Le gros et le maigre (El gordo y el flaco) de Juan Mayorga

Le gros et le maigre (El gordo y el flaco) de Juan Mayorga au théâtre Cuatra Pared à Madrid, mise en scène Carlos Marchena, compagnie Teatroa, par Irène Sadowska Guillon


À 43 ans Juan Mayorga, Prix National de Théâtre à plusieures reprises, est un auteur incontournable aujourd’hui non seulement en Espagne où ses pièces se jouent dans les plus importants théâtres mais aussi sur le plan international.
En France Christian Fregnet a créé en 2007 sa pièce Copito, testament d’un singe et Jorge Lavelli après sa remarquable mise en scène de Himmelweg, chemin du ciel (2007) va créer en mars 2009 Le garçon du dernier rang. France Culture diffusera en 2009 5 pièces de Mayorga dans un cycle consacré à cet auteur. Les Éditions Les Solitaires Intempestifs ont déjà publié quatre de ses p
elgordo.jpgièces, deux autres sont à paraître en 2009.
Le théâtre de Mayorga n’est ni facile ni commercial, le succès et la présence importante dont il bénéficie sur les scènes s’expliquent à la fois par les thèmes qu’il aborde, l’originalité de leur traitement et une écriture très personnelle, d’une grande exigence, sans concession aux facilités et aux modes.
Dans Le gros et le maigre, de facture franchement humoristique, Juan Mayorga s’inspire du célèbre couple Laurel et Hardy et du cinéma muet qui lui servent de métaphore pour explorer, à travers le rire et le jeu corporel, les divers conflits dans la relation à deux. Les contraintes et les limitations de la vie à deux dans notre société, qu’il s’agisse d’un couple amoureux, d’amis, de complices, etc. … Rapports de domination, de force, de supériorité, contradictions entre son propre plaisir, le besoin de l’affection de l’autre et le besoin de cet autre de se réaliser…
Juan Mayorga, suivi en cela rigoureusement par le metteur en scène Carlos Marchena, distancie ses personnages de son modèle cinématographique et, laissant toute l’ambiguïté sur leur identité, ouvre la lecture de la pièce. Ce sont peut-être Laurel et Hardy qui, tombés dans l’oubli, sans emploi, résistent à l’infortune, espérant toujours ensemble une offre ? Peut-être s’agit-il de deux acteurs qui se prennent pour Laurel et Hardy ou qui, les prenant pour modèle, rêvent de réussir eux aussi ? Ils attendent dans une chambre d’hôtel en vain un appel d’engagement en répétant les numéros et les célèbres scènes comiques de leurs héros. À ces numéros répétés se mêlent leurs propres conflits : attitude tyrannique de l’un, esquives et ruses de l’autre, rancunes, reproches, habitudes, agacements, empêchements d’un vieux couple, rêves et doutes sur leur alliance, sur sa solidité… Que peut chacun seul ? Sont-ils toujours plus forts ensemble ?
Un décor simple : une chambre d’hôtel dépouillée, un lit, une porte, une cheminée et un poste de télévision. Les thèmes musicaux, références aux films de Laurel et Hardy et de Chaplin, ponctuent le mouvement dramatique, les scènes s’enchaînent avec une parfaite fluidité. Les gags empruntés au cinéma muet, les scènes « de ménage », des affrontements et les moments de tendresse, de complicité, s’alternent. Deux acteurs superbes Victor Dupla (le gros) et Luis Moreno (le maigre) toujours sur le fil entre le comique et le tragique, ne surjouent jamais, confèrent aux personnages à la fois une certaine naïveté, une sincérité et une profondeur humaine. Beau dosage de l’expression gestuelle, des mouvements et du texte. Dans la salle on rit intelligent et beaucoup.
Car tout en incarnant ces deux figures célèbres du cinéma, ils font penser parfois à Bouvard et Pécuchet, à d’autres couples connus et surtout à nos propres tentatives et aux difficultés de vivre à deux, de partager un but, de réussir ensemble.
Au-delà de cette thématique de l’équilibre impossible, des compromis dans la vie à deux on peut y voir, inscrite en filigrane, la réflexion sur le théâtre, sur l’acteur, le jeu, l’alliance et l’équilibre entre la parole et les mouvements.
Une mise en scène sobre, juste, qui, respectueuse du texte, l’interprète sur scène avec intelligence et subtilité. Un spectacle qui ne devrait pas craindre les frontières linguistiques. Je lui souhaite long voyage pour le plus grand bonheur de tous les publics.

Irène Sadowska Guillon

 

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