Les fiancés de Loches

  Les fiancés de Loches de Georges Feydeau, mise en scène de Jean-Louis Martinelli.

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Sans  scrupule, nous replaçons ici le début de notre article sur La Puce à l’oreille du même Feydeau, mise en scène de Paul Golub,  paru dans le théâtre du blog de janvier, cela fera gagner du temps à tout le monde…

   On ne va  pas vous refaire toute la bio de  Georges Feydeau, bien qu’elle donne un sacré éclairage sur son théâtre ; né en 1862 , mort en 1921, il était le fils d’une belle polonaise Léocadie Boguslawa Zalewska et d’un  père qui aurait été soit Napoléon  III, soit son demi-frère le duc de Morny, lui- même fils présumé de Talleyrand. Marié,  il eut quatre enfants et divorça. Puis,  il vécut, seul, à 47 ans, au Grand Hôtel Terminus de Saint -Lazare ; atteint de syphilis sur la fin de sa vie , ce qui provoqua chez lui  de sérieux troubles psychiques, il se prenait pour Napoléon III et distribuait aux passants du boulevard  des postes ministériels. Finalement interné à Rueil-Malmaison, il disait avec humour de son compagnon de chambre : «  Regardez, il se prend pour le Président de la République », ce qui était malheureusement vrai du pauvre Paul Deschanel , tombé d’un train… et lui aussi ,assez mal en point. Bref, malgré une œuvre théâtrale  d’une haute intelligence, une vie sans doute difficile, marquée par la recherche d’un père introuvable. »

   Les Fiancés de Loches, écrit en collaboration avec un certain Desvallières, a été créée en 88; Feydeau avait seulement  26 ans  et il y a déjà en prémice plusieurs des thèmes qui feront la renommée de ses pièces plus connues comme La Puce à l’oreille,La main passe ou Occupe- toi d’Amélie: des situations imprévues donc comiques, en général ,l’arrivée de quelqu’un à un endroit  et/ ou à un moment qui peuvent entraîner une catastrophe, mais surtout la plongée subite de personnages dans un milieu où ils n’ont plus aucun repère, ce qui entraîne , bien entendu, quiproquos en rafales , calembours, jeux sur les mots et délires verbaux qui , 70 ans avant,  préfigurent parfois Ionesco..

Ce n’est pas encore du grand Feydeau mais il y a nombre de  répliques étonnantes , comme ce syllogisme apparemment comique  qui  va beaucoup plus loin  qu’un mot d’autreur à la Guitry et qui fait froid dans le dos:  » Quand une femme parle, c’est pour ne rien dire, donc quand elle ne dit rien, c’est qu’elle parle ». Lucidité dans la folie, folie dans la lucidité: c’est déjà tout Feydeau… Et il y a  déjà cette confrontation entre deux mondes ,  que l’on retrouve dans ses autres pièces, celui  des gens considérés par la société comme « normaux  » et d’autres que l’on a vite fait de qualifier de mentalement diminués, alors que les premiers  souvent atteints d’une grave parano , d’hystérie ou d’obsession permanente.

Il y a déjà aussi dans Les fiancés de Loches, un des thèmes récurrents chez Feydeau, c’est  la grande coupure que la société opère entre l’univers des domestiques et celui de leurs employeurs. Mais ils  ont tous en commun de n’être plus  vraiment maîtres de leur destinée, et ce sont, mariés ou non,  des êtres profondément seuls, comme a dû l’être l’auteur.

Si l’intrigue est compliquée, l’histoire est assez simple: deux frères, droguistes à Loches et leur soeur Laure, sur la foi d’une publicité de journal, viennent de leur petite ville près de Tours qui, à l’époque ne devait guère dépasser les 3.000 habitants, pour essayer de trouver l’âme soeur auprès d’une agence matrimoniale:  » Nous aurions bien pu trouver à Loches ,regrette Laure ,mais  Alfred réplique: « Mais nous en sommes déjà tous les trois, c’est assez de Lochards dans la famille et il ajoute:  » Cela appauvrit le sang »….

  Arrivés à la bonne adresse, ils  se trompent d’étage et arrivent dans un bureau de placement dont le directeur les case comme employés de maison  dans un centre d’hydrothérapie pour malades mentaux que préside le docteur Saint-Galmier . A  la suite d’une confusion, le bon docteur qui ressemble comme deux gouttes d’eau à un riche directeur de clinique privée,  les trouve bien dérangés et les interne d’office dans son établissement. Alors que les deux frères et soeur  croient être dans une mairie pour leur mariage!  Mais tout finira bien et les trois Lochois , désillusionnés, retrouveront leur chère Loches qu’ils n’auraient jamais dû quitter.

La pièce possède curieusement beaucoup  de vocabulaire très daté mais Jean-Louis Martinelli a choisi de ne pas toucher au texte. Mais alors pourquoi avoir situé le bureau de placement dans une sorte de Pôle-Emploi avec chaises en plastique, grands panneaux lumineux, etc.. Quant à l’appartement contemporain  du bon docteur Saint-Galmier , il est très bling bling avec parois de carreaux de verre, grande table basse avec fontaine, et le fameux centre d’hydrothérapie est tout aussi actuel avec des baignoires qui font penser davantage à des jaccuzi. Cela est peu cohérent et manque d’une unité artistique.

Et mieux vaut aussi  oublier les costumes sans aucune unité qui vont du très sobre à quelque chose qui se voudrait délirant mais qui reste facile et vulgaire.( voir photo des trois Lochois) Avec donc, à chaque fois, une modification du décor très construit et sans doute  cher. Et l’on n’échappe pas à une vidéo où les trois Lochois se baladent dans les jardins du Trocadéro et montent sur un manège… le temps de changer le décor.Tout cela ne vaut pas le coup de cidre!

La mise en scène de Martinelli manque singulièrement de rythme surtout au début, ce qui est plutôt gênant pour Feydeau et il est douteux que cela puisse maintenant  changer . D’autant qu’il aurait fallu sans doute réduire ce grand plateau qui ne convient pas du tout à  la pièce. Cela dit, comme la direction d’acteurs est très précise  et la distribution  de  grande qualité, la pièce fonctionne quand même et le public ne plaignait pas ses rires. Abbès Zahmani (le docteur Saint-Galmier) est remarquable; tour à tour, roublard, menteur, habile, séducteur, inquiétant, ridicule mais égoïste et cynique, donneur de leçons et méprisant: le personnage n’est pas si facile à jouer et Zahmani s’en s’en tire magnifiquement. Zakarya Gouram , Sophie Rodrigues et , en particulier , Mounir Margoum,  endossent les personnages des trois  naïfs Lochois avec beaucoup d’intelligence de la pièce. Et il en faut, puisqu’elle est construite un peu articificiellement sur  un quiproquo de départ, auquel il faut adhérer tout au long de la pièce comme à une sorte de convention.

Et puis, Martinelli a eu une belle idée en faisant  appel à des personnes atteints de troubles psychiques du Centre d’accueil et de soins hospitaliers de Nanterre pour jouer les figurants. Le pari était risqué mais  ils s’en sortent magnifiquement : il ya notamment  un homme et une femme plus tout jeunes, qui chantent un peu faux mais avec une vraie sensibilité Les feuilles mortes de Prévert et Kosma pendant un changement de décor.. Le public leur a fait à tous , une ovation bien méritée…

A voir? Malgré ces quelques réserves, on passe une assez bonne soirée et ce n’est pas tous les jours, comme le répète souvent  du Vignal, que l’on rit dans le théâtre public.

Philippe du Vignal

Théâtre Nanterre-Amandiers, jusqu’au 11 avril .

 


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