SUD NORD Théâtre Paul Eluard de Choisy le roi par Edith Rappoport

 

De Jean-Louis Sagot Duvauroux, mise en scène Patrick Le Mauff, compagnie BlonBa

 

Je retourne avec plaisir au Théâtre Paul Eluard que j’ai dirigé de 1978 à 1984, je suis heureuse d’y retrouver Patrick Le Mauff que j’avais accueilli avec Denis Guénoun pendant plusieurs semaines. Sud Nord est un koteba des quartiers élaboré par cette compagnie franco-malienne dans le cadre de Tous les Coisyiens du monde, opération menée par Didier Mouturat qui dirige le Théâtre Paul Éluard depuis une dizaine d’années. 7 acteurs maliens de Bamako dialoguent avec le directeur, Mouturat joue son propre rôle sur grand écran, le meneur de jeu Skype tape sur son ordinateur, le dialogue s’établit entre Bamako et Choisy le Roi, les acteurs massifs et plein de vie mènent un train d’enfer à la jeune femme enceinte qui veut faire naître son enfant en France. Cette commedia dell’arte africaine donne toute se dimension à l’ignoble guerre menée contre les sans papiers.

 Edith Rappoport


Archive pour octobre, 2008

Habbat Alep de Gustave Akakpo, mise en scène de Balazs Gera

habbataleptheatrefichespectacleune.jpgHabbat Alep est l’oeuvre d’un jeune écrivain togolais, Gustave Akakpo ,qui a déjà plusieurs pièces derrière lui comme Catharsis, Tactic à la rue des pingouins ,La mère trop tôt (Lansman éditeur); la pièce racontre les tribulations d’un jeune métis togolais qui revient dans le pays de son père , originaire du Proche-Orient; Mais il est accueilli par sa cousine qui est enceinte et que son père lui destine pour sauver son honneur et celui de sa famille.
Le jeune homme qui est écrivain ,et non journaliste, comme il le répète aux contrôles de douane, fait des recherches sur une langue menacée: le mina, langue orale parlée dans la région de Lomé. C’est en fait une sorte de récit de voyage dialogué où le jeune écrivain rencontre beaucoup de gens dans le quotidien d’un  pays pauvre.
Akakpo possède une langue souvent magnifique, à la limite de la virtuosité; il reconnait avoir été influencé par Sony Labou Tansi, et cela se sent,  surtout dans l’approche très particulière qu’il a de la langue française, à la fois disons réaliste et profondément poétique, à la façon d’un conteur.Mais la mise en scène de cette pièce intéressante n’est pas tout à fait au diapason, en grande partie sans doute à une scénographie encombrante (de grands chassis noirs que l’on déplace sans cesse et à une direction d’acteurs assez hésitante qui ne semble pourtant pas due au fait que ce soit des acteurs français qui jouent des personnages africains  On vous rendra compte de  A petites pierres, l’autre pièce d’Akakpo qui se joue aussi au Tarmac.

Philippe Duvignal
Le Tarmac de la Villette, jusqu’au 1 er novembre

Le Shaga de Marguerite Duras, mise en scène de l’auteur.

La pièce avait été créée en 68 au feu Théâtre Gramont  devenu un salon de coiffure!( où Michel Simon avait joué autrefois Du Vent dans les branches de Sassafras )  après cinq mois de répétitions, ce qui était rendu nécessaire, puisque Duras partait en fait d’un canevas. On retrouve ici l’une des actrices ,Claire Deluca, accompagnée de Jean-marie Lehec et Hervine de Boodt, tous les trois exemplaires de rigueur et d’intelligence. Le Shaga est une  langue inventée par Marguerite Duras,  à partir de mots cambodgiens,siamois et malais que parle une jeune femme; les deux autre personnages, un homme et une femme ,eux parlent notre vieux bon français et tentent,avec beaucoup de mal, de dialoguer avec elle…
Et ils parlent, ils parlent  sans cesse pendant une petite heure, »impudiques et gais » disait Duras, ils fabulent  aussi beaucoup  mais les mots quotidiens et les expressions les plus usuelles employés minent le langage de l’intérieur, jusqu’à le nier dans une sorte de subversion où l’absurde et le non-sens font bon ménage avec un humour corrosif. Entre Beckett, Lewis Caroll parfois , Ionesco et Devos… Pas de décor, quelques projecteurs, pas de musique, un bidon en plastique comme seul accessoire, une petite scène.Du pur artisanat mais cousu main et luxueux dans son extrême simplicité. C’est à la fois jubilatoire et magnifiquement théâtral.
 Un bémol: cela se passe dans un tout petit théâtre:le théâtre du temps qui se trouve 9 rue Morvan, à deux pas du métro Voltaire et il ne vous reste que trois jours: aujourd’hui dimanche à 17 heures et lundi et mardi  à 20 h 30.Et comme il n’y a que cinquante places, mieux vaut réserver: 01-48-73-12-38. Voilà, vous être prévenus. Le spectacle se rejouera sans doute mais où et quand: parlez-en à Muriel Mayette, l’administratrice de la Comédie-française, elle aura peut-être une idée…

Philippe du Vignal

Le Roland, librement inspiré de La Chanson de Roland, écriture et mise en scène d’Hédi Tillette de Clermont-Tonnerre

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   On connaît plus qu’en général on ne lit ,la fameuse Chanson de Roland  ( XI ème siècle) considéré comme l’un des premiers romans français, et peut-être une sorte de texte incitatif aux Croisades en Terre sainte, avec des épisodes majeurs dont la fameuse trahison de Ganelon, beau-frère et de Charlemagne et beau-père de Roland, qui va négocier avec Marsile le roi de Sarrazins pour s’assurer la mort de Roalnd, qu’il déteste. Roland sonnera du cor pour appeler des renforts dans une grande bataille entre Maures et français. Mais Charlemagne arrivera trop tard pour aider son neveu qui aura déjà été tué. Il se vengera en faisant condamner Ganelon à être écartelé… Le tout en quelque 4.000 vers!
  Hédi Tillette de Clermont-Tonnerre a eu l’idée de transposer  les relations entre les personnages de cette Chanson de geste: Roland, le Grand Charlemagne,Ganelon le traître, Aude la Fiancée de Roland « dans l’univers fantasmé des principaux actionnaires d’une grande entreprise de couteaux: Montjoie Monde « . Avec, ajoute-t-il  » l’irruption du Moyen-Age au sein d’un couple, d’un groupe puis d’un individu ». Avec une parodie du Moyen Age au début du moins assez heureuse; certes, le filon a été largement exploité au cinéma ( Les Visiteurs, etc.. mais cela fonctionne un petit peu: après tout, s’est-il sans doute dit,  nous sommes restés de grands enfants…
  Il y a une scène  presque carrée avec de chaque côté une banquette pour une quinzaine de spectateurs, avec des tables de cuisine en inox avec dessus, tomates et poulets pour préparer un poulet basquaise dont Aude a oublié la recette, et c’est grave, puisqu’il s’agit de recevoir toute une bande  d’employés de la fameuse entreprise de couteaux. On engage David un spectateur pour aider Aude à préparer  son fameux poulet, David finalement ravi d’être pris en otage. On engage aussi trois spectateurs à venir jouer sur scène; justement, cela tombe bien; il y a , par hasard, dans la salle un pianiste, un batteur et un contre-bassiste!  Les recrutements  dans la salle, c’est un vieille ficelle que le théâtre  utilise depuis la nuit des temps…
 Plus c’est gros, mieux cela marche: Hédi Tillette de Clermont-Tonnerre l’a bien compris, et il n’hésite pas: courses dans la salle, coup de vent froid avec de gros ventilateurs, anachronismes  et décalages de bon aloi: genre cotte de maille et costumes noirs contemporains, champagne versé dans la casserole de poulets  qui vont tomber par terre avec les tomates, quand on essaye de l’avaler Ah! Ah!. Ah!, et , dans la salle un peu clairsemée, quelques rires de collégiens  qui disent : beurk…(J’ai personnellement une répulsion profonde quand on joue avec de la nourriture sur scène, quelle que soit le type de nourriture, et je ne suis pas certain que les gens qui s’occupent des Restaurants du coeur apprécieraient).
 Les acteurs, bien dirigés, en font beaucoup  mais les bonne idées ne sont pas  exploitées (après tout,  s’ils faisaient vraiment cuire ce fameux poulet basquaise et en offraient aux spectateurs des banquettes, puisqu’il y a largement le temps: la chose dure deux heures  quarante sans entracte!!!  On peut imaginer avec bonheur ce que le Théâtre de l’Unité aurait fait avec un pareil texte.
Hédi Tillette de Clermont-Tonnerre aurait intérêt à réfléchir sur ce qu’est une véritable dramaturgie, et un scénario bien bâti . On s’étonne au passage que  le Conservatoire national ne lui en ait pas au moins donné les quelques bases indispensables,  quand on veut affronter ce genre de métier…C’est dommage, puisqu’il disposait au départ d’une scène et d’un théâtre  neuf et tout à fait remarquables; deux heures quarante plus loin,on se demande encore bien pourquoi  il a tenu à rendre indigeste et souvent ennuyeuse un spectacle qui aurait pu être drôle s’il avait été mené sans complaisance- on a parfois l’impression gênante d’une bande de copains de promo qui s’amusent plus que le public-  et avec plus d’efficacité  en une heure vingt.

 

Philippe du Vignal

Centre dramatique de Montreuil ,mais c’était jusqu’au 17 octobre puis en tournée

Scènes étrangères à Paris par Irène Sadowska Guillon Avant la séance de cinéma – Cabaret russe- L’opéra paysan

Avant la séance de cinéma – Cabaret russe de Yuri Pogrebnitchko Théâtre Okolo Stanislavskogo de Moscou
et L’opéra paysan de Béla Pintér Théâtre Szkené de Hongrie

 

Ce n’est pas que le théâtre français aille mal, même si parfois on en doute au vu de certains spectacles étrangers qui émaillent cette rentrée théâtrale.
C’était au Théâtre de la Ville, du 19 septembre au 10 octobre, un grand moment de théâtre avec La trilogie du pouvoir du metteur en scène néerlandais d’Anvers Guy Cassiers qui réinterprète l’histoire avec le regard et les moyens scéniques d’aujourd’hui, donne une grande place au texte littéraire traité avec une immense inventivité scénique,  scénographique, sonore dans l’agencement de la mise en scène.
C’était aussi deux pures merveilles de théâtre musical : un spectacle russe Avant la séance de cinéma – Cabaret russe de Yuri Pogrebnitchko, du 13 au 18 octobre, dans un petit théâtre, l’Atalante, et L’opéra paysan spectacle en hongrois de Béla Pintér du 16 au 21 octobre au Théâtre de la Cité internationale dans le cadre du Festival d’Automne. Tous les deux, tels des étoiles filantes, programmés seulement pour cinq ou six représentations, laissent une trace lumineuse dans le firmament théâtral parisien partagé entre la pesante gravité, le télescopage des messages et des discours et la frivolité des divertissantes comédies à trois sous.
Avant séance de cinéma – Cabaret russe, spectacle en français et en russe de Yuri Pogrebnitchko qui inscrit dans une ambiance de cabaret le récit Le sermon aux railleurs de William Saroyan, écrivain américain d’origine arménienne. L’histoire d’Aram, qui part chercher fortune à New York, racontée avec simplicité, une certaine naïveté et humour. Faute de fortune trouvera-t-il au moins le salut ? Trois musiciens, deux acteurs et une extraordinaire comédienne chanteuse jouent avec virtuosité d’un surprenant registre de tons, de rythmes et d’émotions. Romances russes, chansons populaires, tangos, danses endiablées, qui tissent une mosaïque musicale émaillée d’humour, de gags fins, de moments comiques dans la lignée du cinéma muet.
Même énergie, investissement total et maîtrise du jeu chez les acteurs chanteurs et musiciens dans L’opéra paysan de Béla Pintér. Un décor simple, quelques éléments : chariot, outils, banc, pour signifier un village. Alors qu’on doit célébrer deux mariages arrangés surgissent de vieilles histoires secrètes, sordides, les souvenirs refoulés d’un meurtre rappelant Le malentendu de Camus – des parents qui tuent un voyageur pour s’emparer de son argent sans reconnaître en lui leur fils parti et rentré riche au pays. Une parfaite osmose du tragique et du comique dans le langage trivial, rustique, cru et dans les situations où le sordide, l’atroce, le dérisoire, le farcesque s’imbriquent.
Tout cela inscrit dans une partition de Benedek Darvas, composée de musiques populaires transylvaniennes, des chants traditionnels qui deviennent des arias et des récitatifs inspirés par la musique baroque pour cordes, interprétée sur scène par des musiciens intégrés dans l’action. Excellente fluidité de l’enchaînement des séquences avec des flash-back dans le passé, maîtrise des ruptures de rythme, du registre du jeu, du chant, des situations et des mouvements chorégraphiés.
Ne ratez surtout pas ces deux compagnies à leur prochain passage à Paris ou en région.

Irène Sadowska Guillon

Ishem Baily – Bruno Geslin – Kiss me quick par Christine Friedel

kis46528411.jpgTournez manèges : au son d’une belle interprétation d’Elvis Presley (par Mathieu Desbordes – mais l’original est quand même moins au-dessus…), trois « filles », trois générations (Evelyne Didi, Lila Redouane et Delpine Rudasigwa, impeccables) errent entre confessions, exhibitionnisme, pauvres appels au secours (« où est mon rouge à lèvres ? J’ai perdu mon rouge à lèvres !). Où du strip-tease comme microcosme : ces petites et grandes misères, écrites à partir d’entretiens (réalisé par Susan Meiselas), ouvrent l’œil sur un monde à la fois très conventionnel et plein des petites surprises de la vraie vie. Le tout est un peu embrumé par l’insistante nostalgie d’une Amérique fantasmée : le monde dans lequel nous vivons ?

 

Christine Friedel

Alain Foix – Bernard Bloch Le ciel est vide par Christine Friedel

ciel.jpgAlain Foix – Bernard Bloch Le ciel est vide

Au départ, il y eut « l’affaire Dieudonné », image minable de l’antagonisme qui s’est développé à l’échelle mondiale surtout au cours du vingtième siècle entre juifs et « maures ». À la question que lui posait là-dessus Bernard Bloch, Alain Foix a répondu en invitant dans une sorte de paradis visité par la mémoire du monde les deux étrangers du théâtre de Shakespeare, Othello et Shylock, le Maure et le Juif. Tous deux sont de Venise, la ville des échanges et du commerce, où l’on a des chances de rencontrer – et de mépriser – tous les peuples de la Méditerranée. Tous deux souffrent dans leur amour : Othello a soupçonné et tué Desdémone, Shylock a été volé, abandonné et renié par sa fille Jessica. Cela ne fait pas d’eux des frères, pour autant. Les deux fantômes féminins entrent en scène à leur tour, moins difficilement complices. Mais la mort ne réconcilie pas, et, dans la séparation, l’idée affleure que le véritable étranger, l’autre radical, c’est pour l’homme la femme…
Alain Foix réinvente un lyrisme très ambitieux, parfois obscur. La mise en scène et la scénographie (de Didier Payen) – une longue table de biais, répondant à l’écran où le monde vient se rappeler à nous (images de Domnique Aru) -, presque trop belles, nous maintiennent à distance. Peut-être fallait-il oser (surtout pour les femmes) une diction moins respectueuse, pour ne rien perdre de l’énergie du propos.

 

Christine Friedel

 

Avec Anna Azoulay, Philippe Dormoy, Hassane Kouyaté, Morgane Lombard

 

Hédi Tillette de Clermont-Tonnerre Le Roland par Christine Friedel

Un point de départ : la violence, la guerre, la barbarie, c’est « le moyen âge ». Or, quelle guerre nous est mieux racontée que celle de Charlemagne contre les Sarrazins ? La Chanson de Roland vous a un côté G.W.Bush  contre le terrorisme très tentant pour la troupe du “Théâtre irruptionnel“. Maintenant, plus que la guerre sanglante, la guerre économique enflamme le monde. Dans la réécriture de Hédi Tilette, Roland et Olivier, les beaux-frères ennemis devenus frères de sang à la vie à la mort (lire à ce sujet Victor Hugo) deviennent cadres sup’, chacun son style, dans l’entreprise Magne (Charles), « trahie » par un Ganelon passé à la concurrence. Ça se tiendrait, sans le tour de passe-passe qui fait qu’on ne sait plus où est l’ennemi.
Mais peu importe : les idées ludiques ne manquent pas. Ainsi, la guerre, c’est la boucherie. Donc l’équipe se sert fort justement des gants et tabliers de cottes de mailles fabriqués pour protéger les boucher d’aujourd’hui des inévitables glissements de couteaux. Et c’est là que ça va de moins en moins bien :  ces beaux objets pleins de sens sont à peine utilisés, comme les poulets crus qui auraient dû nous montrer la crudité de la guerre (?), mais dont personne ne sait trop quoi faire, comme le public sur le plateau, tout juste soumis à un tir de pistolet à eau, comme ces « spectateurs » (ou amateurs complices ?) longuement retenus sur scène, pour leur plus grande fierté, certes, mais pour l’ennui certain du public…
Conclusion, hélas pas nouvelle : les « zidées » ne font pas le théâtre.

 

 

Christine Friedel

Nouveau Théâtre de Montreuil- CDN puis en tournée

Joël Pommerat Je tremble (1 et 2) par Christine Friedel

tremble2222222.jpgDu cabaret, Je tremble a tous les éléments : le rideau pailleté, le présentateur s’adressant au public au micro, la musique incessante, vouée à créer puis à soutenir l’émotion, le défilé de « monstres » capables d’exploits surnaturels dans des lumières somptueuses. En même temps, Je tremble va droit à l’exact opposé du divertissement promis : le présentateur annonce sa mort à la fin du spectacle, les corps souffrent. La fille qui revient vers une “famille“ empêtrée ne tient plus debout sur ses hauts talons, elle chute et rechute, en ce qui  pourrait être un numéro de clown, réel et tragique. Un corps démembré en (très élégantes) ombres chinoises rappelle le numéro de la « femme coupée en morceaux », mais les morceaux sont définitivement séparés, sans réparation. Par magie (saluons la régie, exemplaire), un jeune corps se substitue au corps vieilli de la femme qui ne peut se croire aimée telle qu’elle est ; et l’homme quitté, perdu,   souffre de son amour volé : la magie a opéré à l’envers, encore une fois du côté de la douleur. Et ainsi des autres « numéros » de ce cabaret très particulier.
Le travail de Joël Pommerat et de la compagnie Louis Brouillard est toujours fondé sur l’écoute des êtres, de la vie ici et maintenant, d’où ils tirent une poésie unique. Cette fois, ils ont volontairement contaminé ce compte-rendu – toujours respectueux – de la réalité du monde par les formes spectaculaires de l’exhibition : c’est d’une grande beauté, ironique et brutale. Le monde offre un tel réservoir de malheur, de monstruosité - ce qu’on appelle l’inhumain, ou le « trop humain ». 

 

 

Christine Friedel

 

Théâtre de Bouffes du Nord, et en tournée.

Retour à Bobigny : suite -(et fin?) du feuilleton de l’automne

 

   Acte I   Il y a un bon moment que cela  devait  être dans les tuyaux, comme on dit, sans doute déjà depuis le mois d’août- le mois préféré dans les entreprises -et plus particulièrement dans les Ministères-pour les coups bas. Puis Libé, toujours bien informé, publie le 30 septembre un article qui fait boum dans le petit monde culturel: une réunion sans tambours ni trompettes, a  eu lieu  au Ministère de la Culture , qui en est donc l’initiateur,  avec ce que l’on appelle d’un pas très joli mot les  » tutelles » : soit,  les représentants de la direction des Spectacles, donc de l’Etat français, de la Région , de la Ville de Bobigny et Murielle Mayette, administratrice de la Comédie-Française ( qui  habite Bobigny) pour  voir comment le premier théâtre de France pourrait s’implanter( si, si) à la maison de la Culture de Bobigny…
Acte 2 Après tout, pourquoi pas, tout ce beau monde a bien le droit de se réunir pour parler de projets d’avenir mais il y a un  petit- oh! tout petit , bémol- Patrick Sommier le directeur de la MC 93 de Bobigny , depuis déjà huit ans,n’a pas eu l’honneur d’être invité. Ce qui est d’une élégance raffinée. et si cela ne ressemble pas à une discrète mise hors jeu, c’est en tout cas d’une grossièreté sidérante, quoi qu’en dise la Direction des Spectacles qui a essayé trop tard de rattraper le coup. Bien entendu, Sommier ne s’est pas laissé faire, et quand la Ministre organise en vitesse une conférence de presse à la mairie de Bobigny le 6 octobre, dont la maire se dit ravie d’accueillir la Comédie-française, il organise en même temps un contre-feu en réunissant ses amis  et metteurs en scène dans le hall de son théâtre…Cela ne se passe pas dans une république bananière mais dans la France sarkosienne en 2008. Zéro partout, la balle au centre; enfin pas vraiment, puisque l’affaire ne s’arrête pas là.
Acte 3  En effet, le Syndéac  s’en mêle et proclame son soutien à Sommier,  le Ministère tente maladroitement de calmer l’incendie, sur l’air bien connu de:  » mais rien n’est fait, c’est un début de réflexion »; quant aux Comédiens du Français, jusque là  silencieux,  qui , entre temps ont dû prendre leurs informations, ils désavouent  le projet.Et pan! Ce qui place Muriel Mayette dans une position quelque peu inconfortable.
Acte 4 Muriel Mayette, lors d’un entretien avec Vincent Josse mardi sur France-Inter, plaide sa cause comme elle peut, parle des difficultés liée à l’alternance de la salle Richelieu, dit qu’elle souhaite rencontrer les camarades  des autres troupes en vue d’un travail commun( c’est fou quand on tout va mal comme l’on a tendance à appeler les autres des camarades). Tout cela est assez flou et on la sent très tendue; elle fait appel aussi à la solidarité professionnelle ( on sait ce qu’elle vaut!), lance quelques fleurs à Patrick Sommier « qui fait un travail remarquable » , et appelle tout le monde à l’apaisement, en ajoutant  qu’elle va le rencontrer dans l’après-midi pour examiner les possibilités d’une collaboration. Et, pour finir, Muriel Mayette reconnait à Patrick Sommier le pouvoir de dire non..
Bref, le projet concocté, mal ficelé et  préparé sans aucune concertation, a du plomb dans l’aile.( Au fait, qu’en pensait Bercy, puisque le projet avait , et non des moindres, des incidences financières ? Ou bien il aurait sans doute  fallu dégraisser comme on dit élégamment…
Acte 5 La suite de l’histoire reste à écrire; l’affaire , comme souvent, n’est pas aussi simple:  la MC 93 a plutôt un public parisien, on pourrait dire un peu branché, que ne répugne pas le sous-titrage, quand il s’agit de spectacles étrangers , parfois difficiles; quant au public local ,il ne doit guère dépasser 10 %. Ce qui n’est pas normal,et pose problème, puisque la Région en est le principal financier Cela dit, le public de Bobigny accourrait-il en  masse voir, par exemple,  le dernier  et pas très bon Fantasio de la Comédie-Française: sûrement  pas. En tout cas, à l’heure des inévitables restrictions budgétaires dans les années à venir, personne ne pourra faire l’économie d’une réflexion à mener en profondeur sur ce que doit être la programmation des centres dramatiques de banlieue, mais aussi d’un théâtre richement doté disposant de trois salles et d’une troupe importante. Il y faudra sans doute une bonne dose d’imagination Jusque là, on n’a pas vu grand chose. A moins que l’Elysée, une fois de plus, n’ait une petite idée sur la question…Mais Sarkosy a d’autres chats à fouetter, et puis la banlieue, il a déjà donné…
Tiens: une idée pour apaiser les choses, pourquoi Muriel Mayette n’inviterait-elle pas à Patrick Sommier à remplir quelques créneaux de sa programmation? Madame la maire de Bobigny, qui sait, serait peut-être tout aussi flattée….
Le bilan, en tout cas, n’est pas glorieux: le Ministère, c’est à dire le Cabinet  de la Ministre et la Direction des Spectacles , Madame Albanel elle-même, dont on ne peut croire un instant qu’elle n’ait pas suivi le dossier, même par conseillers interposés, Muriel Mayette, dont on a parfois l’impression qu’elle s’est laissée embarquer dans un bateau qui prenait l’eau, quelles que soient les tentatives de justification des uns et des autres,aussi maladroites que tardives: tout le monde  a pris des coups dans cette opération menée avec un cynisme , une désinvolture et un manque de transparence qui ne donnent pas une image très flatteuse de l’Etat français. La question que tout le monde se pose, sans qu’il y ait eu le moindre début de réponse: qui a eu cette idée aussi sotte que grenue, comme disait le philosophe Oliver Revault d’Allonnes?

Philippe du Vignal