SAFARI DU CONTE

SAFARI DU CONTE  Palot de Montbéliard

3e Festival mondial du conte, compagnie Gakokoe
Marcel Djondo, artiste arrivé du Togo en 1992 à Montbéliard, sur l’invitation du Théâtre de l’Unité, a fondé depuis une dizaine d’années la  compagnie Gakokoe qui mène des actions originales sur le pays de Montbéliard, des spectacles en appartement comme La réception, ou dans des caves de HLM, qui touchent des publics diversifiés. Ce Safari du conte nous emmène par groupes de 30 personnes dans différents lieux de la ville, l’hôtel Bristol, le château musée de Montbéliard, le 19 Centre d’art contemporain, l’hôtel Beurnier Rossell à la rencontre de 2 conteurs dans chaque endroit. Nous sommes guidés par des jeunes gens  alertes, issus des ateliers de la compagnie, qui brodent autour d’une sombre histoire de Petit Poucet. On peut retenir de ce voyage dans les contes, les histoires de Dja’ha de Rafik Harbaoui et le slam d’Abdellatif Targhaoui dont j’aurais aimé pouvoir noter les paroles .  Ce voyage insolite dynamisait l’écoute de ces contes que j’ai du mal à écouter sur une longue durée, assise sur ma chaise. D’ailleurs les contes sont racontés pour qu’on trouve le sommeil. Et le final au palot rassemblait l’ensemble des 12 conteurs pour de courtes et savoureuses séquences ponctuées de musiques. Ce safari à l’entrée libre, suivi d’un agréable repas, rendait une vie oubliée à Montbéliard, redevenue la ville des 52 Toussaint depuis 2000.

Edith Rappoport


Archive pour mars, 2009

Festival d’Avignon 63 ème édition


 Festival d’Avignon 63 ème édition du 7 au 29 juillet.

image23.jpg
    Putain, déjà soixante trois ans! Le festival a sans doute bien changé depuis ses modestes débuts, et même depuis le décès de Jean Vilar en 71. Dans ce que l’on appelle désormais le 104, ancien lieu autrefois « dédié » comme on dit dans le langage ministériel,  aux  Pompes Funèbres et à  la  fabrication de cercueils,  magnifique bâtiment du 19 ème siècle reconverti par la mairie de paris en établissement culturel dirigé par Fréddéric Fiesbach et Robert Cantarella,  a lieu cette année la grand messe annuelle consacrée à la présentation du programme du Festival.
 Peu de visiteurs  en ce vendredi matin; l’endroit est beau,  très lumineux mais pas vraiment chaleureux…. Quelques vigiles africains fort aimables renseignent les égarés qui en franchissent le portail; pas l’ombre d’un bar  ou d’un accueil à l’horizon;merci, monsieur l’architecte! La plaquette indique aimablement que le soir, il y a un camion pizza (sic). Mais  il  y a du monde là-bas au bout de la grande halle: donc,  ce doit être là. C’est bien là: il y a même Hortense Archambault et  Vincent Baudrier qui accueillent très gentiment chaque invité- ce  n’est pas si fréquent et mérite d’être salué.
   Bon, dans la grande salle, il y beaucoup de monde et,  sur la scène, les deux directeurs avec leur  » artiste associé » de cette année  selon la formule qu’ils ont mis en place à leur arrivée:  le désormais célèbre Wajdi Mouawad,écrivain et metteur en scène canadien d’origine libanaise et directeur du Théâtre d’Ottawa qui commence par chauffer la salle avec quelques anecdotes amusantes, puis c’est le tour d’Hortense Archambault qui présente les grandes lignes du Festival, avec, précise-t-elle d’emblée, 21 créations sur les 31 spectacles présentés, ce qui est un sérieux atout,  et de Vincent Baudrier qui décline le programme.
  Copieux, le programme de ces trois semaines! D’abord , la nuit culte de 20 heures à 6h 30 de  Wajdi Mouawad, avec  trois de ses pièces les plus connues: « Littoral, » « Incendies, » « Forêts » en intégralité, bien sûr dans la Cour d’honneur du Palais des papes. Le syndrome du « Soulier de satin »  (22 h / 9 h) mise en scène de Vitez,  a encore frappé!  Il y aura aussi dans le parc des Expositions à Château-Blanc (dans la banlieue d’Avignon) une création de Mouawad, « Ciels ».
 On attend avec impatience la création du grand Krystof Warlikowski, « Apollonia « d’après Euripide, Eschyle,et Hanna Krall , romancière polonaise dont Le Roi de coeur( le récit d’une femme dont le mari est emprisonné  à Auschwitz ) a été publié l’an passé par Gallimard. Cette année, on l’aura vite compris, le festival ne baigne pas  dans la franche gaieté , puisque Joël Jouanneau crée « Sous l’oeil d’Oedipe, » d’après Sophocle, Euripide… Pour faire bonne mesure, on aura aussi  droit aux « Cauchemars du gecko « de Jean-Luc Raharimananna, mise en scène de Thierry Bédard, dont M. Kouchner a fait interdire » 47″, récit des massacres à Madagascar perpétrés par l’armée française en 1947, dans les structures dépendantes du Ministère des Affaires Etrangères.
  Il y a aussi  « La Guerre des fils de la lumière contre les fils des ténèbres « d’Amos Gitaï, célèbre écrivain israélien, d’après » La Guerre des Juifs « de Flavius Josèphe, né Yossef ben Matityahou ( 1er siècle après J.C. ) , historien juif de langue grecque qui relata la prise de la ville de Jérusalem par Titus, avec Jeanne Moreau, lequel spectacle sera aussi joué aux Festivals d’Athènes/Epidaure, de Barcelone et d’ Istanbul .
 On ne nous épargnera pas non plus les conflits africains avec « Les Inepties volantes « de Dieudonné Niangouna, auteur et metteur en scène congolais maintenant bien connu, créé au Centre Culturel français de Pointe-Noire en 2008. Et si l’on a bien compris, c’est encore des guerres  au Moyen-Orient dont parleront les Libanais Lina Saleh et Rabih Mroué avec « Photo-romance ». Et le poème « Ismène » de Ritsos,sera mis en scène par Joël Jouanneau…

  Vous avez dit tragique?  On aurait bien aimé quelques petites douceurs comiques mais cela ne semble pas être indispensable aux deux directeurs actuels, alors qu’on reproche si souvent au théâtre subventionné cette carence, ce qui  n’est pas entièrement faux…
 Mais Christoph Marthaler , excellent metteur en scène suisse ( il  avait présenté en 2007 en Avignon,  » Groundings » ,un spectacle  sur le naufrage exemplaire de Swissair)  crée cette année  « Butzbach-le-Gros, une colonie durable ».

  Et vous pourrez voir aussi  d’Ödön von Horvath, « Casimir et Caroline « , par les Hollandais Johan Simons et Paul Koek qui sera créée à Anvers. Et  Claude Régy  mettra en scène  » Ode maritime », le texte  de Pessoa; Denis Marleau le Québécois créera « Une fête pour Boris » de Thomas Bernhard , et Christophe Honoré monte  » Angelo, tyran de Padoue » de Victor Hugo mais il y a aussi Jan Lauwers et sa Need company , Jan Fabre  avec « Orgie de la Tolérance ». Et une exposition sur le grand metteur en scène et théoricien anglais Gordon Craig..  On en passe , et des moins bons , et des meilleurs,  et l’on ne parle pas de la danse,et des dizaines d’autre micro- évènements .
 Et pas encore des centaines de spectacles  du Festival off qui prend de plus en plus d’importance et auquel vous aurez droit une prochaine fois. Voilà: malgré de nombreuses réductions, les prix d’entrée ne sont pas donnés et le public était l’an dernier plus très jeune, comme dans les théâtres parisiens, ce qui est inquiétant pour l’avenir. Mais , si vous le pouvez,  vous aurez  de quoi vous nourrir,  en Avignon cet été. Le festival, même par ces temps de crise, parait avoir encore de beaux jours devant lui….

Philippe du Vignal

http://www.festival-avignon.com/

Le nouveau Testament

Le nouveau Testament de Sacha Guitry, mise en scène de Daniel Benoin.nouveautestamentfraichermatthey.jpg

 Petite piqûre de rappel: Sacha Guitry est né en 1885 à Saint-Petersbourg et son  père comédien l’emmena avec lui à Paris où il vécut et  mourut à Paris en 1957.

Entre temps, il fut renvoyé de  onze lycées , écrivit plus de cent pièces où il jouait en général le rôle principal et réalisa quelque trente trois films dont beaucoup étaient des adaptations de son théâtre., et quelque fresques  historiques.

  Arrêté après l’Occupation pour sympathie avec les Allemands et parce qu’il n’avait pas voulu fermer son théâtre, il resta deux mois en prison et,  jamais avare d’un bon mot ,déclara :  » Ils m’emmenèrent menottes au main à la mairie, j’ai cru qu’ils allaient me marier de force ». Il faut noter qu’il refusa toujours que ses pièces soient jouées en Allemagne et, on l’oublie souvent , obtint la liberté de Tristan Bernard et de sa femme auprès de l’occupant, ce qui, sans aucun doute possible,  leur sauva la vie. Mais  Guitry n’obtint un non-lieu qu’en 47, ce qui le rendit assez amer.
 Personnage complexe, il se maria cinq fois avec des comédiennes ou de jeunes femmes qui le devinrent, ce qui en dit long sur sur l’idée qu’il avait du mariage ,dont il disait cyniquement:  » C’est y résoudre à deux les problèmes que l’on n’aurait pas eu tout seul » et il ajoutait avec délice :  » Il faut courtiser sa femme comme si on ne l’avait jamais eue. Il faut se la prendre à soi-même ». Il eut, bien entendu, d’innombrables petites amies dont Arletty,  qui eut ce mot savoureux; « J’allais pas épouser  Sacha Guitry, il s’était épousé lui-même ».
  Effectivement  égocentriste, charmeur, grand travailleur sans en avoir l’air,  et sans doute odieux et cassant  quand il en avait envie,  il avait de curieux rapports avec les femmes  comme avec les hommes, et n’eut pas que des amis! Mais le nombre et la qualité des acteurs qui travaillèrent avec lui en dit long sur la fascination qu’il exerça. Entre autres: Eric von Stroheim, Orson Welles,, Gérard Philipe, Jean-Louis Barrault, Arletty, etc… Et  fit l’admiration des cinéastes de la Nouvelle Vague (dont François Truffault ),et de Charlie Chaplin. Mais aussi d’hommes de théâtre comme Antoine Vitez!

Inclassable Guitry! Plus de cinquante ans après sa mort , son théâtre que l’on  a souvent  traité de léger, continue à être joué régulièrement, en ce moment à Edouard VII et à Nanterre . Il y a dans son oeuvre sans doute beaucoup de pièces surévaluées comme Mon père avait raison (assez estoufadou ), ou Faisons un rêve,  dont le propos est un peu mince. Mais c’est cependant  un bon scénariste et un dialoguiste  qui sait faire les choses, et le Nouveau Testament est loin d’être une pièce mineure.
Mais Guitry,  considéré  comme un auteur de boulevard avec mots  d’auteur et répliques faciles (ce qui n’est pas totalement faux),  reste un des territoires privilégiés  du théâtre privé, et ses pièces  sont peu, voire jamais montés  dans le théâtre public. Par peur du ridicule, par ignorance?  La France est un curieux pays!

 Daniel Benoin, le directeur du  Centre dramatique de Nice n’est pas si frileux ,et c’est tant mieux ; il  avait déjà monté Quadrille de Guitry  en 1992 et il a réitèré en montant Le Nouveau Testament  en 2007 et cette fois,  en diptyque avec Faces de John Cassevetes dans un décor unique: soit une très grande scène , dotée de quelque quarante canapés  de quatre places chacun avec table basse , le public étant réparti au choix sur deux gradins bi-frontaux ou dans les canapés;  les comédiens jouent dans les allées ou assis parmi les spectateurs. Et il y a quatre écrans vidéo disposés sur chacun des  murs de la salle.
 A la vérité, c’est assez  impressionnant quand on entre; c’est en effet comme une intelligente métaphore du fameux salon bourgeois. Mais cela ne fonctionne pas vraiment , Daniel Benoin a beau répartir les scènes un peu partout , il y a  de l’injustice dans l’air, selon le côté où l’on se trouve mais c’est une injustice permanente .Et si l’on est assis dans un des foutus canapés, il y a aussi  beaucoup de choses que l’on voit mal, puisque les comédiens sont forcément de dos à un moment où à un autre; de toute façon, à une trop grande distance, on entend mal dès qu’il s’agit de conversations privées., puisque la salle dite transformable de Nanterre n’a rien d’un théâtre de poche! Disons que c’est sans doute une belle idée scénographique et visuelle  au départ mais pas à l’arrivée…  On se demande bien pourquoi  Daniel Benoin n’a pas voulu  d’une  scène frontale…
 La pièce: on est en 34, peu de temps avant le fameux 6 février  où la France faillit s’embraser quand les les gens de droite s’en prirent aux partis de gauche; cela  se passe chez un grand bourgeois, médecin de son état, le docteur Jean Marcelin  a su  que son épouse Lucie passe d’agréables moments avec le jeune fils de ses bons amis Marguerite et Adrien Worms. Attendu pour le dîner, il ne revient pas et quelqu’un-évidemment  commandité par lui, ce que le public a tout de suite compris, mais ni sa femme ni  l’amant ni ses bons amis-  confie au valet la veste du docteur, sans décliner son identité et sans dire le pourquoi du comment du retour à domicile de cette sacrée veste.
 Et, bien évidemment,  on trouve dans ses poches  une chose plutôt compromettante:  un testament ( photo plus haut) où l’on apprend qu’il lègue une forte somme à parts égales entre son épouse,  une madame Lecourtois, et une troisième: femme :  Juliette Lecourtois . Et il ajoute: l’un de ces personnes est ma fille et l’autre ma  maîtresse. Et la nouvelle secrétaire de Marcelin  que son épouse ne peut pas supporter-et qu’elle soupçonne d’être sa maîtresse -se révélera être sa fille.  Quant à madame Worms, on apprend qu’elle a aussi été la maîtresse de Jean Marcelin…
 Bref, comme le disait , à la même époque, un vieux paysan normand à un journaliste qui enquêtait  sur un crime: « De toute façon, vous ne saurez rien, tous ces gens-là ont tous couché ensemble. » Mais il n’y a pas ici  de crime et, comme est dans la  « bonne » société parisienne,  on règle ses comptes en famille et le brave docteur Marcelin choisira de tout étaler  dans une sorte de jeu de la vérité . La  leçon de morale  un peu longuette et ras les pâquerettes que Guitry se croit  obligé de nous infliger à la fin est cynique, comme lui-même devait l’être dans la vie:  » A notre âge, à notre époque et dans notre situation, nous devons considérer que tous les événement qui nous arrivent sont heureux , sinon nous n’en sortirons jamais ».
On n’est pas encore aux constats doux amers et subtils  de Catherine Millet à la fin de Jours de souffrance » (..) J e sais maintenant que chacun peut, si le regard rétrospectif ne lui fait pas peur, découvrir que son passé est vraiment un roman, et que, serait-il chargé d’épisodes douloureux, cette découverte est un bonheur ».  Le nouveau Testament, sans être un chef d’oeuvre comme le croit Benoin, est loin d’être si légère.. .
  Guitry, quand il parle de relations amoureuses, est souvent  proche de Feydeau et de Marivaux, et  les dialogues de la pièce  sont parfois ciselés  du genre:  » Ce qui fait rester les femmes, c’est la peur qu’on soit vite consolé de leur départ »  Une femme  qui s’en va avec son amant n’abandonne pas son mari, elle le débarrasse d’une femme infidèle ». Plus les homme sont intelligents, moins ils sont malins ».  » Ceux qui n’ont pas droit au bonheur, n’ont pas non plus  droit au malheur ». D’accord, ce n’est pas du Confucius mais enfin…
   En revanche, mieux  vaut oublier les jeux de mots un peu trop faciles comme : »Je la trouve un peu voyante/ – Tu as peur qu’elle te prédise l’avenir » ou   » Si elle est en grand deuil, ce n’est pas urgent, je ne peux plus rien faire pour elle ». La pièce ne repose heureusement pas que  sur ces mots d’auteur, même si Guitry adore en parsemer  son théâtre.
 Daniel Benoin  a préféré garder un air d’époque à la pièce,  encore que les costumes ne sont en rien 1930, et il cède à la manie actuelle, en se croyant  obligé de nous rappeler la situation politique et sociale vue par les actualités de l’époque .Si Guitry n’y fait aucune allusion, alors grands Dieux, pourquoi le faire?  Bon, cela fait, toujours plaisir de voir des images que l’on voit peu  mais casse le rythme déjà un peu lent.Il y a aussi cette idée aussi sotte que grenue, comme disait autrefois Olivier Revault d’Allonnes  dans ses cours,  d’imager  certaines répliques; exemple: quand on croit le docteur Marcelin mort, on le voit étendu dans l’herbe sur les écrans. Ce qui est bien naïf et, en tout cas, ne sert rigoureusement à rien.
A ces réserves  près, la mise en scène ,  dans cet ovni scénographique, représente un pari dont  Daniel Benoin  sort plutôt gagnant, même si un peu plus de rythme , surtout pendant la dernière demi-heure, ne serait pas du tout  un luxe , et c’est un euphémisme,  mais comment faire quand les comédiens doivent parcourir sans arrêt des dizaines de mètres pour circuler entre  tous ces canapés; la scénographie adoptée tient quand même du gadget… Pourquoi faire simple avec une belle et vraie scène frontale, bien adaptée aux intrigues à la Guitry, quand on peut faire bling bling et un peu tape-à-l’oeil, avec cette grande surface mal adaptée au propos… Moralité: quand on aime les gadgets, cela peut vous retomber dessus!
Mais c’est vraiment réjouissant  de voir l’excellent François Marthouret ( Marcelin )qu’on a vu davantage dans un type de théâtre plus sérieux , chez Brook ou ailleurs, ainsi que Marie-France Pisier ( Lucie Marcelin) qui est plus une habituée des plateaux de cinéma. mais tous les autres rôles sont bien tenus  , et  le dialogue au début entre  le valet ( Jacques Bellay) et Jean Marcelin annonce, en aussi loufoque et aussi comique, La Cantatrice chauve d’Eugène  Ionesco.

 A voir? Oui,  ce n’est pas pas encore une fois ni LA pièce ni LA  mise en scène de l’année mais ce Nouveau testament, fait passer une bonne soirée, surtout après les atrocités de la guerre racontée à Bobigny comme à Confluences en solo d’une heure interminable : ce sera pour demain lundi.
 . Et, si vous ne connaissez pas Guitry- personne n’est parfait- vous découvrirez un auteur plus fin et moins boulevardier que sa réputation  pouvait le faire craindre. On attend avec impatience le second volet de ce diptyque, Faces de Cassavetes , dans ce même décor aux quarante canapés.

Philippe du Vignal

Théâtre Nanterre Amandiers jusqu’au 5 avril et Faces a lieu le 4 avril et du 7 au 11 avril.

Ces tristes lieux, pourquoi faut-il que tu y entres ?

Ces tristes lieux, pourquoi faut-il que tu y entres ?
(pitié, redondance et considération tragique)
d’Howard Barker
photographies d’Eduardo Houth
traduit et postfacé par Daniel Loyaza

9782742782000.gif

  Il s’agit d’une commande d’un ouvrage original faite à Howard Barker par le Théâtre de l’Odéon pour la collection fondée par Olivier Py : brève initiation au théâtre d’Howard Barker, à son univers d’homme et d’artiste qui croise la création du poète, du peintre et de l’homme de théâtre.Dans laa première partie : une cinquantaine de réflexions aphoristiques sur le théâtre et dans la seconde : un tableau dramatique extrait d’une pièce inédite Un couteau blessé. Ce qui offre un  échantillons de deux registres de son écriture.
Le livre est  illustré par une dizaine de  photographies inédites d’Eduardo Houth, collaborateur et ami de Barker, réalisées chacune à l’occasion d’un spectacle de l’écrivain.
Cette vingtaine de pages d’aphorismes où Barker revient avec ironie et humour caustique sur des thèmes récurrents de son œuvre : le tragique, le secret, le sacrifice, le théâtre de la catastrophe, le visage etc… est une sorte de poème en prose traversé d’images leitmotifs, rappelant des haïku.« En Utopie il n’y a pas de police. Pour le dire autrement, en Utopie,  tout un chacun est policier. » « En ce lieu il est interdit de faire l’amour, c’est donc l’endroit où nous devons certainement le faire. Mais vois, d’autres nous ont précédé ici ! Aussitôt le charme se dissipe. La passion n’est rien si elle n’est transgression. Mais nous serons bientôt à court de règles. La perspective atterrante de la Tolérance Absolue… » « L’art est un irritant qui s’ouvre à la pensée qui n’est pas autorisée et à l’inconscient qui a été aboli. »
Dans l’extrait  du Couteau blessé, on retrouve, traité sur un  mode concis et ironique, les thèmes barkeriens : crime, pitié, manipulation, logique du châtiment et de la justice. Une vraie perle de lucidité et de liberté intellectuelle, et il y a un excellent éclairage sur son  oeuvre  dans  la postface de Daniel Loyaza « Troubles secrets. Notes liminaires sur Howard Barker. » Une analyse très fouillée et accessible de la conception barkerienne du théâtre et de sa fonction, de son rapport à l’histoire, aux mythes, au tragique, de son refus de subordination à un rôle social, politique, esthétique, à toute fonction qui priverait le théâtre de l’autonomie qui lui est nécessaire pour déployer ses effets propres.
La postface est complétée par des notes, des repères biographiques et des éléments bibliographiques.
Un ouvrage tonique d’intelligence exaltante, qui tient de Montaigne et de Nietzsche, un antidote salvateur à la bêtise, à la mesquinerie intellectuelle et à la lâcheté consensuelle environnantes. Un livre à lire et à relire tous les jours.

Irène Sadowska Guillon

Ces tristes lieux, pourquoi faut-il que tu y entres ?
De Howard Barker
Co-édition Théâtre de l’Odéon et Actes Sud
88 pages, 10 €

Sables et soldats

Sables et soldats, écrit et mis en scène par Oriza Hirata

image31.jpg

Il y a dix ans, on découvrait en France le théâtre d’Oriza Hirata (né en 1962 à Tokyo) avec Tokyo notes, sélectionnée par le Théâtre Gérard Philipe à Saint-Denis dans le cadre de son opération:  Découverte des auteurs de pays participant à la Coupe du Monde de football en 1998.
Depuis Oriza Hirata a fait du chemin en France et plusieurs de ses pièces (Tokyo notes, Gens de Séoul, Nouvelles du plateau S., Chants d’adieu, etc.) ont été montées entre autre par Frédéric Fisbach, Arnaud Meunier, Laurent Gutmann.

Auteur et metteur en scène, Oriza Hirata est l’inventeur d’une écriture dramatique et d’une pratique scénique «le théâtre tranquille» qu’il met en œuvre dans les années 1990 avec sa compagnie Seinendan à Agora, son lieu à Tokyo. Ce «théâtre tranquille» se caractérise par  un style parlé et l’exploration du calme de la vie quotidienne, et de sa complexité temporelle.
La structure des pièces d’Oriza Hirata s’apparente à des haïkus : pas d’intrigue mais plusieurs thèmes lancés simultanément dans les conversations des personnages qui se croisent et se développent sur le mode musical et symphonique, comme une partition.
Une collaboration et une complicité artistiques lient depuis quelques années Oriza Hirata et Pascal Rambert qui accueille en ce moment  à Gennevilliers la création en France de Sables et soldats.
La pièce, écrite en 2004 et créée  l’année suivante à Tokyo, a été réécrite, et traduite par Rose-Marie Makino et jouée en français par des acteurs français et japonais. Elle s’inspire du roman d’Ashishei Hino Le blé et les soldats  qui a pour thème la guerre sans espoir ni raison entre Chine et Japon en 1894, où l’armée japonaise marchait dans de vastes champs de blé. Oriza Hirata réagit dans Sables et soldats à l’envoi de forces défensives  de son pays en Irak. En donnant  aussi à cette opération, une dimension universelle, il met en évidence l’absurdité des existences humaines sur les champs de bataille.
Mais dans cette version française de Sables et soldats  Oriza Hirata identifie les soldats marchant dans le désert, comme des Français face aux «soldats ennemis» anonymes. Mais c’est inutile et réducteur: on devine tout de suite qu’il s’agit de l’Afghanistan ou peut-être du Liban ! Quid de l’universalité ?
Donc ces soldats envoyés faire une guerre qui ne les concerne pas, marchent interminablement dans le désert. Le dernier salon où l’on cause avec des conversations improbables qui vont se succéder entre  militaires obligés de marcher et civils de passage : un père et sa fille à la recherche de sa femme, un couple en voyage de noces, etc. Drôle d’idée de choisir le désert et de surcroît un champ de bataille pour son voyage de noces. À moins qu’il ne leur soit offert par une ONG. généreuse… Passons: les inepties ne manquent pas ici.
Un plateau couvert de sable, traversé en diagonale par une sorte de piste, avec au fond des  châssis bleus de hauteur différente, et représentant le ciel; et au-dessus du plateau sont suspendus un sac de sable et un fusil.
Sur ce théâtre de guerre apparaissent tour à tour un officier et deux soldats français, dont une femme qui vient chercher son mari, un père avec sa fille cherchant la mère, le couple en voyage de noces et deux soldats «ennemis» joués par un acteur et une actrice japonais. Le trajet des soldats français et des civils se fait systématiquement du fond du plateau vers l’avant, celui des ennemis  en sens inverse.
Ils se traînent dans le sable, crapahutent, se levant cependant pour converser, alors que les civils traversent le plateau debout. Il y a peut-être une explication logique à cela :  les uns se cachentdes ennemis et les autres se promènent comme dans un parc ?
Les soldats sont en tenue militaire de camouflage un peu différent pour les Français et les ennemis, tous avec leur équipement et leurs armes. Les civils eux sont dans des tenues normales, plus ou moins adaptées aux promenades dans le désert.
Conversations intimes de la vie quotidienne : la mère parle du soldat féminin français qui se remarie, des détails sur les boîtes de conserve, etc.-et là  cela devient intéressant, même intriguant!- sont repris plus tard sous une forme décalée, par exemple la mère du soldat féminin qui se remarie est remplacée par le père qui vient d’acheter un chien, et le prénom et le nom du mari recherché par sa femme changent à plusieurs reprises. Ce procédé intéressant jette la suspicion sur les propos et les identités des personnages; sont-ils vraiment ce qu’ils prétendent être ? Ou peut-être des espions ennemis infiltrés. Mais ces petits  suspenses n’arrivent pourtant pas à donner un peu de goût à cette soupe insipide, répétitive, et manquant de vraisemblance.Et  distillée goutte-à-goutte avec une lenteur insoutenable.

Oriza Hirata surpasse ici Claude Regy en étirant les répliques par des silences allongés, des pauses incompréhensibles entre les phrases et même à l’intérieur des phrases. À ce rythme là c’est à la Guerre de  Cent ans qu’on a affaire.Bref la pièce qui dure ici deux heures, serait sans doute plus pertinente en une heure et nous éviterait des bâillements! Dommage car le théâtre singulier d’Oriza Hirata est en soi intéressant et nous en avons vu en France quelques belles mises en scène de ses pièces.

Irène Sadowska-Guillon

Théâtre de Gennevilliers (Seine Saint-Denis), du 18 mars au 11 avril.

 Le texte comme tous ceux d’Oriza Hirata traduits en français, est publié aux éditions Les Solitaires Intempestifs.

 

SABLES ET SOLDATS

SABLES ET SOLDATS. Théâtre de Gennevilliers  Ecrit et mis en scène par Oriza Hirata, scénographie Itaru Sugiyama

     Sables et soldats, c’est une longue, longue marche de 2 heures de 11 personnages qui tournent en rond dans le désert. D’abord 3 soldats armés lourdement chargés, armés de mitraillettes en plastique, un père et sa fille à la recherche de la mère disparue, 2 japonais armés plutôt inquiétants, et un jeune couple en voyage de noces et une jeune femme en robe blance et chaussures à talon qui cherche son mari enrôlé dans l’armée. Ils tournent en rond dans le bel espace sableux installé sur une immense bâche suspendue, sans but sinon d’arriver dans les 2 heures, « il n ‘y a pas de destination vers laquelle vous vous dirigez », « je cherche un mari qui ne se trouve nulle part », « notre mission n’est pas de nous battre, c’est marcher » ! Tiré d’un roman japonais oublié Le blé et les soldats », ce spectacle nous fait éprouver un temps infini qui figure le bourbier humain dans lequel nous sommes enlisés. J’en ai éprouvé toute la pesanteur, sans toutefois pouvoir décrocher du spectacle qui me laisse des images tenaces. C’était mon premier retour au Théâtre de Gennevilliers, devenu branché sous la direction du jeune Pascal Rambert depuis le départ de Sobel, avec un vaste accueil peuplé de grands ordinateurs, des tables en bois blanc et un grand bar, une immense banque d’accueil. C’est à présent un « Centre dramatique national de création contemporaine ». No comment !

Edith Rappoport 

La Rosa Blanca

La Rosa Blanca
Tragédie mexicaine
Monologue de Maryse Aubert , inspiré du roman de B. Traven, mis en scène par Adel Hakim
.

rosablanca2.jpg  La littérature mexicaine était à l’honneur au Salon du Livre à Paris et Adel Hakim et Maryse Aubert nous font découvrir l’œuvre d’un écrivain énigmatique B. Traven, enracinée  dans le terroir mexicain. On ne connaît pas la véritable identité de B. Traven (né en 1890 à Chicago) devenu de son vivant une légende que l’écrivain lui-même autant que ses proches alimentaient par des versions différentes, voire contradictoires de  sa biographie. Tout porte à croire qu’il fut engagé dans des mouvements révolutionnaires de tendance anarchiste et qu’il  participa à la Révolution Spartakiste en Allemagne réprimée dans le sang en 1919
Américain, il a écrit ses œuvres les plus importantes en allemand et les a publié sous de nombreux pseudonymes, en Allemagne dans les années 20 à 30. Arrivé au Mexique dans les années 1920, naturalisé Mexicain en 1951, il y a vécu jusqu’à sa mort en 1969. Les secousses socio-politiques que vécut le pays  au début du XX ème siècle, l’exploitation et la spoliation du peuple, l’avènement du néocapitalisme, tiennent une place centrale dans ses œuvres.
La Rosa Blanca se passe dans l’État de Vera Cruz  et à San Francisco en Californie, dans les années 1920: c’est  la ruée vers l’or noir des grandes compagnies pétrolières américaines qui dépouillent les paysans mexicains de leurs terres. Ainsi la hacienda La Rosa Blanca qui  appartient  à l’indien Yacinto Yañez, dernier bastion agricole d’Indiens Huastèques au milieu des champs pétrolifères, est-elle convoitée par l’ambitieux et dynamique Chaney Collins, président de la Condor Oil, à l’appétit financier et sexuel démesuré. Dès lors  ce sera une lutte acharnée entre deux visions du monde : la tradition ancestrale de la vie, de la culture du maïs contre  la logique du capitalisme moderne, la loi du profit, l’économie de marché, qui va s’engager entre Yacinto Yañez et le puissant Chaney Collins.
Évitant l’écueil du documentaire mais en se basant sur des faits précis, Maryse Aubert construit le monologue qu’elle a adapté du roman de B. Traven sur l’affrontement des deux protagonistes : Yacinto Yañez et sa communauté indienne enracinée profondément dans la terre ancestrale et Chaney Collins avec ses acolytes, requins de la finance, de l’industrie pétrolière, ses goûts de luxe et ses nombreuses maîtresses.
Le récit, conçu comme un théâtre, comprend des scènes dialoguées avec divers personnages représentatifs de la société de l’ époque, intervenant dans cette tragédie : avocat, gouverneur de l’État de Vera Cruz, agents , collaborateurs et maîtresses de Collins, métis rallié aux Américains dans l’espoir du gain, secrétaire . Le tout se déroule au gré des intrigues sordides auxquelles Yañez répond par une résistance sans faille . Mais, piégé par son respect de la tradition de l’hospitalité, il se fait attirer seul chez Collins à San Francisco et  est  exécuté par ses sbires.

Au travers de ce duel à mort deux mondes s’opposent, inconciliables : celui,  archaïque du travail pénible et artisanal de la terre et du partage de ses fruits, de l’égalité sociale, de l’attachement conservateur à la tradition, voué à disparaître, et celui du progrès technique, de la consommation, mais aussi de la concurrence et de l’exploitation impitoyables qui s’imposeront inéluctablement.   Sans qu’on puisse reprocher un quelconque manichéisme au texte de Maryse Aubert, elle ne dissimule guère une certaine antipathie pour le monde de Collins qu’elle a  traité avec un humour grinçant. Mais peut-il en être autrement au vu du désastre auquel nous a mené aujourd’hui le capitalisme ?  La mise en scène impeccable d’Adel Hakim est  inscrite dans un espace où l’on voit l’ infiltration progressive, jusqu’à l’absorption définitive, d’un monde par l’autre.

Une table de chaque côté marque le territoire de chacun des protagonistes, avec, au centre une chaise: l’ espace est totalement habité par Maryse Aubert, interprète fabuleuse qui, avec grâce, énergie et agilité,  esquisse juste avec quelques  gestes, des situations  où, comme par magie, sans jamais changer d’apparence, elle fait advenir de multiples personnages.

  Elle possède une belle maîtrise  du jeu, dans le récit dramatisé tenant de l’art du conteur, qui se déploie dans un  dialogue aux  tons, émotions, intensités vocales,très variés, avec un accent  hispanisant ou américanisant, sans jamais donner dans la caricature facile. Avec une aisance étonnante, elle passe de la bonhomie et  de la naïveté tragique comme de la résistance  têtue de Yañez , à l’insistance séductrice puis menaçante, au calcul froid, à l’irritation et à la détermination prédatrice de Collins et de ses agents, mais aussi  à la frivolité, à la bêtise et l’avidité de ses maîtresses avides de luxe, enfin au langage astucieux du gouverneur qui protège Yañez .Elle adopte aussi la voix cupide et rusée du métis qui trahira l’Indien résistant pour une poignée de dollars. Mais le tragique est toujours tenu à distance par l’humour et la lucidité d’un regard décalé.

Pas de redondance entre le jeu et le texte qui est juste souligné  parfois par une geste ou  une image, comme, par exemple, celle de l’assassinat de Yañez que Maryse Aubert représente en  manipulant un petit personnage qu’écrase une voiture miniature. Quelques bouffées musicales : jazz, musiques festives et populaires mexicaines, traversent l’espaceen lui imprimant une couleur particulière. La progression dramatique, la succession de tensions, le rythme très tenu, l’enchaînement des situations sur le mode d’un film policier: on est tenu en haleine tout au long du spectacle. Une preuve encore qu’on peut faire du grand théâtre avec peu de moyens et beaucoup de talent. À voir absolument. Pas d’excuses pour ceux qui  manqueront le spectacle…

Irène Sadowska Guillon

La Rosa Blanca,
tragédie mexicaine
d’après B. Traven
Mise en scène d’Adel Hakim
Au Théâtre Artistic Athévains
du 20 du 16 mars aux 19 avril 2009

Le Pulle

Le Pulle, opérette amorale, texte et mise en scène d’Emma Dante, sur une musique originale de Gianluca Porcu.

image13.jpg

Emma Dante est maintenant bien connue en France et,  en particulier, au Théâtre du  Rond-Point où l’on avait déjà pu voir deux de ses spectacles: Mishlelle di Sant’Oliva et Vita mia en 2007 qu’on avait  appréciés. Emma Dante, d’abord comédienne à Rome, est revenue à Palerme sa ville d’origine  où  elle a fondé sa compagnie en 1999 avec des comédiens siciliens. Sans beaucoup d’argent mais sans aucun doute avec foi et passion; peu connus au début, ses spectacles ont vite ait le tour de l’Europe et Le Pulle, qu’elle baptise « opérette amorale » , est un petit bijou: c’est une opérette au sens étymologique, c’est à dire une sorte de petit opéra dit  » amoral », parce qu’elle  considère que l’univers dont elle parle, celui des prostitués, n’a pas à être jugé sur le plan moral et que l’on ne doit y attacher aucune  connotation péjorative.image22.jpg
Le spectacle est » né d’une écriture contemporaine à celle du spectacle » , dit Emma Dante quia » aidé les comédiens à générer une parole, au lieu de la prononcer », même si elle arrive avec des idées sans doute très  précises sur la façon dont elle entend dérouler le fil rouge des improvisations qui mèneront à la réalisation finale. Cinq hommes et quatre  femmes dont Emma Dante qui vont dire en en peu plus d’une heure la vie au quotidien de ces travestis qui arpentent le trottoir des grandes villes à la recherche du client.

Avec leurs joies et leurs malheurs, celui pour commencer de leur vie personnelle qui a souvent très mal commencé: même si on a souvent quelqus difficlutés à voir en même temps le spectacle et la traduction simultanée, on découvre pour chacun d’eux un passé misérable : grave anorexie pour l’un avec ensuite problème de surcharge pondérable qui va modifier son corps; un autre a été forcé de se travestir à douze ans pour ensuite être livré à la prostitution, etc.. moyennant un peu d’argent, un autre est né plus ou moins hermaphrodite! Bref, le passé de ces êtres qui rêvent comme de tout un chacun  de mariage et de bonheur avec un compagnon, n’a jamais été simple à assumer. pas plus que leur présent fait souvent d’une vie dans un milieu où la drogue, la violence et les brutalités et humiliations des loubards comme des policiers sont leur lot de tous les jours.

Et Emma Dante met cela en scène avec beaucoup d’intelligence et de raffinement: pas grand chose sur le plateau  qu’un rideau rouge à motifs et six pendrillons qui s’abattent brutalement à la fin de chaque séquence: les images sont de toute beauté: celle par exemple du début du spectacle où filles et garçons ,avec des costumes féminins , ont une sorte de voile  collant  sur le visage, et n’ont donc plus d’identité sexuelle repérable ,alors que l’on devine plus ou moins à la charpente du corps qu’ils n’ont pas le même sexe. Ils jouent tous avec leurs soutiens-gorges et leurs slips mais sans jamais se dénuder complètement.

Il faudrait tout citer, en, particulier ce maquillage collectif, à la fois d’un ridicule achevé et d’une subtile émotion. Il y a aussi cette scène sublime du mariage à la fin où l’un des prostitués, un peu ridicule , immense avec ses chaussures à talons aiguille, en guépière blanche avec un petit sac à main , marche sur un étroit tapis rouge de cérémonie , accompagné d’une musique d »orgue à la rencontre des autres mariées en robe blanche qui tiennent  un masque assez hideux d’où se déroule une poupée gonflable munie chacune d’un sexe en érection, puis l’un d’eux finit par prendre une à une  ces pauvres poupées qui se sont  dégonflées , et les emporte toutes sur son dos. Cette parodie de cérémonie  est à la fois drôle et profondément émouvante. et tous les comédiens possèdent une remarquable gestuelle ,dansent et  chantent très bien , que ce soit en solo ou en choeur. Et tout est admirablement réglé. Grâce à la grande qualité de la musique de Gia Luca Porcu, alias Lu, en particulier quand ils interprètent les chansons en dialecte palermitain. 

Avec un remarquable enchaînement ; quand on les voit sur scène, on se souvient de cette phrase magnifique de Zéami (1653-1724-: « Si la danse ne procède pas du chant, il ne peut y avoir d’émotion. L’instant précis où, à l’impression laissée par le chant, se substitue la danse, possède un pouvoir merveilleux ». Entre le Japon et l’Italie et à travers le temps, Zeami/ Emma Dante, même combat pour la beauté.

image5.jpg On n’aurait pas dit grand chose, si l’on ne parlait pas de la beauté de la création lumière mais surtout de la vérité et de la splendeur des costumes( signés Emma Dante) incroyables mais jamais vulgaires- j’ai assez souvent dans ces chroniques déploré la médiocrité des costumes  des spectacles français mais ici,  quel bonheur! La grande qualité de ce spectacle, c’est  d’abord sa grande rigueur, mais aussi son intelligence de conception et son esthétique de tout premier ordre.

  Emma Dante, qui chante dans le spectacle, est décidément une grande metteuse en scène. Quelle est la compagnie actuelle en France capable de créer un spectacle de ce type aussi bien construit et aussi beau? Ne répondez pas tous la fois!

    Il y a bien quelques redites et certaines longueurs qui gagneraient à être élaguées. Mais Emma Dante ne triche pas et dit finalement beaucoup de choses sur la conquête de la liberté sexuelle, la notion de transgression, et  les regards plus que douteux que la société continue à porter sur ses marginaux. Elle est  aussi, ne mâchons pas les mots, un excellente  peintre !

A regarder Le Pulle, on pense en effet aux silhouettes féminines comme masculines que réalisait  dans les années 80 ,un artiste comme Bruce Nauman , aux sculptures d’ un Larry Rivers (1966), ou à ce merveilleux metteur en scène new yorkais d’origine sicilienne ,  John Vaccaro qui ,déjà,dans les années 60, avait mis le sexe en scène avec ses travestis en strass et paillettes qui furent imités ensuite un peu partout; un tribunal bruxellois l’avait même condamné  à 300 euros d’amende pour immoralité,(dans  » Cockstrong, ( 1970)  » une jolie jeune femme en petite gaine et bas noirs se masturbait quelque secondes sur un coin de table et , à la fin , un gigantesque phallus éjaculait sur le public).  Cela avait suffi à mettre en émoi les ligues belges de protection de la jeunesse qui avaient porté plainte, ce qui avait fait une publicité formidable au spectacle qui ,du coup,  refusait du public!..

Alors à voir? Oui, absolument, sans hésitation, même s’il fait beau mais, comme il va bientôt pleuvoir, réfugiez-vous au Théâtre du Rond-Point… Mais dépêchez-vous, cela commence à être bien plein.Jean-Michel Ribes a eu raison d’inviter à nouveau Emma Dante..

Philippe Du Vignal

Théâtre du Rond-Point, jusqu’au 11 avril

 

 

LE PULLE

LE PULLE Théâtre du Rond Point .Écriture et mise en scène d’Emma Dante, musique originale de Gianluca Porcu alias Lu, paroles des chansons Emma Dante, compagnie Sud Costa Occidentale Palerme.

C’est le troisième ou quatrième spectacle d’Emma Dante auquel j’assiste au Théâtre du Rond Point, j’ai vu Mishelle di Sant’Oliva, Cane di Bancata, il faudra que je vérifie si j’ai vu Vita Mia dont je ne garde pas de souvenir. En tous cas avec Le Pulle, Emma Dante pénètre à l’intérieur d’une maison de travestis, à la fois cabaret et bordel, refuge d’existences fracassées d’enfants violés et prostitués parfois par leur propre mère. Le Pulle, c’est une magnifique revue chantée et dansée par 9 comédiens éblouissants, Emma Dante y chante en meneuse de revue, les scènes crues où l’on voit les filles se dénuder et retrouver leur identité de garçons sont dialoguées, on regrette de ne pas pouvoir lire assez vite les traductions. Le final avec la caricature d’un mariage romantique nous offre un envol de robes de mariées, c’est une  humanité inconnue qu’on découvre toujours avec Emma Dante.

Edith Rappoport

La Cerisaie (C F)

La Cerisaie

La Cerisaie devra être vendue, la Cerisaie sera vendue, la Cerisaie est vendue. On connaît son inéluctable destin, il coule comme la rivière où s’est noyé il y a longtemps le petit Grisha. Plus d’argent, Lioubov laisse couler les pièces d’or de ses doigts, les cerisiers fleurissent une dernière fois, deuil en blanc, éternelle enfance, et c‘est fini pour Gaev, l’homme enfant, et sa sœur au cœur fondant. Les autres : chacun va de son côté, les jeunes gens vers une « vie nouvelle », forcément nouvelle, le moujik Lopakhine vers son destin d’entrepreneur et d’amoureux transi, dépassé par sa propre escalade sociale ; Tchekhov règle le sort ordinaire de chacun, et laisse seul sur scène le vieux Firs, le serviteur du temps passé qui meurt avec la maison.
Il y aurait beaucoup à dire sur ce qu’on eut entendre aujourd’hui de cette « vie nouvelle », un siècle plus tard. Mais l’objet de ce billet est ailleurs.
Le génie de Tchekhov est de nous installer dans une attente qui n’a rien d’un « suspense », bien davantage du côté de l’attention, attention aux tissages humains, aux mots et aux silences qui passent entre les êtres, et les font vivre. Si les propos sont décousus, on n’est pas dans le fragment, tout se construit comme un organisme fragile, l’image la plus simple de cet organisation étant celle du jeu de billard qui obsède Gaev. Si l’on est « entre le rire et les larmes », cela ne signifie pas ni rire ni arme, mais situe la vérité du sentiment et du personnage – puisqu’il faut les appeler par leur nom – à l’instant exact du passage de l’un à l’autre, ce que Dominique Valladié sait nous donner mieux que quiconque.
En un mot, et en accord avec la critique, le travail d’Alain Françon et de son équipe – dramaturgie, scénographie…-  est d’une profondeur artistique et humaine rare, ouvrant dans le temps du théâtre de longues et belles résonances.

Christine Friedel

La Cerisaie – Théâtre National de la Colline

12345

DAROU L ISLAM |
ENSEMBLE ET DROIT |
Faut-il considérer internet... |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | Le blogue a Voliere
| Cévennes : Chantiers 2013
| Centenaire de l'Ecole Privé...