Je me souviens de Roger Planchon

Je me souviens de Roger Planchon

 planchon.jpg Je me souviens des Trois Mousquetaires, au théâtre de l’Ambigu, disparu en 66, pour faire place à des bureaux. Au poulailler, c’était trois francs. J’ai vu le spectacle quatre soirs de suite, la même semaine, folle d’amour pour toute la troupe et pour ce jeu en liberté qui changeait chaque soir un petit quelque chose.

Je me souviens de Planchon en d’Artagnan botté, costaud, souple, empruntant à tous les théâtres pour nous raconter le siège de La Rochelle ou la mort de Milady de Winter ; et de Colette Dompietrini, en Constance Bonacieux, dédiant son « petit soulier de coutil brun » à la Vierge, et de Jean Bouise, et de Claude Lochy, et de toute la bande, car Planchon, c’était aussi sa troupe. Je me souviens que mon petit cousin âgé de sept ans, gagné par mon enthousiasme, qui avait pris pour cri de guerre : « Planchon ! », comme on crie « Montjoie ! ».
Je me souviens que, quelques années plus tard, Roger Planchon râlait quand on lui rappelait les délices des Trois Mousquetaires : « j’ai quand même fait beaucoup d’autres choses depuis ! ». Des images de l’acteur, du metteur en scène, on en a plein la tête. Donc on les laissera, cachées dans les biographies. Enfin, un détail parmi les mille qui remplirait des volumes : dans son avant-dernière mise en scène de Georges Dandin (pas la première, inaugurale…), on voyait à chacune de leurs visites les parents Sottenville arriver avec des cabas vides et repartir avec des cabas débordant de victuailles ; comment montrer de façon plus matérialiste, pour ne pas dire marxiste, et aussi jouissive, les rapports de classe entre les nobles désargentés et le riche paysan qui va « redorer le blason » ? Un détail, parmi d’autres, d’intelligence en actes.
Mais Planchon lisant tout seul Vieil Hiver et Fragile forêt, deux de ses pièces écrites dans les années quatre-vingt-dix, lisant une heure, deux heures, quatre heures durant, avec passion, juste un verre d’eau et sans pauses ; et le public en redemandait, lui non plus ne voulait pas de pause, il voulait les guerres, les épopées, les conflits, les truculences, la chair vivante que cet acteur d’exception avait donnée à son écriture. Et il y avait de la transpiration, et la voix parfois s’étranglait, et Roger Planchon se raclait un bon coup la gorge, et c’était reparti…
Tant de trouvailles théâtrales, tant d’énergie à se tromper parfois, tant de vastes projets, tant d’excès : avec un homme fait de ce bois-là, le théâtre n’est pas si éphémère. On se souvient.
Christine Friedel

  Crevé le Roger…. ( 1931-2009 )

Oui, crevé, comme il aimait dire,  au lieu de mort. Comme on dit des animaux, dans le monde paysan dont il était issu. Roger Planchon est, je préfère dire par je ne sais quelle pudeur, mort, oui,  mort , mardi dernier, en lisant sa dernière pièce à une amie, donc  au travail, encore et toujours.

  Je me souviens qu’il allait, à ses débuts, avec ses comédiens, vendre des places aux habitants des immeubles de Villeurbanne proches du Théâtre.
Je me souviens, d’être allé seul, en 57, depuis Houilles, jusqu’au Théâtre Montparnasse ,voir Falstaff . L’aventure pour un lycéen de l’époque…Il n’y avait pas grand monde mais j’étais un peu intimidé d’être au parterre pour le prix d’une place au paradis, et  émerveillé devant ce Shakespeare assez cru et violent, dont je ne connaissais guère que Roméo et Juliette, et quelques répliques d’Hamlet ; j’avais aussi , en même temps,  découvert et beaucoup aimé le formidable Jean Bouise, mort il y a déjà vingt ans…que je revis souvent ensuite dans les spectacles  de Planchon , et au cinéma.
 Je me souviens de Schweyk de Brecht; je me souviens aussi très bien de sa collaboration avec ses scénographes:René Allio et Max Schoendorff, et du formidable coup de jeune qu’ensemble,ils avaient donné au théâtre de l’époque qui s’encombrait souvent de décors poussiéreux et sans intérêt.
   Je me souviens de se merveilleuse Bérénice en 68 et de son décor tout en miroirs avec Francine Bergé et Samy Frey, tous les deux exemplaires de rigueur et de vérité; j’y étais allé avec Georges Bonnaud, l’acteur du Théâtre du Soleil et Laurence Louppe, devenue, par la suite, grande spécialiste de la danse.
  Je me souviens de sa volonté de créer un théâtre véritablement populaire quand il n’avait pas hésité à  mettre en scène Les Trois mousquetaires. Je me souviens de La Contestation et la mise en pièces du Cid. Je me souviens quand j’allais à Villeurbanne (il fallait quatre heures de train et une heure de bus à l’époque) voir son formidable Tartuffe en 73, avec tout l’arrière-plan freudien qu’il avait su si bien mettre en scène, et de son désir de revoir les classiques en leur donnant toutes les chances d’être compris par un large public . Je me souviens des Folies Bourgeoises en 74 et de son décor à gags. Je me souviens de A.A. Les théâtres d’Arthur Adamov.
   Je me souviens de son fabuleux Avare , avec Michel Serrault, Annie Girardot, Wladimir Yordanoff, Syvie Orcier….en 86 qui restera toujours une référence pour moi,et qu’il reprit en 99.

Je me souviens aussi de la mise en scène exemplaire de Georges Dandin, avec Claude Brasseur,en 87 et du Triomphe de l’Amour de Marivaux, une de ses premières mises en scène, qu’il avait repris en 96, où il excellait à montrer la vie quotidienne des personnages comme dans Tartuffe et où il donnait une dimension et une solidité exceptionnelle  aux spectacles d’auteurs dits classiques.

    Je me souviens aussi du Cochon noir, l’une des ses pièces dans lesquelles je n’arrivais malheureusement  jamais à entrer. Ainsi, je me me souviens des Libertins qui m’avait laissé indifférent, même s’il jouait, très bien et avec délices, un vieil évêque homosexuel athée, avec Stéphane Freiss et Yveline Hamon.
 Je ne me souviens pas beaucoup de L’Infâme et du Cochon noir, deux de ses autres pièces et je ne me souviens pas bien non plus du film Georges Dandin, tiré de sa mise en scène au théâtre.

  Je me souviens davantage  de son autre film Louis, enfant de la Fronde en 92, et je me souviens qu’il avait préféré rester à Villeurbanne parce  qu’il n’avait guère envie de diriger la Comédie-Française.

  Je me souviens qu’il était venu voir, par deux fois, en pleine chaleur de juin, dans un studio surchauffé, les travaux d’élèves de l’Ecole du Théâtre national de Chaillot et qu’il m’avait félicité pour la qualité du travail pédagogique réalisé par les enseignants. Cela faisait toujours du bien par où cela passait. Il avait d’ailleurs engagé très vite Laurence Causse pour S’agite et se pavane ( 2004) d’Ingmar Bergman qu’il aimait tant.

  Je me souviens de sa grande culture et de sa générosité,  quand nous avions assez longuement parlé de la nécessité absolue pour un grand Théâtre national comme Chaillot, d’avoir son école de comédiens. Et puis, je ne l’ai jamais de nouveau rencontré.
 Même, si je n’ai pas vu tous ses spectacles, il m’aura accompagné, avec sa foi inébranlable, son exigence  et sa passion pour la scène, tout au long de ma vie. C’est l’essentiel et cela ne s’efface jamais.

Roger Planchon, je me souviendrai de vous.
Philippe du Vignal

Roger Planchon

1931 et le 12 mai 2009, dates qui désormais encadrent la vie de Roger Planchon mais pas son œuvre. Une œuvre immense et multiple d’artiste et d’homme de combats politiques qu’il nous lègue. Combattant acharné pour la décentralisation. « Je pense – disait-il il y a quelques années – que le combat continu et je suis personnellement très inquiet de ce qui est en train de se passer sur le plan de l’organisation du théâtre. J’ai peur qu’à un autre niveau, d’une autre façon, encore une fois la trahison des notables amène la chose suivante : les élus politiques ne se préoccupent pas de ce problème sous prétexte qu’il y a des problèmes plus urgents : le chômage, la crise économique, l’éducation… Je pense que globalement actuellement les notables de province laissent tomber la décentralisation artistique, qu’elle soit théâtrale, picturale ou autre, parce qu’ils ont l’impression que c’est très peu important. À Paris le Ministère n’a pas des positions nettes là-dessus. » Il pourrait le redire aujourd’hui.
Son théâtre avait l’ambition d’être populaire. « Je me suis toujours juré de ne jamais rompre avec le populaire. Je pense que le meilleur de moi vient de là. » Un théâtre populaire qui met la barre très haut et va des relectures des grands classiques à Vinaver, Pinter, Adamov, Ionesco, Bergman.
Les grands défis de cet artiste inventeur, initiateur, restent toujours des enjeux pour le  théâtre de demain.

Irène Sadowska Guillon

 

Dernier rendez-vous avec Roger Planchon, le lundi 18 mai à 10h au cimetière du Père Lachaise.


Archive pour 15 mai, 2009

STUFF HAPPENS

STUFF HAPPENS  Théâtre des Amandiers de Nanterre

De David Hare, texte français de William Nadylam, mise en scène de Bruno Freyssinet et William Nadylam
Stuff happens relate l’invraisemblable machination consécutive aux attentats du 11 septembre 2001, où George Bush et Tony Blair se sont associés pour arracher à l’ONU l’accord pour déclencher la guerre en Afganistan et en Irak. Ils sont 14 acteurs qui interprètent les protagonistes de cette guerre, certains extraordinairement proches de leurs personnages comme Greg Germain en Colin Powell, Philippe Duclos en Villepin ou Arnaud Decarsin en Tony Blair. J’en suis moins sûre pour Olivier Brunhes en Paul Volfowitz, ou Daniel Berlioux en Dick Cheney, ne regardant pas trop la télévision, mais tous les comédiens en particulier Vincent Winterhalter, très différent de George W Bush, endossent leurs personnages avec une très grande fermeté. Il y a de très belles entrées et sorties dans un dispositif bifrontal, un dialogue avec leurs images filmées, la clef du pouvoir médiatique. On ne comprend pas mieux que dans la réalité, comment cette guerre hallucinante a pu se déclencher avec l’accord de l’ONU, alors que le monde entier et certains des plus proches collaborateurs de Bush y étaient opposés. Malgré quelques longueurs, ce théâtre documentaire me semble essentiel.

Edith Rappoport

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