Ce que j’ai vu et appris au goulag

Ce que j’ai vu et appris au goulag de Jacques Rossi, conception et mise en scène de Judith Depaule.

Jacques Rossi, espion russe en Espagne, a été prié de rejoindre Moscou en 1937 où il est, sans aucune preuve,  accusé de trahison au profit de l’Espagne et de la France; aussitôt arrêté ,puis envoyé dans ces camps de rééducation chers à Staline mais- ce que l’on sait moins- déjà programmés par Lénine et Trostski dès 1918  . Jacques Rossi, lui,  y restera  jusqu’en 1951, mais  finira par retrouver la France où il mourra  en 2004 à 95 ans .C’est dire qu’il a dû mettre une incroyable énergie pour arriver à survivre dans cet enfer…puis à en sortir.

Le goulag comme outil de la révolution? Bien sûr, comme le dit très bien Rossi, ce fut un  moyen de pression très efficace sur les populations et un inépuisable réservoir de main d’oeuvre à très bon marché pour les travaux les plus durs: mines,construction de villes entières, dans des régions désertiques les plus au Nord de l’URSS où le froid peut atteindre – 50 degrés, avec une mortalité de 7 à 25 %,  due  au manque de nourriture et d’hygiène la plus élémentaire. Rossi, très lucide,reconnait qu’il a été victime de 1229426861.jpgs1229426756.jpgon propre aveuglement quant à la pureté de la cause qu’il voulait défendre. Mais c’était une autre époque et quand on sait combien d’intellectuels français communistes n’ont jamais voulu croire aux crimes par millions commis par la police soviétique….

Judith Depaule, qui a écrit une thèse sur Le Théâtre dans les camps staliniens, s’est emparé du texte de Rossi avec beaucoup de rigueur. Elle a fait construire par sa scénographe Chloé Fabre, une boîte aux murs ,sol et bancs en mélaminé blanc,  où chacun des 45  spectateurs admis ne peut entrer qu’après avoir revêtu une blouse et des chaussons d’hôpital. Soit. Une fois entré, il est prié de s’asseoir sagement et de mettre un casque stéréo pour suivre la parole du témoin habillé en costume noir, comme son assistante. Le récit est entrecoupé de films muets en 16 mm qui reconstitue certains épisodes de la vie de Rossi ,et d’ images d’époque de la vie des camps. La mise en scène de Judith Depaule est intelligente et soignée:  jeu très épuré,lumière froide et parfois  violente, univers sonore : rien n’a été laissé au hasard et programmé comme peut l’être un  camp concentrationnaire dont  cette froideur méticuleuse et cette exigence sont la métaphore visuelle.

Mais au-delà de ce professionnalisme exigeant,était-ce bien nécessaire de convoquer une scénographie aussi lourde- donc chère, et sans doute fragile- pour dire ces extraits du texte de Rossi; il y a là, malgré tout un travail scénique et filmique indéniable, un côté bon chic bon genre agaçant  dont on serait bien passé, et qui continue aussi  à encombrer les spectacles de Sentimental Bourreau auxquels participa souvent Judith Depaule.

En fait, ce qui manque sans doute à  » Ce que j’ai vu et appris au goulag », c’est un parti pris, une véritable esthétique théâtrale où la metteuse  en scène affirmerait ses convictions.Le spectacle est remarquablement fait, mais il semble que Judith Depaule confonde,  un peu  une illustration / pédagogie de l’histoire et un spectacle théâtral qui aurait de véritables enjeux  politiques, ce qui, par les temps qui, courent, ne serait pas un luxe. Ce qui manque ici, c’est sans doute l’absence de relation entre autrefois et maintenant, entre là-bas et ici. Comment depuis presque un siècle maintenant des humains ont-il été assez fous pour concevoir de tels camps? Pourquoi et comment les générations qui leur ont succédé en ont-elles accepté l’idée comme une norme parmi tant d’autres?  » Le camp, disait déjà très bien Robert Antelme, est simplement l’image nette de l’enfer plus ou moins voilé dans lequel vivent tant de peuples ».

A cela,le théâtre  quand on  s’appuie autant sur une scénographie aussi sophistiquée pour mettre en scène un texte comme celui de Jacques Rossi, peut-il être à même de répondre? Sans doute pas…Et ce spectacle prouve une fois de plus que l’Histoire ne fait pas toujours  très bon ménage avec la scène… Dommage.Mais Judith Depaule aura au moins  prouvé qu’elle avait les moyens artistiques de répondre à ses ambitions et la rigueur indispensable pour mener à bien un projet d’une autre nature.

 

Philippe du Vignal

Le spectacle a été joué quelques jours au Théâtre de la Forge à Nanterre, puis sera sans doute prochainement repris en tournée.


Archive pour 2 février, 2009

Ce que j’ai vu et appris au goulag

Ce que j’ai vu et appris au goulag de Jacques Rossi, conception et mise en scène de Judith Depaule.

Jacques Rossi, espion russe en Espagne, a été prié de rejoindre Moscou en 1937 où il est, sans aucune preuve,  accusé de trahison au profit de l’Espagne et de la France; aussitôt arrêté ,puis envoyé dans ces camps de rééducation chers à Staline mais- ce que l’on sait moins- déjà programmés par Lénine et Trostski dès 1918  . Jacques Rossi, lui,  y restera  jusqu’en 1951, mais  finira par retrouver la France où il mourra  en 2004 à 95 ans .C’est dire qu’il a dû mettre une incroyable énergie pour arriver à survivre dans cet enfer…puis à en sortir.

Le goulag comme outil de la révolution? Bien sûr, comme le dit très bien Rossi, ce fut un  moyen de pression très efficace sur les populations et un inépuisable réservoir de main d’oeuvre à très bon marché pour les travaux les plus durs: mines,construction de villes entières, dans des régions désertiques les plus au Nord de l’URSS où le froid peut atteindre – 50 degrés, avec une mortalité de 7 à 25 %,  due  au manque de nourriture et d’hygiène la plus élémentaire. Rossi, très lucide,reconnait qu’il a été victime de 1229426861.jpgs1229426756.jpgon propre aveuglement quant à la pureté de la cause qu’il voulait défendre. Mais c’était une autre époque et quand on sait combien d’intellectuels français communistes n’ont jamais voulu croire aux crimes par millions commis par la police soviétique….

Judith Depaule, qui a écrit une thèse sur Le Théâtre dans les camps staliniens, s’est emparé du texte de Rossi avec beaucoup de rigueur. Elle a fait construire par sa scénographe Chloé Fabre, une boîte aux murs ,sol et bancs en mélaminé blanc,  où chacun des 45  spectateurs admis ne peut entrer qu’après avoir revêtu une blouse et des chaussons d’hôpital. Soit. Une fois entré, il est prié de s’asseoir sagement et de mettre un casque stéréo pour suivre la parole du témoin habillé en costume noir, comme son assistante. Le récit est entrecoupé de films muets en 16 mm qui reconstitue certains épisodes de la vie de Rossi ,et d’ images d’époque de la vie des camps. La mise en scène de Judith Depaule est intelligente et soignée:  jeu très épuré,lumière froide et parfois  violente, univers sonore : rien n’a été laissé au hasard et programmé comme peut l’être un  camp concentrationnaire dont  cette froideur méticuleuse et cette exigence sont la métaphore visuelle.

Mais au-delà de ce professionnalisme exigeant,était-ce bien nécessaire de convoquer une scénographie aussi lourde- donc chère, et sans doute fragile- pour dire ces extraits du texte de Rossi; il y a là, malgré tout un travail scénique et filmique indéniable, un côté bon chic bon genre agaçant  dont on serait bien passé, et qui continue aussi  à encombrer les spectacles de Sentimental Bourreau auxquels participa souvent Judith Depaule.

En fait, ce qui manque sans doute à  » Ce que j’ai vu et appris au goulag », c’est un parti pris, une véritable esthétique théâtrale où la metteuse  en scène affirmerait ses convictions.Le spectacle est remarquablement fait, mais il semble que Judith Depaule confonde,  un peu  une illustration / pédagogie de l’histoire et un spectacle théâtral qui aurait de véritables enjeux  politiques, ce qui, par les temps qui, courent, ne serait pas un luxe. Ce qui manque ici, c’est sans doute l’absence de relation entre autrefois et maintenant, entre là-bas et ici. Comment depuis presque un siècle maintenant des humains ont-il été assez fous pour concevoir de tels camps? Pourquoi et comment les générations qui leur ont succédé en ont-elles accepté l’idée comme une norme parmi tant d’autres?  » Le camp, disait déjà très bien Robert Antelme, est simplement l’image nette de l’enfer plus ou moins voilé dans lequel vivent tant de peuples ».

A cela,le théâtre  quand on  s’appuie autant sur une scénographie aussi sophistiquée pour mettre en scène un texte comme celui de Jacques Rossi, peut-il être à même de répondre? Sans doute pas…Et ce spectacle prouve une fois de plus que l’Histoire ne fait pas toujours  très bon ménage avec la scène… Dommage.Mais Judith Depaule aura au moins  prouvé qu’elle avait les moyens artistiques de répondre à ses ambitions et la rigueur indispensable pour mener à bien un projet d’une autre nature.

 

Philippe du Vignal

Le spectacle a été joué quelques jours au Théâtre de la Forge à Nanterre, puis sera sans doute prochainement repris en tournée.

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