Scènes de novembre du Teatro Astillero

Scènes de novembre du Teatro Astillero à Madrid par Irène Sadowska Guillon

Alors que le Festival d’Automne de Madrid, vitrine théâtrale nationale et internationale (on pouvait y voir des spectacles des stars depuis Peter Brook à Krystian Lupa, etc.) s’achevait avec Les bonnes de Genet mise en scène de Luc Bondy, s’ouvrait la deuxième édition des Scènes de novembre (du 17 au 21 novembre) consacrées aux découvertes des dramaturgies actuelles européennes. Initiative de ce type unique en Espagne, proposée et organisée par un groupe d’auteurs du Teatro Astillero. Teatro Astillero, fondé et animé au départ par un noyau de jeunes auteurs : Luis Miguel Gonzalez Cruz, Juan Mayorga, José Ramon Fernandez, Raul Hernandez Garrido et Guillermo Heras, est devenu une structure d’essai, d’échanges, de réflexion et de création vouée uniquement à l’écriture contemporaine, qui s’est dotée d’une édition et s’est ouverte depuis plusieurs années aux auteurs d’autres pays européens.
Plus qu’une ouverture, l’échange, la rencontre, la promotion et la diffusion des dramaturgies d’aujourd’hui sont à la base des Scènes de novembre qui pour cette deuxième édition ont accueilli des traducteurs de France, Angleterre, Italie, Allemagne, Portugal, Slovaquie, Hongrie mais aussi des traducteurs traduisant vers l’espagnol. La dramaturgie espagnole et française avec des auteurs français invités : Enzo Cormann, Rémi de Vos, David Lescot, Jean René Lemoine, ont été à l’honneur. Du Portugal est venu Armando Rosa dont la pièce L’eunuque d’Inès de Castro a été présentée en lecture. Des lectures et des spectacles en espagnol de L’enfant froid de Marius von Mayenburg pour l’Allemagne, de Genova 01 de Fausto Paravidino d’Italie et le spectacle Glengarry Glen Ross de David Mamet pour la dramaturgie anglophone, donnaient un panorama à la fois des tendances dominantes et des parcours particuliers, personnels de certains auteurs.
Un programme très riche qui aux lectures, mises en espace et spectacles présentés au Centre Culturel El Torito et à l’Institut Français, associait une partie plus théorique organisée en collaboration et à l’Université Carlos III : exposés, études sur les dramaturgies contemporaines européennes, rencontres avec les auteurs et un atelier de traduction vers d’autres langues sur la pièce De putas de Luis Miguel Gonzalez.
Des pièces d’auteurs espagnols rendaient compte de la diversité des formes dramatiques, des problématiques abordées ainsi que de la recherche de nouveaux langages scéniques dans l’écriture théâtrale actuelle en Espagne.
Le rapport à la mémoire et à l’histoire récente de l’époque franquiste était abordé différemment dans Raccord (Puzzle) de Rodolf Sirera (tentative de reconstruire l’histoire à travers des fragments de mémoire et de vies de personnages appartenant à trois générations différentes) et dans Todos los que quedan (Tous ceux qui restent) de Raul Hernandez Garrido (recherche de la vérité sur la disparition d’un père, républicain espagnol interné au camp de Mauthausen, par sa fille, qui rejoint ici la mémoire collective).
Questionnement de la déshumanisation des rapports dans notre société contemporaine basés sur l’offre et la demande à travers la métaphore de la prostitution dans De putas (De la putasserie) de Luis Miguel Gonzalez. La relation avec la terre, la famille, l’environnement, l’immigration et l’identité sont autant de thèmes d’actualité brûlant que le très jeune auteur Paco Bezera traite dans Dentro de la Tierra (À l’intérieur de la Terre).
Quant aux auteurs français, on restait dans « je me souviens «  traité avec un regard pertinent sur un certain conditionnement de la jeunesse communiste dans la France d’après-guerre dans La commission nationale de l’enfance de David Lescot interprété avec finesse et grâce par l’auteur, ou dans un certain nombrilisme dans Face à la mer de Jean René Lemoine, l’éternel conflit avec la mère sur fond de bouleversements en Afrique. Music-hall de Jean-Luc Lagarce dans la mise en scène inventive de Luis Miguel Gonzalez Cruz, qui nous plonge encore dans l’intimité de la vie d’artistes de music-hall, n’est pas loin de l’obsessionnelle auto contemplation qui hante les auteurs français.
Loin d’être seulement une vitrine des propres auteurs du Teatro Astillero les Scènes de novembre se sont affirmées comme un espace de partage et d’émulation.
La prochaine édition du 21 au 29 novembre 2009 s’articulera particulièrement sur la dramaturgie allemande tout en restant ouverte aux écritures dramatiques des autres pays européens.

Irène Sadowska Guillon


Archive pour novembre, 2008

Le gros et le maigre (El gordo y el flaco) de Juan Mayorga

Le gros et le maigre (El gordo y el flaco) de Juan Mayorga au théâtre Cuatra Pared à Madrid, mise en scène Carlos Marchena, compagnie Teatroa, par Irène Sadowska Guillon


À 43 ans Juan Mayorga, Prix National de Théâtre à plusieures reprises, est un auteur incontournable aujourd’hui non seulement en Espagne où ses pièces se jouent dans les plus importants théâtres mais aussi sur le plan international.
En France Christian Fregnet a créé en 2007 sa pièce Copito, testament d’un singe et Jorge Lavelli après sa remarquable mise en scène de Himmelweg, chemin du ciel (2007) va créer en mars 2009 Le garçon du dernier rang. France Culture diffusera en 2009 5 pièces de Mayorga dans un cycle consacré à cet auteur. Les Éditions Les Solitaires Intempestifs ont déjà publié quatre de ses p
elgordo.jpgièces, deux autres sont à paraître en 2009.
Le théâtre de Mayorga n’est ni facile ni commercial, le succès et la présence importante dont il bénéficie sur les scènes s’expliquent à la fois par les thèmes qu’il aborde, l’originalité de leur traitement et une écriture très personnelle, d’une grande exigence, sans concession aux facilités et aux modes.
Dans Le gros et le maigre, de facture franchement humoristique, Juan Mayorga s’inspire du célèbre couple Laurel et Hardy et du cinéma muet qui lui servent de métaphore pour explorer, à travers le rire et le jeu corporel, les divers conflits dans la relation à deux. Les contraintes et les limitations de la vie à deux dans notre société, qu’il s’agisse d’un couple amoureux, d’amis, de complices, etc. … Rapports de domination, de force, de supériorité, contradictions entre son propre plaisir, le besoin de l’affection de l’autre et le besoin de cet autre de se réaliser…
Juan Mayorga, suivi en cela rigoureusement par le metteur en scène Carlos Marchena, distancie ses personnages de son modèle cinématographique et, laissant toute l’ambiguïté sur leur identité, ouvre la lecture de la pièce. Ce sont peut-être Laurel et Hardy qui, tombés dans l’oubli, sans emploi, résistent à l’infortune, espérant toujours ensemble une offre ? Peut-être s’agit-il de deux acteurs qui se prennent pour Laurel et Hardy ou qui, les prenant pour modèle, rêvent de réussir eux aussi ? Ils attendent dans une chambre d’hôtel en vain un appel d’engagement en répétant les numéros et les célèbres scènes comiques de leurs héros. À ces numéros répétés se mêlent leurs propres conflits : attitude tyrannique de l’un, esquives et ruses de l’autre, rancunes, reproches, habitudes, agacements, empêchements d’un vieux couple, rêves et doutes sur leur alliance, sur sa solidité… Que peut chacun seul ? Sont-ils toujours plus forts ensemble ?
Un décor simple : une chambre d’hôtel dépouillée, un lit, une porte, une cheminée et un poste de télévision. Les thèmes musicaux, références aux films de Laurel et Hardy et de Chaplin, ponctuent le mouvement dramatique, les scènes s’enchaînent avec une parfaite fluidité. Les gags empruntés au cinéma muet, les scènes « de ménage », des affrontements et les moments de tendresse, de complicité, s’alternent. Deux acteurs superbes Victor Dupla (le gros) et Luis Moreno (le maigre) toujours sur le fil entre le comique et le tragique, ne surjouent jamais, confèrent aux personnages à la fois une certaine naïveté, une sincérité et une profondeur humaine. Beau dosage de l’expression gestuelle, des mouvements et du texte. Dans la salle on rit intelligent et beaucoup.
Car tout en incarnant ces deux figures célèbres du cinéma, ils font penser parfois à Bouvard et Pécuchet, à d’autres couples connus et surtout à nos propres tentatives et aux difficultés de vivre à deux, de partager un but, de réussir ensemble.
Au-delà de cette thématique de l’équilibre impossible, des compromis dans la vie à deux on peut y voir, inscrite en filigrane, la réflexion sur le théâtre, sur l’acteur, le jeu, l’alliance et l’équilibre entre la parole et les mouvements.
Une mise en scène sobre, juste, qui, respectueuse du texte, l’interprète sur scène avec intelligence et subtilité. Un spectacle qui ne devrait pas craindre les frontières linguistiques. Je lui souhaite long voyage pour le plus grand bonheur de tous les publics.

Irène Sadowska Guillon

Le Repas de Valère Novarina

 Le  Repas de Valère Novarina, mise en scène de Thomas Quillardet.

 Le Repas, qu’écrivit Novarina il y a quelque quatorze ans, est une petite merveille qui n’aurait rien à voir avec le théâtre et qui pourtant en est une des plus belles illustrations  contemporaines. On a l’intuition que ce grand poète, dont la mère était comédienne, n’avait pas trop envie, même pas du tout envie d’écrire du théâtre, disons normal avec de vrais personnages, quelque chose qui ressemble à une action dramatique, etc… comme le laissait entrevoir déjà mais timidement La Fuite de Bouche que nous avions vu  à Marseille monté par Maréchal,dans les années 70.
  Bien conseillé par Bernard Dort-notre très intelligent maître à tous disparu ( Jacques Livchine, Edith Rappoport notre consœur blogueuse, Laurence Louppe, du Vignal… ne diront pas le contraire) qui a su nous inculquer les principes (les fondamentaux comme on dit maintenant) d’une bonne dramaturgie- Novarina a persisté et  a signé toutes une série de « pièces » où il a donné le rôle principal au langage, jusqu’à en faire acte théâtral. Ce qui ne va pas, sans un travail exemplaire d’écriture où la langue française, retravaillée, revisitée offre ce qu’elle a de meilleur à consommer, comme un repas ( ! ) d’une saveur incomparable…
  C’est d’autant plus vrai avec cette pièce qui se joue autour d’une grande table en verre dotée d’assiettes  et de verres à pied, avec un gros bocal où un poisson rouge passe et repasse pendant tout le spectacle, seule concrétisation – vivante- de la nourriture et paradoxalement impossible à manger. Pas de véritable personnage- ce que révèle déjà la distribution: La  Personne creuse,le Mangeur d’ombre,La Bouche Hélas, L’homme Mordant ça, Jean qui dévore Corps, La Mangeuse ouranique, L’Enfant d’Outre Bec, L’Avaleur Jamais Plus.
  Pas de véritable dialogue non plus, pas  l’ombre d’un scénario. Mais la mise en scène de Thomas Guillardet, qui a su prendre comme fil rouge ce jeu permanent sur et avec le langage imposé par Novarina, fonctionne pourtant très bien, sans doute parce qu’elle s’appuie sur un travail exemplaire sur le texte et les chansons Le dernier quart d’heure, c’est vrai, patine un peu, sans doute à cause des plusieurs fausses fins de la pièce qui cassent un peu le rythme, malgré l’énergie restée intacte dnovrepas1.jpges comédiens.
  Ce que le metteur en scène a su bien mettre en valeur, c’est  la valeur,le trésor inestimable de la parole chez l’être humain, même et surtout peut-être quand elle devient illogique, absurde et bancale, qu’elle soit parlée, récitée ou chantée, individuelle ou collective, dans une immense jouissance  souvent inconsciente et inaliénable de la vie. Mais il y a aussi la face plus sombre de la pièce, où, derrière cet immense déflagration de mots,  se cache une réflexion sur notre passage sur terre et sur la mort qui obsède Novarina. Comme semble, dès le début, nous en avertir ce squelette peint en noir très kantorien, dont le crâne coupé en deux se révèle être une boîte à proverbes absurdes.
   Il y a entre le public appelé à participer,comme Savary le faisait du temps de son Magic Circus, et les comédiens de ce Repas un même désir de s’offrir un vrai moment de bonheur. En ces temps de misérables duels  politiques, et quand Le Monde- notre Monde à tous- ose publier dans un même numéro trois articles sur Carla Bruni, cet immense délire poétique de premier ordre fait du bien par où cela passe. C’est aussi ce qu’avaient compris cette année de jeunes metteurs en scène talentueux comme Marie Ballet ou Thomas Poulard., attirés par l’univers  de Valère Novarina.
  D’autant que Thomas Quillardet a su s’entourer d’une remarquable équipe de comédiens qui  se sont emparés du texte comme d’un véritable cadeau, mais en acceptant la grande rigueur verbale et gestuelle que leur a imposé leur metteur en scène. Olivier Achard, Aurélien Chaussade, Maloue Fourdrinier, Christophe Garcia, Julie Kpéré et la plus jeune sans doute qui mène le bal, Claire Lapeyre-Mazerat , issue comme Thomas Poulard de l’Ecole du Théâtre national de Chaillot: elle a abandonné le porte- jarretelles et les paillettes du Cabaret de Bob Fosse qu’elle a joué pendant plus d’un an, mais  joue, chante et danse avec ses camarades avec le même savoir-faire et un plaisir communicatif, sous la houlette efficace du musicien Sacha Gattino qui  sait les diriger de près, du haut de son balcon. Le public ne s’y trompe pas qui leur fait à tous une véritable ovation.
  A voir? Oui, absolument; contre-indication aucune: sauf allergie aux jeux sur le langage.

Philippe du Vignal

 

Maison de la Poésie

MAUVAISE JOURNÉE DEMAIN

MAUVAISE JOURNÉE DEMAIN  Guichet Montparnasse par Edith Rappoport

 

D’après Dorothy Parker, mise en scène Alain Prioul, compagnie des Épices

Laurence Guatarbès et Yves Buchin brossent des nouvelles sur la haute société américaine entre les deux guerres, l’inutilité des soirées quotidiennes consacrées à d’ennuyeux cocktails, la frivolité, le mépris des petites  gens surtout s’ils sont noirs. On reste attentif, vaguement écoeuré par cette vanité égoïste. La petite salle du Guichet est pleine d’un public entre deux âges

 

Après la répétition

 S’agite et se pavane, texte d’Ingmar Bergman, mise en scène de Laurent Laffargue


Deux Bergman dans la semaine! Ainsi va la vie théâtrale dans la région parisienne.  (Voir notre précédent article sur S’agite et se pavane de Célie Pauthe.  Rappelons rapidement que le célèbre scénariste et réalisateur suédois, mort l’an passé, a commencé par être metteur en scène et a continué à l’être, qu’il a écrit plusieurs pièces et dirigé plusieurs grands théâtres. Et les textes  de Shakespeare et de Strindberg ont toujours été ses compagnons de route..
La  scène, avec tout son charme et les relations ambigües qu’elle entretient avec la vie quotidienne, n’a donc guère de secrets pour lui, et nombre de ses films racontent des histoires de gens du spectacle (Persona, Le Septième Sceau, Fanny et Alexandre ou La Flûte enchantée). Sans doute,  trouvait-il dans cet univers  une sorte de microcosme de la société qui l’aura beaucoup inspiré.  » L’art du théâtre, disait déjà  Chikamatsu Monzaemon, se situe dans un espace entre une vérité qui n’est pas la vérité et un mensonge qui n’est pas un mensonge ».
Bref, le théâtre dans le théâtre, cela date du seizième siècle mais, c’est dans les vieilles casseroles qu’on fait les meilleures soupes, et Bergman a su magnifiquement appliquer ce vieux proverbe cantalien. Laurent Laffargue, lui, non plus, n’a pas oublié la leçon, puisqu’il a repris les dialogues de ce texte original prévu pour la télévision…. et c’est, disons- le tout de suite, c’est assez remarquable.
Cela se passe sur une scène déserte, après l’effervescence d’une répétition. Quelques éléments de décor, une grande armoire, une table, une  servante ( ampoule unique sur pied qui sert d’éclairage permanent sur scène hors services), un canapé, quelqu
bergmann.jpges chaises. Il y a d’abord une vidéo où l’on voit les comédiens répétant Le Songe de Strindberg, pièce fétiche du metteur en scène Heinrik Vogler qui est resté seul sur scène, en proie à ses doutes personnels et professionnels, aux décisions irréversibles qu’il doit prendre comme chef de troupe, à la peur de la vieillesse et à la mort qui va arriver.

Une jeune comédienne, Lena, pénètre sur scène pour rechercher un bracelet qu’elle aurait oublié mais dans le but évident de lui parler. Ils vont effectivement beaucoup parler  ; c’est à la fois une sorte de cours magistral de théâtre (cela rappelle le très bel Elvire-Jouvet 40 de Brigitte Jaques), une sorte de confession  intime où ils parlent beaucoup, en particulier de sa mère à elle, Rakel dont on comprend qu’elle a vécu autrefois avec Heinrik.
Rakel, une actrice d’une quarantaine d’année, en perte de vitesse qui a sombré dans l’alcool et qui voudrait  qu’il lui donne encore une chance,  arrive, ivre et désespérée dans ce huis clos scénique.  Pathétique, elle lui propose aussi de lui faire l’amour tout de suite, dans les coulisses; Heinrik essaye de lui dire avec beaucoup d’égards que leur histoire amoureuse et professionnelle est bien révolue.

Même si, mensonge ou réalité, il l’assure qu’il pense chaque soir à elle … Quant à Lena, elle reviendra voir Heinrik pour se confier à lui: elle lui parle  des relations difficiles qu’elle entretient avec son jeune amant qu’Henrik  déteste cordialement  et lui avoue qu’elle est enceinte. Henirik , furieux,explose, sans doute par jalousie (on sent très vite qu’il a une tendresse particulière pour Lena qu’il a connu toute petite)  mais aussi parce que cela va amputer son spectacle d’une bonne partie de ses représentations… Lena,très calme, lui annonce alors qu’en réalité, elle s’est faite avorter pour pouvoir enfin jouer sous sa direction.Il trouve alors que sa décision était stupide, mais elle lui précise que le choix  ne venait pas d’elle. Ce qui  va les rapprocher encore un peu plus ,et ils finiront  vite par vivre ensemble, malgré tout ce qui les  sépare. Et Heinrik, alors, va lui raconter , très calmement,mais avec beaucoup de tristesse, ce qui va se passer ensuite, comment leur magnifique amour va sombrer petit à petit; il lui en décrit même, sans aucune illusion, les étapes irréversibles.. Voila, c’est tout et c’est très beau : il faut relire le texte de Bergman; il dit des choses magnifiques sur le théâtre et sur notre vie à tous.

Quant à la mise en scène de Laurent Laffargue, on sent qu’il y a mis le plus profond de lui-même et qu’il a dirigé ses comédiens avec beaucoup de savoir-faire et de sensibilité. D’abord, Didier Bezace, acteur, metteur en scène et directeur du Centre dramatique d’Aubervilliers (en banlieue parisienne). Choix intelligent…  Didier Bezace connait son personnage! Il est d’une présence, d’une sensibilité et d’une précision étonnante, surtout, quand il lui faut rejouer chaque soir ce personnage tourmenté; il passe par tous les registres: la colère, la solitude,les doutes permanents, le vertige métaphysique, l’affection nostalgique qu’il éprouve pour Rakel mais aussi son embarras à refuser les propositions de Rakel, l’attirance érotique pour Lena; bref, c’est assez  rare et mérite d’être souligné. Fanny Cottencon est toute aussi vraie et juste dans sa souffrance et son angoisse exaspérée,même si son rôle est moins important et Céline Sallette, qu’on avait pu voir dans la série des Maupassant,  sait jouer très finement  aussi sur  une remarquable palette de sentiments. Bref, on ne rencontre pas tous les jours une distribution aussi pertinente et aussi harmonieuse.

On oubliera vite les gros plans des personnages par vidéo interposée ( cela devient actuellement une véritable manie ( le récent Songe d’une nuit d’été de Yann-Joël Collin, comme dans nombre de spectacles), comme si les belles images de Laurent Laffargue  et les lumières de Patrice Trottier ne se suffisaient pas à elles-mêmes;  on oubliera aussi la double tournette -absolument inutile-recyclée d’un de ses précédents spectacles. Cela dit, la mise en scène est d’une très grande qualité, et Patrice Martinet, le directeur de l’Athénée, a eu encore la main heureuse dans ses choix.
A voir ? Oui, absolument, que vous connaissiez déjà Bergman au théâtre ou seulement par ses films, ou pas du tout. Aucun temps mort , aucun bavardage: tout est dit en une heure et demi.


Philippe du Vignal

Théâtre de l’Athénée Louis Jouvet jusqu’au 6 décembre inclus. Après la répétition en tournée: 9,10 décembre à  Rueil-Malmaison; le 12 décembre à Chelles, puis du 31 mars au 8 avril au Théâtre national de Bordeaux; le 7 avril à Arcachon; le 9 et 10 avril à Bayonne; le 14 et le 15 avril à Angoulême,le 24 avril à Tarbes; le 24 et 25 avril au Mans et le 2 mai à Agen.

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Schitz guerre amour et saucisson

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Schitz guerre amour et saucisson de Hanokh Levin, mise en scène de Cécile Backès par Philippe du Vignal

 

Hanockh Levin, auteur israélien, né en 43 et décédé en 99, est l’auteur d’une cinquantaine de pièces dont plusieurs ont été jouées en France; et ses premiers spectacles de cabaret politique ont fait scandale à Tel-Aviv, notamment Yaaacobi et Leidental; ses personnages sont le plus souvent des gens qui n’ont ni gros revenus ni grande culture et qui sont surtout incapables de prendre leur destin en main.
 Shitz, on le comprend dès les premières répliques, se passe dans un milieu populaire d’Israël: un couple de jeunes gens : elle , boulimique et incapable de se trouver un amoureux,cherche à se caser; lui, petit entrepreneur sans beaucoup de scrupules, va tout faire pour s’enrichir aux dépens de ses parents à elle, des parents  qui ne rêvent que d’être grand-parents…. et le futur gendre veut se trouver une position sociale après héritage, et cela le plus vite possible…
Bref, des soifs de monde meilleur absolument contradictoires. Cela  se dit et se chante avec le plus souvent des mots féroces, voire tout à fait triviaux mais, histoire de montrer que, malgré tout, ces  affreux- les jeunes surtout (mais les vieux ne valent guère mieux) ne sont pas aussi affreux, Levin ajoute une petite pincée de tendresse à l’énorme casserole de vulgarité qu’il a concoctée. » Il y a, chez lui, dit Cécile Backès, un curieux  cocktail de comédie de moeurs  et de théâtre politique, sauce music-hall. sans oublier l’empreinte du théâtre yiddish, éclat de culture populaire disparue ».
 On veut bien mais quand même … les répliques volent aussi bas que dans le plus médiocre du boulevard. Echantillon: » à mon âge, dit la mère, il reste l’emballage ».  Qu’est que tu attends pour te marier? Réplique de la fille: « Qu’est-ce que tu attends pour crever? « . Comme la mise en scène est très racoleuse et en rajoute encore une louche, cela devient rapidement pénible et ennuyeux, d’autant plus que la scénographie assez médiocre encombre toute la scène où les comédiens comme les deux musiciens ont du mal à trouver une place.
  Il y a une question qui reste sans réponse: qu’ont été faire dans cette galère des comédiens aussi avertis, fins et intelligents comme Anne Benoit et Bernard Ballet? Quant  à Cécile Backès, on a parfois  l’impression qu’elle a répondu à une commande trop précise, et qu’elle n’a pas eu les mains tout à fait libres. Me trompé-je?
 A voir?  Sûrement pas, sauf si vous êtes maso, d’autant que les places ne sont pas données… (38 euros mais quand on aime, on ne compte pas).

 

Philippe du Vignal

 

La Pépinière théâtre, 7 rue Louis le Grand Paris 2 ème

 

Le texte de la pièce est édité aux éditions Théâtrales

S’AGITE ET SE PAVANE

S’AGITE ET SE PAVANE Nouveau théâtre de Montreuil  par

 

D’Ingmar Bergman, mise en scène de Célie Pauthe

Carl, interné dans un hôpital psychiatrique est obsédé par Schubert, il s’y identifie, quand le médecin arrive , il lui fait part de cette obsession. Sa jeune fiancée, une pianiste talentueuse qu’il a tenté d’étrangler le soutient néanmoins, l’aide à quitter l’hôpital et à tourner un film financé par la femme de son voisin de chambre. Le film sera présenté par une froide nuit d’hiver, devant un maigre auditoire, suite à un incendie, c’est le théâtre qui prendra la place du film. Grâce à une belle distribution, étonnant Marc Berman avec ses sautes d’humeur, étrange Philippe Duclos, douze comédiens en scène, ça fait du bien, le spectacle m’a tout de même captivée malgré des obscurités. On retrouve des lointains souvenirs de Cris et chuchotements, des naïvetés d’enfance. Quoique à moitié vide, la salle de spectacles et plutôt réussie, mais le reste du bâtiment a tout d’un funerarium de pyramide égyptienne

Edith Rappoport

S’agite et se pavane d’Ingmar Bergman, mise en scène de Célie Pauthe

S’agite et se pavane  d’Ingmar Bergman, mise en scène de Célie Pauthe.

  Ingmar Bergman était né en 18 et est mort l’an dernier, le même jour qu’Antonioni…. Mais on oublie souvent que l’immense scénariste et réalisateur (Le septième Sceau, adapté d’une de ses pièces, Peinture sur bois, Cris et chuchotements, etc.) était aussi auteur dramatique. Il avait commencé par faire du théâtre et très jeune ,avait monté Shakespeare, Strindberg et plus tard, Ibsen, Lorca, Albee… Il avait aussi dirigé de grands théâtres comme ceux d’Helsinki, Malmö et le théâtre Royal de Stockholm.
  Le titre de la pièce est repris de la célèbre réplique de Macbeth: « La vie n’est qu’un ombre errante, une pauvre comédie qui s’agite et se pavane une heure sur scène et qu’ensuite, on n’entend plus, une histoire racontée par un idiot, pleine de bruit et de fureur, qui ne signifie rien ». C’est ici l’histoire de l’ingénieur Karl Akerblom, l’oncle de Bergman; le personnage est mythomane ; atteint de délire, il  a dû être hospitalisé dans un établissement psychiatrique. Il va y rencontrer un médecin à bergman.jpgqui il raconte son obsession pour Schubert.
Sa fiancée arrivera à le faire sortir de l’hôpital et à tourner un film qui sera projeté dans la salle municipale de sa ville natale.Mais il y a une coupure de courant et c’est le théâtre qui succèdera au cinéma dans une sorte d’aller et retour ontologique. La pièce oscille sans cesse entre onirisme et réalité, entre  vie quotidienne et quête d’absolu . Comme dans ses films, il y a une présence permanente de la mort qui hantera toute sa vie Bergman.

  La  pièce est étrange et a un certaine difficulté à prendre son envol; malgré ses qualités de scénario, elle s’englue souvent dans le bavardage, et parait bien longue (deux heures). Nous ne connaissons pas le film de Bergman qu’il en avait tiré et qui est difficile à voir.
Roger Planchon, pourtant avec Jacky Berroyer dans le rôle de Karl, s’ était cassé les dents sur cette pièce, il y a quelques années.
Célie Pauthe, avec une mise en scène  et une direction d’acteurs très précises- qu’on avait déjà pu voir dans L’Ignorant et le Fou de Witkiewicz réusssit à créer un univers bergmanien. Comme ses comédiens ( en particulier Marc Berman, Serge Pauthe, Karen Rencurel , Philippe Duclos) sont tout à fait bien, on finit par entrer dans cet onirisme étrange, surtout vers la fin, bien que la salle du nouveau théâtre de Montreuil ait été plutôt vide de spectateurs, ce qui ne rend pas les choses faciles pour les comédiens.

  Quant au Nouveau Théâtre de Montreuil, c’est encore un travail d’architecte en manque d’inspiration qui a voulu innover- et c’est assez redoutable quant à la distribution des espaces, la couleur rouge foncé et les lumières parcimonieuses. Quelle prétention! En particulier, dans  la décoration  du bar,  ou dans celle des lavabos déjà usés après quelques mois de fonctionnement! Cela dépasse même ce que Stark avait réalisé pour l’Ecole Nationale des Arts Décoratifs; on ne dira jamais assez cette espèce de folie qui s’empare des architectes contemporains, quand ils ont à construire un grand théâtre!
A visiter absolument, si on veut avoir une juste idée de la création de grands espaces…

Philippe du Vignal

Nouveau Théâtre de Montreuil, direction Gilberte Tsaï, jusqu’au 21 novembre et reprise du 11 au 20 décembre.

Le texte de la pièce est édité chez Gallimard.

L’IMMORTEL Le Chat noir 16 novembre par Edith Rappoport

 De Jose Luis Borgès, par Airy Routier

 

  Airy Routier, magnifique comédien, avait joué Les mémoires d’un fou de Flaubert et un Faust, en solo au Théâtre Paris Villette, il y a une dizaine d’années. Après avoir travaillé avec d’autres compagnies et s’être consacré au cinéma, il nous emmène dans un étrange voyage dans cette oeuvre de Borgès dont j’avais lu quelques pages en espagnol au cours d’un voyage en Argentine en 1992. Dans le sous-sol minuscule du Chat noir, devant des spectateurs médusés, il impose la force du verbe de Borgès, un chemin initiatique mythologique. “Être immortel ne signifie rien, car à part l’homme tout ignore la mort…J’ai été Homère, bientôt je serai comme Ulysse, je ne serai personne, je serai mort !” Il faudrait rouvrir ce livre, et en attendant se précipiter à Chat noir 76 rue JP Timbaud, les dimanches soirs à 19 h

Edith Rappoport

L’Immortel de Borges, mise en scène et jeu d’Airy Routier

airyroutier.jpg
Cela se passe dans un petit sous-sol du café Le chat noir. Une petite table  de café, un verre de vin et un livre ouvert. C’est tout. Airy Routier nous conte l’histoire de Marcus Flaminius Rufus qui a recueilli de la bouche d’un soldat romain avant qu’il ne rende le dernier soupir un terrible secret; Un fleuve rendrait immortel celui qui en boirait l’eau. Après que tous ses compagnons soient morts de fatigue et de désespoir, il arrive enfin et rencontre des habitants à la peau grise, la barbe négligée qui le font frémir de dégoût.
Le lieu est sinistre: couloirs sans issue, portes colossales donnant sur une cellule ou sur un puits.. Tant espérée, la cité de l’immortalité se révèle vite être un véritable cauchemar, et ce n’est pas Homère ou les autres hommes qu’il rencontrera qui l’en feront sortir  » La mort, dit Borges, rend les hommes  précieux et pathétiques. Ils émeuvent par leur condition de fantômes »; Et le pauvre Marcus Flaminius Rufus repartira pour trouver un autre fleuve dont les eaux lui rendront sa condition de mortel.
Airy Routier est un comédien de grande qualité qui sait s’emparer des textes comme ceux de Flaubert entre autres- et qui a joué aussi dans les films de Mocky et de Chatilliez- sans avoir l’air d’y toucher, avec infiniment de discrétion mais avec une présence étonnante. Il n’élève jamais la voix, dit les choses avec douceur et sérénité, comme s’il s’adressait à des enfants, ce qui rend encore plus forte la fable de l’écrivain argentin mort en 1984. En une trentaine de minutes, sans effets inutiles, sans vidéo, sans musique, Airy Routier nous fait partager un grand moment dont on ressort paradoxalement apaisé sur le sort de l’être humain.

 

Philippe du Vignal

 

Y aller? Oui absolument, à moins que vous n’aimiez pas Borges  ou les chats noirs.

 

Café du Chat noir, 76 rue Jean-Pierre Timbaud,( métro Parmentier), le dimanche à 19 heures, puis en tournée.

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