment en compagnie d’un passionné de théâtre. Vous verrez, c’est un critique hors pair, un défricheur de talents, quelqu’un qui a su sentir l’air du temps.
Si le nom de Jacques Lemarchand (1908-1974) n’est pas très familier à la génération d’après 1968, il a autrefois été fameux. C’est d’ailleurs Albert Camus lui-même (dont nous vous avons parlé récemment) qui l’a recruté pour être critique dramatique à Combat.
Mais, plus qu’un critique, Jacques Lemarchand est un véritable conteur, un poète, dont les articles vous entraînent dans sa fougue, vous donnent à voir la scène et vous convainquent du bien-fondé de son jugement.
Il  a consacré sa vie au théâtre et écrit des milliers de critiques, et  ce volume rassemble celles de Combat, du Figaro littéraire et de la Nouvelle Revue Française de 1947 à 1968.

Durant cette période d’après-guerre, n’appartenir à aucun camp était suspicieux. Et Lemarchand, comme Camus, en fera les frais en termes de calomnies et d’injures. Ce qui n’entachera pas leur indépendance. Viscérale, donc inaliénable. Leur courage est lié à leur éthique, et leur honnêteté intellectuelle est toute naturelle pour eux. Donc, depuis la Libération, l’art dramatique est au cœur du débat intellectuel, artistique et social, et sa critique est primordiale. Cette époque, marquée par une effervescence créatrice, voit la naissance d’un théâtre populaire moderne, dans la lignée d’un Jean Vilar. D’origine provinciale , Jacques Lemarchand sera attaché toute sa vie à la décentralisation . « il n’y a pas de théâtre de distraction. Mais il s’agit de théâtre tout court, et de ce qui peut, et doit, dans le théâtre, toucher l’homme ».
  Ce théâtre émergent, aussi appelé « avant-garde », « théâtre de rupture », « nouveau théâtre », incompris et dénigré par les « perruches », les « autruches », ou les « bavards hautains », nécessitait que l’on se batte pour lui. D’emblée, Jacques Lemarchand en est tombé amoureux, et s’en est fait l’interprète auprès du grand public.
C’est sous sa plume, dans les critiques reproduites dans ce livre que les lecteurs de journaux ont pu découvrir Genet, Beckett, Ionesco, Adamov, Duras, Vinaver, aujourd’hui au panthéon des auteurs classiques, et d’autres aujourd’hui un peu oubliés : Jean Vauthier, Georges Schéhadé, Michel de Ghelderode, Romain Weingarten, Henri Pichette, Jean Duvignaud… Originalité et charme d’un homme qui était aussi proche du public que des gens  de théâtre, et dont les chroniques s’adressaient autant aux uns qu’aux autres.

On aurait aimé être aux Épiphanies d’Henri Pichette au Théâtre des Noctambules à ses côtés, et voir sur la scène Gérard Philippe, Maria Casarès, Roger Blin, Paul Oettly…, assister avec lui à des mises en scène de Jean-Louis Barrault, de Jean Vilar, voir des décors et costumes de Pierre Soulages…
Avec nostalgie, méditons sur ce propos enthousiaste, témoignant d’une époque révolue, au sujet de l’adaptation de J’irai cracher sur vos tombes, de Boris Vian, au Théâtre Verlaine : « Restait cette redoutable masse populaire que le théâtre seul peut atteindre, grâce aux facilités qu’un État compréhensif, doublé d’un fisc indulgent, accorde à qui veut enseigner sur scène ».

Barbara Petit

Textes réunis et présentés par Véronique Hoffmann-Martinot, Préface de Robert Abirached. Collection « Les Cahiers de la NRF », Gallimard, 28,90 euros, 452 pages.


LA NOCE

LA NOCE  de Bertolt Brecht, traduction de Magali Rigaill, mise en scène Patrick Pineau.  

   C’est une des premières pièces du jeune Brecht, rebaptisée plus tard La noce chez les petits-bourgeois, une description joyeusement féroce du rituel du mariage dans la petite bourgeoisie. Sylvie Orcier a planté un décor immaculé: le mobilier est recouvert d’un voile d’une blancheur chirurgicale que les mariés enlèvent avant l’arrivée des invités, tous de noir vêtus. La mère du marié s’affaire à servir les invités, et les propos sont amènes jusqu’à des réflexions désagréables sur le poisson.
La conversation s’enlise:  on parle des meubles que le marié a fabriqué lui-même pendant des mois, et dont il a même  préparé même la colle. Devant le vide qui s’installe, les invités demandent à examiner de près ces meubles dont les mariés sont si fiers. Mais la belle armoire Bauhaus est de guingois,  et catastrophe, on ne parvient pas à l’ouvrir, et la grande banquette s’effondre sous le poids de la belle-sœur. Le marié et la belle-mère servent  du vin, et l'on essaye de danser au son des maigres accords d'une guitare, mais le marié n’ouvre même pas la danse avec sa femme et tout se déglingue.  La soirée sombre alors dans le cauchemar quand on apprend que la mariée est enceinte. Les invités partis, le couple se retrouve face à face  dans un appartement saccagé, pour une vie dont ils n’ont pas rêvé… Patrick Pineau a réalisé un tableau allègrement méchant et  lucide de cette société ordinaire qui a engendré la montée du nazisme.

Edith Rappoport

 


Les Garçons et Guillaume, à table!

Les Garçons et Guillaume, à table!  spectacle de et avec Guillaume Gallienne , mise en scène de Claude Mathieu.

  ” galienne.jpgLe premier souvenir que j'ai de ma mère, dit Guillaume Galienne, c'est quand j'avais quatre ou cinq ans. Elle nous appelle mes deux frères et moi pour le dîner, en disant: ” Les garçons et Guillaume à table!” et la dernière fois que je lui ai parlé au téléphone, elle raccroche en disant : “Je t'embrasse ma chérie”; eh! bien, disons qu'entre ces deux phrases, il y a quelques malentendus”.
 Malentendus qui vont fournir la trame du solo brillantissime où Guillaume Gallienne, en pantalon noir ,  veste de velours bleu, et pull-over  très années cinquante,  évoque toute une série de ses personnages: sa mère bien sûr, qui semble quelque peu envahissante d'affection, sa grand-mère russe avec un fort accent et qui roule les r de façon incomparable, ses camarades de lycée, la dame espagnole qui l'accueille pour un séjour linguistique et qui lui apprendra la sévillane mais… pour une fille, ce qui fait hurler de rire la famille  alors que lui, ne comprend pas, jusqu'au moment où une jeune fille lui lance crûment: “Quand je danse la sévillanne, je veux danser avec un garçon pas avec une fille! “. Mais est-ce vraiment la faute à pas de chance si ce genre d'incidents émaille sa vie? Le juen homme de l'époque commence à y perdre son identité…
Il incarne aussi le temps de quelques répliques le médecin  et le psychiatre militaires qui le prennent  pour un véritable taré, comme le second psychiatre qui griffonne la moindre des ses paroles avec un superbe mépris, le professeur de théâtre  qui lui demande une petite improvisation, ou les  jeunes homos banlieusards qu'il a rencontré par hasard.   C'est toujours bien vu, magistralement interprété- Gallienne fait preuve d'un solide métier et passe d'un personnage à l'autre avec une  facilité exemplaire mais sans jamais en faire des tonnes,  dirigé avec beaucoup de précision et d'intelligence par  Claude Matthieu,  sa complice de la Comédie-Française.

 Mais  cet exorcisme, à la fois intime ,  autodérisoire et plein d'un humour parfois acide, reste cependant très pudique, même quand les situations évoquées frisent le scabreux. C'est vraiment un exercice de haute voltige où le comédien se sent parfaitement à l'aise, avec juste quelques accessoires, et le public, qui rit pratiquement tout le temps,  lui fait un triomphe tout à fait justifié. Dans le théâtre contemporain, Guillaume Gallienne renouvelle l'art du conteur, un peu dans la  veine que le premier et brillant Philippe Caubère d' il y a quelque vingt ans …
 Vous aurez sûrement du mal à avoir des places mais tentez votre chance, et plutôt pour  le dimanche; ensuite le grand comédien rejoindra la Comédie-Française où il a, dit-il très envie de rejouer avec ses partenaires. Sans doute, ce genre de monologues ne suffit-il pas à cet acteur boulimique mais ce serait dommage qu'il ne s'aventure pas de temps à autre dans cette voie. Reprendra-t-il ce spectacle,  avec ce titre/ réplique qui est en passe de devenir une phrase-culte? On peut vraiment l'espérer; par les temps qui courent, ce n'est pas tous les jours que l'on a l'occasion de rire au théâtre. En tout cas, Patrice Martinet a bien fait de l'inviter dans son théâtre dont le plateau lui convient parfaitement.

Philippe du Vignal

Théâtre de l'Athénée jusqu'au 20 février. 

Le spectacle se joue à guichets fermés mais sera repris dans ce même théâtre du 26 juin au 17 juillet.


Portrait d’une femme

Portrait d'une femme de Michel Vinaver, mise en scène d'Anne-Marie Lazarini.

femme.jpgC'est un pièce très peu connue de Michel Vinaver, auteur lui plus que reconnu et joué à la Comédie-Française mais que vous ne verrez pas à Paris, parce qu'il ne l'a pas souhaité pour des raisons très personnelles.
Elle a donc été créée au Théâtre des Sources à Fontenay-aux-Roses, et sera reprise en tournée (voir plus bas). Cela se passe dans un Palais de justice habilement scénographié par  François Cabanat. Un panneau lumineux indique la date du procès en assises: 1953, puis  les autres lieux et dates où se sont déroulés les principaux épisodes de la vie amoureuse  d'une jeune femme  du Nord de la France qui  a fait le voyage jusqu'à Paris  pour tuer d'un coup de revolver Xavier Bergeret :il avait été son amant et  l'avait  quitté pour se marier avec un autre. L'histoire est  celle d'un fait divers authentique: Pauline Dubuisson avait tué son amant par dépit amoureux et ce crime avait aussi inspiré Clouzot pour son film La Vérité
Quand on on entre dans la salle, les personnages sont déjà en place: Président, Procureur, avocats, témoins et parents de la jeune femme. Le procès d'assises est depuis longtemps un thème exploité à la scène comme au cinéma, que ce soit pour une histoire banale comme celle-ci , ou pour un cas célèbre et jamais élucidé comme celui de l'affaire  Seznec dont Robert Hossein a tiré un spectacle au Théâtre de Paris.
Le Président passe en revue la vie personnelle de cette jeune femme dont la moindre aventure amoureuse est passée au peigne fin, surtout quand il s'agit de relations  avec un médecin allemand pendant l'Occupation. Le Procureur de la République est dans son rôle, comme l'avocat de la partie adverse qui relève la moindre des choses qui ne serait pas en accord avec l'ordre moral de ces années-là…L'avocat de la jeune femme, lui,  manque singulièrement  de volonté de défendre sa cliente.
De temps à autre , une scène du passé de la jeune femme ressurgit: les retrouvailles avec ses parents très protecteurs dans le jardin familial,  sa tentative de suicide ,  la rencontre avec son amie qui lui apprend le mariage de Xavier Bergeret, etc… Ces petites scènes plus anecdotiques que véritablement révélatrices ponctuent ainsi la pièce, mais on ne comprendra jamais vraiment les mobiles du crime, comme dans le véritable procès de Pauline Dubuisson. Jusqu' au moment où  le Président  annonce le verdict: la condamnation à mort, puisque le jury n'a accordé  aucune circonstance atténuante à l'accusée..
La mise en scène d'Anne Marie-Lazarini est sobre et précise: pas d'effets inutiles, un bon rythme,  et c'est plutôt bien joué, en particulier par Michel Guedj, Isabelle Mentré, Michel Ouimet et Gérard Chatelain dans le rôle d'un père un peu dans les nuages, mais Jocelyne Desverdère ( la jeune femme) n'est pas vraiment  convaincante.. Il faut dire aussi que le texte- probablement issu d'une sténotypie du procès plutôt brute de décoffrage- n'a rien d'un chef d'oeuvre, et c'est un euphémisme…   Alors que la véritable vie de Pauline Dubuisson est beaucoup plus intéressante , puisque la révélation de sa véritable identité mettra fin à son projet de mariage et qu'elle finira par se suicider en 1963, au Maroc où elle exerçait comme médecin.
Ce qu'il manque à ce semblant de pièce ? Pas mal de choses:  sans doute et surtout une construction  solide,  caractéristique des pièces réussies qui ont pour cadre un tribunal correctionnel ou d'assises.   On ne s'ennuie pas vraiment pendant cette heure et demi mais on a peu d'empathie avec ces personnages assez falots qui n'arrivent pas à nous passionner… Dommage! On attendait mieux de Vinaver, et s'il n'y avait pas son nom sur l'affiche, on pourrait  vraiment douter qu'il en soit l'auteur. Alors à voir? Peut-être (et encore!) pour les passionnés de Vinaver;  pour les autres, ce n'est pas vraiment indispensable….

 

Philippe du Vignal

 

Le 9 février au Théâtre du Passage à Neufchâtel ( Suisse); du 17 au 20 mars au Théâtre des Deux Rives à Rouen; du 23 mars au 1 er avril au T.O.P. de Boulogne ( Hauts de Seine); du 6 au 10 avril au Théâtre de la Criée  à Marseille et enfin,  du 20 au 30 avril à la Comédie de Genève.

 


La Pierre

  La Pierre  de Marius von Mayenburg, mise en scène de Bernard  Sobel, en collaboration avec Michèle Raoul-Davis

   lapierre.jpg Marius von Mayenburg a déjà- à 37 ans encore pour quelque jours- une solide réputation d'auteur dramatique ( quelques douze pièces dont certaine  comme L'enfant froid montée par Christophe Perton au Rond-Point et Visage de Feu par Alain Françon à la Colline. Il est aussi dramaturge et traducteur la prestigieuse Shaubühne de Berlin.
  La Pierre, l'un des es dernières pièces, se passe après la chute du Mur de Berlin en 93. C'est l'histoire d'une grand-mère, de sa fille et de sa petite fille qui retrouvent leur maison à Berlin-Est, après l'avoir abandonnée et avoir fui à l'Ouesta. La grand-mère et le grand-père maintenant disparu l'ont racheté en 1935 à une famille juive contrainte à l'exil. Mais on ne le sait que trop: le présent colle souvent très mal avec le passé, surtout quand ce foutu passé n'est pas identique pour des personnes pourtant très proches. La grand-mère en a des cauchemars, sa fille n'est pas vraiment à l'aise et la petite-fille n'a qu'une envie: celle de s'enfuir au plus vite de cet univers qui ne la concerne en rien.
 Bref, il y a  des cadavres dans tous les placards. Et Marius von Mayenburg avec beaucoup d'intelligence nous convie à un voyage dans la mémoire de plusieurs générations du peuple berlinois de 35 à 93. sans logique apparente autre que celle du souvenir. “Lorsqu'on se remémore un événement, notre cheminement n'est pas logique, écrivait l'auteur à propos de l'Enfant froid, la mémoire ne suit pas un ordre chronologique: les événements nous reviennent entremêlés, parce que nos émotions les ont mélangés. C'est ce phénomène que j'ai tenté en tant que dramaturge de retranscrire..”
 Et ce n'est pas pour rien que von Mayenburg a choisi comme personnages trois femmes d'une même lignée pour essayer de de dire les regrets et le sentiment de  culpabilité  qui continue sournoisement à hanter l'Allemagne un demi-siècle après la faillite de l'aventure nazie, puis le déchirement  de voir son pays coupé ,et enfin le choc qu' a dû être la réunification tant attendue mais qui a encore souvent chassé les gens de chez eux cette fois pour des raisons économiques.
Et Bernard Sobel dit qu'il a abordé ce poème parce que d'une certaine façon, il a dû affronter le problème de ce qui reste aujourd'hui de l'héritage communiste. “J'ai travaillé, précise-t-il, cinq ans dans un pays qui n'existe plus”. Et  sa direction d'acteurs est , comme toujours, d'une grande précision ( même si Edith Scob surjoue ) mais La Pierre qui,  dit-il,  ” met en scène des fantômes qui ne veulent pas être oubliés, qui interdisent d'être tranquilles”ressemble par trop à un canevas pour que l'on ait envie de s'y intéresser vraiment.
 Si l'on comprend bien les raisons qui ont conduit Sobel à choisir ce poème (sic),  on a du mal à cause de la structure répétitive de courtes scènes ,  à s'attacher à ces   personnages  trop  rapidement cernés et cette parabole familiale sur la RDA disparue , même si elle ne dure qu'une heure et quart, devient vite ennuyeuse. Sans doute le grand plateau noir de la  Colline où il n'y a que quelques meubles de salon n'était-il pas la scène idéal pour ce genre de poème, et la ponctuation permanente de dates en tubes fluo imaginée par Lucio Fanti n'arrange pas les choses, mais de toute façon, c'était mission impossible:  le texte de Marius von Mayenbourg n'a très franchement rien de très passionnant. Rien à faire l'émotion qui devrait être tangible n'est pas au rendez-vous.
 Alors y aller ou pas? Ce n'est peut-être pas la bonne pièce pour découvrir cet auteur, malgré le travail de Sobel et de ses acteurs. Et il y  a sûrement d'autres priorités à Paris…

 

Philippe du Vignal

Théâtre de la Colline jusqu'au 17 février.


Le Bout de la Route

Le Bout de la Route de Jean Giono mise scène de François Rancillac.

  surlaroute.jpgLe théâtre de Jean Giono est sans doute moins connu que ses romans célèbres comme Colline (1929) , Regain ( 1930)  ou Le Hussard sur le toit (1947), , et pourtant si l'on connaît et l'on joue souvent La Femme du Boulanger, Le Bout de la Route- qui est sa première pièce et  qu'il écrivit en 1931, ne manque pas non plus d'attraits. L'histoire est, comme souvent chez Giono se passe en Provence dans des paysages magnifiques mais où les villages petit à petit commençaient à sombrer dans l'abandon, et, un peu par miracle, grâce à quelqu'un venu d'ailleurs, se sont mis à renaître .
Et la ferme au milieu de nulle part où Jean arrive un soir, fourbu par une longue marche et mort de faim a été ravagée par le deuil: le père de famille est mort brutalement et sa petite soeur  a été tuée par un  rocher tombée de la montagne toute proche. La grand-mère vit recluse dans sa chambre, Rosine, la veuve est devenue impitoyable et autoritaire. Quant à Mina, la plus jeune des filles, elle arrive à se tirer de ce  chaos familial quand elle rencontre Albert un jeune forestier qui vient la voir chaque mardi. Jean donc débarque un soir, parmi ces gens qui ne l'ont jamais vu: il possède un indéniable bonté et il irradie, calme et un peu triste; on devine très vite et il va le dire qu'il est lui aussi en deuil: celle qu'il aimait l'a quitté et il se retrouve seul mais solide, avide d'en découdre
Il aime raconter des histoires ; Albert, émerveillé et compatissant  offre un peu du lait qui ne lui appartient pas; quant à  Mina, elle l'écoute avec avidité; Rosine, après s'être montrée méfiante et plutôt agressive, sent bien malgré tout qu'un homme jeune comme cela, c'est un vrai cadeau tombé du ciel qu'on ne peut pas refuser. Et la grand-mère elle-même quittera la prison qu'elle s'est elle-même construite pour parler avec lui. Et Jean se lie aussi  d'amitié avec le garde-champêtre, le vieux Barnabé qu' il aide à  pétrir puis à  cuire le pain dans le four banal  du village. Et l'on entend la musique du petit bal où Mariette et Mina essayent en vain d'entraîner Jean. Mina, bien entendu, est depuis longtemps  tombée follement amoureuse de Jean qui  s'en est bien aperçu maissemble ailleurs, perdu dans un autre monde. Et c'est lui qui la remettra dans les bras de son fiancé…. François Rancillac a bien compris qu'il était impossible de concevoir une mise  en scène naturaliste et de faire ainsi tomber la pièce dans un pittoresque à la Pagnol, avec ce que cela suppose de clichés et de bêtises. Encore aurait-il fallu ne pas  créer avec son scénographe Jacques Mollon cet espace noir  avec un sol et des murs couverts de cette pâte striée de réglisse à la Soulages. On veut bien que, chez Soulages, cette “pâte épaisse et pétrolifère donnant à son noir uniforme une dynamique et une profondeur incroyable” ait sa raison d'être  chez le peintre  aveyronnais ( et encore pas toujours, il y a un peu du système dans l'air depuis une bonne vingtaine d'années, et les vitraux de la cathédrale de Conques* sont de qualité  inégale) .
C'est quand même à un curieux syllogisme que se livre François Rancillac qui en rajoute encore une couche (excusez le mauvais jeu de mots pictural!) en de en transposant  Soulages dans l'univers de Giono et en demandant de plus à Cyrille Chabert de concevoir une lumière, disons, des plus économiques. Pas la peine de convoquer et Soulages et Le Corbusier  pour essayer de justifier un système scénique qui ne fonctionne pas, et dessert plutôt la pièce. Enfin, bon…
Encore une fois, sans tomber dans le naturalisme du genre:  vieille cheminée, rideaux en coton Vichy rouge et blanc et lampe à pétrole suspendue au dessus de la table où règne la grosse tourte de pain familiale, il y avait sans doute moyen de faire autrement. D'autant que la pièce de Giono, malgré une langue d'une richesse et d'une beauté remarquable a quand même du mal à décoller. Giono, dont c'était le premier texte théâtral n'a pas encore tout à fait pris la mesure du temps théâtral. Et les scènes d'exposition sont plutôt du genre longuet…
Mais, passée la première heure, François Rancillac maîtrise parfaitement les choses, et sa mise en scène et sa direction d'acteurs sont d'une qualité exemplaire.Chaque comédien est remarquable: et il n'y a aucune fausse note, en particulier Eric Challier ( Jean) et Tiphaine Rabaud-Fournier ( Mina) sont plus qu'émouvants . Emmanuèle Stochl est aussi formidable de vérité, même si elle a parfois tendance à surjouer un peu. mais quel régal et les scènes de la fin que l'on ne vous dévoilera pas sont des moments d'émotion très rares  au théâtre. Les comédiens, sous la houlette de Rancillac,  se sont emparés de cette langue qui fait penser parfois à du Claudel ( ce n'est sans doute pas pour rien si Alain Cuny avait créé le rôle de Jean) avec un bonheur visible. Certes la pièce est un peu longue et aurait sans doute bénéficié au début de quelques coupes… Certes la Cartoucherie n'est sans doute pas près de chez vous… mais vraiment cela vaut le coup.Et on ne vous le redira pas…

 

Philippe du Vignal

 

* Comme disait une brave touriste  sans doute peu fait de l'art contemporain en s'adressant à son hôtellière: ” Madame, savez-vous quand seront enlevés les vitraux provisoires de l'église de Conques? ( Authentique et aussi  savoureux qu'un bon aligot dans la froidure de janvier mais Soulages n'apprécierait sans doute pas!)

Théâtre de l'Aquarium jusqu'au 28 février.

La pièce est éditée aux Editions Folio/ Gallimard


Mère Courage et ses enfants

Mère Courage et ses enfants,  de Bertolt Brecht, adaptation de Peter Hinton, mise en scène de Peter Hinton, et  adaptation par Alain Cole  des partitions de Kurt Weil et des chansons de Paul Dessau.

  nacmotherdress0294.jpgLa pièce,  écrite en 1939, fut  créée à Zurich en 1941. Toutefois, depuis la sortie du film Mutter Courage und ihre Kinder (en deux versions,  1955 et 1961) à partir des scénarios de Brecht, avec Helene Weigel dans le rôle titre, il est  difficile de ne pas penser au jeu  de la célèbre comédienne qui avait superbement incarné ce personnage emblématique qui survit en traînant sa carriole à travers l’Europe dans le sillage de l’armée suédoise en guerre contre la Pologne.
  Courage observe et profite de tout le mal semé par cette  «  bonne guerre » …de Trente ans: la famine, la peste, la terreur et la ruine, dont le  prétexte était de protéger les habitants contre les méfaits de l’autre religion …   Comme les  recruteurs , qui vivent de la guerre, le constatent : « la paix c’est la pagaille », « seule la guerre crée de l’ordre »  et  Mère Courage  symbolise cette éthique perverse : elle  profite de la conflagration  pour faire de bonnes affaires, même si elle y perd ses fils et sa fille.  Courage  peut réagir  lorsqu’un de ses enfants  meurt mais elle récupère vite sa carriole et ne cesse de penser à ses affaires aux dépens de toutes les victimes de cette violence. 
 Brecht n’annonce-t-il pas déjà les vendeurs d’armes des compagnies multi-nationales qui profitent du chaos et de l’horreur provoqués par les  guerres pour s’enrichir? Plus triste encore: Courage ne se rend pas  compte que la guerre est absurde, que la mort de ses proches n’est pas nécessaire et que son activité de vieille bête de proie  est profondément immorale , puisqu'il lui  faut avant tout  récupérer de la marchandise et poursuivre sa route pour continuer à gagner de l’argent!
Il y a quand même une lueur d’espoir   à la fin du sixième des douze  épisodes:  tout de suite après que les soldats aient brutalisé sa fille Catherine,  Courage s’affole  et se souvient des événements qui ont rendu sa fille muette. « La guerre doit être maudite »,  crie-t-elle mais elle  voit  aussi que c’est « une belle source de profit » et  elle aura toujours  cette obsession d’acheter et de vendre, sur le dos des morts. Obsession typique de cette dialectique brechtienne  solidement ancrée dans la pièce. 

  Le metteur en scène Peter Hinton, est parti directement du texte de Brecht  pour refaire une traduction/adaptation plus actuelle et  tout à fait satisfaisante. Et clin d’oeil de Peter Hinton: pendant l’entracte, on diffuse l’ enregistrement  d’un dialogue entre  Brecht  et McCarthy, lors de la fameuse chasse aux communistes aux États-Unis dans les années 1950, quand le dramaturge dût comparaître devant le comité du Sénat dirigé  par McCarthy.   Cette triste période  avait inspiré Les Sorcières de Salem  à Arthur Miller et, en l’évoquant, Hinton  fait un clin d’œil à son public anglophone : comme Miller dénonçait les fanatiques de la guerre froide, Brecht et Hinton  dénoncent les profiteurs de la guerre.
Malheureusement, la lecture que fait Hinton de Mère Courage perd beaucoup de son mordant. Et Madame  Jacobs,  (Mère Courage) manque de l’indispensable énergie vocale mais aussi de la colère, de  la rage, et l’indépendance  de cette créature légendaire qui devient un microcosme de l’avarice capitaliste. Mais les effusions d’émotion font de cette Mère Courage un personnage trop sensible,  sans que le côté mercantile vienne rééquilibrer les choses
   Brecht réfléchissait souvent sur les techniques de Stanislavski par rapport à son propre théâtre « épique », et l’évocation possible d’une affectivité de  l’acteur n’est certainement pas exclue mais ici,  Hinton a sans doute trop  cherché  un effet d’identification avec le public. Ces glissements  faciles vers le désespoir, déséquilibrent le jeu de Courage et nous empêchent de réfléchir  aux mobiles économiques de son personnage. Elle est, tout simplement, trop sympathique, et ici ,c’est un contre-sens total.
La musique, adaptée par Alan Cole des partitions de Kurt Weil  et des chansons de Paul Dessau est efficace et plus intéressante que les chansons écrites par Dessau. Mais  la seule comédienne capable de chanter/dire ces vers et de leur donner toute leur  puissance dramatique est  Yvette, la prostituée (Jani Lauzon).  Les autres comédiens sont dépassés par cette musique qui exige une qualité de voix particulière pour s’adapter  aux  ruptures atonales voulues par Kurt Weill. 
 Mais  le travail scénographique est remarquable. Des couchers de soleil  orange et sang, sont  projetés sur le fond de scène et  des spots  transforment les soldats en ombres lugubres qui se traînent à travers le paysage en ruines. Cette beauté funeste est bien mise en valeur par les musiciens assis à des pianos  qui se déplaçent sur le plateau, et par le rythme effréné des percussions. Hinton a ainsi  astucieusement militarisé la troupe des pianistes.
Et, malgré les défauts que nous avons signalés plus haut, il  faut reconnaître le courage de cette jeune troupe,  pour  avoir monté cette œuvre célèbre qui ferait hésiter bien des  compagnies  plus expérimentées…

Alvina Ruprecht 
Mother Courage and her children,  production du Théâtre anglais  du Centre national des Arts à Ottawa,  s’est jouée jusqu’au 27 janvier, puis ensuite partira en tournée au Canada.


MÊME PAS MORTE


 MÊME PAS MORTE, spectacle pour jeune public de Judith Depaule.

 

memepasmortedef.jpgVesna, 8 ans, a quitté son pays en guerre, sans doute un pays à l'Est du nôtre. Elle est accueillie quelque part où, même si tout n'est pas facile pour tout le monde, on vit sans la peur des chars et des bombes.
Mais on n'oublie pas la guerre parce qu'on change de décor et, dans le paisible appartement du jeune couple qui l'accueille où elle a  une  jolie chambre, Vesna fait des rêves effrayants:  les loups des contes de fées brandissent des mitraillettes, et les chars sont  plus menaçants que les sorcières. Madame Maman et Monsieur Papa font ce qu'ils peuvent pour lui faire oublier ses peurs, mais, maladroits face à ses angoisses,  ils ne trouvent pas les mots.
Une histoire d'aujourd'hui? Oui, à double titre. Par ce qu'elle raconte ,bien sûr, mais surtout par la forme qu'a choisie Judith Depaule pour la raconter. Vesna est en effet  une marionnette virtuelle, et  l'appartement de ses parents adoptifs est une projection vidéo; quant à  ses rêves, ce  sont des dessins animés, mais  Monsieur Papa et Madame Maman sont joués par des comédiens et Vesna dialogue avec eux, comme avec le public, sans complexe. Vesna , marionnette virtuelle  en 3D mais manipulée en temps réel, est une petite fille bien vivante (même pas morte), sauf qu'elle a de drôles d'images dans la tête.
Mais ce n'est pas avec les jeux video qu'elle a découvert qu'on pouvait éliminer des ennemis, puisqu'elle incarnait l’un des personnages de ces jeux et  en était la cible. On sait combien ces enfants de la guerre sont marqués profondément et si ses parents adoptifs sont dans un autre monde, bien réel, celui de la paix , cette paix ne suffit sans doute pas à chasser pour de bon les images qui habitent la petite fille.
Judith Depaule a eu une très belle idée: utiliser ces technologies qui fascinent tant les enfants (et les autres) pour raconter le monde d'aujourd'hui. Les princes et les princesses sont loin! Et les enfants qui assistent au spectacle ont un rapport  évident  à cette proposition qui ne les étonne pas du tout. Mêler le réel et le virtuel: où est le problème? Judith Depaule s'est fait une spécialité du théâtre documentaire, mêlant habilement dans ses spectacles  :  Qui ne travaille pas ne mange pas, Ce que j'ai vu et appris au goulag, Vous en rêvez, Youri l'a fait, matière historique et matière théâtrale,  vivant et  virtuel. Mais c'est la première fois qu'elle propose un spectacle pour le jeune public et cette proposition a toute sa pertinence. Une réserve cependant: la fin est un peu trop rassurante, et Vesna nous semblerait plutôt prête à vivre la vie à pleines mains sans oublier le passé qu'à se laisser endormir paisiblement par la douceur. Pour ce spectacle, Judith Depaule s'est entourée  de remarquables techniciens en nouvelles technologies, et le résultat est passionnant.

Françoise du Chaxel.

Au Théâtre Dunois, Paris 13e, jusqu'au 7 Février, au Théâtre de Saint-Quentin-en-Yvelines le 17 et 18 février, et enfin au Théâtre de Chatillon Hauts-de-Seine les 20 et 21 Mai.


Les Puppini Sisters

Les Puppini Sisters

puppinisisters001.jpgElles sont en tournée en France début 2010. Et remplissent les salles.  Pourquoi ?  L’accroche se fait sur le  mot « glamour » (sensualité, beauté). On attend donc à la fois de belles présences (sexy poivré d’Ava Gardner ou sucré de Marilyn),  une musique (cool de Cole Porter ou  jungle de Duke Ellington), une danse ( claquettes de Fred Aster et de Ginger Rogers, ou naïades d’Esther Williams), et  le cinéma de Billy Wilder et de  Woody.
Mais le glamour n’est pas le kitsch. Le kitsch recycle le laid. Le glamour  recycle le beau. Décor des palaces Art déco. Esthétique de  la couleur, Gevacolor ou Agfacolor, fini  le noir et blanc de la guerre. Le glamour est aussi une éthique : l’amour, rien  que l’amour. Et la femme au cœur de l’histoire.
Les Puppini  ont certes   des atouts. La meneuse de revue ,Marcella Puppini est brune, Italo-Espagnole; c'est elle qui donne le rythme et le ton, et elle chante à merveille en couple avec  son accordéon, et réussit un  finale de bacchante antique en  transe. La rousse  Irlandaise Stéphanie 0'Brian  est  acide et la blonde  Anglaise  Kate Mullins joue les pulpeuses. Quant aux costumes: (des robes pailletées) ils sont  très réussis:  unité du tissu or et  variété de la coupe selon les  trois  types de  beauté.  A l’arrière,  il y a trois  mâles( guitariste, batteur, bassiste.) Au service de ces dames…
Mais- premier malaise- ils sont en jeans et baskets! Adieu  Cary Grant et Humphrey Bogart… L’amateur de glamour reste sur sa faim, déçu, frustré.  D’abord,   très peu de standards de Porter ou Ellington (droits d’auteur exorbitants ?)  Beaucoup de « à la manière de ». Avec des hors-sujet comme  Dalila, Dutronc  et Carmen… Bonjour le kitsch et  le post-moderne.! Et des impros de batterie et de guitare hard-rock, hors sujet également.
Les éclairages  sont sans invention, le décor se résume à un triste écran en fond de scène, qui s’anime parfois, mais mollement, et la  chorégraphie est faible! En effet les  trois grâces ont  dans leur manche  un minimum  de gestes, toujours les mêmes : salut militaire, main en visière, lancer du lasso… Bref,  sur le créneau du glamour, les Puppini  ne font pas encore mouche.

René Gaudy

  les 8 et 9 mars à Alençon, et le 16 au Théâtre municipal de Hagueneau.

 

 


Camus par Virgil Tanase

Camus  par   Virgil Tanase

   Si l’entrée au Panthéon d’Albert Camus a alimenté bien des tempêtes médiatiques, le cinquantième anniversaire de sa mort, lui, suscite de nombreuses éditions et rééditions en tous genres. Parmi les inédits, Virgil Tanase, écrivain et homme de théâtre, réussit une très belle biographie.
Composées dans un style fluide et léger, ces quatre cents pages passionnantes se lisent d’une traite. Virgil Tanase marie une plume alerte à la précision des sources sans s’égarer en détails inutiles. Et il  peint la vie étonnante de Camus, si intrinsèquement liée à l’Histoire, comme son œuvre. Une vie marquée du sceau de la révolte, alternant avec des phases de profond découragement.
Le biographe revient bien sûr sur son lien indéfectible à l’Algérie et à sa mère, ses affinités électives, sa maladie des poumons , ses démêlés avec l’intelligentsia parisienne, le journalisme à Combat, le travail de lecteur chez Gallimard, l’échec de ses relations avec les femmes… Mais surtout la probité, l’indépendance, l’amour des humbles, l’engagement qui l’agitent, viscéralement ancrés en lui.
Et pour ce qui nous rassemble autour de ce blog:  la passion du théâtre, Virgil Tanase offre des pages savoureuses, intenses. Sur  ses pièces (Le Malentendu, Caligula, Les Justes),  les  mises en scènes et les critiques qu’elles reçoivent, l’auteur nous immerge dans une scène théâtrale aujourd’hui disparue et, pour nous,  souvent déroutante. Cela se passe au Théâtre Hébertot, au Théâtre Récamier, et  au Palais-Royal. Camus et le théâtre, c’est une histoire d’amour incommensurable et pérenne. Car « le théâtre est un refuge, la création une façon d’aimer apaisante pour la conscience (…) Le théâtre, à la différence de l’écriture, est un travail concret et protège l’artiste de l’abstraction (…) C’est aussi un travail qui préserve de la solitude : il s’effectue dans la solidarité d’un groupe où fonctionnent émulations et engagements réciproques. ».
Pour Camus, le théâtre est avant tout populaire, dans la lignée de Romain Rolland, Firmin Gémier, et surtout de Jacques Copeau qu’il admire beaucoup, ou politique à l’instar d’Erwin Piscator à Berlin. « Militant et homme de lettres, Camus trouve dans le théâtre un moyen d’être les deux à la fois ». Ce qu’il souhaite ? « La victoire du théâtre de participation sur celui de la distanciation ». À la demande de Malraux, il écrira  un texte sur un projet qui lui est cher, celui d’un nouveau Théâtre pour « glaner le public populaire ».
À Alger, déjà, où il œuvre au Théâtre du Travail, il monte Gorki, Machiavel, Fernando de Rojas, adapte Balzac. Les adaptations, Camus les affectionne et les entreprendra toute sa vie : Les Esprits de Pierre de Larivey, Requiem pour une nonne de Faulkner, Lope de Vega, Buzzati, Dostoïevski et à Paris, il rencontre Jean-Louis Barrault, Pierre Brasseur, Madeleine Renaud, Gérard Philipe, et surtout Maria Casarès, sa sœur en exil, miroir d’une réussite, avec laquelle il entretient une liaison aussi passionnée que tumultueuse pendant des années. Pour elle, il compose une adaptation de La Dévotion à la croix de Calderon, « taillée sur mesure ».
800px20041113002lourmarintombstonealbertcamus.jpgSartre, qui le trahira plus d’une fois, il  lui propose de monter Huis-Clos puis se rétracte. Certains spectacles l’inspirent : « Suréna de Corneille jouée à la Comédie Française lui donne des pistes pour son travail de dramaturge à la recherche d’une tragédie moderne capable d’émouvoir sans tomber dans le vérisme du théâtre bourgeois ». D’autres non : « Claudel. Esprit vulgaire ». Avec des amis, il lit Le Diable attrapé par la queue de Picasso.
  Une biographie très intéressante qui appelle  quelques réserves. Virgil Tanase fait parfois preuve de mauvaise foi ou d’aveuglement, lorsqu’il écrit : « Catherine (la mère de Camus) aime tendrement ses enfants, mais lorsque leur grand-mère leur donne le fouet, elle ne les défend pas, murée dans son silence qui d’une obéissance est devenue une résignation, puis une façon de vivre (…) Albert Camus est un enfant heureux. Son père ne lui manque pas car, ne l’ayant jamais connu, il n’imagine pas ce qu’il a perdu. La pauvreté ne le gêne pas parce qu’autour de lui tout le monde est logé à la même enseigne ». Est-il à ce point ignorant en psychologie ? D’autant que les faits qu’il rapporte contredisent  quelques pages plus loin ses propos…
 On lui serait gré également de nous épargner ses jugements de valeur concernant ses semblables : « Dans l’hôtel minable de Montmartre, Camus côtoie des putes, des maquereaux, des artistes ratés et des paumés de toutes sortes. » Tanase aimerait-il que l’on parle de lui de la sorte ? Enfin, comment peut-il prétendre : «  Camus exagère sans doute mais il est sincère dans son exagération » ? Qu’en sait-il ?
Ces réserves mises à part, ce petit livre permet de traverser la vie incroyable et douloureuse d’un grand homme, qui n’était d’aucun parti, excepté celui de l’Homme. Une invite à redécouvrir son œuvre autrement…
Barbara Petit
Camus Par Virgil Tanase, folio biographies, Gallimard, 416 pages, 8,20 euros.


DEHORS PESTE LE CHIFFRE NOIR

 

DEHORS PESTE LE CHIFFRE NOIR de Kathrin Röggia, conception Eva Vallejo et Bruno Soulier.

 

C’est du théâtre musical, du beau, du vrai, du grand  qui donne la parole aux laissés pour compte, aux pauvres gens empêtrés dans les mirages de la société de consommation, acheteurs compulsifs piégés par le crédit facile, surendettés, coincés, anéantis, au bord de l’expulsion.
  Dehors peste le chiffre noir est un bel oratorio, où acteurs et musiciens sont en complicité totale pour interpréter une soixantaine de séquences avec une rage pleine d’humour, désespérée et triomphante malgré tout. Aux antipodes de la désespérance, c'est un spectacle majeur qui n’est pas sans rappeler Phil Glass pour la musique et Attention au travail pour le text qu'avait créé autrefois le Théâtre de la Salamandre. L’Interlude avait déjà donné au Rond-Point La mastication des morts en 2007.

Edith Rappoport


Comment ai-je pu tenir là-dedans?

Comment ai-je pu tenir là-dedans? d'après la Chèvre de M. Seguin d'Alphonse Daudet , une fable de Stéphane Blanquet et Jean-Lambert Wild, direction Jean-Lambert Wild.

   chevre.jpgLes contes pour enfants ont la cote auprès des jeunes metteurs en scène ;  la plupart  traitent de la transgression comme Barbe-Bleue, Le Petit chaperon rouge et combien d'autres … et il y a le plus souvent de la perversion dans l'air. Bref, de quoi plaire à la fois aux enfants et aux adolescents , comme aux adultes qui y trouvent aussi leur compte… mais sans doute pas de la même façon, puisqu'il y a toujours un arrière-plan psychanalytique : ” la chèvre blanche, à moitié  saoule, se vautrait là-dedans, les jambes en l'air et roulait le long des talus”.
Le spectacle n'a rien d'une illustration du célèbre conte de Daudet mais c'est plutôt une sorte de relecture personnelle de Jean-Lambert Wild.Aucune autre personnage que la chèvre incarnée par une jeune artiste allemande: Sike Mansholt, oeuvrant à la fois dans la performance, la vidéo, la danse et l'écriture poétique qui, cette fois,  restera muette; le texte étant dit en voix off par ce comédien exemplaire qu'est André Wilms.
Composante essentielle du spectacle, un environnement composé d'une table, d'un coffre , d'une chaise et d'une sorte de grande marionnette à la forme évoquant le loup, environnement installé sur un plateau tournant et que l'on va retrouver, un peu modifié , deux autres fois, puisque le plateau est divisé en trois parties séparées par une paroi de papier que la jeune femme franchira en les déchirant d'un coup de cutter. C'est, marque de fabrique de Jean-Lambert Wild,  remarquablement conçu et interprété, même si la voix d'André Wilms est un parfois peu trop monocorde.
Le spectacle, on l'aura compris , est sans concession aucune,  et tient souvent plus de la ” performance”, puisqu'il associe la voix de Wilms , la musique de Jean-Luc Therminarias, vieux complice du metteur en scène et l'expression gestuelle tout à fait remarquable de Sike Mansholt, privilégiant l'image de ce voyage dans la fable de Daudet.
Jean-Lambert Wild et ses complices veulent  dire à la fois l'enfance, la transgression comme nécessité vitale mais aussi la difficulté à intégrer le monde des adultes. Ce que peut révéler une lecture plus analytique du texte mais ce qu'il n'est pas évident à révéler sur une scène en cinquante cinq minutes… Il y a souvent  de fabuleuses images, par exemple quand la jeune femme ouvre le corps du loup et que s'échappent des milliers de pastilles de couleur. Tout se passe, semble-t-il,  comme si l'on avait affaire à un spectacle pour enfants  qui tiendrait  davantage de la “performance” d'artiste peintre destinée à un public averti qu'à un public  d'enfants et d'adolescents.
Mais , à quelques bémols près, si étonnant que cela  puisse paraître,  ce type de dramaturgie fonctionne.. Les enfants étant sans doute plus sensibles à des choses que nous sommes bien incapables  de percevoir, avec notre cerveau  déjà encombré à l'entré  de tas de  scories. Et ce genre d'approche du théâtre  n'est pas sans parenté avec celui de PIerre Blaise dont nous parlions il y  a peu  de temps dans Le Théâtre du Blog.
Même exigence, même perfection de la forme et même recherche d'un autre langage dramatique où l'on considère l'enfant encore plus susceptible de saisir la beauté du monde que n'importe que adulte. Avec sa sensibilité à lui qui n'a pas grand chose à voir avec la nôtre. En tout cas, Jean-Lambert Wild aura ouvert une des pistes les plus  intelligentes à l'heure actuelle dans ce que l'on appelle le théâtre pour enfants.

Philippe du Vignal

Comédie de Caen ( maintenant en tournée: 02-31-46-27-27)


Amphitryon

Amphitryon, de Molière – Mise en scène Bérengère Jannelle.

    amphitryon.jpgUn divertissement, une farce cruelle des dieux : parce que Jupiter a repéré Alcmène et décidé qu’elle serait la mère du futur  - et malheureux – Hercule, il prend la figure du général Amphitryon et retarde la nuit pour s’offrir une merveilleuse et unique nuit d’amour. D’amour, il voudrait bien… : malgré son plaidoyer fort plaisant pour l’amant, c’est le mari qu’aime et désire la fidèle Alcmène. Du moins, c’est ce qu’elle croit : peut-être est-elle plus séduite qu’elle ne veut bien l’avouer par la fougue inhabituelle de celui qui a la figure de son mari…La pièce, bien imitée de Plaute, joue sur l’effet comique garanti en principe par les quiproquo entre jumeaux, ou sosies, et sur l’effet de trouble d’un adultère consommé « à l’insu de son plein gré ». Elle envoie un coup de chapeau un peu ambigu à Louis XIV en Jupiter. Et pour aujourd’hui, et sur nous, que dit-elle ? Bérengère Jannelle et ses comédiens l’ont  gentiment modernisée, mais, faute de choix précis et forts, ne nous en livrent que quelques éclats et laissent Amphitryon au rang des pièces secondaires.

Pourtant , on sent l’idée, on sent qu’il y aurait quelque chose à faire : quand des milliers de “sosies“ rejouent éternellement leur “dieu“ Claude François, il pourrait être plaisant de voir, à l’inverse, le désir d’un dieu de descendre sur terre, dans notre misérable condition, tout en gardant sa puissance divine. De même, le trouble d’Alcmène, frôlant une rencontre avec son inconscient, aurait pu aller bien plus loin : Audrey Bonnet joue mieux la douleur que lui infligent les soupçons du mari que le plaisir partagé ave l’amant…  Arnaud Churin se tire bien de la jalousie instinctive du “vrai“ Amphitryon, de son côté Othello capable de tuer pour un mouchoir, mais est plus embêté que troublé par le côté surnaturel de l’affaire. Olivier Balazuc, en Sosie, s’approche d’un bon Arlequin, il nous convainc de sa lâcheté systématique, mais pas de sa peur. Bref, on attend plus et mieux d’une bonne réflexion sur la pièce qui ne passe pas assez sur le plateau, encombré d’une machine tournante en plan incliné, avec miroirs et trappes, elle non plus pas complètement assumée.
Il faut ajouter la diction du vers, gâtée par des liaisons “hyper-correctrices“ (donc fautives) du genre « la maison-n-elle-même… ».
Nous, le public, en demandons plus : un Amphitryon qui nous émeuve, et qui nous fasse rire franchement et dire que jusque-là  on était passé à côté d’une grande pièce. Qu’en pense Kleist ?

Christine Friedel

Théâtre de la Ville – Les Abbesses,  jusqu’au 12 février


Quoi de neuf dans les théâtres privés ?


seznec.jpgEn présentant la seconde partie de la saison 2009 / 2010 des théâtres privés, Georges Terrey, président du Syndicat national des directeurs et des tourneurs du théâtre privé, a constaté les répercussions de la crise sur la fréquentation des spectacles. “Paradoxalement, dit-il, ce sont les spectacles aux places les plus chers qui marchent très bien.
« Ceci s'explique - a-t-il dit - par les choix drastiques des spectateurs qui tendent à évacuer la notion de risque et se dirigent vers des valeurs clairement identifiées, la présence d’une vedette, la nouvelle pièce d'un auteur à la notoriété établie qu'ils apprécient, ou la reprise d'une pièce du répertoire qu'ils connaissent. »
Comment susciter la curiosité des spectateurs face à la concurrence croissante ? Les directeurs des théâtres privés relèvent le défi. Il s'agit de s'adapter aux mutations de la société actuelle. Proposer, par exemple,  aux particuliers de participer à la coproduction de spectacles, ce qui est déjà  courant dans le domaine musical ou au cinéma. poupe.jpg« Pourquoi ne pas faire émerger un cercle d'amateurs éclairés qui puissent, au théâtre, soutenir nos choix ? » dit  Georges Terrey. Des solutions de ce type sont en effet urgentes, d'autant plus que les relations avec les pouvoirs publics deviennent de plus en plus tendues.
Un  certain nombre de « seul en scène », forme plus abordable pour un producteur mais aussi très demandée par le public,est programmée, qu'il s'agisse de spectacles comiques, comme Arthur,  ou encore, Abraham de, par et avec Michel Jonasz au Théâtre de la Gaîté-Montparnasse; Et Pas une ride avec Michèle Bernier au Théâtre de la Renaissance, Gaspard Proust enfin sur scène et Vous avez quel âge ? de Françoise Dorin avec Jean Piat au Studio et à la Comédie des Champs-Élysées, ou Extinction de Thomas Bernhard avec  Serge Merlin au Théâtre de la Madeleine.
imageparadisgde.jpgAvec des stars, des valeurs sûres, des acteurs et des metteurs en scène de renom, populaires grâce au cinéma et à la télévision, devraient remobiliser et consolider le public du privé. On verra ainsi au Théâtre de l'Atelier Je l'aimais adapté du roman d'Anna Gavalda et mis en scène par Patrice Leconte avec Irène Jacob, Gérard Darmon et Noémie Kocher. Et parmi les classiques , Maison de poupée  d’Ibsen, mise en scène de Michel Fau au Théâtre de la Madeleine.
La part belle est faite aux auteurs contemporains: à Édouard VII,  Audition de Jean-Claude Carrière, mise en scène par Bernard Murat avec Jean-Pierre Marielle; au Théâtre Marigny, Face au paradis de Nathalie Saugeon, mise en scène de Rachida Brackni et, au Théâtre de l'Œuvre, Marcel Bluwal met en scène David et Edward de Lionel Goldstein avec Michel Aumont et Michel Duchaussoy.
Et  Robert Hossein monte Seznec, un procès impitoyable, qu'il a réalisé et qu’il présente lui-même sur scène avec 26 comédiens au Théâtre de Paris.

Irène Sadowska Guillon

Pour plus de détails : www.theatreprive.com


Carte postale de Londres : time out

De passage à Londres, nous avons rencontré  David Furlong, acteur, metteur en scène et directeur artistique de l’Exchange Theater Company qui nous a expliqué comment il voyait le théâtre anglais. C’est aussi dense que précis…

    davidfurlong.jpg« À Paris, et en France, le théâtre est soit subventionné donc public soit privé, bien qu'il bénéficie quand même de certaines subventions. En général les Anglais , et pour cause, les Anglais ne comprennent pas bien ce fonctionnement! C’est une spécificité bien française.
En effet en Angleterre, il y a très peu d’argent public pour le théâtre, et il n'existe pas de centres dramatiques nationaux. Ce sont donc majoritairement des spectacles privés, des superproductions très commerciales et rentables, comme on peut en voir dans le West End. Et ces théâtres n’ont pas de ligne artistique très claire.
En revanche, ce qui n’est pas commercial, mais relève du mécénat privé (trust ou fondation), peut être d’autant plus intéressant que l’offre est réduite… et le filtrage qualitatif important. C’est la ligne de théâtres comme le Barbican, le Royal Opera House, ou  le National Theater.
À Londres, on joue beaucoup de théâtre contemporain.Mais si les thèmes traités sont relatifs à la société , on ne peut pas vraiment parler d’engagement politique. Quand on sollicite une subvention pour monter une pièce auprès de l’Art Council - organisme qui correspond au  ministère de la Culture , parmi les critères retenus figure d’ailleurs le lien avec la communauté.
Par ailleurs, il y a indéniablement  en Angleterre, un  côté « conservateur »  : et seulement 3% seulement des pièces de  théâtre proviennent  de l’étranger, contre 40% en France. En règle générale, les Anglo-Saxons sacralisent l’auteur, et il y a beaucoup de nouveaux dramaturges. À l’inverse, on peut parfois découvrir un physical theater ( qui serait un peu l’héritier de l’enseignement de Jacques Lecoq), et qui privilégie davantage la performance d’acteur que le texte.
La plupart des mises en scène de théâtre  restent assez « classiques », et  il n’y a pas vraiment d’écriture scénique comme en France. Mais les Anglais excellent dans  la narration et dans ce que l’on appelle ici le “storytelling”. C’est sans doute ce qui explique le succès d’une pièce comme War Horse de Michael Morpurgo, adapté par Nick Stafford qui  est actuellement à l’affiche du National Theater, et qui doit se jouer prochainement aux Etats-Unis »

Propos recueillis par Barbara Petit


Ensorcelés par la mort

Ensorcelés par la mort d’après le livre éponyme de Svetlana Alexievitch mise en scène de  Nicolas Struve

Un charme opère. Nous nous laissons envoûter. Mais un jour, le mythe est pulvérisé par la réalité. Notre monde de croyances s’écroule. Pourrons-nous survivre ? Quel sens aura désormais notre vie ?
ensorcel.jpgCes questions, Nicolas Struve les met en scène dans Ensorcelés par la mort, un spectacle douloureux, implacable, bouleversant.  Pour parler de ce qui l’obsède, ce qui nous permet de (sur)vivre : les espérances, les promesses, le metteur en scène s’est appuyé sur des expériences extrêmes, racontées par Svetlana Alexievitch. Journaliste, cet auteur biélorusse a écrit de nombreux récits fondés sur des témoignages, et dédiés aux tragédies du monde contemporain. Ici, elle fait parler ceux qui n’ont pas pu survivre à la chute du communisme, un régime qui donnait sens à leur vie.
Nicolas Struve met donc en scène l’impensable, l’improbable pour les Occidentaux que nous sommes : trois personnages viendront tour à tour se confesser, raconter au spectateur comment un Lénine ou un Staline a pu les séduire, au point de diriger leur vie. Qu’il s’agisse de l’adoration d’un personnage ou d’une adhésion totale à une idéologie, tout vaut le sacrifice de soi, l’abnégation pour l’amour de la patrie.
Pénombre. Un ciel illuminé par la Grande Ourse. Assis dans  un fauteuil, solitaire, un vieillard. Vassili Pétrovitch N., né au tout début du XXe siècle, a vécu les soixante-dix ans du régime communiste. Militant bolchévique de la première heure, il a consacré sa vie à enrôler les esprits et à purger le pays des opposants. Après la chute du régime, il n’est plus qu’une âme errante, rongée par la culpabilité. Les fantômes de ces enfants qu’il a tués reviennent le hanter. Inlassablement, il s’interroge sur son absence d’émotion quand il était bourreau et qu’il exécutait.
Et le communisme ne séduisait que les misérables ou les imbéciles : Margarita P., la cinquantaine, est médecin, fille d’un agronome et d’une lettrée. Petite Stalinienne, elle était mue par sa foi dans le lendemain. Mais aujourd’hui, malgré ses habits bourgeois, dans cet hôpital où elle travaille, sa vie s’est vidée de son sens : elle ne sait pas vivre pour elle-même.
Toute petite, perdue dans sa pauvre datcha, voici Anna M. Esclave moderne, elle a toujours vécu en groupe, dans « la zone », derrière les barreaux : dans un camp au Kazakhstan, puis dans un orphelinat. Enfant de l’union soviétique, sa seule mère est la patrie. Elle dit ne pas aimer ses enfants, qui eux la haïssent car elle leur a inoculé  sa servitude. Elle ne sait pas vivre seule, le présent est haïssable.
Le dépouillement du décor correspond à la simplicité de la collectivisation communiste. Quelques rengaines russes, ancestrales ou modernes, rythment les scènes. Mais toute l’attention est portée sur les personnages. Le jeu des comédiennes (Christine Nissim et Stéphanie Schwartzbrod)  est vraiment exceptionnel. Mais le vieillard (Bernard Waver) est moins convaincant.
Nicolas Struve concrétise une abstraction : derrière une idéologie, il y a des destins et des milliers de vies  arrachées à elles-mêmes. Obsédés par le passé, ces êtres ne trouvent refuge et apaisement que dans les souvenirs. Vassili, Margarita et Anna nous tendent un miroir : et nous, jusqu’où sommes-nous prêts à aller pour donner du sens à nos vies ?
Si leurs témoignages soulèvent de nombreuses questions, ils n’apportent pas de réponses. N’est-ce pas la force du théâtre que de pousser le spectateur à interroger sa conscience sans lui délivrer de vérités premières ?
Un spectacle subjuguant, basé sur un texte rare et précieux. À voir de toute urgence.
Barbara Petit
Du 25 janvier au 19 février  au Nouveau théâtre de Montreuil, salle Maria Casarès. Puis  en mars au Théâtre des Quartiers d’Ivry et en juin à L’Apostrophe à Cergy-Pontoise.


Pris de cours

Pris de cours, texte et réalisation de la Compagnie Gravitation, mise en scène de Jean-Charles Thomas.

 rock.jpg Cela se passe à Courcelles-lès-Lens ; comme son nom l'indique, c'est une petite ville proche de Lens, où l'activité minière s'arrêta en 1948.
Maisons basses en brique et anciens crassiers à l'horizon. Nous sommes précisément au collège Adulphe Delegorgue. Vous ne connaissez évidemment pas ce personnage natif de la ville qui-notre science est de fraîche date- est né en 1814 et mort en 1850; ce fut un ethnologue et botaniste amateur passionné par l'Afrique australe dont il rapporta nombre de pièces, et de témoignages sur la vie des habitants. Et  très connu dans le monde anglo-saxon, mais peu chez nous.
Le collège, comme beaucoup d'autres  collèges, n'est  pas richement doté: l'architecte ne s'est pas tué à la tâche et les peintures datent de la construction ou presque..Mais la bienveillance et le calme semblent régner dans les salles de classe, comme celle de quatrième où nous sommes, celle de madame X , enseignante de Français.  Elle accueille aujourd'hui un professeur-stagiaire M. Xérès,  qui vient faire un cours.
Le conseiller d'éducation le présente aux élèves , ainsi que l'Inspecteur chargé de…l'inspecter. Le jeune professeur se présente lui aussi  , écrit son nom au tableau, puis  dit d'un un ton sec: “Sortez de quoi noter”. Silence  dans les rangs, cela ne moufte pas!  L'inspecteur- en costume gris,  chemise blanche et  cravate,   demande que soient rangés sacs et cartables , de façon à laisser les allées libres pour qu'il  puisse se déplacer, et   vérifie que les classeurs  sont bien disposés au bord de chaque table pour qu'il  y jette un coup d'œil.  Et il demande que les élèves  fassent comme s'il n'était pas là… Exécution immédiate: l'autorité paye…
Le professeur stagiaire  écrit habilement au tableau  le nom du village où  se passe le roman: Thunder ten Tronckh  puis commence à lire un extrait du Candide de Voltaire, en le commentant et en posant quelques questions. Il s'agit des péripéties amoureuses de Candide et de Cunégonde; cela glousse dans la salle quand, assis  au bureau , il extraie de sa petite valise une poupée Barbie pour illustrer la leçon de physique expérimentale, comme dit Voltaire,  entre Cunégonde et son amoureux.
Quelques minutes plus tard, le conseiller d'éducation entre- tous les élèves se lèvent poliment- et introduit une nouvelle élève: Sonia Simon,  assez timide, pâle jeune fille au visage  fermé; on voit qu'elle attend un heureux événement, sur lequel le conseiller demande aux élèves de ne pas faire de réflexions désobligeantes.
Quand même peu éberlués, filles et garçons ne disent rien et  prennent alors une feuille de copie pour commencer la dictée: un extrait des Trois Mousquetaires  dont M.  Xérès, toujours très pédagogique, présente les noms des héros qu'il écrit au tableau, puis  donne au passage la définition du mot laquais et enfin prend l' accent pour incarner les personnages anglais. Fou rire dans la classe: il y a bien longtemps sans doute qu'une séance de dictée n'a pas été aussi drôle mais,  très vite, le jeune stagiaire bafouille d'émotion, quand il  s'aperçoit qu'il a oublié un dossier ; il quitte alors la salle pour  aller le chercher dans sa voiture. ..
L'Inspecteur n'est pas content et critique  cette faute professionnelle:  pour meubler le temps, il  lit le célèbre poème de Rimbaud : “Par les soirs bleus d'été… en s'accompagnant  d'une  guitare qu'avait apportée , on ne sait pourquoi, M. Xérès. Ravis de ce cours de français un peu hors-normes, les élèves applaudissent . Mais la professeur, dont ce sera la seule intervention leur fait remarquer un peu sèchement qu'ils auraient pu dire quelque chose, puisque- le hasard fait bien les choses!-ils ont récemment appris le poème.
Puis l'Inspecteur demande à  la nouvelle élève s'il peut voir son classeur où il remarque,  écrites à la main, les premières pages de Je ne se suis pas un singe de Virginie  Lou, dans la collection Pockett Jeunesse. “Vous allez lire votre devoir devant les élèves, lui demande-t-il, et je vais vous accompagner à l'accordéon pour vous aider. Elle annonne un peu au début,  puis  prend vite de l''assurance, et trouve le ton juste. Ce qui ne semble pas troubler les élèves, même si l'exercice est inhabituel…
Puis,  l'Inspecteur exaspéré par l'absence de M. Xéres, décide alors de parler de Victor Hugo. né en en 1802, mort en 1885, dit-il. “Vous connaissez Victor Hugo ? ” Les réponses ne sont pas très fournies; en revanche quand il demande combien de temps l'écrivain a vécu, le calcul mental est impeccable: 83 ans , proclament aussitôt nombre de collégiens. Le calcul du nombre de pages des Misérables écrites chaque année par Hugo se révèle plus ardu, et pour cause. L'inspecteur commence alors le récit: ” Au même moment,  un homme entre.. Et le hasard faisant décidément bien les choses, Jean Valjean, la casquette sur la tête entre aussi dans la classe- c'est bien sûr, M. Xéres- et  il interprète avec l'Inspecteur  la célèbre scène de l'aubergiste qui accueille l'ancien bagnard… Les élèves, cela se voit,  sont très troublés,  et  il y a pas mal de petites  gorges qui se nouent, dans un silence absolu.
La jeune nouvelle élève propose alors de lire un passage de  De la tendresse de Robert Cormier et M. Xeres, à la suite , perruque et lunettes noirs,prend alors sa guitare électrique , en imitant un chanteur rock des années cinquante…. Les élèves se mettent à rire et  applaudissent. Fin de cette heure de cours.
Comme c'est remarquablement mis en scène par Jean-Charles Thomas, et  joué à la perfection par  Max Bouvard, Martin Lardé et Natalia Wolkowinski, le faux vrai-cours de français fonctionne à plein régime. Grande question: jusqu'à quand les élèves sont-ils dupes?
D'après ce que l'on pu entendre après coup: jusqu'au moment où l'Inspecteur prend sa guitare, et encore peut-être plus tard, puisqu' une élève a demandé si sa nouvelle camarade allait rester avec eux… Mais l'opération est assez subtilement menée( rigueur absolue de la dramaturgie et  de la mise en scène, costumes très crédibles, interprétation hors pair), pour que le doute persiste jusqu'au bout ( c'est une quatrième),  d'autant plus que tout est dans l'axe: les textes sont très bien  choisis, puisqu'ils posent les questions que se posent eux-même les adolescents sur l'amour, le sexe, la violence, la justice, etc…  Le conseiller d'éducation fait son travail  habituel, le professeur est un vrai professeur et intervient discrètement pour calmer le jeu quand  les élèves  s'enflamment, le stagiaire parait plein de bonne volonté mais vraiment inexpérimenté, et  l'Inspecteur, malgré sa queue de cheval,  n' a pas l'air bien commode.
Quant à leur nouvelle camarade, même si elle a 31 ans, elle en parait seize, ce qui, après tout, est logique, puisqu'elle a redoublé deux fois . Et le décor est plus vrai que nature, puisque c'est leur lieu de vie… L'opération se répète en général trois fois dans la journée, et l'on demande à la première classe de garder le silence. Nous ressortons de là assez bousculés par cette mise en abyme du théâtre qui a fortement perturbé , au meilleur sens du terme, chacun des élèves, et  par cette intelligence et ce manque total de prétention:  ce qui est la plupart du temps, la marque reconnue des moments de théâtre les plus marquants.
Attention! Les représentations vont continuer dans divers collèges du département, réalisée en partenariat avec La Ligue de l'Enseignement du Pas-de-Calais mais  ne sont évidement pas publiques. Mais bon, si vous êtes enseignant, vous pouvez peut-être vous arranger avec le collège où elles auront lieu. en tou cas, si vous avez la possibilité de voir Pris de cours, ne le ratez pas…

Philippe du Vignal

Contact de la compagnie Gravitations: gravit.org

Note à benêts: notre consoeur et néanmoins amie Barbara Petit a longtemps vécu dans la petite ville voisine de Leforest. C'éyait une raison de plus d'aller revoir ces drôles de paysagesque sont les crassiers…

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