la puce à l’oreille de Georges Feydeau

image3.jpgLa puce à l’oreille de Georges Feydeau, mise en scène de Paul Golub.

 On ne va  pas vous refaire toute la bio de  Georges Feydeau, bien qu’elle donne un sacré éclairage sur son théâtre ; né en 1862 , mort en 1921, il était le fils d’une belle polonaise Léocadie Boguslawa Zalewska et d’un  père qui aurait été soit Napoléon  III, soit son demi-frère le duc de Morny lui- même fils présumé de Talleyrand. Marié, quatre enfants , il finit par divorcer .

  Puis,  il vécut, seul, à 47 ans, au Grand Hôtel Terminus de Saint -Lazare ; atteint de syphilis sur la fin de sa vie , ce qui provoqua chez lui  de sérieux troubles psychiques; il se prit pour Napoléon III et distribuait aux passants  des postes ministériels. Finalement interné à Rueil-Malmaison, il disait avec humour de son compagnon de chambre : «  Regardez, il se prend pour le Président de la République », ce qui était malheureusement vrai du pauvre Paul Deschanel , tombé d’un train… et lui aussi ,assez mal en point. Bref, malgré une œuvre théâtrale  d’une haute intelligence, une vie sans doute difficile, marquée par la recherche d’un père…introuvable.

 Pour en revenir à La Puce à l’oreille, écrite  en 1907,  c’est  l’histoire d’une grande bourgeoise Raymonde Chandebise qui soupçonne fort d’infidélité son cher mari Victor-Emmanuel , quand elle reçoit de l’hôtel du Minet-Galant un colis qui contient une paire de bretelles appartenant à son mari . Elle a , comme on dit la puce à l’oreille et  essaye de lui tendre un piège en demandant à son amie la belle Lucienne Homénidès de Histangua, (elle-même mariée à Carlos, le roi des jaloux) de lui écrire une lettre non signée où une femme lui propose un rendez-vous coquin le jour même à l’hôtel du Minet-Galant… Ce que la belle Lucienne accepte de faire!
Mais le pauvre Victor-Emmanuel, quand même assez émoustillé mais en proie à une crise d’impuissance, persuade son grand ami Tournel -qui en pince de son côté pour la belle Raymonde – de prendre sa place. Décidément, l’hôtel est un véritable lieu de rendez-vous , puisque vont aussi s’y retrouver Camille, le neveu de Chandebise affligé d’une malformation du palais qui l’empêche de prononcer les consonnes et Antoinette, la bonne de Raymonde, elle-même mariée à
image5.jpg Etienne, le valet de Victor-Emmanuel.  Plusieurs personnages sont ainsi bizarrement atteints par une  maladie chronique.

 Vous suivez toujours ? Les ennuis commencent, quand tout le monde  se retrouve  au Minet Galant, alors qu’il n’a aucune raison d’y être, dans les couloirs ou dans la fameuse chambre réservée dotée d’un lit tournant qui permet, grâce à un bouton de montrer une autre chambre avec un vieux célibataire de façon à disculper l’un ou l’autre de ces couples qui peuvent être surpris en flagrant délit.
Et ce n’est pas tout: le pauvre Victor-Emmanuel est le sosie parfait de Poche, le valet de l’hôtel tenu par le couple Ferraillon…Ce qui provoque quiproquo sur quiproquo et malentendu sur malentendu. On la sait depuis tooujours, Feydeau est passé maître dans ce type d ‘intrigue où les personnages n’ont plus guère le contrôle de leur vie…

  Et ce grave dédoublement de la personnalité -idée géniale de Feydeau -affecte les deux pauvres hommes qui ne comprennent plus rien à une situation qui leur échappe complètement.Tous ces grands bourgeois, ( Victor-Emmanuel en tête) comme leurs serviteurs, sont en proie à d’irrésistibles pulsions sexuelles, en même temps qu’ils sont  atteints de soupçons, voire de  jalousie obsessionnelle comme Carlos, toujours prêts à en découdre, le revolver à la main avec  n’importe quel rival présumé . Quant au docteur, lui-même,  une espèce de pantin incapable d’un diagnostic correct, il se laisse emporter par sa parano, quand il examine le pauvre Poche  et Victor- Emmanuel.
La langue de Feydeau est  aussi brillante que sa mécanique théâtrale : après une dizaine de pièces, il a su mettre parfaitement au point les jeux sur le langage, les dérapages  verbaux, les calembours , comme les mots d’auteurs, voire les paillardises sans être jamais vulgaire: bref, de la haute voltige et tout lui est bon à condition que cela fasse rire :  « Elle voulait mourir. Mais quand on veut mourir, on ne choisit pas les moules » . « Un colis que j’ai ouvert par mégarde en inspectant son courrier », dit  Raymonde, absolument inconsciente de ce qu’elle dit :( le langage chez Feydeau est toujours un puissant révélateur) . «  Un Anglais, réplique la petite bonne soupçonnée, à juste raison, d’infidélité, mais, moi, je ne connais pas l’anglais ! ». « Ton nom a pu s’allonger  mais ton cœur est resté le même, dit Raymonde à son amie de jeunesse ». Prenez ce pistolet, dit Carlos, en le provoquant en duel, « Merci, réplique, Victor-Emmanuel, je ne prends jamais rien entre les repas ».

Et plus de cent ans après sa création, la célèbre mécanique de  Feydeau -l’incident qui vient,  comme il le disait, bouleverser l’ordre de marche des évènements naturels tels qu’ils auraient dû se  dérouler normalement-fonctionne toujours aussi bien. D’autant plus que Feydeau se débrouille pour que le public  ravi ait le plus souvent  un peu d’avance quant à l’évolution de l’intrigue, sur les personnages inconscients des ennuis qui vont leur arriver
Oui, mais comment mettre en scène cette  fiesta du désir amoureux entre couples mariés qui tourne  en déconfiture ?  Stanislas Nordey, malgré un décor assez pesant, avait  bien réussi son coup.  Paul Golub, lui,  a sans doute eu raison de lui donner un cadre contemporain ;  mais cela ne résout rien et il n’arrive pas vraiment à maîtriser la pièce.  Et il  a sans doute commis un grossier contre-sens : les personnages de Feydeau, quelle que soit la pièce, sont des êtres détraqués, en proie à leurs pulsions , incapables du moindre contrôle sur eux-mêmes,  parfois alcooliques ou violents comme peut l’être Ferraillon, le patron du  Minet  Galant ,mais jamais vulgaires, qu’il soient grands bourgeois ou pauvres employés.
Mais Golub les caricature et les transforme en personnages de bande dessinée,  ce qui est  réducteur et absolument inefficace, d’autant plus- Dieu sait pourquoi- qu’il fait crier ses acteurs sans raison….Le médecin, les deux tenanciers de l’hôtel, l’Anglais deviennent hystériques; quant au neveu de  Victor-Emmanuel qui  ne prononce plus que des voyelles , il  n’est pas drôle parce que le comédien surjoue . Ils sont malheureusement donc  tous  peu crédibles….
Par ailleurs, la mise en scène de Paul Golub  va cahotant, sans beaucoup de rythme: eh! oui, les textes de Feydeau ne pardonnent rien à ceux qui osent s’en emparer sans discernement.  Quant au décor, censé reproduire un appartement actuel de grands bourgeois,  tout en blanc, rehaussé de portes  et de moulures dorées, il  sonne  tout aussi faux que l’intérieur du Minet Galant, qui  tient de l’hôtel de passe sordide. Et les costumes, dont la créatrice ferait bien de relire les pages intelligentes que  Roland Barthes consacra au costume de théâtre , sont ou maladroits ou d’une vulgarité absolue comme si c’était une  nécessité.
Cette scénographie est l’exemple même  du résultat où peut mener  une dramaturgie bâclée ; les acteurs,  mal dirigés , en font des tonnes comme on dit, et ont donc bien du mal à imposer leur personnage, sauf  Stéphanie Pasquet (Lucienne Homenidès de Histangua,  discrète et efficace) , Marc Jeancourt  (Etienne) et surtout David Ayala qui tient le double rôle -fabuleux pour un comédien- de Victor-Emmanuel le grand bourgeois et de son sosie,  le pauvre valet Poche.  C’est un vrai régal: Ayala  est constamment juste  ; méconnaissable d’un personnage à l’autre, il possède un jeu exemplaire, n’en fait jamais trop, alors qu’il est le pivot central de l’action.
Alors à voir ? Pas nécessairement, le compte n’y est pas du tout et le public d’hier soir qui riait quand même aux meilleures répliques de  Feydeau, a salué poliment les comédiens mais semblait rester sur sa faim. Groucho Marx, comme le prétend Golub , n’a pas ici rencontré Jacques Lacan….Dommage, car la pièce, malgré quelques longueurs au début,  reste un vrai bonheur, et,même si la vision qu’a Feydeau de ses contemporains est  des plus grinçantes, on  peut y rire de bon coeur, ce qui est plutôt rare de nos jours.

P.S. Merci à tous de votre fidélité ; malgré la reprise toujours un peu poussive de théâtres au début janvier, theatredublog a atteint ce mois-ci et pour la première fois depuis octobre, 3500 hits..

  .Grand merci à vous ,et à tous ceux qui collaborent à ce blog, en particulier à Claudine Chaigneau qui le gère avec efficacité au quotidien. Nous tâcherons d’être encore plus rapides quant à la parution de nos compte-rendus.

 Notre amie Christine Friedel va subir une opération dans quelques jours et sera donc absente pendant un mois de ce blog. Bon courage, Christine et à bientôt…

Philippe du Vignal

 Théâtre de l’Athénée-Louis Jouvet,  jusqu’au 7 février ; puis les 24 et 25 février à Bourg en Bresse; le 10 mars à Draguignan; du 13 au 22 mars à La Piscine , Chatenay-Malabry; le 24 mars au Creusot; le 27 et 28 mars à Sète; le 4 et 5 avril à Colombes; le 14 et 15 avril à Arras; le 21,22,23 avril à Montluçon; le 26 avril à Oyonnax et le 29, 30 avril au Mans.


Archive pour janvier, 2009

Je ne veux pas mourir en regardant Spiderman III

Je ne veux pas mourir en regardant Spiderman III dans le cadre du «Standard idéal » à la M. C. 93 à Bobigny

image1.jpgAu terme de la sixième édition du « Standard idéal » on peut s’interroger sur le sens de ce label : en quoi ce standard est-il idéal ? Quel est son contenu ? Qu’apporte-t-il de nouveau, de spécifique?  D’après Patrick Sommier, directeur de la M. C. 93, l’enjeu de cette manifestation serait d’injecter dans le quotidien ronronnant de nos scènes des bouffées de modernité venue d’ailleurs, un ailleurs souvent allemand mais aussi plus lointain. Après Kastorf, Shilling, Ostermeier, etc., vus et revus, déjà banalisés, voici de nouveaux venus au sérail : Alvis Hermanis (Lettonie), Antu Romero Nunes (Allemagne), Kelly Copper et Pavel Liska (USA), Silvana Grasso et Licia Maglieta (Italie), Alexander Riemenschneider (Allemagne), Francesco Saponaro (Italie) Maja Kleczewska (Pologne).
L’objectif des programmations des Standards serait de bousculer les habitudes, les a priori du public, en montrant des démarches neuves, décoiffantes, déconcertantes. Soit. Curieusement le public attiré par ces nouveautés standardisées les avale sans problème, presque blasé, comme un nouveau produit divertissant. Qu’est-ce qui pourrait encore le secouer, le surprendre, l’atteindre aujourd’hui ? À quelle modernité se vouer ?
Celle du théâtre documentaire, photocopie nostalgique de la réalité la plus quotidienne et banale possible, façon Alvis Hermanis qui recycle imperturbablement sa bonne recette dans ses créations successives, voire dans Vater ?
Celle des « apprentis créateurs », sortis tout droit des écoles dont la production de l’Université der Künste de Berlin Je ne veux pas mourir en regardant Spiderman III serait un des exemples ? Ce spectacle conçu par un trio : Antu Romero Nunes, Simon Bauer, Niels Kahnwald, mis en scène par le premier et interprété par les deux autres (en allemand surtitré), est immature. Une anecdote : la peur de mourir de passagers regardant le film Spiderman III dans un avion qui traverse des trous d’air, fournit le titre et la toile de fond du spectacle. Son propos pourrait se résumer par le constat de ses auteurs : « l’amour n’est qu’un prétexte pour nous empêcher de voir le chaos du monde, mais c’est l’amour qui polarise notre existence ». L’amour, thème qui devait être exclu du spectacle, devient en fait son point de convergence.
Sur scène deux chaises et au fond un écran sur lequel les projections des photos accompagnées d’une musique très forte, retracent l’enfance, la jeunesse, la transformation de l’acteur en personnage de Spiderman. Puis entrent les deux acteurs qui distribuent au public, comme aux passagers d’un avion, des sachets de chips. Les séquences du jeu scénique alternent avec les projections évoquant Spiderman III et des bouffées de musique très forte. Le texte répétitif, qui incorpore des interviews de l’acteur qui a joué Spiderman, des citations de Roland Barthes et de Nietzsche, évoquant le labyrinthe de la pensée et du langage, et des écrits propres du metteur en scène et des acteurs, est débité à la vitesse grand V. par les deux acteurs. En costume et baskets rouges et noirs, avec quelques accessoires, tantôt ils incarnent Spiderman, citant ses diverses aventures, tantôt ils jouent sur le mode distancié, ironique, avec des situations clichés de notre vie quotidienne et échangent des considérations sur l’amour décliné sous toutes ses formes jusqu’à la déclaration d’un amour véritable faite par un des acteurs en français et en allemand à des spectatrices dans le public. À la fin, sur l’écran on voit Spiderman et sa bien-aimée enlacés dans une toile d’araignée, les deux protagonistes quittent leurs costumes Spiderman et disparaissent derrière l’écran.
Le dialogue entre le cinéma et la scène manque de fluidité, la dramaturgie scénique confuse, maladroite, le jeu parfois stéréotypé. Mais paradoxalement l’apparente inconsistance et la superficialité du spectacle, lues au second degré, révèle l’état d’esprit de la jeune génération déconnectée de la réalité sociopolitique, les conflits, les tragédies humaines ne touchant ces jeunes que lorsqu’ils se produisent dans leur sphère privée.
« Il y a des famines, des catastrophes naturelles, des guerres… et je suis incapable de me révolter contre cela » dit un des protagonistes.
Et Antu Romero Nunes, metteur en scène, précise : « nous ne sommes pas vraiment conscients des autres conflits. J’ai le sentiment que nous sommes parvenus avec notre société européenne occidentale à un consensus qui ne laisse pas de questions ouvertes. »
Une génération sans utopies, sans idéaux qui puise dans la culture populaire pour se fabriquer ses propres mythes, ses vies rêvées, pourquoi pas celle de Spiderman ?

Irène Sadowska Guillon

 mise en scène Antu Romero Nunes, M. C. 93 Bobigny
du 24 au 26 janvier 2009 dans le cadre du « Standard idéal » du 24 janvier au 8 février.

Théâtre de chambre de Jean Tardieu

Théâtre de chambre de Jean Tardieu le 27 janvier 2009 – 14e soirée anniversaire

Depuis 14 ans le 27 janvier, jour anniversaire de la mort du poète, Françoise Dax-Boyer convie à un rendez-vous annuel, chaque fois dans un lieu différent, tous ceux qui aiment le théâtre de poésie pure de Jean Tardieu.
À Judith Magre, Michael Lonsdale, Daniel Mesguich, complices de cette aventure dès le départ, se sont joints au gré des années Denis Podalydes, Benoît Marchand, Christian Rist, Lionel Dax, Hervé Rouxel et d’autres. Le happy few d’amateurs de la poésie de Tardieu s’élargissant d’année en année.
Rien de commémoratif. C’est un festin joyeux de mots, d’intelligence, d’humour, de poésie qui nous est offert avec générosité et amitié. Au programme de la soirée 2009 accueillie dans la salle Louis Jouvet au Conservatoire National Supérieur d’Art Dramatique, des miniatures théâtrales, de pures merveilles (Qui est la ? ou mort et résurrection de l’homme, Monsieur moi, La serrure, La sonate et les trois Messieurs, Finissez vos phrases, etc.) servies par Judith Magre, Michael Lonsdale, Christian Rist, Lionel Dax, Hervé Rouxel et des élèves du Conservatoire. Le tout ponctué par Pascale Vollante au clavecin et Clémence Gegauff pour le chant.
Je m’étonne que ce théâtre unique, qui débarrasse le fait dramatique de tout ce qui n’est pas essentiel, soit absent de nos scènes. Phénomène de « purgatoire » ? En attendant son retour il nous reste à prendre date pour le 15e rendez-vous avec Maitre Jean, le 27 janvier 2010.

Pour le lieu, renseignements auprès de Françoise Dax-Boyer
téléphone 01 43 68 70 13 courriels : fdaxboyer@hotmail.com

Irène Sadowska Guillon

 

La Ville


 La Ville de Martin Crimp, mise en scène de Marc Paquien.

  Martin Crimp  ( 52 ans encore pour quelques jours) est sans aucun doute l’auteur anglais le plus joué  en France depuis une dizaine d’années  avec des pièces comme La Campagne, ,mise en scène par Luc Bondy, Le traitement, mise en scène par Nathalie Richard, Face au mur et Cas d’urgences plus rares, montées par Marc Paquien et Getting attention  par Christophe Rauck dans ce même théâtre des Abbesses. Crimp est aussi connu pour ses nombreuses traductions de dramaturges français.
 Il y a  dans son  théâtre  des personnages  qui luttent pour exister dans un univers  contemporain où l’on ne sait plus très bien quelles sont les frontières entre le réel et le virtuel, et où les petits ennuis  quotidiens d’un couple ordinaire et ses  zones d’ombre  peuvent virer au glauque ..
 La Ville est l’histoire, si l’on peut dire, d’un couple, Claire et Christophe qui ont une petite fille d’une dizaine d’années et un autre enfant que l’on ne verra pas; ils habitent  une maison avec  jardin et ont pour voisine Jenny, une infirmière au comportement pour le moins étrange. Cela pourrait être le début d’un film de Truffaut et le point de départ de très nombreuses pièces de boulevard mais on est bien dans le monde si particulier de Crimp qui s’ingénie à brouiller les pistes….
  On ne saura jamais si Claire a bien eu une escapade amoureuse lors d’un colloque, si son mari fait semblant de ne pas le savoir ou le devine très bien, s’il  joue au boucher ou s’amuse à en contrefaire le personnage, si Jenny la voisine ne  cherche pas à s’infiltrer dans la vie du couple d’une façon ou d’une autre . Que ce soit dans le langage, l’espace clos du jardin ou dans l’action, rien n’est jamais dans l’axe et si tout parait « normal », le doute, tapi dans l’ombre, ne cesse de s’installer dans ce que dit l’autre, et cela jusqu’à la nausée. Et il a cette présence du sang qui revient comme un leit-motiv quelque peu inquiétant dans la bonne tradition d’une certaine fiction anglo-saxonne…
 Dans les questions comme dans les réponses, la parole de l’autre ne peut jamais être tenue pour véridique: on ne saura jamais si les enfants se sont bien enfermés dans leur chambre, si l’enfant de l’auteur rencontré par hasard, selon Claire mais on en doute aussitôt, a réellement été enlevée alors qu’elle était avec son père;  quelle est ,en vérité, cette histoire de journal intime: bref,  la fabulation devient presque un mode normal d’existence, comme si l’univers quotidien ne suffisait pas à ces personnages hors du commun.
A noter aussi, ce qui est plutôt rare dans le théâtre contemporain (qui n’ a rien à envier au théâtre classique) la présence de trois femmes mais d’un seul homme dans la pièce; Jenny la voisine sans doute la plus âgée, Claire la jeune femme et la petite fille, dont la robe et les chaussures rappellent étrangement celles de Jenny. Autant dire que la femme , à différents âges, est bien le pivot central du texte de Crimp.
Le jeu auquel se livre avec virtuosité Martin Crimp  fait , bien sûr, penser à celui qu’exerça Pinter, et il est  aussi subtil qu’intelligent, surtout à travers les dialogues, traduits par Philippe Djian, qui sont ciselés; même si la tendance est au noir profond,  comme le rappelle un peu trop la scénographie de Gérard Didier qui surligne l’univers de Crimp,  avec son plancher en mélaminé noir, on rit , même si c’est d’un rire plutôt grinçant devant tant de non- sens décliné au quotidien où les fantasmes de Claire s’expriment par l’écriture, comme si elle ne pouvait pas se construire une existence à peu près supportable, loin de toute violence.
 Et la mise en scène de Marc Paquien -qui connaît bien son auteur- est  brillantissime; sans doute La Ville n’a-t-elle pas la force de La Campagne mais Marc Paquien  réussit à donner corps à ces personnages virtuels, et il dirige au mieux ses quatre comédiens dont le jeu est  de tout premier ordre: que ce soit Marianne Denicourt, Hélène Alexandridis, André Marcon ou  Janaïna Suaudeau.
 A voir ? Oui, mais il faut aimer ce genre de théâtre qui renvoie le spectateur à lui-même… Qui sommes nous au juste pour ceux qui nous sont le plus proches? Malgré certaines apparences, on n’est pas vraiment dans une histoire à tiroirs à l’humour grinçant, et la pièce de Crimp, sobre et courte ( 85 minutes)  va bien au-delà…

Philippe du Vignal

Théâtre des Abbesses jusqu’au 13 février; Vous pouvez voir aussi La Campagne de Martin Crimp  du 3 au 14 février , dans la mise en scène de Corinne Frimas à La Maison des Métallos; enfin, il y aura un week-end Martin Crimp du 5 au 7 juin au Théâtre Gérard Philipe de Saint Denis. Le théâtre de Martin Crimp est édité chez l’Arche.

EN QUÊTE DE BONHEUR

EN QUÊTE DE BONHEUR  Institut Marcel Rivière de La Verrière

Oratorio poétique et philosophique mis en scène par Arnaud Meunier, compagnie de la Mauvaise graine
Arnaud Meunier nous emmène dans un voyage à travers des textes de Baudelaire, Henri Michaux , Voltaire, Michel Houellebecq, Prévert, Pascal, Gide, le Courrier international parmi d’autres. Les trois comédiens accompagnés par Régis Huby au violon ont de la présence. Malheureusement, ils se cachent derrière leurs micros qui déforment leurs voix, la sonorisation mal réglée écrase le verbe. Les quelques minutes où ils parlent à voix nue font passer l’émotion. Il y a un beau solo de violon qui m’a sortie de ma torpeur, mais là encore, j’ai regretté le masque sonore. Et les costumes ne sont pas des costumes de scène. Dommage, car j’adore les paris poétiques, ils ne souffrent pas l’imperfection.

 

Edith Rappoport

Oratorio poétique et philosophique

Oratorio poétique et philosophique, mise en scène d’Arnaud Meunier

Ce petit spectacle avait déjà été joué il y a quelques mois à la maison de la Poésie; il s’agit d’un montage de textes sur le bonheur ( Baudelaire, Voltaire, Rousseau bien sûr, Pascal  mais aussi Cioran, Le Clézio ou Prévert… Avec trois comédiens et un guitariste; le bonheur, nous dit Arnaud Meunier, j’avais envie d’inventer un voyage à travers les sicèles et les langues à réfléchir collectivement sur ce que cela peut bien être, dans une sorte de quête ludique et profonde à la recherche de gens très différents. La proposition est alléchante mais le résultat est loin d’être à la hauteur… Sans doute ,parce qu’Arnaud Meunier a voulu donner comme une sorte de résonance à son propos en amplifiant les voix à coup de micros, ce qui a pour résultat  de tout uniformiser et, comme il a cru bon de faire soutenir le texte par un solo à la guitare amplifiée, le résultat ne se fait pas attendre très longtemps: on obtient une sorte de bouillie sonore d’où le sens du texte a bien du mal à émerger. La première chose à faire aurait été au moins d’établir une bonne balance. Mais personne n’a sans doute expliqué à ce jeune metteur en scène que l’amplification des voix, surtout dans une petite salle, peut conduire tout droit à une impasse, quand elle est mal conduite, et ce qui aurait pu constituer un moment agréable avec des esprits aussi pertinents dissertant sur le bonheur, débouche sur une chose finalement assez médiocre…

Dommage;la proposition était honnête et juste et l’on aurait été tout à fait heureux de partager cette « source de réconfort et de vitalité«   à laquelle Arnaud Meunier souhaitait nous convier hier soir dans cette salle vieillotte et sympathique de l’Institut Marcel Rivière à La Verrière.

Philippe du Vignal

A voir? Si vous y tenez vraiment… Cela se joue encore  demain à l’Université de Versailles Saint Quentin, le 31 à la Médiathèque des Sept Mares à Elancourt et le 7 février à l’espace Fernand Léger à Chevreuse

L’INSPECTEUR WHAFF

L’INSPECTEUR WHAFF  Théâtre Tristan Bernard

De Tom Stoppard, mise en scène Jean-Luc Revol
Cette fausse comédie policière est à double détente, elle est interprétée par une troupe issue de la Ligue d’improvisation française dotés d’un humour et d’une maîtrise exceptionnelle. Deux critiques remplaçant des titulaires toujours absents, se retrouvent pour assister à une comédie policière dans un manoir anglais perdu où quelqu’un, on ne sait qui a été assassiné. Entre séduction et effroi, les acteurs imposent un jeu à double détente, ils font preuve d’une véritable maîtrise. Ce faux boulevard au 3e degré est véritablement savoureux .

Edith Rappoport

L’anniversaire

L’anniversaire  Lilas en scène

 

Mise en scène et dramaturgie Éric da Silva et Henri Devier
Cet étrange ballet amoureux qui se noue entre deux parents, interprétés par l’immense Eric Da Silva et Catherine Schumacher, tourne autour du rejet de l’homosexualité du fils par son père. Sandra Gomes la jeune accessoiriste joue le fils enfant, elle est protégée par sa mère qui garde une relation amoureuse avec le père. L’étrangeté des costumes, l’intensité de l’interprétation impose la force d’une véritable théâtralité qu’Éric da Silva avait révélée dans les années 80 avec l’Emballage théâtre avec Nous sommes si jeunes nous ne pouvons pas attendre et d’autres spectacles accueillis à plusieurs reprises à Gennevilliers.

 

Edith Rappoport

La Maison du lac

La Maison du lac d’Ernst Thompson, mise en scène de Stéphane Hillel.

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Le nom d’Ernst Thompson ne vous dira sans doute pas grand chose; et pourtant!  Ce jeune  comédien américain du Vermont,  écrivit cette pièce qui le fit connaître à New York d’abord, puis un peu partout dans le monde.
Mark Rydell en réalisa un film (1981) avec Katherine Hepburn , Henry Fonda et Jane Fonda (excusez du peu!) qui eut droit à l’Oscar du meilleur scénario et au Golden Globe; une autre de ses pièces L’Invitation à la Valse connut aussi un grand succès à Broadway avec, de nouveau, Katherine Hepburn.
En France,La Maison du lac fut mise en scène par Raymond Gérôme, avec Edwige Feuillère et Jean Marais en 86, puis par Georges Wilson avec Simone Valère et Jean Desailly. Elle est ici reprise par des acteurs adulés du grand public de leur âge,  Maria Pacôme et Jean Piat, 86 ans et 85 ans, l’été prochain… On les a vus un peu partout , elle au théâtre et à la télévision, lui avec Louis Jouvet autrefois, puis à la Comédie-française dans  Cyrano, dans Les Rois maudits de Claude Barma à la télévision, et elle, au cinéma avec Philippe de Broca, et dans des pièces de  Sacha Guitry mais aussi de Françoise Dorin, etc…
Et la pièce?   » Retravaillée »  dit Stéphane Hillel ( mais comment ?) par Jean Piat, sa fille Dominique et Pol Quentin, elle a le mérite d’avoir gardé une certaine fraîcheur de scénario: c’est une sorte de tranche de vie de Tom et Kate Murphy dans leur maison  de campagne au bord d’un lac dans le Vermont. C’est l’été; ils y attendent Claudia, leur fille et Bill Ray, son nouveau compagnon qui, arrive flanqué, de Billy, un fils qu’il a eu avec une autre femme.
Il y a aussi le postier Charlie, un ami d’enfance de Claudia qui passe à intervalles réguliers. Tom a des relations plutôt grinçantes avec Bill, et avec sa fille,  d’autant plus que le couple veut laisser Billy pour trois semaines à Kate et Tom qui, lui, refuse net, parce que selon lui, le gamin est insupportable, vulgaire, etc…
Bien entendu, Tom finira par accepter sinon il n’y aurait pas de pièce; le vieil homme et l’adolescent, fondus de pêche à la ligne, deviendront inséparables pour le plus grand bonheur de Kate. Bill et Kate reviendront de leur escapade en Belgique pour annoncer qu’ils se sont mariés; ce sera l’occasion sans doute pour Claudia  d’avoir enfin un vrai dialogue avec son père. C’est la scène freudienne (du Freud de pacotille!) Mais Tom a un malaise et l’on sent bien que, peut-être,  le vieux couple ne reverra-t-il jamais leur maison du lac…Les années qu’il leur reste à se chamailler amoureusement là où ils viennent depuis si longtemps, leur sont comptées.
Cela ressemble parfois à du Tchekhov (toutes proportions gardées!)  qu’Ernst Thompson a dû lire autrefois mais les personnages du vieux prof de grec n’est pas crédible pour un centime d’euro, comme celui de la fille , de son compagnon, du jeune homme, et du facteur, absolument inutiles, sans aucun doute à cause de dialogues assez faiblards qui se veulent drôles mais qui sont d’une vulgarité exemplaire.
Visiblement, Stéphane Hillel a laissé faire ses vedettes:  Jean Piat  en fait  donc des tonnes  et c’est insupportable; Maria Pacôme a  tendance à minauder, et on l’entend mal; Béatrice Agenin et Christian Pereira semblent s’ennuyer sec, Damien Jouillerot est beaucoup trop âgé pour le rôle, et Patrice Latronche  essaye d’en rajouter dans les rondeurs pour donner un peu de vie à un personnage  inexistant.
Quant au décor très réaliste mais mal conçu, il gêne la circulation des comédiens; de temps en temps, le rideau, représentant le lac avec ses arbres et ses pontons pour bateaux, descend pour ponctuer les sept tableaux (il y a en plus une belle tache d’humidité en plein milieu)! Le public,plus très jeune, applaudit à chaque fois. Assez pathétique !
Le texte donne surtout l’impression, dans la version présentée ici, comme nombre de pièces dites de boulevard, de servir de faire-valoir à deux acteurs. Il aurait fallu l’adapter et le situer dans un contexte français (les Américains, eux, ne se gênent pas): cela aurait sûrement donné un peu plus de fraîcheur et de vie. Mais quand on a affaire à une mise en scène aussi  bâclée (pas de directions d’acteurs, rythme d’une lenteur accablante que rien ne justifie, scénographie inadaptée, on reste assez perplexe devant cet ovni où rien n’est dans l’axe.
Que sauver du naufrage ? Sur la fin, la merveilleuse complicité de Jean Piat et  Maria Pacôme, serrés dans les bras l’un de l’autre, qui savent qu’ils ne reverront peut-être jamais cette maison du lac (dans la pièce comme dans la vie: il y a un très beau moment d’émotion qui passe alors dans la salle, mais il aura fallu attendre presque deux heures pour en arriver là. Et l’éternité, comme disait Alphonse Allais, c’est long surtout vers la fin…
A voir ?  Si on vous invite, si vous avez deux heures à perdre, si vous avez de la sympathie pour Jean Piat et/ou pour Maria Pacôme, si vous avez envie de savoir comment une pièce célèbre, autrefois jouée par toute une pléiade de comédiens exceptionnels, américains puis français, puis de nouveau, français, est devenue aussi pâle, si vous avez envie aussi de comprendre comment se divertit la « bonne »  bourgeoisie parisienne à ce genre de prestations (cela fait beaucoup de conditions, on vous l’accorde)!
Sinon, au prix où sont les places au Théâtre de Paris, vous pouvez économiser de quoi vous offrir un excellent  repas bio pour six personnes minimum avec poisson du lac…

Philippe du Vignal

Théâtre de Paris

20e/ PREMIÈRE

20e/ PREMIÈRE, spectacle de sortie de la 20e promotion de l’École nationale des arts du cirque (vu à L’Espace chapiteau de La Villette).
Il n’est pas aisé de rendre compte d’un tel spectacle, tantôt le considère-t-on uniquement comme un spectacle de sortie d’une grande école, tantôt comme une création signée par Georges Lavaudant (mise en scène) et Jean-Claude Gallotta (chorégraphie) et se donnant à voir dans l’un des lieux au monde les plus importants de la scène circassienne de création (La Villette).
Certes, se poser cette question n’est déjà pas très bon signe, alors autant le dire d’emblée, le rendez-vous n’est pas à la hauteur des attentes (qui s’amenuisent depuis un moment concernant les spectacles de sortie du CNAC, du reste).
Le fil conducteur (cinématographique) semble tenir sur un post-it si bien que ce travail semble menacer de s’effondrer à tout instant. « Semble » seulement, car par chance, nombre des artistes présents sur le plateau le repêchent, à coup de petites trouvailles qui font grandement plaisir… Et l’on se prend à accepter à considérer la valeur de l’instant présent, comme l’on goûtait avant un « programme de variétés », picorant ici et là, se dispersant à d’autres moments. Certains de leur regroupement sont du reste très réussis ; ils prennent visiblement du plaisir et nous offrent des tableaux foisonnants absolument jubilatoires.
À coup sûr, certains de ces interprètes sont déjà leurs propres auteurs, et avec talents, tandis que d’autres n’ont peut-être pas eu autant d’espace pour mettre en valeur la mise en forme de leurs compétences artistiques.
Si vous y allez pour passer un bon moment et encourager de jeunes artistes prometteurs, foncez ! Si vous désirez partir à la rencontre d’un spectacle « signé », passez votre chemin ; il faut croire que le metteur en scène était un peu paresseux sur cette affaire…

Par Jérôme Robert

Pour en savoir plus et découvrir les lieux où découvrir ce spectacle :

http://www.cnac.fr/page_ecole.asp?rec=26

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