La dispute

disputegm.jpgLa dispute de Marivaux mise en scène Muriel Mayette

En digne enfant de son siècle épris de science et de philosophie, Marivaux se livre dans cette comédie amère à une « étude » empirique de la nature et des comportements humains dont les avatars contemporains seraient entre autres le roman de Golding Sa Majesté des mouches ou aujourd’hui un reality show comme L’île de la tentation.
Le débat : lequel des deux sexes est plus infidèle en amour, divise la Cour du Prince donnant la palme de l’inconstance aux femmes et le Prince qui, comme son amante Hermiane, l’attribue aux hommes. Pour résoudre la question le Prince et Hermiane mettent en œuvre une expérience qui aura pour cobayes quatre adolescents, deux garçons et deux filles, préservés à cet effet à l’état quasi naturel, ignorant tout jusqu’à leur propre apparence, étrangers les uns aux autres, élevés loin de tout par deux domestiques noirs Mesrou et Carise. On lâche les adolescents et on les laisse circuler librement dans l’enceinte de la propriété tandis que Hermiane et le Prince dissimulés, observent et commentent la mise à l’épreuve des jeunes gens affrontant le choc traumatisant de la rencontre de l’autre, la découverte de soi à travers l’image renvoyée par les autres, l’amour, le désir, la jalousie, la déception, la trahison, bref tous les sentiments qu’ils ignoraient totalement.
L’expérience, arbitrée par les domestiques noirs, aboutit à un constat déconcertant : pas de partage, pas de compassion, l’égocentrisme et l’égoïsme règnent dans les rapports qui s’instaurent entre ces êtres au demeurant naturels, l’inconstance, la trahison étant propres autant aux hommes qu’aux femmes. Seul un couple qui apparaît le dernier se voue une fidélité sans faille.
Pas de réponse à la question mais une conclusion : l’infidélité est un vice partagé également par les deux sexes mais il se manifeste ouvertement chez les hommes et plus hypocritement chez les femmes. La nature humaine n’a pas changé depuis Marivaux qui la saisit avec acuité et lucidité. Nul besoin donc de souligner la modernité de son propos. Écueil qu’évite Muriel Mayette en laissant la pièce en costumes, dans son époque, sans pour autant la priver de sa dimension métaphorique, par exemple des débats attisés par les féministes portant aujourd’hui sur les hypothétiques vertus des femmes : plus sensibles, moins cruelles, plus pacifiques, etc.
Muriel Mayette inscrit sa mise en scène dans un espace clos en demi-cercle, cerné par un mur d’une demeure avec trois petites fenêtres, un balcon et au centre un bassin rempli d’eau (scénographie d’Yves Bernard) qui évoque à la fois une propriété seigneuriale, un piège, un laboratoire, un théâtre et pour certains, aficionados, peut-être une arène. Un dispositif idéal pour l’exercice du voyeurisme.
Le parti pris de jouer en mettant en évidence les niveaux de langage, marqueur des strates sociales, est relevé sans fautes par les acteurs. Le phrasé lent, l’artifice, la préciosité du discours raffiné du Prince et de Hermiane, ponctué par des interventions musicales répétitives et trop longues, paraissent toutefois trop étirés. Soit, nous sommes dans la célébration du rituel formaté, rigide de la Cour. Marie-Sophie Ferdane en Hermiane évite l’excès, Thierry Hancisse dans ses postures rajoute au Prince inutilement de l’artifice. Le rythme s’accélère dans le déroulement de l’expérience, la drôlerie, l’humour, la cruauté frivole et perverse s’imbriquent. C’est la face cachée de l’apparent raffinement affiché à la cour. On est dans un magasin de jouets, dans une cour de récréation ou un reality show. Ou simplement dans notre société contemporaine où un jouet chasse l’autre, où l’autre est réduit à un objet de désir immédiat, interchangeable et le rival écrasé sans scrupules.
Les acteurs : Anne Kessler (Églé), Benjamin Jungers (Azor), Stéphane Varupenne (Mesrin) et Véronique Vella (Adine), campent avec conviction et sincérité ces personnages frivoles, égoïstes, qui, ignorant les formes et les manières, vont droit au but pour satisfaire leurs désirs. Le dernier couple de deux jeunes, Maxime Kersanet (Meslis) et Mathilde Leclère (Dina), fidèles à leur amour, apportent une note émouvante, surprenante, tellement peu attendue dans cet « exchange party ». Les domestiques noirs, joués par deux acteurs hommes noirs Eebra Toore (Mesrou) et Bakary Sangaré (Carise) confèrent une authenticité, une humanité à leurs personnages à la fois ordonnateurs et spectateurs de l’expérience. Une mise en scène réussie, honnête, qui, sans effets racoleurs d’une pseudo modernité, restitue la pièce de Marivaux en l’ouvrant à des lectures contemporaines.

La dispute de Marivaux, nouvelle mise en scène Muriel Mayette
Comédie-Française – Vieux-Colombier du 28 janvier au 15 mars 2009
réservations 01 44 39 87 00

Irène Sadowska Guillon

 


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