La Cerisaie (I S G)

La Cerisaie
d’Anton Pavlovitch Tchekhov
mise en scène Alain Françon

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Lioubov Andreevna Ranevskaïa, propriétaire d’un domaine, avec une belle maison et une cerisaie revient d’un séjour à l’étranger où elle a suivi son amant qui l’a complètement ruinée. Et le domaine va devoir être mis aux enchères… Vendre  sa  belle maison et sa cerisaie : ce serait la seule  solution pour Lioubov et sa famille : son frère Gaev, Ania sa fille et Varia sa fille adoptive.

Lopakhine, fils de moujik dont Varia est amoureuse et qui semble avoir l’intention de l’épouser, est un parvenu doué en affaires et  clairvoyant, conseille à la famille de découper le domaine et de le vendre par  lotissements pour y construire des villas, projet qui redresserait sa situation économique.

  Mais pour Lioubov et les siens , la maison et la cerisaie, chargées de souvenirs, sont intouchables. Pas question de vendre. Criblée de dettes, sans pour autant se départir de sa largesse et sans savoir comment elle va payer la fête qu’elle donne, Lioubov espère une solution miracle, tant l’idée même de vendre le  domaine lui paraît absurde.
Lopakhine dont elle rejette la proposition, achète alors le domaine et , quelques mois plus tard, réalise son projet. Alors qu’on entend tomber les cerisiers  sous les coups de hache , Lioubov et son incorrigible famille quittent la maison en oubliant leur vieux domestique ; tout en pleurant leur cerisaie ,ils se consolent en rêvant à un avenir  radieux.
La Cerisaie, pièce testamentaire de Tchekhov, créée en 1904, l’année de sa mort et un an avant la Révolution, renvoie avec acuité  l’image de cette société russe en dislocation, à la fois nostalgique d’un ancien monde en train de s’effondrer mais qui rêve  de temps nouveaux et  de progrès de l’humanité, bref de ces fameux lendemains révolutionnaires qui chantent.. et qui désenchantent assez vite,  avec,  à la clef, l’utopie  puis la réalité communiste et, d’autre part,  les paradis artificiels du capitalisme. Un siècle plus tard, on se retrouve au même point que les personnages de Tchekhov, mais beaucoup moins confiants dans les temps nouveaux qui nous attendent.
Nul besoin de chercher à démontrer l’actualité de cette pièce en la transposant dans notre époque. En remontant La Cerisaie dix ans après sa mise en scène à la Comédie-Française, Alain Françon enracine avec raison son travail  dans le texte, (traduction de Françoise Morvan et d’André Markowicz),  en se référant aussi aux Cahiers de régie de Stanislavski pour la création.
On retrouve dans le décor de Jacques Gabel quelques rappels de  celui de 1904 :le mur du salon change d’aspect  entre le  premier et le  quatrième acte, puisque rideaux et tableaux  ont été enlevés,  et l’on voit un  champ, une meule de foin; et au  deuxième acte, un banc avec cette fois, deux tombes, dont on devine qu’elle sont celles du mari et du fils de Lioubov.
Le réalisme s’impose à l’évidence  dans cette mise en scène qui, loin d’être archéologique, restitue les détails les plus significatifs, y compris le samovar, du quotidien d’une époque.
Même souci du détail et de vraisemblance dans les costumes patinés par Véronique de Groër. Alain Françon s’est refusé à  transposer une  réalité  et, en conservant cette  distance temporelle, nous confronte à un monde différent mais qui ressemble aussi  au nôtre.
Pas de stylisation, pas de clichés dans sa mise en scène d’une remarquable précision , à la fois dans l’organisation du mouvement dramatique, dans la gestion du temps et du rythme. Une harmonie rare aussi dans le jeu des acteurs  dirigé  jusqu’au moindre détail, fait à la fois de rigueur et de liberté. Pas non plus d’à-priori psychologique dans cette interprétation qui  déterminerait des comportements, mais une dynamique permanente, une instantanéité des émotions, des réactions complexes et parfois contradictoires chez les personnages.

  Avec des interprètes remarquables : Dominique Valadié (Lioubov), Irina Dalle (Charlotta), Jérôme Kircher (Lopakhine), Julie Pilod (Varia), Didier Sandre (Gaev), Jean-Paul Roussillon (Firs), pour ne citer qu’eux: ils insufflent une authenticité, une fragilité, une incandescente énergie aux personnages qui s’agitent pour ne rien faire et qui fuient un  présent accablant pour l’utopie  d’un monde meilleur.
Une vision de Tchekov émancipée d’un dogmatisme théorique, des recettes, et de la rigidité d’une grille de lecture soi-disant moderne  à effets gadgets. Un théâtre qui respire et  fait confiance au texte comme au spectateur.

Irène Sadowska Guillon

La Cerisaie d’Anton Tchekhov
mise en scène d’Alain Françon
au Théâtre National de la Colline
du 17 mars aux 10 mai 2009


Archive pour mars, 2009

BALKANS’NOT DEAD

BALKANS’NOT DEAD  Théâtre de l’0pprimé

De Dejan Dukovski, mise en scène Dominique Dolmieu
Dominique Dolmieu, grand amoureux des Balkans, a créé, il y a quelques années la Maison d’Europe et d’Orient nichée passage Hennel, sous les arcades de la Bastille, minuscule abri avec une librairie bien achalandée, une maison d’édition qui a publié près d’une cinquantaine de pièces, la bibliothèque Christiane Montecot qui recense de nombreux textes. Il anime nombre de rencontres et d’échanges. Dejan Dukovski figure parmi ses premiers auteurs publiés, avec Quel est l’enfoiré qui a commencé le premier ?
Balkans’not dead, ce sont des noces de sang macédoniennes jouées  avec célérité par une troupe de 16 comédiens, dans une suite de courts tableaux sur un plateau nu, avec seulement un cadre métallique, qu’on habille en table, en lit, le déplaçant à toute vitesse. Cette fable d’une chrétienne Cveta, enlevée après le meurtre de son amant par Osman Bey un potentat local turc, amoureux d’elle à en perdre la raison et son pouvoir, ne manque pas de charme. L’engagement des comédiens pour nous conter cette histoire paraît-il authentique, survenue en 1911, est total. On ne peut pas parler de longueurs, même si le spectacle dure près de 2 heures, mais peut-être d’un excès de ruptures. Les projections sur un rideau transparent, les musiques et les éclairages contribuent à rendre ce spectacle attachant.

Edith Rappoport


Jusqu’au 29 mars Théâtre de l’Opprimé, 78 rue du Charolais.

Le canard sauvage

Le Canard sauvage d’Ibsen, mise en scène d’Yves Beaunesne.

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  Le Canard sauvage  a été écrit par Ibsen en 1884 quand il vivait encore à Rome ( il obtint une bourse et partit vivre à Rome, dramaturge  encore mal connu, où il resta presque trente ans) et il  reprend  dans cette pièce plusieurs des thèmes le plus constants de ses pièces les plus connues: Les Revenants,Rosmersholm,Solness le constructeur, Jean-Gabriel Borckmann, Quand nous nous réveillerons d’entre les morts, Brand ,Maison de poupée , Helda Gabler ou  Peer Gynt: les mariages  difficilement conclus et jamais très heureux, l’inexorable faillite du couple avec  ses conséquences pour les enfants,le crime et l’emprisonnement, les sombres histoires familiales d’argent, l’alcoolisme et la maladie mentale ou physique incurable, le suicide, le sexe, le mensonge et l’hypocrisie, le retour d’un parent ou ami fanatique, le délire religieux, les chantages divers et variés, le crime et la prison, ..Bref, ce n’est pas vraiment tout rose dans  les familles représentées par Ibsen! Qui  possédait très bien son sujet,  et pour cause!  Ses parents s’étaient séparés très vite : en effet,  son père, qui avait fait faillite, sombra dans l’alcool ; sa mère essaya de retrouver dans le mysticisme un accomplissement personnel…

  Donc , dans Le Canard sauvage, Gregers Werles, beau jeune homme, revient après un exil de plusieurs années, chez son père Haken Werles, un grossiste qui a fait fortune où il retrouve un ami d’enfance Hjalmar Hedkal ; celui-ci,  devenu photographe et futur inventeur incompris d’on ne sait trop quelle machine ,  a épousé une jeune femme ,  autrefois servante de Haken et dont il a eu une fille  Heldig, qui a  quinze ans ….Mais Haken Werles   avait arrangé vite fait  le mariage  de sa servante avec Hjalmar !
 Gregers, en quête d’absolu, est sûr que le mensonge est la pire des choses et , dans une sorte de parano, pense que les familles repartiraient d’un bon pied, si on ne leur cachait rien d’un passé pas toujours reluisant. Et  Gregers ,qui connaît le dessous des cartes, va faire comprendre à son ami que la douce et belle Heldig est en réalité la fille de Haken  Werles. Pour faire bon poids, il lui révélera aussi que le vieux père d’Edkal a été mis en prison  pour un crime commis par ce même Haken. Il a évidemment tout faux…
 Hjalmar Hedekal, accablé,  va rompre avec son épouse, et ne voudra plus revoir la petite  Heldig ; Gregers, qui n’est pas à court  d’idées naïves la persuade alors de tuer le canard sauvage blessé qu’elle a recueilli pour prouver à son « père » qu’elle l’aime beaucoup., et qu’elle a besoin de lui.Mais elle subtilisera un pistolet et , au lieu de tirer sur ce fameux canard,se tuera… Moralité: à quoi sert de vouloir traquer l’absolu et la vérité ,si c’est pour faire exploser une famille . Mieux vaut encore les hypocrisies et les mensonges les plus durs que l’explosion programmée d’une famille,  semble dire , sans le dire mais tout en le montrant bien,  le  grand Ibsen.
 Chaque famille possède son  paquet de secrets bien dissimulés  dont quelques uns de ses membres connaît au moins un petit morceau, ce qui est encore plus croustillant;, surtout quand ils ne s’enendent pas très bien… Ibsen a construit comme toujours un bon scénario ,  même si les ficelles sont parfois un peu grosses et le dénouement attendu. La pièce a un peu de mal à démarrer vraiment et son début , long comme un jour sans pain ,aurait sans aucun doute  dû être reconstruit.
 Quant à la mise en scène d’Yves Beaunesne, que dire? Cela commence plutôt mal par  la réception chez le père Werles à laquelle ne croit pas une seconde, et cela ne s’améliore guère… La direction d’acteurs laisse à désirer : chaque comédien fait son travail mais  joue à sa façon, sans qu’il y ait beaucoup d’unité dans l’interprétation… En fait ,ce qui manque à cette mise en scène sans envergure de la pièce d’Ibsen , c’est une solide dramaturgie ; il semble que Beaunesne se soit contenté de la mettre en place sans trop d’effort, et c’est tout…

  François Loriquet ( Hedkal) a de bons moments mais on n’entend ni ne comprend souvent ce qu’il dit; Judith Henry interprète le rôle de son épouse, sans grande passion et de façon assez conventionnelle, Fred Ulysse ( le père d’Hedkal)  cabotine un peu;  Freyssung, ( le grossiste) , par ailleurs excellent comédien , fait ce qu’il peut  mais tout cela laisse une impression de vieux théâtre poussiéreux, alors qu’on aurait pu faire dire bien plus à la pièce d’Ibsen . Désolé, mais  l’on s’ennuie rapidement ( et le spectacle dure plus  de deux heures sans entracte!).

  Et ce n’est pas la scénographie maladroite et laide ,à laquelle on ne peut croire un instant, qui peut aider à rattraper les choses. On pense  à ce que  Thomas Ostermeier , le metteur en scène allemand de l’admirable Maison de poupée jouée aussi à Sceaux l’an passé, aurait fait avec ses merveilleux acteurs… Dommage!
 Alors, à voir? Oui, si vous n’êtes vraiment pas, mais vraiment  pas difficile, ou que vous ayez  comme çà envie de découvrir la pièce d’Ibsen,  sinon vous pouvez vous abstenir; en tout cas, conseil d’ami:  évitez d’y  emmener votre meilleur (e) ami (e) ou d’y  inviter des lycéens, ils risquent fort d’être dégoûtés à jamais du théâtre . Par ailleurs,  il y a beaucoup d’autres bonnes  choses à voir comme ,par exemple , La Cerisaie au Théâtre de la Colline ou cette merveille qu’est  Le Pulle, opérette amorale d’Emma Dante au Théâtre du Rond-Point, que nous venons de voir et dont on vous parlera demain.

Philippe du Vignal

Théâtre Les Gémeaux  à Sceaux ,Hauts-de-Seine

Idiot

Idiot, un spectacle de Vincent Macaigne, librement inspiré de Dostoievski. image3.jpg

Le célèbre roman Crime et Châtiment, le premier grand roman de Dostoievski a un esprit chrétien et vise clairement les idées positivistes  qui commençaient à se répandre dans les milieux bourgeois des grandes villes russes;  dans  L’idiot, il y aussi,  chez le Prince comme chez Hippolyte, voire chez Rogojine et Lebedev, une pensée nettement religieuse et sociale, où la question de la richesse des uns et de la misère des autres  est clairement posée, à une époque où l’on guillotinait sans trop d’état d’âme. Malgré tout, il y a  tout au long du prodigieux roman fleuve de Dostoievski ( quelques 800 pages), avec ses innombrables actions secondaires et ses dizaines de personnages,  un  amour de la vie où le plus petit instant mérite d’être goûté parce qu’on le sait fragile. On croirait entendre à plus de vingt siècles de distance l’Eschyle des Perses:  » Jouissez chaque jour des joies que la vie vous apporte car l’argent ne sert  à rien chez les morts ».
Les adaptations aussi bien au théâtre- celle d’André Barsacq avec Philippe Avron- aussi bien qu’au cinéma ( notamment celle de Georges Lampin ( 1946) avec Gérard Philipe  sont très nombreuses : il faut dire que malgré la difficulté ( impossible de ne pas choisir des moments particuliers, le roman est très long),  on est encore ébloui  par  un scénario de tout premier ordre et des dialogues exemplaires.

Alors au metteur en scène de se débrouiller avec une action qui se déroule  sur  six mois et qui comporte quelque 27 personnages, sans compter ceux qui n’ont aucun rôle vraiment actif et , en général, on ne garde  que les plus importants à savoir :Totski, le « bienfaiteur » de la jeune et belle Anastasia, amoureuse de la vie et croqueuse d’hommes, qui a fini par rompre avec lui , Rogovine avec qui elle a de curieux rapports d’amour/haine et qui finira par la tuer, Gania qui voudrait bien se marier avec elle, Lebedev, le petit fonctionnaire,  Aglaé, la fille du général Epantchine,  rivale d’Anastasia et  Le Prince Mychkine, atteint de crises d’épilesie et qui revient de Suisse où il est allé se faire soigner et qui aime aussi d’amour fou Anastasia. Il sont tous âgés d’une vingtaine d’année ou un peu plus , sauf Totski qui a  55 ans. Le Prince arrive avec un baluchon mais esr en passse d’obtenir un héritage qui le fera devenir très riche. Ce qui change évidemment la donne…

Vincent Macaigne ne triche pas et prévient  avec honnêteté que le spectacle est librement inspiré  du roman de Dostoievski dont il n’ a gardé que certaines  scènes essentielles; il a aussi écrit de nombreux dialogues d’après le récit des événements et il en a repris  certains directement tirés du roman mais écourté comme ceux de la  fin. du spectacle. Le jeune metteur en scène dit que » l’enjeu n’est pas de résumer l’Idiot mais de rendre sa force épique et littéraire, son mouvement et sa profusion. Il veut aussi « transcrire les force qui structurent son écriture » et « réduire à des situations de plateau fortes qui permettent de condenser dans un temps réel celui de la représentation commun aux acteurs et aux spectateurs les  enjeux narratifs et symboliques ». « Il nous appartient ,ajoute-t-il sans beaucoup d’humilité de réactiver le mythe dostoievskien ». A la lecture de ces bonnes  et prétentieuses intentions, qui peuvent  paver l’enfer mais aussi quelquefois le paradis théâtral,  on avait fortement envie d’aller voir…
Alors, justement ,que voit-on? On pourrait dire:  beaucoup du pire et un peu du meilleur. Quand on entre d’abord dans le hall de la Salle Gémier, pleine de guirlandes lumineuses de fête foraine, on peut voir des flashes de tableaux classiques savamment mélangés de telle façon que l’oeil ne puisse en reconnaître que des traces et encore à condition d’avoir fait un peu d’histoire de l’art.  Miracle de la technologie.Bon!  A suivre.
Il y a aussi  au-dessus de la scène un tableau lumineux comme autrefois à la SNCF qui  débite, avec un cliquetis merveilleux et  à toute vitesse des chiffres et des lettres pour se fixer sur une  destination et un horaire: les ville défilent: Strasbourg, Londres, Paris… pour s’arrêter à : Saint- Petersbourg 1875-1876. Bon , à suivre. Hippolyte, qui ressemble un peu à Stanislavski jouant Les Bas-Fonds, regard fixe et longs cheveux noirs,  se tire un  coup de revolver qui ne part pas, avec derrière lui un grand  Mickey qui flotte en l’air.  ( Merci Jeff Koons) Bon! Encore à suivre.
Il n’y pas grand chose sur la scène sinon une table avec nappe blanche et flûtes en image2.jpgplastique et de l’autre côté, un distributeur de boissons. Une jeune femme derrière un paroi vitrée écrit, pendant qu’un homme plus très jeune la regarde faire en silence: « Je t’aime encore moi, ne m’abandonne pas… je t’aime. Si tu m’abandonnes, je ferai de ta vie un cauchemar et tu seras obligé de te mettre à quatre pattes pour te débarasser de moi. Tu me dois de l’amour. »Il y a un tube fluo suspendu, l’inévitable portant ( très mode dans le théâtre contemporain), avec des costumes prêts à servir., et la no-moins inévitable servante allumée.Un homme nu, revêt la peluche d’un gros nounours blanc. Et le Prince, au cas où on l’entendrait pas,  hurle au mégaphone avec un accent suisse à couper au couteau, parce qu’il est allé  faire soigner ses crises d’épilepsie en Suisse; Ah! Ah! Ah!… Heureusement,  Pascal Réneric a l’intelligence de ne pas  en faire trop.
Et,  comme c’est l’anniversaire de Nastassia, ils dansent tous en buvant derrière la paroi vitrée, immergés  dans une boîte à mousse comme celles des  clubs branchés, sur fond d’alcool et  de sexe. Dans ces cas-là, nul besoin de connaître l’intrigue, il faut  aller à la pêche aux personnages qui sortent ici d’une bande dessinée; ne restent finalement que les avatars d’avatars de l’Idiot d’origine qu’on ne vous racontera pas parce que ce serait beaucoup trop long.On arrive tant que bien que mal à suivre mais cela  réduit singulièrement la  dimension dramatique. Tout se situe dans un espace et un temps où rien n’est vraisemblable,  mais pourquoi pas?
Mais il  y a aussi, suprême raffinement, des sons qui doivent dépasser allègrement les 105 décibels , limite autorisée pendant trois minutes dans le spectacle et à plus de trois mètres minimum des baffles. On se demande d’ailleurs bien pourquoi la direction de Chaillot autorise ce jeune homme à faire cela en toute illégalité. Le mépris du public a des limites et des spectateurs sortent, incapables de résister à cette torture.
Que cherche  Vincent Macaigne? A jouer sur les nerfs du  public?  Gagné!  Mais c’est à la fois , inadmissible ,naïf  et prétentieux, et on peut vous garantir un bon mal d’oreilles à la sortie. A partir de ce moment-là, on commence à avoir de sérieux doutes sur ses capacités de créateur, d’autant qu’il accumule sans trop de gêne les pires poncifs du théâtre contemporain: les courses effrénées et sans raison  dans la salle, qu’il doit trouver drôles, les fumigènes à gogo, les écrans de télévision avec l’interview de Sarkozy par David Pujadas, les costumes ridicules ( le Prince en caleçon), la neige qui tombe ( très mode en ce moment,  merci Savary qui le faisait il y a déjà quarante ans) … Il  ne craint pas non plus d’emprunter ( on dira citer, cela fait plus chic) le grand panneau du fond qui s’abat subitement ( merci Giorgio Corsetti dans Gertrud/  Le Cri ).
Entracte:  on donne au public un petit texte plutôt bien  écrit pour résumer ce qui se passe entre temps pendant quinze ans (?? le roman se déroule sur quelques semaines ) mais bon , allons , faisons encore une concession…Hippolyte, sur une caisse roulante dans le hall du théâtre,   crie  son mal-être et crache le sang  pour cause de tuberculose avancée.(mais qui sait encore parmi les jeunes spectateurs  ce qu’est vraiment la tuberculose) , avant que Macaigne n’invite en hurlant le public à rentrer dans la salle qui s’est un peu vidée et  où l’attend une bonne dose de fumigène…Du terreau tombe des cintres,( merci,  Claude Régy ) les personnages se balancent de la peinture verte.( merci tous les performers d’il y a trente ans minimum ) . Puis ils vont prendre une douche installée sur scène ( nul n’ignore que c’est toujours passionnant de voir quelqu’un se doucher à moitié habillé). On casse à coup de pioche un panneau, histoire de voir une belle lumière  derrière et de faire ainsi une belle image.

Quand on aime, on ne compte pas…Mais pour mémoire, le fongible de chaque soir s’élève à quelque 1.000 euros! Il faudrait que  Daniel Mesguisch, maintenant directeur du Conservatoire, d’où vient Vincent Macaigne,  fasse donner quelques conférences sur l’écologie. Savoir gérer un plateau aux moindres frais  participe aussi du respect du public… et de la planète où Vincent Macaigne , comme nous tous, n’est que de passage…image41.jpg
Ce jeune metteur en scène semble  intéressé par l’art contemporain et quelques  images d’Idiot sont assez belles.Dans son texte d’intention, il  cite des artistes comme Terry Richardson, Andreas Serrano et Gregory Crewdson, dont on peut voir  de remarquables  photos, magistralement mises en scène,  à la Galerie Templon, et mentionne  aussi Rembrandt, Bacon et Depardon ! Cela fait quand même beaucoup de monde convoqué au  portillon., pour ce qu’il a à montrer. Et comme il y a de la prétention dans l’air, il ne craint pas de présenter ce travail comme une « suite synthétique de ses précédents travaux » ! Tous aux abris!
La deuxième partie s’étire un peu mollement, ponctuée par les effets dont nous avons parlé plus haut; la fin est plus forte et il y a  une scène remarquable en densité et en vérité; c’est celle où Aglaé et Nastassia hurlent en s’injuriant et en viennent aux mains: là , on se dit  que Vincent Macaigne peut  être un  bon directeur d’acteurs. mais c’est presque la fin de ces trois heures et demi peu convaincantes. Heureusement, Vincent Macaigne  sait  choisir ses comédiens; en particulier: Pascal Réneric (Le Prince), Thibault Lacroix (Hippolyte) et Servane Ducorps ( Nastassia) qui  sont tous les trois d’une justesse et d’une sensibilité remarquables, et si le spectacle arrive quand même à passer par moments, c’est bien surtout à eux qu’on le doit. On les connaît depuis longtemps et ils n’ont cessé de progresser ; n’en déplaise à M. Goldenberg, qui n’est plus directeur des lieux, ils ont tous les trois, fait l’Ecole du Théâtre National de Chaillot…
Alors,  à voir? C’est selon votre capacité d’endurance acoustique ( en cas de problème, vous pouvez envoyer un commentaire sur ce blog en demandant le téléphone d’un excellent et très gentil  oto-rhyno à l’Hôpital de la Pitié qui, en plus, est un bon spécialiste de théâtre, on vous l’enverra aussitôt) . Cela dépend  aussi  de  votre envie de passer plus de trois heures dans ces conditions à  voir une chose que l’on oublie vite,  ou  de votre volonté de savoir  comment on peut employer l’argent public à concocter ce genre de produits.

  Sinon vous pouvez vous abstenir, la vie est courte et vous pouvez plutôt aller à la Galerie Templon voir les photos de Crewdson et/ou bien vous offrir  le film de Depardon. A vous de choisir mais ne venez pas dire que l’on ne vous aura pas prévenu…

 

Philipe du Vignal

Théâtre National de Chaillot, jusqu’au 21 mars.

Les Européens (combats pour l’amour)

Les Européens (combats pour l’amour) de Howard Barker mise en scène de Christian Esnay.

image12.jpgLes mises en scène des Européens (écrit en 1993) et de Tableaux d’une exécution (écrit en 1984) conçues comme diptyque (les deux pièces jouées par les mêmes acteurs dans le même décor, font partie d’un projet plus vaste de Christian Esnay mené depuis plusieurs années : « faire se confronter des textes de théâtre pour montrer et interroger le travail théâtral en montrant l’envers du décor, la machine » L’histoire, en l’occurence la bataille de Vienne en 1683 et la victoire de la coalition de l’Europe chrétienne repoussant la menace de l’invasion ottomane, sert de métaphore à Howard Barker pour parler dans Les Européens de notre Europe communautaire en train de se construire et pour interroger les bases et les contradictions de cette construction. « Ne construisons-nous pas notre Europe bien-pensante, cherchant à donner d’elle-même une image flatteuse, refoulant en même temps toute violence, toute apparence de conflit, y compris religieux ? Qu’est-ce qu’un Européen ? Une identité européenne ? » La référence historique, Vienne 1683, l’Europe chrétienne face à l’Empire Ottoman et à l’islam, choisie par Barker est évocatrice à plusieurs titres de l’actualité : polémique sur l’entrée éventuelle de la Turquie dans l’Europe et au-delà opposition Orient – Occident, choc des cultures et des civilisations…
Dans un paysage après la bataille, après la catastrophe où le chaos et l’horreur mettent en crise toutes les valeurs morales, la souffrance, l’abomination, la famine, l’ambition, la conquête du pouvoir bref la nécessité de survivre, de réinventer une nouvelle vie, font exploser tous les tabous et poussent à l’extrême les protagonistes des Européens. Les destins des victimes de guerre, des soldats qui l’ont fait, de ceux qui s’en sont tirés sans trop de séquelles, opportunistes, anesthésiés à l’horreur environnante, des vainqueurs enfin avec en tête Léopold Ier, cynique, manipulateur, retrouvant le pouvoir et son empire, se croisent et s’imbriquent. Au premier plan : Katryn, figure de la féminité tragique, blessé, violée autant par les Turcs que par les soldats de la coalition, victime emblématique de la guerre, sacrifiée sur l’autel de la réconciliation, le général Starhemberg, héros national, sauveur de Vienne, errant dans la ville libérée, ruinée, aux prises avec ses doutes, son dégoût des hommes, en quête d’un être qui serait encore digne de compassion, d’amour, enfin le prêtre Orphuls, opportuniste, lâche, dépouillé totalement de sentiments, qui veut devenir évêque et tue sa mère, s’éprouvant ainsi dans la cruauté pour pouvoir connaître la pitié.
Sur ce champ de ruines matérielles et humaines, s’élabore et se décante dans le sang, dans le calcul et le sacrifice, le nouvel empire, le nouvel ordre avec Léopold Ier aux commandes.
Tous les grands thèmes barkeriens sont là : les instincts les plus bas, les pulsions meurtrières libérées dans la lutte pour la survie, l’absence de Dieu comme recours, la religion instrumentalisée par le jeu politique (« cette fois c’est Dieu qui a culbuté Allah »), la folie, le délire du discours politique (« les fous sont les orateurs de notre époque »), la souffrance et le sacrifice des victimes à la bonne conscience, à l’histoire, à l’ordre restauré, le rapport de l’artiste, des médias et du pouvoir qui leur impose sa vision de la réalité.
Une belle traduction de Mike Sens relève l’humour macabre, l’ironie extrême, la dérision à résonance parfois blasphématoire, la crudité du langage, jamais vulgaire, à la fois exutoire et écran à la souffrance « je cherche à me cacher derrière le langage » dit Katryn.
Christian Esnay relevant le défi de la complexité structurelle et thématique de la pièce, sans jamais simplifier, réussit à architecturer sur scène ses multiples pistes et ses points névralgiques. Son parti pris « du théâtre se faisant à vue » est tenu d’un bout à l’autre du spectacle avec une admirable cohérence : les acteurs arpentant la scène avant que le spectacle ne commence, tous les changements du décor, des costumes, la machinerie, se font à vue. Le décor modulable avec des éléments mobiles pour structurer les divers plans de jeu dans l’espace, au fond de scène une grande toile blanche tendue qui a un moment s’affaisse puis remonte, sur les côtés des portants avec les costumes, deux escaliers roulants qui parfois regroupés servent d’estrade, un siège orientable, enfin un plancher suspendu à mi-hauteur.
Les résonances entre les deux époques : 1683 et la nôtre, apparaissent constamment dans la mise en scène, intégrées en même temps, sans ostentation, dans les costumes : références aux uniformes militaires anciens et contemporains, tenues civiles contemporaines. Le jeu des acteurs, certains jouant plusieurs personnages, parfaitement orchestré, passant du récit au dialogue et à la parole adressée au public, décalé du réalisme, se tient constamment sur le fil entre l’émotion violente et sa maîtrise ironique. Même esthétique d’image métaphorique ou ironique pour les situations de violence, jamais manifeste sur scène. Ce qui produit un effet bien plus fort.
Quelques interprètes se dégagent particulièrement : Nathalie Vidal crée Katryn bouleversante, abîmée dans son délire douloureux, réduite à l’impuissance d’objet hurlant, sacrifiée comme figure rédemptrice, dépossédée de volonté, anéantie. La scène où on lui arrache son bébé Concilia, enfant du viol, pour le donner aux Turcs, est d’une violence insoutenable. Gérard Dumesnil crée un prêtre lâche et vil, sans foi ni scrupules, Stefan Delon confère au général Strahemberg une authenticité tragique d’un être affrontant l’horreur de sa victoire et la faillite des principes de la civilisation qu’il a sauvée. Enfin Thierry Vu Huu époustouflant en empereur Léopold, lâche et machiavélique, l’homme qui domine et qui rit, manipulant, tel un metteur en scène, à la fois la nouvelle réalité qui se met en place et son image.
Bel ouvrage de théâtre, sans doute le plus en phase avec le sens, la portée et l’esthétique scénique du théâtre de la catastrophe barkerien. Un spectacle à voir d’urgence.

Irène Sadowska Guillon.

Les Européens (combats pour l’amour) de Howard Barker mise en scène Christian Esnay
du 12 aux 25 mars 2009 au Théâtre de l’Odéon – Théâtre de l’Europe Ateliers Berthier

En attendant Godot

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En attendant Godot
de Samuel Beckett, mise en scène de Bernard Lévy.

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La pièce , célèbre, emblématique de tout le théâtre contemporain, fut créée au Théâtre Babylone, en 53 après avoir été écrite en  48 par un  écrivain, seulement connu du monde littéraire, dans une  petite salle en fond  de cour boulevard Raspail , dirigée par Jean- Marie Serreau ( le père de Coline) qui, bien plus tard, créera le Théâtre de la Tempête.
La mise en scène était  de Roger Blin auquel Suzanne , l’épouse de Beckett  avait confié le manuscrit de Godot. On peut dire que,  sur ce coup-là, comme sur beaucoup d’autres, Roger Blin , grand défricheur de textes , avait visé le centre de la cible…

Cette petite coopérative ouvrière du boulevard Raspail (Max Barrault,  frère de Jean-Louis, Maurice Jarre…) vit aussi les débuts d’Adamov -Tous contre tous- avec Laurent Terzieff,  et ceux de Roland Dubillard mais, faute d’argent, dut fermer deux ans plus tard. Voilà, c’était en une minute chrono, le petit cours matinal d’histoire du théâtre contemporain de du Vignal…
Bon, on revient à ce Godot ; la pièce n’est pas si souvent jouée que cela; Beckett lui-même, en avait fait une mise en en scène;  Roger Blin l’avait reprise à la Comédie-Française en 78, puis Ottomar Krejca l’avait mis en scène au  Festival d’Avignon avec Gorges Wilson, Rufus, et Michel Bouquet,  puis aux Bouffes du Nord. La distribution était de tout premier ordre mais si, nos souvenirs sont bons, la mise en scène l’était un peu moins. A la lecture, aucune difficulté, quand on aborde Godot: tout est d’une clarté limpide,  d’autant que les didascalies de Beckett sont d’une précision absolue.
Mais la mettre en scène peut  entraîner bien des déboires: il n’y a guère d’action,  ce sont plutôt, pourrait-on dire des micro-actions: une chaussure enlevée avec difficulté, une carotte que l’on mange, des coups porté à Lucky, quelques embrassades, la chute conjointe de Pozzo et de Lucky, un coup de fouet qui claque, etc… Il y faut donc des acteurs capables d’une grande concentration, y compris  celui qui joue Lucky, toujours immobile et muet mais  qui débite soudain un monologue délirant et  absurde (l’un des purs joyaux comiques du théâtre français. Souvenons-nous que Beckett a écrit Film, réalisé par Alain Schneider en 1965, avec l’immense Buster Keaton…).
Et il y a justement dans Godot, une fascination pour le corps qui n’a  cessé d’obséder Beckett toute sa vie, qui, on l’oublie trop souvent, fut jeune, bon sportif, puis  remarquable résistant  qui souffrit beaucoup de  la mort de son  ami Peron en camp de concentration.Et les allusions  au second acte de Godot  sont  claires: la « mort de billions d’autres », la mention de charnier, d’ossements… mais il y a aussi cette espèce de faim permanente ( souvenir de l’Occupation?) de Wladimir et d’Estragon qui a, dans ses poches ,  une carotte, des navets, une rondelle de radis noir. Pozzo lui, a sa bouteille de rouge,du  pain et un  morceau de  poulet dont il jette les os  que ramasse, vite fait, Wladimir après lui avoir demandé l’autorisation…
Fascination du corps douloureux: les plaies du corps, celle des chaussures  et  de la corde autour du cou de Lucky ou les coups de pied au tibia portés sans ménagement au même Lucky , les exercices d’assouplissement que Wladimir et Estragon essayent de faire,  la cécité de Pozzo. Bref, c’est donc bien du corps ausssi dont il est question ici… Toujours présent et assez bien rendu dans la mise en scène de Bernard Lévy, qui sait faire dire au mieux les  fameuses répliques par ses comédiens:  Gilles Arbona, Thierry Bosc, Garlan Le Martelot, Georges Ser, Patrick Zimmerman, qui font tous un travail  efficace et remarquable de sobriété: à la fois dans l’impeccable articulation du texte que l’on entend  bien, comme dans la gestuelle  de chaque scène.
La mise en scène de Bernard Lévy semble parfois un peu sèche, et le début du second acte est un peu mou, mais, malgré cela ,et quelques effets de bruitages inutiles,  ses comédiens  savent très bien dire  le temps passé à attendre , l’aliénation à un autre, l’absence d’ancrage dans un lieu indéterminé (Route à la campagne avec un arbre,  dit la première didascalie), et la fatigue de marcher depuis six heures …
Et ce n’est pas si facile de  rendre cette immobilité de pauvres êtres passant leur temps à bavasser de choses insignifiantes mais  qui disent  tout de la condition humaine, de la vie dont ils ne veulent plus et, qu’en même temps, ils refusent de quitter. Les personnages de Beckett n’ont en effet aucune raison de vivre,  sinon de d’attendre Godot et de parler; le langage devient en quelque sorte leur  bouée de sauvetage dans ce désespoir le plus absolu, dans cette attente infernale de ce Godot plus d’une dizaine de fois invoqué et qui ne viendra jamais.
Et ce langage, quand il est bien servi comme ici, devient  des plus savoureux, toujours à la croisée du comique teinté d’absurdité et du tragique le plus noir. Il  y a un amour de la langue française étonnant chez Beckett: que l’on songe à cette citation délirante de ces noms dans le  monologue de Lucky: Poinçon et Wattman, Testu et Conard, Fartov et Bellcher,  Steinweg et Petermann , qui semblent faire comme un  écho verbal  à ces deux paires de personnages: Wladimir et Estragon,  Pozzo et Lucky. Mais il y a aussi quantité d’autres phrases qui sont devenues en cinquante ans des phrases cultes souvent citées,  du genre: » çà fait passer le temps/ Il serait passé sans ça/ Oui, mais moins vite »… Ou cette suite aussi sublime que loufoque: « Ne disons pas de mal de notre époque, elle n’est pas plus malheureuse que les précédentes; n’en disons pas de bien non plus. N’en parlons pas. Il est vrai que la population a augmenté ». Ou encore une petite dernière pour la route, avec ou sans arbre:  » Elles accouchent à cheval sur une tombe, le jour brille un instant, puis c’est la nuit à nouveau ».
A voir?  Oui, sans aucun doute…

Philippe du Vignal

Théâtre de l’Athénée jusqu’au 28 mars.

Crédits photos:  Clémence Hérout , photos de répétition.

Gênes 01

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 Gênes 01 de Fausto Paravidino, mise en scène de Victor Gauthier-Martin.

 Les présentations en vitesse: Fausto Paravidino est un jeune auteur italien (33 ans), vedette dans son pays et qui commence à être bien connu dans l’hexagone: Nature morte dans un fossé avait été superbement créé en 2001 par Patrice Bigel en 2007, puis par le Collectif DRAO; la même année Jean-Romain Vesperini avait  traduit et créé  en France Deux frères; et Victor Gauthier-Martin, à qui on devait déjà La Cuisine d’Arnold Wesker,  un très beau Timon d’Athènes,  avait  monté (comme Stanislas Nordey et, Hubert Colas mais eux sans grand succès)  Gênes 01 au Théâtre national de la Colline en 2007, que nous avions déjà pu voir.
 ( Vesperini et Gauthier Martin,  soi-dit en passant, tous les deux sortis de l’Ecole du Théâtre national de Chaillot, n’en déplaise à M. Ariel Goldenberg, ex-directeur des lieux qui ne supportait pas la présence de cette Ecole). Enfin, passons…
   Gênes 01, c’est la remise en mémoire, par le biais du texte de Paravidino  et de bandes vidéo des « événements », comme on dit pudiquement, qui ont ensanglanté la ville italienne à la fin 2001, quand s’y était déroulée la réunion internationale dite G 8 réunissant les puissants de ce monde; entre autres:  le pitoyable Busch, le Blair de service, Chirac et l’incontournable Berlusconi – tous très riches. Berlusconi, déjà à l’époque, régnait de façon musclée, avec une grande partie de la presse écrite et audio-visuelle italienne  à sa botte. Les alter-mondialistes surtout italiens mais aussi européens, avaient eu l’immense prétention de vouloir  manifester pacifiquement leur façon de penser. Mais tout avait très vite dérapé, à cause d’un guet- apens monté de toute pièces par la police qui avait coincé le cortège .
 Paravidino a mené son enquête et a démontré faits et témoignages  à l’appui, que Berlusconi avait laissé à la police italienne tous les pouvoirs y compris celui de tabasser, de blesser gravement, voire de tuer si cela se produisait. Et le pire est arrivé: un jeune manifestant Carlo Giulani avait  été tué de sang-froid par un autre jeune du même âge,  policier de son état. Et des dizaines de manifestants, retranchés dans une école, avaient été sauvagement blessés, torturés, injuriés et menacés du pire par des bandes de policiers de tout poil,  sûrs de leur impunité, sans que le cynique Berlusconi n’ait la volonté politique d’arrêter les dégâts. De plus, Paravidino montre très bien que toute l’enquête sur les faits a été truquée sur ordre du gouvernement pour faire retomber les responsabilités sur les manifestants au besoin , en  faisant fabriquer  de faux témoignages  par la police.
 Mais comment  mettre en scène cette tragédie des temps modernes qui s’était déroulée si près de chez nous? Comment montrer les mécanismes qui avaient pu engendre autant de haine et de bêtise dans une « république démocratique, » comme la nomme la pauvre mère du jeune homme abattu froidement et dont le corps avait été écrasé par deux fois par un camion de la police?

Paravidino ne mâche pas ses mots et décrit  les choses de la façon la plus crue, sans précipitation, par rafales de monologues souvent croisés:  mais   Victor Gauthier Martin a eu la l’intelligence de ne pas tomber dans la sensiblerie et de dire simplement les faits en montrant simplement les choses par le biais d’écrans vidéo qui retransmettent  la manifestation.
  Quelques tables, des écrans, des accessoires et six comédiens . La mise en scène est d’une rigueur absolue et cela fonctionne parfaitement; d’abord et sans doute, parce que Victor Gauthier Martin n’a pas choisi la facilité et  n’ a pas voulu montrer des  personnages mais l’incarnation de la  colère contre ce qu’avaient pu vivre des dizaines de milliers de gens de tout âge et de tout horizon politique. Et,  pour une fois, la vidéo sur une scène ne sert ni de faire valoir ni de cache-misère mais s’inscrit dans un projet dramaturgique solide. Les meilleurs moments sont sans doute ceux , dans une mise en  abyme perspicace, on voit les comédiens, en train d’être filmés ( voir les photos).

Il y a aussi une  très curieuse impression de confusion mentale entre passé et présent ,comme si l’on était atteint de démence frontale, quand les photos de 2001 passent avec ,en-dessous, les grand titres de l’actualité du jour : cours de la bourse, suicide d’un jeune détenu à  Moulins et mort d’Alain Baschung. Cela aussi fait partie de la tragédie humaine….

  Un peu serré par les dimensions réduites de la petite scène de la Colline, le spectacle prend toute son ampleur sur le grand plateau du Blanc-Mesnil , où Xavier Croci a bien fait d’inviter Victor  Gauthier Martin. Il faudrait sans doute resserrer les boulons du côté de l’interprétation féminine qui part un peu en vrille à certains moments, et veiller à mieux  régler la balance entre sons et voix.A ces petites réserves près, c’est une belle réussite de théâtre politique; certes, les faits remontent à dix ans mais les jeunes gens qui ,en majorité, remplissaient la salle, ne s’y sont pas trompés et ont applaudi chaleureusement. Cela prouve au moins une chose :  le théâtre qui a quelque chose à dire n’est pas déserté.

 Dix ans, en effet, ce n’est rien et nous nous demandions, si une  erreur politique de cette dimension pourrait se produire maintenant chez nous. A voir czzz0905.jpgomment sont donnés les ordres par les proches du Sarkozy, comment a été gérée la lamentable affaire des départements d’Outre-Mer où le pouvoir avait juré que 200 euros d’augmentation était chose impossible pour finalement les accorder, comment se déroule le procès Colonna, comment les promesses du Président ressemblent de plus en plus à des effets d’annonce, voire à des mensonges déguisés quand il s’agit de fermetures d’usines, comment Madame Albanel, ministre de la Culture se permet de  rayer d’un trait de plume ,pour convenances personnelles et/ou politiques (?)  la nomination à la tête d’une Scène Nationale, d’un metteur en scène reconnu et apprécié  etc..,

  On peut alors se dire que, si le pire n’est pas pour demain matin, nous avons quand même  toutes les raisons de nous méfier et de rester  vigilants. Même si, comme chacun sait, les manifestations en France passent inaperçues! Si, au moins, le théâtre peut encore servir à éveiller les consciences ,  à transmettre une réflexion intelligente sur l’injustice et le trucage de la vérité  érigés en système d’Etat , sur la fragilité du destin de chacun d’entre nous quand la machine politico-policière se met en marche … c’est déjà très bien.

  Au Blanc-Mesnil , le message a été parfaitement reçu; que le pouvoir en place  comme l’opposition, ne  se fasse pas trop d’illusions: c’est bien dans la banlieue parisienne , et pas à Neuilly ou dans le 7 ème arrondisement,  que se trouvent les forces vives de demain. Sarkozy, ne va guère au théâtre  mais il pourrait peut-être envoyer sa Carlita- qui connaît sans doute Paravidino- avec son Albanel de service voir Gênes 01. Mâcon, ou Arras, ce n’est pas si loin en voiture présidentielle…. C’est bien, du Vignal,  de rester jeune et de rêver comme çà. Continuez…

Philippe du Vignal

 

Théâtre de Chelles le 20 mars; Théâtre de Mâcon le 24 mars; Théâtre de Verdun le 31 mars , le 1 er et le 2 avril; Théâtre d’Arras le 30 avril et le 1 er mai.

Avant-dernières salutations

Avant-dernières salutations de et par François Joxe

Nous n’avions pas vu de spectacle de François Joxe depuis des années lointaines, mais  nous avions gardé des images de son Baal de Brecht, interprété avec rage par Patrick Abrial, au Théâtre de la Plaine dans les années 70. Auparavant, François Joxe avait joué dans Les Clowns par le Théâtre du Soleil, spectacle accueilli par  Gabriel Garran, au Théâtre de la Commune d’Aubervilliers.
Il a ensuite conduit l’épopée du cirque de Gavarnie pendant vingt ans, avec de grands spectacles mobilisant plusieurs dizaines de comédiens et techniciens dans ce magnifique site où l’on ne pouvait accéder qu’à pied.
Ces Avant-dernières Salutations, aux antipodes de ses précédents spectacles, sont un solo autobiographique présenté dans un jolie et petite salle  à une encablure du Pont-Neuf. Cette méditation sur une vie de théâtre embrassée malgré des maladresses et une disgrâce physique, ou plutôt grâce à elles, est livrée avec une grande simplicité, entrecoupée de considérations sur la vitesse qui nous dévore sur le plan concret comme immatériel.
Question de génération ou de prix des places?  Aucun jeune dans la salle, mais le public était en proie à une véritable émotion.

Edith Rappoport

Théâtre de Nesle, jusqu’au 31 mars, les lundis et mardis à 19 h 30; reprise, sous le titre Ce qu’on ne peut pas dire  à la Station-Théâtre, 1 route de Rennes 35520 La Mézière, le vendredi 15 avril 2016 à 20h30

Sacrifices

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Sacrifices, un solo de Nouara Naghouche,  co-écrit et mise en scène par Pierre Guillois.

 Noura Naghouche est une jeune femme qui a créé son premier solo Nous avons tous la même histoire, mise en scène par Barbara Boichot il y a déjà dix ans qu’elle avait présenté  à Colmar, Strasbourg et Paris. Elle est aussi comédienne et a joué dans plusieurs spectacles à Colmar  avec Pierre Guillois, metteur en scène reconnu et depuis 2005, directeur du fameux Théâtre du Peuple de Bussang, construit en bois,  dont le fond de scène, idée géniale, peut  s’ouvrir sur la forêt vosgienne. Construit  en  pleine nature par Maurice  Pottecher, en 1895, qui fut enterré là,  il a été  classé monument historique et accueille chaque été des milliers de spectateurs; si vous passez par là, faites un détour, il est possible de le visiter sur simple réservation ( voir le site) , vous ne le regretterez pas.
 Une fois les présentations faites,fermons la parenthèse et  revenons au solo de Nouara Naghouche. « Sacrifices, dit Noura Naghouche, c’est mon engagement en tant que femme vis- à -vis des femmes  de toutes les couches sociales, maghrébines ou autres, desquelles on exige beaucoup trop de sacrifices, comme si c’était normal. Je parle de la femme, de tout ce qu’elle subit. C’est un cri du coeur. J’avais envie avec ce spectacle de me mettre à nu et de dénoncer une forme d’injustice qui sévit au quotidien. »
 Nouara Naghouche est originaire d’un quartier pauvre de Colmar, où le racisme et l’exclusion sont justement vécus au quotidien; elle est alsacienne, c’est sûr,  et quand même  algérienne, c’est sûr aussi ; elle peut imiter un Français teinté d’un lourd accent alsacien, revenir au parler parisien et continuer en arabe, sans la moindre difficulté.

  Elle a visiblement des comptes à régler avec la famille algérienne, où, dit-elle, la femme a le beau rôle, à condition qu’elle fasse la cuisine sans jamais  se rebeller , qu’elle accepte de se faire tabasser par un époux beurré et qu’en gros, elle obéisse aux mâles brutaux  de la tribu, qu’il s’agisse de choix d’époux, de liberté sexuelle ou de liberté tout court. Et elle  y va sec,  sans hésiter  sur le choix des mots: « Je fais la machine à écarter les jambes et mon plaisir à moi, il est où? « .   » On se fait une touffe près d’un couscous »,

   Mais elle a aussi  quelques petits autres comptes  à régler avec l’Ordre français représenté par les vigiles des grandes surfaces… qu’elle ne ménage guère. Mais les personnages qu’elle incarne sont surtout des femmes, comme Zoubida qui écoute sans cesse les chansons rétro de Radio Nostalgie, en préparant son couscous , de Marguerite  qui doit bien aimer M. Le Pen, et qui traduit R.M.I. par Revenu Minimum Islamiste,  ou de Marie-France avec laquelle elle va en boîte. C’est drôle ,parce qu’elle ne triche jamais et qu’elle est impressionnante de vérité dans son simple survêtement bleu.
 Nouara Naghouche a quelque chose de Guy Bedos conjugué au féminin et de Valérie Lemercier ; elle est tout de suite  sympathique et a une sacrée présence, même  si  son humour est du genre tranchant, souvent teinté  d’un cynisme bien trempé. Mais ,comme elle a un immense savoir-faire, une impeccable diction sauf à quelques rares moments où elle boule son  texte, et une gestuelle de tout premier ordre, la vérité (parfois caricaturale ) passe bien , et cela dès le premier instant où elle  arrive sur scène, même si c’est parfois facile et un peu racoleur.
  Mais quel talent de conteuse! Quelle habileté à passer d’un personnage à l’autre: de  l’alsacienne donneuse de leçons  à l’accent à couper au couteau, à la mère de famille algérienne. Quel contact avec le public, qu’elle emmène là où elle veut! Il  faut la voir soutirer  un porte-monnaie, puis un portable et même une carte bleue avec un culot monstrueux, et quand elle demande aussi le numéro de code, c’est évidemment le fou rire dans la salle. D’autant plus que Pierre Guillois l’a dirigée au plus juste, et a sans doute veillé à l’arrêter là où il faut.

  La petite revendication féministe de la fin accompagnée au piano est sans doute un peu de trop: on avait compris ses colères et ses frustrations, et ce n’était pas la peine de rajouter une cuiller de harissa à un plat déjà pimenté. Le spectacle dure une heure, c’est drôle sans être jamais vulgaire,  et  le temps passe très vite . Après deux heures de Nuit d’iguane lundi et deux heures de Casimir et Caroline, mardi ( voir le blog)un peu estoufadou comme on ne dit pas à Colmar, c’est une  pause bien savoureuse…
 A voir, oui absolument, si vous passez  dans le coin, mais, attention,c’est à 18 h30 ; la bande de collégiens  qui était là se sentait très proche de Nouara Naghouche, comme les spectateurs plus âgés qui ne boudaient pas non plus leur plaisir. Alors ,pour une fois que l’on rit vraiment au théâtre, n’hésitez pas.

 

Philippe du Vignal

Théâtre du Rond-Point jusqu’au 11 avril.

Casimir et Caroline

Casimir et Caroline d’Ödön von Horvath, mis en scène d’Emmanuel Demarcy-Motta.sylvietestud.jpg

Petite piqûre de rappel: né en 1901 à Fiume située alors en Hongrie, romancier et dramaturge de langue allemande,  Ödon von Hörvath  fit des études un peu partout, au gré des postes qu’occupa son père diplomate: Belgrade, Budapest, Munich; européen avant l’heure, il disait: « Je n’ai pas de pays natal et je n’en souffre aucunement ».En 1930, il rencontra Hitler près de Munich et se disputa avec ses proches. Après une pièce La nuit italienne, il reçut le prix Kleist pour Légendes de la Forêt viennoise( 1931) mais, vu ses relations avec le régime nazi, ses livres feront partie de ceux qui furent brûlés.

 Sa pièce Foi, Amour, espérance , interdite de création à Berlin , fut montée à Vienne  mais l’auteur « dégénéré » comprit qu’il valait mieux vite quitter l’Allemagne puis l’Autriche où venait d’être proclamé l’Anschluss. Surtout,  après la parution de son roman pamphlet Jeunesse sans Dieu contre le nazisme. Commença alors un long exil: Budapest, Venise, Trieste, Milan, Prague, Zurich, Amsterdam et enfin Paris chez son amie Vera Liessen .Mais, quand il revint d’un spectacle au Théâtre des Champs-Elysées, une tempête eut la grande gentillesse de lui envoyer une branche de marronnier sur la tête en face du Théâtre Marigny; ainsi disparut subitement à 37 ans, ce merveilleux écrivain sans pays natal….
 Casimir et Caroline, est une pièce écrite en même temps que Légendes de la forêt viennoise, et créée en 1932 à Berlin et comporte plusieurs versions ; c’est une histoire d’amour entre un jeune homme,  chauffeur de son état qui vient de perdre son emploi ( on est à Munich, c’est l’année de la crise économique mondiale et le chômage atteint des records en Allemagne). Pièce populaire comme l’a sous -titré von Horvath,  elle tient un peu du mélo sentimental, de la farce mais aussi de l’opérette avec de nombreuses danses et marches de Johan Strauss, Adolf Scherzer,etc..  des hymnes ( Solag der alte Peter) mais aussi un chanson  de Schubert, sur fond de tempête socio-politique imminente.
 C’est quand même la fête de la bière à mi-septembre : elle se tient depuis  1810 et  rassemble toute la ville, bandes de jeunes garçons et filles , riches hommes d’affaires, magistrats,  gérants de boutiques foraines, marchands de glace et de poulet frit, voleurs à la tire, jeunes personnes prêtes à se prostituer, etc…  Casimir aime Caroline et Caroline aime Casimir mais voilà Casimir vient de perdre son emploi de chauffeur,  et  n’a plus d’argent …  Caroline est jeune; elle  aime bien la fête et la vie comme ses copines et  chacun sait qu’un homme  sans argent n’est plus pour une minette que l’ombre de lui-même. En fait, Casimir se retrouve face à lui-même,  et c’est le plus grave, n’ a plus confiance en lui. Et Caroline va se détacher de son Casimir chéri : elle semble même tourner la page avec un certain cynisme, et le quitte brutalement: l’époque Casimir est  révolue, la crise économique est passée par là et  a suffi à casser un jeune couple d’amoureux.Même si l’amour,dit plusieurs fois von Orvath , ne cesse jamais et donc,  Casimir continuera à aimer Caroline même partie…

Dans cette fête où, l’on boit trop, fatigué par une semaine de travail ou anxieux d’être  au chômage, tout semble prêt pour une déflagration sociale, surtout quand des hommes riches et seuls croisent dans les parages. Comme le dit l’infirmier après un accident qui a failli coûter la vie à Caroline: « Ils sont nerveux, les gens, et ils ne tiennent plus l’alcool ». On s’amuse ou on fait semblant, qu’importe, en s’enivrant à la bière et en draguant  n’importe qui; et les hommes  se bagarrent  pour pas grand chose.

  On se suicide aussi  comme jamais auparavant, ( mais pas dans la pièce)dans une  Allemagne déjà  soumise à Hitler… Sans doute, y-avait-il déjà dans ce climat de violence larvée  quelque chose qui annonçait le pire, dont certains n’étaient pas dupes, surtout pas von Orvath.
 
 Comment traiter cette pièce qui dit beaucoup de choses, à travers les mots simples et les dialogues de la  vie quotidienne, dans une suite de  courtes scènes qui font souvent penser à des séquences de film? Emmanuel Demarcy-Motta a choisi un parti pris: montrer surtout la fête,avec sa foule, ses  danses collectives ,ses chants , ses musiques, et ses beuveries, bref le délire des corps et des esprits  emmenés par le grand huit, justement celui que Casimir ne peut plus  offrir à Caroline, la crise économique humiliant deux pauvres êtres en porte-à -faux avec  à eux-mêmes , dans un semblant de bonheur festif arrosé à la bière mal assumé.

  Le metteur en scène a convoqué, une fois de plus, – cela devient une manie- ses grands praticables à roulettes qui ne sont pas  indispensables, deux toboggans, et un cheval/ sculpture. Il y a aussi  des projections en fond de scène d’un  grand huit  tout à fait réussies mais qui parasitent l’action. Cela dit, Emmanuel Demarcy-Motta dirige  dix neuf comédiens.. avec une remarquable maîtrise;  comme dans une comédie musicale américaine,  tout est réglé au millimètre, et les chansons en choeur et les scènes de danse, inspirées de Pina Bausch , sont  de grande qualité.Il y a eu, c’est évident,un grand travail de préparation et de répétition, avec des techniciens chevronnés .
 Plastiquement, cela tient aussi la route:  les projections d’ombres sont impeccables.  Et l’on peut voir qu’Emmanuel Demarcy Motta dispose de moyens  importants. De ce côté-là, sa petite entreprise ne connaît pas la crise!
 Oui, mais…. Parce qu’il y a un mais… Vous n’êtes pas encore content, du Vignal? Non, pas vraiment! Cela ne fonctionne en effet pas très bien:le spectacle est vraiment trop démonstratif! Où est donc passé le texte et  l’esprit du texte?  Tout parait  sec  et noyé sous une  avalanche de matériel, et sur ce grand plateau à la fois  nu et encombré,  la pièce ne parait pas à son avantage, et ne dégage guère d’émotion,  malgré une distribution imposante et de grande qualité :Sylvie Testud, Hugues Quester, Alain Libolt, Thomas Durand, Cyril Anrep… 

Par ailleurs,  François Regnault  a commis une « nouvelle traduction » (sic)  sur laquelle il est permis de s’interroger,  quand on la compare à celle d’Henri Christophe publiée à l’Arche: il y  a parfois des expressions qui appartiennent à la langue écrite  du type: » il se dirige » ou « il veut t’avoir au sens sexuel ». Et  Regnault et Demarcy-Motta  ont cru bon d’intercaler quelques scènes d’autres oeuvres de von Orvath, sans qu’on en voit la nécessité. Par ailleurs, la mise en scène  traîne  souvent et  manque de rythme , à cause de fréquents noirs et de trop longs déplacements de praticables. Comme la lumière est chichement comptée, on voit mal et l’on s’ennuie donc un peu .

Alors à voir? Oui, si vous avez déjà acheté vos billets; non, si vous avez envie de voir montée la pièce de von Horvath – que vous ne connaissez sûrement pas parce qu’elle est rarement jouée*-de façon plus pointue et plus simple. Désolé, Casimir et Caroline  méritaient un autre traitement… Si vous êtes étudiant, la médiathèque  de votre fac abrite peut-être le film de Légendes de la forêt viennoise qu’André Engel  mit en scène il y une dizaine d’années… A défaut de Casimir et Caroline, vous aurez un assez fabuleux von Orvath.

Philippe du Vignal

* Elle avait été monté par Jacques Nichet en 1999 déjà,  de façon tout à fait remarquable.
Théâtre de la Ville jusqu’au 27 mars.

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