54 ème kapouchnik

54 ème kapouchnik, par le théâtre de l’Unité, à Audincourt, mise en scène d’Hervée de Lafond et Jacques Livchine.

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Jacques Livchine annonce plutôt fièrement à un public de plus de 300 personnes: c’est notre  54 ème kapouchnik.

Kapouchnik  en russe signifie soupe et désigne aussi le pot-pourri  de sketches, chansons, etc…que des comédiens concoctent pour fêter un anniversaire, un départ à la retraite,… Livchine d’origine russe  et de Lafond, grands spécialistes du théâtre d’improvisation, sont basés depuis 2.000 à Audincourt dans la banlieue de Montbéliard,  après avoir dirigé le Théâtre d’art et de Plaisanterie de ce même Montbéliard , ville aujourd’hui durement  frappée par la récession et par la mévente des voitures Peugeot . Ils se sont souvenus des petits spectacles préparés dans l’urgence, que donnaient  des comédiens professionnels américains qui ,sinon, auraient été au chômage , au moment de la grande dépression économique des années 30: The Living newspaper .En utilisant les seuls articles de  la presse courament vendue. En France, selon le même principe mais il y eut aussi  le fameux groupe Octobre avec Jacques Prévert et celle qui deviendra la grande prêtresse du « casting » Margot Capelier .Ils réalisaient  alors en quelques jours  de petits spectacles à visée politique; puis, José Valverde dans la mouvance du Parti communiste.Puis enfin le Théâtre du Soleil, avec des principes similaires dans les années 75 pour dénoncer les différenst poids et mesures de la justice de notre cher pays.

Hervée de Lafond et Jacques Livchine  ont expérimenté leur projet, quand ils dirigeaient des stages professionnels à l’Ecole du Théâtre national de Chaillot que M. Goldenberg, ex-directeur du lieu, n’a jamais voulu reconnaître et que les pauvres  gens du Ministère de la Culture, sauf une plus lucide et plus généreuse,  ont méprisé au-delà de toute attente. Comme quoi, une Ecole de théâtre, cela peut aussi et cela devrait être surtout un lieu d’expérimentation.Enfin, passons; la bêtise est le lot universel du genre humain…

Donc , les deux compères armés d’une des plus solides expériences  de théâtre d’impro  qui soient en Europe , ont imaginé de réunir, une fois par mois, une bande de vingt comédiens venus d’horizons et de régions différents pour réaliser un spectacle d’une quinzaine de sketches à partir d’extraits d’articles de quotidiens, hebdomadaires papier et magazines ou blogs  Internet. Principe absolu: les faits rapportés, souvent étonnants, sont absolument exacts et précis, et traitent de l’actualité la plus récente, à la fois sociale, politique et économique, en France et à l’étranger; par les temps qui courent, la matière ne manque pas.
Mais Jacques Livchine tient absolument à faire remarquer que le Théâtre de l’Unité a sa  sensibilité sociale qui  n’est dictée par aucun parti. «  Nous avons nos colères, notre vision de la société, et nous frappons aussi bien à droite qu’à gauche. Contrairement ce que croyait Souvet, (ex-sénateur-maire UMP de Montbéliard , n.d.l.r ),  rien ne nous inféode à Moscovici et si ce dernier déconne, nous le clamerons haut et fort. C’est ça le contre-pouvoir des citoyens .  C’est aussi la liberté des artistes. »

Et ils ne sont jamais gênés- et  ne se gênent toujours pas – pour  faire de ces articles de véritables pamphlets, avec, quatre ou cinq  comédiens qui changent à chaque sketche. Les conditions matérielles et financières sont un peu  rustiques mais le Théâtre de l’Unité a toujours su vivre de peu : cela se passe dans un grand hall où, autrefois, étaient assemblées les fameuses petites machines à écrire Japy, et que leur a octroyé généreusement la Municipalité d’Audincourt qui a eu le nez fin. Bien entendu, les directeurs de grandes structures de la région comme celui du Théâtre national de Strasbourg  n’ont jamais daigné inviter l’Unité ni même envoyer un émissaire voir ce qui se passait  à Audincourt.

Qu’importe, à une époque où l’on parle souvent dans les dîners parisiens de lien social et autres fadaises, s’il y avait un prix, disons d’une rencontre théâtrale mensuelle du samedi soir, à des années-lumière d’un quelconque  système expérimental cache-misère, le Théâtre de l’Unité l’aurait sans discussion possible. On ne pas vous refiler encore une fois la fameuse phrase de Jean Vilar, mais à Audincourt, on n’est d’un véritable théâtre populaire.

Une petite scène frontale, pas de coulisses, une régie réduite à l’essentiel; aucun décor, pas de véritables costumes, quelques petits accessoires, juste un petit air de fanfare enregistré  entre chaque séquence mais… un public de plus en plus  nombreux et enthousiaste, et  socialement assez mélangé. Une représentation unique, jamais deux , histoire aussi de créer l’évènement.Tiens, tiens :  unique / Théâtre de l’Unité. Ce concept d’unité qu’ Aristote- le premier théoricien du théâtre- considérait  comme très important. …
Pourquoi le public d’Audincourt viendrait-il  à ce rendez-vous mensuel,   avec tant de plaisir s’il ne trouvait pas justement  une unité à ce qu’on lui  propose.?Et d’où vient cette unité ? Sans doute et d’abord, de la qualité du texte et du  jeu : même si ce vrai spectacle est  préparé  et répété une longue journée dans l’urgence, ce n’est jamais dans la médiocrité ni dans une interprétation  approximative (  derrière l’urgence, il y a, bien entendu ,comme un bon paratonnerre , quelques dizaines d’années d’expérience  et de rigueur absolue) et Hervée de Lafond n’a pas l’habitude de faire des cadeaux aux comédiens  à l’heure du bilan …

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Qualité donc mais aussi  quantité  pesée pour chacun des sketches. Aucun amateurisme dans l’écriture, même si- c’est la loi du genre-ils sont  parfois inégaux. Ni trop, ni trop peu, c’est comme pour la pâtisserie… Mais aucun remords possible, puisqu’il n’y a pas de seconde représentation Et c’est d’une précision millimétrique, dans la relation établie entre chaque partenaire mais aussi entre les comédiens et le public . Le  mode de fonctionnement scénique  s’est rodé au cours des années : les faits rapportés sont exacts,  le dialogue  parfois en partie  d’origine est bien construit. Comme il  n’y a aucun miracle au théâtre , c’est dans cet espace / temps  bien défini et pesé que la sensibilité du public peut s’exercer..

Rappelons encore une fois, quitte à paraître gâteux,  la belle phrase de Chikamatsu Monzaemon ( 17 ème siècle ) : « L’art du théâtre se situe dans un espace entre une vérité qui n’est pas la vérité et un mensonge qui n’est pas un mensonge ». Au théâtre de l’Unité,  ce qui est imaginé, donc mis en images  n’est ni vrai au sens strict du terme ni mensonger  mais frappe au  plus juste.Et l’on voit rarement un public, installé tant bien que mal , suivre  un spectacle d’une heure et demi avec autant d’attention. Il y a  au premier rang du public , une  jeune femme devenue récemment aveugle qui ne perdait  pas une réplique. du spectacle…et qui a apporté en remerciement un cadeau  au  Théâtre de l’Unité : une  belle corbeille en osier à plusieurs couleurs qu’elle a tressée elle-même…Cela ne s’invente  pas!         

  Condition sine qua non: il faut s’inscrire bien à l’avance si on veut être sûr d’avoir une place  mais on ne paye « content », comme dit Livchine qu’à la sortie:on donne ce que l’on veut et  la recette varie donc en fonction du  plaisir qu’ aura pris le public. Recette  ensuite partagée à égalité entre chacun des acteurs qui dînent tous ensemble dans la maison chaleureuse du Théâtre de l’Unité qui jouxte la salle.

  Un coup de fanfare et les comédiens se présentent , les uns après les autres , en quelques phrases; Hervée de Lafond décline sans état d’âme son identité et son âge :Hervée Gervais de Lafond de Turin de Montvel , 65 ans depuis avant-hier ; Allichina Allakaye, un des trois comédiens stagiaires nigériens accueillis par l’Unité, dit qu’il est père de douze enfants,  dont quatre neveux qu’il a adoptés après le décès de son frère.Jacques Livchine avoue qu’il se remet mal du décès de quatre de ses proches en dix jours. Marjorie Heinrich nous fait part de ses  horribles ennuis de vision: en tournée, elle a oublié de prendre  avec elle ses indispensables médicaments. Aminatou Assaka, raconte avec un rire communicatif qu’elle a rapporté des boîtes d’aliment pour le chat de sa mère à Niamey mais que les enfants du voisin, entre temps , avaient tué le chat pour le manger…

Bref, la vie, la  maladie, la mort, clle des hommes et des animaux, les soucis quotidiens de tout un chacun  en France comme en Afrique: cette rapide présentation a le grand mérite de créer une cohésion presque immédiate entre le public et les  vingt acteurs.
Les thèmes des sketches varient: cela va dune scène avec Sarkozy , qui est un peu la « vedette » du spectacle, absolument furieux d’un incident technique survenu lors d’un tournage sur la 2 : il parlait à vide depuis une minute….Nonce Paolini , le directeur de la chaîne  fut obligé de se fendre d’une lettre d’excuses à notre cher Président  … Interprèté  par un comédien de grande taille qui marche  à genoux- ce qui rend le choses complètement dérisoires- hurlant  des injures et qui finit par virer tous les responsables du plateau.

On évoque aussi la mort de Gilbert , mort seul et retrouvé quinze jours après son décès : un jeune homme s’occupa de faire une collecte auprès des voisins., pour qu’il puisse avoir un enterrement décent.Il y a  quelques belles répliques d’Hamlet quand on retrouve le crâne de Yorrick le bouffon du Roi. Qu’importe que le public ait reconnu la pièce  de Shakespeare, le silence qui se fait dans le public en dit long sur son attention.dscn1083.jpg Une fois de plus, même en Français, les répliques du grand Will sont tout à fait exemplaires: en quelques mots tout est dit sur notre grande peur à tous  de la mort.

Dramatiques aussi deux histoires : l’une relative à une excision au Niger qui prend ici tout son sens, puisqu’il y a  trois comédiens nigériens en scène.Il y aussi cette triste aventure d’une pauvre vieille japonaise de 84 ans qui  finit par poignarder quelqu’un dans la rue pour pouvoir être mise en prison, où elle trouvera enfin  gîte et couvert,  puisqu’un simple vol ne suffit plus et qu’’il n’ y aucune institution pour la recueillir.

Dans un pays riche où 48% des plus de 65 ans vivent avec l’équivalent du R.M.I…. l’avocate commise d’office lui fait remarquer qu’ils sont 30.000 dans ce cas et que cela ne peut plus durer ! Il y a, juste après , un sketch formidable avec un monstrueux lancer de chaussures et d’injures sur le pauvre Sarko  isolé sur le petit plateau, seul président sans doute à avoir été affublé par la presse d’autant de surnoms méprisants…Et puis Livchine fait, avec beaucoup de sérieux et d’humour,  sa démonstration habituelle à chaque  kapouchnik: « Les chiffres  de Jacques ». Vite fait bien fait, il donne une petite leçon d’économie politique , en comparant les deux miliards de bénéfice de la Société Générale et les trois milliards  de la B.N.P.  aux 260 ou 360 milliards( cela dépend des journaux) de prêt accordés par  Sarkozy aux banques. Ce prêt , dit-il,  rapporte 1, 4 milliard mais est fondé sur un emprunt fait aux banques… et devrait être consacré au social, ce qui ferait environ 22 euros par Français….Livchine voudrait bien comprendre- et nous aussi.

Il se demande enfin pourquoi le prix du blé a diminué de 50% , alors que celui  des pâtes a augmenté de 11%.  Il y a aussi l’inoubliable effet d’annonce de Sarkozy : la gratuité des études dans les lycées français à l’étranger, alors que l’on sait bien que le déficit serait considérable et impossible à tenir…. Toujours courageux mais pas téméraire, Kouchner élude! Livchine donne toujours des des chiffres précis  qui, à chaque fois, obligent les spectateurs à se poser quelques questions! Brecht n’aurait pas fait mieux…

Actualité oblige : pour le dernier sketch : on passe par la case Guadeloupe , où la situation sociale et politique  est crûment rappelée en quelques dialogues bien sentis : au pourquoi vous vous en prenez à l’EDF ? », se succède un «  Pourquoi vous mangez des bananes » ?  Plus loin,  un skieur  à Mégève près de sa Carlita ; il téléphone à Jégo ne hurlant: J’ai déjà acheté un forfait de remontées mécaniques ,débrouille toi tout seul. C’est énorme, mais tout est dit en quelques mots sur la lamentable gestion de cette crise.Et le public n’en finit pas de rire.
Y aller ?  Oui, si vous êtes dans le coin, absolument,et sans restriction, vous ne le regretterez pas… Cette formule a suscité une concurrence … qui  reste  très loin de ce formidable cabaret politique.Le 55  ème kapouchnik aura lieu les samedi 18 avril dans ce même lieu et à la même heure. De plus, la Franche-Comté est un région magnifique et vous pourrez franchir la frontière pour aller acheter en euros du chocolat suisse

On dit à  Audincourt que madame Albanel viendra en personne voir ce fameux kapouchnik dont Carlita lui rebat les oreilles et pour savoir si on ne  pourrait pas créer un partenariat avec  la Comédie-Française, la Maison de la Culture de Bobigny et le Théâtre de l’Unité, sous la houlette de Jack Lang qui ,du coup vu les enjeux ,renoncerait à sa mission à Cuba, mais ce doit être une fausse rumeur. sans fondement.. Mais Hervée de Lafond n’a pas démenti… Alors, allez donc savoir!

       Pour finir, citons tous les comédiens:  comme cela, on ne fera pas de jaloux : Alichina Allakaye, Patrick Barbenoire, Nicolas Geny, Aminatou Issaka, Rahila Omar , sont venus prêter main forte à la  B.I.T. ….Brigade d’Intervention Théâtrale composée de: Zeki Aslan Amedine Bello, Audrey Donzelot, Clément Dreyfus, Youssri el Yaakoubi, Marjorie Heinrich, Magali Jacquot, Hervée de Lafond, Michèle Lautrey, Jacques Livchine, Nathalie Mielle, Gaetan Noussouglo, Marilyn Pape , Fred Goobi Patois, Eric Prevost, Fatima Seddiki, avec l’aide précieuse d’Aurélien Pergolesi et de Fabrice Bouteiller.

La plupart sont professionnels, quelques-un sont amateurs au meilleur sens du terme, mais tous ont une solide expérience des kapouchniks. Et nos trois amis nigériens? Ils n’ont eu aucune difficulté à s’insérer dans le spectacle,ils ont tous en effet l’habitude de jouer dehors, dans des conditions proches de celles du hall Japy, et ils apportent une certaine distanciation ,une autre façon de jouer , sans nuire à la cohésion de l’ensemble.Chapeau!

Le kapouchnik se déplace peu, donc si vous voulez le voir, c’est à deux heures trente de Paris par TGV. Vous aurez toutes les informations sur le site du théâtre de l’Unité.

Philippe du Vignal

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P.S. Pina, une  bonne actrice et grande amie de Jacques Livchine et d’Hervée de Lafond, après treize  ans de fidèle compagnonnage mais aussi de loyaux services dans plusieurs spectacles, est partie; c’était un magnifique et très gentil bouvierimg3464.jpg bernois que nous regrettons tous.

 

la carte postale sonore que vous écoutez est signée Sylvie Gasteau, créatrice de sons et qui avait notamment conçu et réalisé  une très belle émission sur Yvette Horner à France-Culture l’été dernier, que nous remercions mille fois

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Archive pour 3 mars, 2009

KAPOUCHNIK 54

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Théâtre de l’Unité
C’est le 54e kapouchnik du Théâtre de l’Unité créé le jour de la déclaration de guerre à l’Irak. 21 comédiens présentent 17 séquences tirées le la presse publiée dans la semaine, certaines sont prises sur internet.  Ce kapouchnik, comme les autres présentés chaque mois depuis plusieurs années a été répété dans l’après-midi. La salle est bourrée de 300 personnes  enthousiastes, beaucoup de jeunes, un public très bigarré, peu familier des salles de spectacles. Trois stagiaires venus du Niger et Gaétan Nossouglo colorent le plateau pour les tableaux les plus percutants. Il y a un grand retour d’Éric Prévost en Sarko plus vrai que nature notamment pour le tableau de la panne d’enregistrement de son discours à la télévision. Les plus belles séquences Balance ascendant Besson, la passage des mules (voir Maria pleine de grâce et Les hommes ne pipent mot.

Edith Rappoport

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