la puce à l’oreille de Georges Feydeau

image3.jpgLa puce à l’oreille de Georges Feydeau, mise en scène de Paul Golub.

 On ne va  pas vous refaire toute la bio de  Georges Feydeau, bien qu’elle donne un sacré éclairage sur son théâtre ; né en 1862 , mort en 1921, il était le fils d’une belle polonaise Léocadie Boguslawa Zalewska et d’un  père qui aurait été soit Napoléon  III, soit son demi-frère le duc de Morny lui- même fils présumé de Talleyrand. Marié, quatre enfants , il finit par divorcer .

  Puis,  il vécut, seul, à 47 ans, au Grand Hôtel Terminus de Saint -Lazare ; atteint de syphilis sur la fin de sa vie , ce qui provoqua chez lui  de sérieux troubles psychiques; il se prit pour Napoléon III et distribuait aux passants  des postes ministériels. Finalement interné à Rueil-Malmaison, il disait avec humour de son compagnon de chambre : «  Regardez, il se prend pour le Président de la République », ce qui était malheureusement vrai du pauvre Paul Deschanel , tombé d’un train… et lui aussi ,assez mal en point. Bref, malgré une œuvre théâtrale  d’une haute intelligence, une vie sans doute difficile, marquée par la recherche d’un père…introuvable.

 Pour en revenir à La Puce à l’oreille, écrite  en 1907,  c’est  l’histoire d’une grande bourgeoise Raymonde Chandebise qui soupçonne fort d’infidélité son cher mari Victor-Emmanuel , quand elle reçoit de l’hôtel du Minet-Galant un colis qui contient une paire de bretelles appartenant à son mari . Elle a , comme on dit la puce à l’oreille et  essaye de lui tendre un piège en demandant à son amie la belle Lucienne Homénidès de Histangua, (elle-même mariée à Carlos, le roi des jaloux) de lui écrire une lettre non signée où une femme lui propose un rendez-vous coquin le jour même à l’hôtel du Minet-Galant… Ce que la belle Lucienne accepte de faire!
Mais le pauvre Victor-Emmanuel, quand même assez émoustillé mais en proie à une crise d’impuissance, persuade son grand ami Tournel -qui en pince de son côté pour la belle Raymonde – de prendre sa place. Décidément, l’hôtel est un véritable lieu de rendez-vous , puisque vont aussi s’y retrouver Camille, le neveu de Chandebise affligé d’une malformation du palais qui l’empêche de prononcer les consonnes et Antoinette, la bonne de Raymonde, elle-même mariée à
image5.jpg Etienne, le valet de Victor-Emmanuel.  Plusieurs personnages sont ainsi bizarrement atteints par une  maladie chronique.

 Vous suivez toujours ? Les ennuis commencent, quand tout le monde  se retrouve  au Minet Galant, alors qu’il n’a aucune raison d’y être, dans les couloirs ou dans la fameuse chambre réservée dotée d’un lit tournant qui permet, grâce à un bouton de montrer une autre chambre avec un vieux célibataire de façon à disculper l’un ou l’autre de ces couples qui peuvent être surpris en flagrant délit.
Et ce n’est pas tout: le pauvre Victor-Emmanuel est le sosie parfait de Poche, le valet de l’hôtel tenu par le couple Ferraillon…Ce qui provoque quiproquo sur quiproquo et malentendu sur malentendu. On la sait depuis tooujours, Feydeau est passé maître dans ce type d ‘intrigue où les personnages n’ont plus guère le contrôle de leur vie…

  Et ce grave dédoublement de la personnalité -idée géniale de Feydeau -affecte les deux pauvres hommes qui ne comprennent plus rien à une situation qui leur échappe complètement.Tous ces grands bourgeois, ( Victor-Emmanuel en tête) comme leurs serviteurs, sont en proie à d’irrésistibles pulsions sexuelles, en même temps qu’ils sont  atteints de soupçons, voire de  jalousie obsessionnelle comme Carlos, toujours prêts à en découdre, le revolver à la main avec  n’importe quel rival présumé . Quant au docteur, lui-même,  une espèce de pantin incapable d’un diagnostic correct, il se laisse emporter par sa parano, quand il examine le pauvre Poche  et Victor- Emmanuel.
La langue de Feydeau est  aussi brillante que sa mécanique théâtrale : après une dizaine de pièces, il a su mettre parfaitement au point les jeux sur le langage, les dérapages  verbaux, les calembours , comme les mots d’auteurs, voire les paillardises sans être jamais vulgaire: bref, de la haute voltige et tout lui est bon à condition que cela fasse rire :  « Elle voulait mourir. Mais quand on veut mourir, on ne choisit pas les moules » . « Un colis que j’ai ouvert par mégarde en inspectant son courrier », dit  Raymonde, absolument inconsciente de ce qu’elle dit :( le langage chez Feydeau est toujours un puissant révélateur) . «  Un Anglais, réplique la petite bonne soupçonnée, à juste raison, d’infidélité, mais, moi, je ne connais pas l’anglais ! ». « Ton nom a pu s’allonger  mais ton cœur est resté le même, dit Raymonde à son amie de jeunesse ». Prenez ce pistolet, dit Carlos, en le provoquant en duel, « Merci, réplique, Victor-Emmanuel, je ne prends jamais rien entre les repas ».

Et plus de cent ans après sa création, la célèbre mécanique de  Feydeau -l’incident qui vient,  comme il le disait, bouleverser l’ordre de marche des évènements naturels tels qu’ils auraient dû se  dérouler normalement-fonctionne toujours aussi bien. D’autant plus que Feydeau se débrouille pour que le public  ravi ait le plus souvent  un peu d’avance quant à l’évolution de l’intrigue, sur les personnages inconscients des ennuis qui vont leur arriver
Oui, mais comment mettre en scène cette  fiesta du désir amoureux entre couples mariés qui tourne  en déconfiture ?  Stanislas Nordey, malgré un décor assez pesant, avait  bien réussi son coup.  Paul Golub, lui,  a sans doute eu raison de lui donner un cadre contemporain ;  mais cela ne résout rien et il n’arrive pas vraiment à maîtriser la pièce.  Et il  a sans doute commis un grossier contre-sens : les personnages de Feydeau, quelle que soit la pièce, sont des êtres détraqués, en proie à leurs pulsions , incapables du moindre contrôle sur eux-mêmes,  parfois alcooliques ou violents comme peut l’être Ferraillon, le patron du  Minet  Galant ,mais jamais vulgaires, qu’il soient grands bourgeois ou pauvres employés.
Mais Golub les caricature et les transforme en personnages de bande dessinée,  ce qui est  réducteur et absolument inefficace, d’autant plus- Dieu sait pourquoi- qu’il fait crier ses acteurs sans raison….Le médecin, les deux tenanciers de l’hôtel, l’Anglais deviennent hystériques; quant au neveu de  Victor-Emmanuel qui  ne prononce plus que des voyelles , il  n’est pas drôle parce que le comédien surjoue . Ils sont malheureusement donc  tous  peu crédibles….
Par ailleurs, la mise en scène de Paul Golub  va cahotant, sans beaucoup de rythme: eh! oui, les textes de Feydeau ne pardonnent rien à ceux qui osent s’en emparer sans discernement.  Quant au décor, censé reproduire un appartement actuel de grands bourgeois,  tout en blanc, rehaussé de portes  et de moulures dorées, il  sonne  tout aussi faux que l’intérieur du Minet Galant, qui  tient de l’hôtel de passe sordide. Et les costumes, dont la créatrice ferait bien de relire les pages intelligentes que  Roland Barthes consacra au costume de théâtre , sont ou maladroits ou d’une vulgarité absolue comme si c’était une  nécessité.
Cette scénographie est l’exemple même  du résultat où peut mener  une dramaturgie bâclée ; les acteurs,  mal dirigés , en font des tonnes comme on dit, et ont donc bien du mal à imposer leur personnage, sauf  Stéphanie Pasquet (Lucienne Homenidès de Histangua,  discrète et efficace) , Marc Jeancourt  (Etienne) et surtout David Ayala qui tient le double rôle -fabuleux pour un comédien- de Victor-Emmanuel le grand bourgeois et de son sosie,  le pauvre valet Poche.  C’est un vrai régal: Ayala  est constamment juste  ; méconnaissable d’un personnage à l’autre, il possède un jeu exemplaire, n’en fait jamais trop, alors qu’il est le pivot central de l’action.
Alors à voir ? Pas nécessairement, le compte n’y est pas du tout et le public d’hier soir qui riait quand même aux meilleures répliques de  Feydeau, a salué poliment les comédiens mais semblait rester sur sa faim. Groucho Marx, comme le prétend Golub , n’a pas ici rencontré Jacques Lacan….Dommage, car la pièce, malgré quelques longueurs au début,  reste un vrai bonheur, et,même si la vision qu’a Feydeau de ses contemporains est  des plus grinçantes, on  peut y rire de bon coeur, ce qui est plutôt rare de nos jours.

P.S. Merci à tous de votre fidélité ; malgré la reprise toujours un peu poussive de théâtres au début janvier, theatredublog a atteint ce mois-ci et pour la première fois depuis octobre, 3500 hits..

  .Grand merci à vous ,et à tous ceux qui collaborent à ce blog, en particulier à Claudine Chaigneau qui le gère avec efficacité au quotidien. Nous tâcherons d’être encore plus rapides quant à la parution de nos compte-rendus.

 Notre amie Christine Friedel va subir une opération dans quelques jours et sera donc absente pendant un mois de ce blog. Bon courage, Christine et à bientôt…

Philippe du Vignal

 Théâtre de l’Athénée-Louis Jouvet,  jusqu’au 7 février ; puis les 24 et 25 février à Bourg en Bresse; le 10 mars à Draguignan; du 13 au 22 mars à La Piscine , Chatenay-Malabry; le 24 mars au Creusot; le 27 et 28 mars à Sète; le 4 et 5 avril à Colombes; le 14 et 15 avril à Arras; le 21,22,23 avril à Montluçon; le 26 avril à Oyonnax et le 29, 30 avril au Mans.

 

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