Le Cas Blanche-Neige

 Le Cas Blanche-Neige de Howard Barker, mise en scène de Frédéric Maragnani.


jf.jpg   L’un des plus célèbres contes de Jacob et Wilhem Grimm, l’un philologue, l’autre spécialiste de littérature , a depuis le 19 ème siècle, été  adapté au théâtre, au cima, pour la danse ( avec récemment encore un ballet d’Angelin Prejlocaj). Mais autant dire tout de suite que,chez Barker, seule  subsiste la trame de l’histoire et qu’il n’a pas du tout destiné sa pièce à un public enfantin.
Donc, il y aune très belle jeune Reine ( 41 ans),  à la démarche provocante et à la sexualité irrésistible, mariée avec le Roi d’Angleterre qui a déjà une fille ,Blanche-Neige ( 17 ans) d’un précédent mariage; Blanche-Neige est très jalouse de sa belle-mère et de l’attraction  érotique qu’elle provoque.Elle partira pour la forêt où, nue derrière des bosquets ,  elle fera l’amour avec sept partenaires inconnus. Le Roi continue, lui, à être très jaloux de la Reine; Blanche-neige, elle, sera secourue par le Prince d’Irlande, qui la demandera en mariage, après être tout de même  passé par le lit de sa mère qu’il rendra enceinte… Mais, au soir du mariage de Blanche-Neige, le Roi se vengera et  fera enfiler à la Reine des escarpins chauffé au rouge,  et elle mourra dans d’atroces souffrances… La boucle est en quelque sorte refermée: le corps jouissif de la reine finira sa vie terrestre dans d’atroces souffrances.
Le cas Blanche-Neige a évidemment un lien de parenté avec Gertrud ( Le Cri) du même Howard Barker dont nous avions parlé récemment, puisque Gertrud vit une passion dévorante avec Claudius, et finira par accoucher d’une petite Jeanne , ce qu’Hamlet ne supportera absolument pas. C’est dire qu’il est encore ici beaucoup question de pulsion sexuelle et de pouvoir. Et l’on retrouve chez Barker  tout ce qu’avait déjà décrypté le grand Bruno Bettelheim dans le conte des frères Grimm: le narcissisme de la belle-mère de Blanche-Neige, sa jalousie féroce, parce qu’elle se sent menacée par la concurrence féminine et sexuelle de Blanche-Neige, le rite de passage de la toute jeune fille pour accéder à l’âge adulte.( Comme l’indique le sous titre de la pièce: Comment le savoir vient aux jeunes filles).
Le texte d’Howard Barker ne manque pas d’intérêt à la lecture, surtout quand on est censé connaître le conte des Grimm , mais « porter à la scène le conte d’une humanité et donner à voir et à entendre la force d’une théâtralité réaffirmée », comme il prétend, ne va pas de soi. D’autant qu’Howard Barker précise sans sourciller qu’ »un nouveau type de théâtre doit situer sa tension créatrice, non pas entre les personnages et les problèmes sur la scène mais entre le public et la scène elle-même »+.Et pour Barker, l’expérience de la tragédie est pour lui, dit-il encore, « le malaise qui est l’extrême inverse de l’apathie  que le public ressent quand il est diverti ».  Ce qui est quand même, n’en déplaise à Howard Barker , un tout petit peu prétentieux. Mille regrets mais Le Cas Blanche-Neige crée sans doute moins de malaise dans le public que d’ennui.
La mise en scène de Frédéric Maragnani est exemplaire  de sobriété et de précision mais a quelque chose de sec et de formel qui aggrave sans doute les défauts d’ un texte souvent brillant mais où Barker s’est refusé à infiltrer la moindre  émotion. Les acteurs, bien dirigés, font un travail de premier ordre, en particulier Marie-Armelle Deguy qui joue la Reine. Malgré tout, le spectacle déjà bien rôdé, puisqu’il avait été créé l’an passé à Suresnes, ne fonctionne pas vraiment. Il y a bien un conte- ou du moins l’apparence d’un conte- avec une  morale, selon des règles décryptées depuis longtemps par Vladimir Propp dans sa Morphologie du conte, mais quelque chose coince…

   Bien sûr Barker a-t-il  tout fait pour que cela coince, que le divertissement soit banni du lieu scénique  et que le narratif ne garde dans l’aventure qu’une place mineure Et c’est bien la tension entre la narration et son contraire qui intéresse  Frédéric Maragnani mais sa mise en scène tient souvent davantage d’une sorte de jeu esthétique, et  la pièce de Barker, assez sèche,  n’a peut-être pas  l’efficacité théâtrale requise pour supporter l’épreuve du plateau. Il n’est pas du tout certain que le théâtre de Barker, en tout cas cette pièce , soit un théâtre populaire,  comme l’avance Maragnani! Ou bien cela se saurait depuis lontemps…
A voir? Oui, si vous avez envie de prolonger l’aventure de Gertrud ou de découvrir Barker ( cela  ne dure qu’une heure vingt ) et si vous voulez  voir  de très bons acteurs. sinon, replongez-vous dans Grimm , c’est peut-être moins courageux que d’aller jusqu’au boulevard Berthier mais plus satisfaisant et, surtout,  relisez Bettelheim… 

  Vous pouvez avoir aussi une pensée pour Ödön von Orvath – l’auteur de cette pièce formidable qu’est Casimir et Caroline qui sera bientôt mise en scène par Emmanuel Demarcy-Motta au Théâtre de la Ville ; le 1 er juin 1938 , Von Orvath qui avait  fui l’Autriche après l’Anschluss, se rendit à Paris; le dernier  soir de son séjour, ils’en alla voir Blanche-Neige sur les Champs-Elysées mais il y eut une tempête et une branche d’arbre lui fracassa le crâne, juste en face du Théâtre Marigny…

 

+ Dans Arguments pour un théâtre, édité aux Solitaires intempestifs.

 

Philippe du Vignal

Odéon-Berthier du 4 au 20 février


Archive pour 5 février, 2009

Le Cas Blanche-Neige

 Le Cas Blanche-Neige de Howard Barker, mise en scène de Frédéric Maragnani.


jf.jpg   L’un des plus célèbres contes de Jacob et Wilhem Grimm, l’un philologue, l’autre spécialiste de littérature , a depuis le 19 ème siècle, été  adapté au théâtre, au cima, pour la danse ( avec récemment encore un ballet d’Angelin Prejlocaj). Mais autant dire tout de suite que,chez Barker, seule  subsiste la trame de l’histoire et qu’il n’a pas du tout destiné sa pièce à un public enfantin.
Donc, il y aune très belle jeune Reine ( 41 ans),  à la démarche provocante et à la sexualité irrésistible, mariée avec le Roi d’Angleterre qui a déjà une fille ,Blanche-Neige ( 17 ans) d’un précédent mariage; Blanche-Neige est très jalouse de sa belle-mère et de l’attraction  érotique qu’elle provoque.Elle partira pour la forêt où, nue derrière des bosquets ,  elle fera l’amour avec sept partenaires inconnus. Le Roi continue, lui, à être très jaloux de la Reine; Blanche-neige, elle, sera secourue par le Prince d’Irlande, qui la demandera en mariage, après être tout de même  passé par le lit de sa mère qu’il rendra enceinte… Mais, au soir du mariage de Blanche-Neige, le Roi se vengera et  fera enfiler à la Reine des escarpins chauffé au rouge,  et elle mourra dans d’atroces souffrances… La boucle est en quelque sorte refermée: le corps jouissif de la reine finira sa vie terrestre dans d’atroces souffrances.
Le cas Blanche-Neige a évidemment un lien de parenté avec Gertrud ( Le Cri) du même Howard Barker dont nous avions parlé récemment, puisque Gertrud vit une passion dévorante avec Claudius, et finira par accoucher d’une petite Jeanne , ce qu’Hamlet ne supportera absolument pas. C’est dire qu’il est encore ici beaucoup question de pulsion sexuelle et de pouvoir. Et l’on retrouve chez Barker  tout ce qu’avait déjà décrypté le grand Bruno Bettelheim dans le conte des frères Grimm: le narcissisme de la belle-mère de Blanche-Neige, sa jalousie féroce, parce qu’elle se sent menacée par la concurrence féminine et sexuelle de Blanche-Neige, le rite de passage de la toute jeune fille pour accéder à l’âge adulte.( Comme l’indique le sous titre de la pièce: Comment le savoir vient aux jeunes filles).
Le texte d’Howard Barker ne manque pas d’intérêt à la lecture, surtout quand on est censé connaître le conte des Grimm , mais « porter à la scène le conte d’une humanité et donner à voir et à entendre la force d’une théâtralité réaffirmée », comme il prétend, ne va pas de soi. D’autant qu’Howard Barker précise sans sourciller qu’ »un nouveau type de théâtre doit situer sa tension créatrice, non pas entre les personnages et les problèmes sur la scène mais entre le public et la scène elle-même »+.Et pour Barker, l’expérience de la tragédie est pour lui, dit-il encore, « le malaise qui est l’extrême inverse de l’apathie  que le public ressent quand il est diverti ».  Ce qui est quand même, n’en déplaise à Howard Barker , un tout petit peu prétentieux. Mille regrets mais Le Cas Blanche-Neige crée sans doute moins de malaise dans le public que d’ennui.
La mise en scène de Frédéric Maragnani est exemplaire  de sobriété et de précision mais a quelque chose de sec et de formel qui aggrave sans doute les défauts d’ un texte souvent brillant mais où Barker s’est refusé à infiltrer la moindre  émotion. Les acteurs, bien dirigés, font un travail de premier ordre, en particulier Marie-Armelle Deguy qui joue la Reine. Malgré tout, le spectacle déjà bien rôdé, puisqu’il avait été créé l’an passé à Suresnes, ne fonctionne pas vraiment. Il y a bien un conte- ou du moins l’apparence d’un conte- avec une  morale, selon des règles décryptées depuis longtemps par Vladimir Propp dans sa Morphologie du conte, mais quelque chose coince…

   Bien sûr Barker a-t-il  tout fait pour que cela coince, que le divertissement soit banni du lieu scénique  et que le narratif ne garde dans l’aventure qu’une place mineure Et c’est bien la tension entre la narration et son contraire qui intéresse  Frédéric Maragnani mais sa mise en scène tient souvent davantage d’une sorte de jeu esthétique, et  la pièce de Barker, assez sèche,  n’a peut-être pas  l’efficacité théâtrale requise pour supporter l’épreuve du plateau. Il n’est pas du tout certain que le théâtre de Barker, en tout cas cette pièce , soit un théâtre populaire,  comme l’avance Maragnani! Ou bien cela se saurait depuis lontemps…
A voir? Oui, si vous avez envie de prolonger l’aventure de Gertrud ou de découvrir Barker ( cela  ne dure qu’une heure vingt ) et si vous voulez  voir  de très bons acteurs. sinon, replongez-vous dans Grimm , c’est peut-être moins courageux que d’aller jusqu’au boulevard Berthier mais plus satisfaisant et, surtout,  relisez Bettelheim… 

  Vous pouvez avoir aussi une pensée pour Ödön von Orvath – l’auteur de cette pièce formidable qu’est Casimir et Caroline qui sera bientôt mise en scène par Emmanuel Demarcy-Motta au Théâtre de la Ville ; le 1 er juin 1938 , Von Orvath qui avait  fui l’Autriche après l’Anschluss, se rendit à Paris; le dernier  soir de son séjour, ils’en alla voir Blanche-Neige sur les Champs-Elysées mais il y eut une tempête et une branche d’arbre lui fracassa le crâne, juste en face du Théâtre Marigny…

 

+ Dans Arguments pour un théâtre, édité aux Solitaires intempestifs.

 

Philippe du Vignal

Odéon-Berthier du 4 au 20 février

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