Ensorcelés par la mort

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Ensorcelés par la mort de Svetlana Alexéivitch, adaptation et mise en scène de Nicolas Struve.

Ce sont trois récits choisis parmi d’autres tirés d’entretiens qu’elle a recueilli dans les années 90.Cette journaliste de Biélo-Russie, maintenant bien connue en France- elle a notamment écrit des textes comme La Guerre n’a pas un visage de femme, Les Cercueils de zinc qui a souvent été adapté pour le théâtre, en particulier par Jacques Nichet, et La Supplication à propos des conséquences de Tchernobyl- est une empêcheuse de tourner en rond et elle dénonce bien des choses innommables qui se sont passée dans son pays. C’est dire qu’elle est beaucoup appréciée par le pouvoir en place de Loucachenko….
 Il s’agit ici de trois  confessions douloureuses, celles  d’un homme et de deux femmes qui ont  voulu se suicider, sans doute pour échapper à leur atroce désillusion : la première, celle de Vassili Petrovitch N. , 87 ans, membre du Parti depuis 1920,  » Le parti, dit-il, c’est ce que j’ai de plus cher au monde. C’était ma passion, mon amour ». Il avait une foi inébranlable dans l’étoile rouge, dans Lénine et Staline, et il possédait une fascination sans limite pour cette utopie qu’était la création d’un monde nouveau. « Que notre monument commun- il cite  Maiakowski- soit le socialisme bâti dans les combats » . Comme si le rêve d’un monde meilleur et le sang des innocents allaient de pair ,et comme si la misère était  un mal incontournable au nom de la Révolution. Il fut, comme tant d’autres,ensorcelé, victime consentante d’un système  où le chantage, la délation et le meurtre étaient les bras armés d’un pouvoir qui ne se privait pas de les utiliser.
 Mais l’arrestation arbitraire de sa femme qu’il ne reverra jamais, les tortures un peu partout,l’extrême misère subie au nom d’un idéal, bref,  le versant noir de cette utopie l’a  placé dans une contradiction qu’il ne peut pas assumer. Il  a, toujours cette foi dans le parti mais il cite Eschyle ou Euripide,( il ne sait plus): » Les hommes ne pourraient pas vivre si les dieux ne les avait dotés de la faculté d’oubli ».Et lui, justement, il ne peut pas oublier, incapable de renoncer à tout ce qui a été sa raison de vivre quand il était jeune. Mais il  est bien conscient qu’il est devenu  très vieux, que les temps ont changé. Tous ses amis ont disparu!  Résigné, seul, insomniaque et perclus de rhumatismes articulaires, il a essayé en vain d’ en finir avec la vie qu’il aime tant…
 Margarita Pogrebitskaia, 52 ans, est médecin; elle aussi , possède un amour  et une foi sans défaut pour son pays; elle avait  juré,  quand elle était  komosol ,de donner sa vie,  s’il le fallait, pour sa patrie. On lui avait tellement répété depuis son enfance que Staline était un  grand camarade protecteur qui ne pouvait pas se tromper et  que son pays était plus fort que tous les autres. Oui, mais… Comment concilier cette foi inébranlable dans le Parti avec les arrestations en pleine nuit, les pleins pouvoirs donnés à la police, les grossiers mensonges d’Etat?  Son père, ingénieur agronome, a été victime innocente des répressions de 1937 et jeté en prison: on lui a cassé les dents et , suprême déshonneur, et à sa libération, on ne lui a même pas rendu sa carte du parti? Et bien sûr, devant tant de contradictions impossibles à assumer, elle n’arrive plus à aimer ,comme le dit , ce qui faisait partie d’elle-même?
   Le cas d’Anna M. , 55 ans architecte ,est un peu différent mais elle  a eu aussi une  vie brisée dès ses premiers mois. Père et mère arrêtés, elle est internée avec sa mère pendant douze ans  dans un camp stalinien au Kasakstan, dans des conditions épouvantables, puis placée dans un orphelinat  où on ne lui a pas épargné  les  mauvais traitements. Très mal nourrie, battue,  elle a eu le corps couvert de gale et de furoncles. Avec, toujours, cette vie collective imposée et cette même dévotion obligatoire au petit père des peuples, debout au garde à vous pendant des heures,  le jour de son enterrement. Elle a peur de tout  et a acquis, dit-elle, une mentalité de détenue; elle  n’a jamais pu communiquer avec ses enfants ni avec sa mère qu’elle retrouvera à seize ans. Prête au suicide, parce qu’elle a sans doute perdu toute confiance dans ses semblables, elle reste, en même temps, assoiffée du bonheur de la vie….
 Au fond, ce que ces trois intellectuels ne peuvent  admettre, c’est comment on a pu en arriver là, comment toute une population a accepté de telles horreurs et pendant si longtemps, à la fois victime et finalement complice à son corps défendant.
  Nicolas Struve a choisi des comédiens de grande qualité pour interpréter ces confessions: Bernard Waver, Christine Nissim, Stéphanie Schwartzbrod ; aucun  sentimentalisme chez eux, mais une présence exceptionnelle  et une sincérité que l’on ne voit pas tous les jours; ils disent les choses les plus insoutenables avec une sorte  de grâce qui les illumine,  parce que Nicolas Struve a su les diriger au plus juste.
  C’est un   comédien remarquable  et c’est sa première mise en scène,  mais il se révèle être  un excellent directeur d’acteurs. Sur la scène presque vide du beau Studio Théâtre de Vitry,lieu d’expérimentation, installé dans une ancienne petite usine et dirigé maintenant par Daniel Jeanneteau , la vie est bien là, même si ce qui se dit tire parfois les larmes.
Sans doute, faudrait-il que Nicolas Struve revoit très vite la construction dramaturgique de ces  quatre récits: le spectacle est beaucoup trop long ( une heure cinquante)  et devrait être absolument resserré: c’est indispensable et il y gagnerait encore en efficacité,  et ce n’est ni long ni compliqué à faire.
 A voir? Oui, absolument,

 

Philippe du Vignal.

 

Le spectacle est repris au Théâtre des Sources à Fontenay aux Roses le 6 et 7 mars, puis à la Maison de la Poésie en mai prochain, puis en tournée.

 


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