Le supplément au voyage de Cook
Le supplément au voyage de Cook de Jean Giraudoux, mise en scène de Patrick Simon.
Jean Giraudoux est un auteur ( 1882-1944), dont les premiers écrits remontent déjà à un siècle ( eh! oui le temps passe!) qui fut beaucoup joué grâce à Jouvet d’abord, et qui continua à l’être( La Folle de Chaillot, Ondine quelquefois, Intermezzo et Siegfried plus rarement, mais la plus connue reste La Guerre de Troie n’aura pas lieu, non sans raison. Patrick Simon a choisi d’aller butiner du côté du Supplément au voyage de Cook, une petite pièce d’une heure et quelque, qui servit d’ailleurs de prélude, en 1935, à La Guerre de Troie.- ce que l’on appelait autrefois u
n lever de rideau.
Tout le monde connaît l’histoire du Capitaine Cook, navigateur et cartographe anglais du 18 ème siècle qui explora entre autres la Côte Est de l’Australie, la Nouvelle Calédonie, Tahiti et fit une cartographie détaillée de la Nouvelle-Zélande…Jean Giraudoux imagine donc un Supplément à son voyage sous la forme d’une pochade qui dit cependant beaucoup de choses, et non sans cruauté: un couple: M. Bank , naturaliste hors pair et son épouse débarquent sur une plage de sable fin de Tahiti et rencontre quelques indigènes, hommes et femmes. Les rapports sont courtois mais, très vite, Bank met les choses au point: les valeurs qu’il défend sont : Travail, Propriété, Moralité, ce dont les Tahitiens n’ont évidemment aucun souci, puisque la terre leur fournit de quoi vivre en abondance, que la propriété qu’elle quelle soit, leur est chose inconnue, et que la Moralité est un terme inconnu de leur vocabulaire; en effet,les relations sexuelles sont tout à fait libres entre hommes et femmes ,et pas du tout de celles que l’on peut admettre au pays de sa gracieuse Majesté. Les femmes sont très offusquées que Bank ne veuille pas passer la nuit avec l’une d’entre elles. Et ce refus est considéré comme une provocation par les hommes : bref, l’incompréhension est totale, et les malentendus vont bon train… Puisque les Tahitiens, eux, n’admettent évidemment pas que la réciproque ne soit pas vraie quelque part dans les brumes londoniennes, très loin de leur paradis ensoleillé…
D’un côté donc, l’Ordre incarné par la Royauté et un Etat où le corps est considéré comme instrument de travail et de reproduction de l’espèce, de l’autre une nonchalance délicieuse dans un pays libre où des corps superbes et nus sont à disposition de la jouissance de l’autre… Bref, rien n’est dans l’axe mais Monsieur Bank campe sur ses positions jusqu’au moment où… il commencera à se laisser séduire par une belle vahiné quand surgira Mrs Bank, corsetée et sûre d’elle , jalouse et autoritaire qui entend bien après plusieurs décennies de mariage, continuer à régner sans partage, laquelle Mrs Bank , qui s’y surprendra elle-même, ferait quand même bien un petit écart en compagnie d’un beau Tahitien , quand, tout à coup, surgit M. Bank.
Hommes d’affaires avisé, il reste doté d’un cynisme à toute épreuve: « Nous ne voulons pas te prendre ton bois, dit-il à Outourou ( en l’occurrence une parure que porte le beau jeune homme), les perles et les diamants nous suffiront ». Et il n’oublie quand même pas de lui signaler avec un certain mépris que les mots Repentir et Honte feront leur apparition, quand une petite troupe de quinze pasteurs arrivera bientôt: la religion protestante reste bien le bras armé au service de l’état, au cas où Outourou pourrait l’oublier. Et la colonisation, nous rappelle non sans lucidité Giraudoux, commence par celle de la pensée.
La prose de Giraudoux est fluide, souvent très fine, même si elle sent un peu l’esprit Normal Sup dont l’écrivain était issu. Nous en sommes en 1935, et la colonisation des grands pays occidentaux, en particulier, Les Pays Bas, la France, la Grande Bretagne et le Portugal fonctionne encore parfaitement et cette charge virulente reste souvent des plus réjouissantes, notamment quand Bank fait l’apologie du travail en citant l’exemple des mineurs anglais., ou quand une jeune Tahitienne ose dire à Bank que les Anglais sont égoïstes, alors que Bank n’admet absolument pas l’idée que l’on puisse offrir sa femme à un hôte de passage en signe de bienvenue. Giraudoux n’a quand même pas osé , lui le fonctionnaire des Affaires Etrangères, prendre ses compatriotes pour cible… les Anglais ont dû apprécier!
Il n’est pas si si sûr que M. Kouchner, toujours donneur de leçons, dont les services n’ont pas craint de censurer sans aucun scrupule à l’étranger le travail de Thierry Bédard sur l’histoire des massacres de Madagascar par l’armée française, apprécierait tellement ce genre de pièces .
La mise en scène de Patrick Simon est des plus honnêtes et il dirige au mieux les deux protagonistes du conte imaginé par Giraudoux: Patrick Paroux et Yveline Hamon ont un beau métier et sont tout à fait remarquables ; mais le reste de la distribution ( il y a douze acteurs au total mais cela ne justifie rien!) est très insuffisante pour dire les choses gentiment: cabotinage , minauderie et jeu approximatif empoisonnent les dialogues. Quant à la scénographie , costumes , maquillages: et lumières: on nage en plein amateurisme au plus mauvais sens du terme. Patrick Simon n’a sans doute pas eu les mains absolument libres mais aucun élève en scénographie des Arts Déco, même débutant , n’oserait présenter de telles médiocrités . Il faut dire et redire qu’un décor même réduit a une importance capitale et que les costumes font partie intégrante d’un spectacle. Alors, Patrick Simon, épargnez-nous par pitié cette laideur,( ah! les poteaux de la salle transformés en tronc de palmiers! Tous aux abris!) , votre mise en scène mérite beaucoup mieux.
Alors à voir? Si vous habitez à côté, si vous avez envie de découvrir un Giraudoux que vous ne connaissez sûrement pas et si vous n’êtes pas du tout mais pas du tout regardant sur la qualité d’une interprétation qui , mis à part ,encore une fois Patrick Paroux et Yveline Hamon, reste vraiment trop faiblarde. sinon, pas la peine de vous déplacer.
Philippe du Vignal
Studio-Théâtre d’Asnières, jusqu’au 8 février .







La dispute de Marivaux mise en scène Muriel Mayette