Vivant

Vivant d’Annie Zadek, mise en scène de Pierre Meunier.

 » Ni théâtre ni roman ni poésie, mais tout cela à la fois plus le reste. plus tout le reste. Ma conviction est qu’écrire contemporain, ce n’est pas faire table rase du passé ( processus d’exclusion) mais bien plutôt se situer comme héritière de l’histoire de la littérature, de l’histoire de l’art, de l’Histoire tout court dans un processus d’accumulation, ou rien n’est exclusif de rien, où l’on est à la fois vieux et jeune, homme et femme et vivant et mort, tout est rien tout est son contraire » écrit  Annie Zadek.
vivant.jpgEn effet Vivant, paradoxalement ne parle que de la mort ou plutôt de la peur de la mort, à la fois comme souhaitée et redoutée, mais aussi de la vie et des erreurs qu’on a commises mais qu’il faut bien assumer tant bien que mal.  « D’ailleurs c’est MOI qui meurs » dit l’homme, joué par Hervé Pierre, mais Vivant a aussi un écho profond, immédiat dans le bébé prêt à sortir du ventre de Julie Sicard que l’on devine d’abord enceinte dans l’ombre à l’avant-scène, puis que l’on verra attentive envers cet homme qu’elle déshabille puis lave. La dernière image et très belle image, ce sera Julie Sicard, en fond de scène , presque nue, en slip et soutien-gorge noir, debout dans l’ombre, en train de mettre un robe rouge. Message reçu: après cette interrogation sur la mort, la vie dans sa force, la vie encore fragile d’un futur bébé déjà presque là.
Ce monologue d’une heure a été inspiré par la fin, quelque peu suicidaire, à la fois triste et magnifique, de Léon Tolstoi, qui, un jour à 82 ans,  quitta tout ce qu’il aimait:  sa femme Sophie, ses sept enfants qu’il leur  restait sur les treize qu’ils avaient eu, et sa maison d’Isnaïa Poliana,  brutalement et  sans retour; il prit un train pour un ailleurs qu’il ne connaissait même pas, mais, en triste état, fut obligé de descendre dans une petite gare du village d’Astapovo où il mourut, seul ou à peu près, d’une pneumonie, après avoir refusé de voir sa femme. Enfin délivré de ses doutes et de ses obsessions, de ses peurs et des regrets qui le rongeaient.
L’homme- que joue Hervé Pierre-est là , à quelques mètres de nous et, dans une sorte de rêverie poétique sur la mort,  nous parle de sa vie qu’il considère comme ratée au moment où il voit lucidement qu’elle sans s’enfuit sans espoir de retour.Et, malgré son désir de rester vivant, il n’en peut plus de cette existence qu’il trouve absurde, sans intérêt; comme Tolstoï qui considérait avec mépris la plupart de son œuvre gigantesque , et se voulait plus terrien qu’intellectuel, tout en ayant passé cinq années à écrire Anna Karénine ; comme nous tous, il n’en est pas à une contradiction près. Déchiré mais encore vivant, à l’approche de la mort, de  sa mort qu’il veut vivre lucidement.
Pierre Meunier, à la fois brillant créateur de ses propres monologues, poète théâtral et réalisateur de films, vieux complice d’Hervé Pierre, qui avait mis en scène récemment mis en scène Eloge du poil de Jeanne Mordoj  (voir Le Théâtre du blog) a entrepris de donner chair à ce texte d’Annie Zadek pour arriver, comme elle dit, à  créer cette matérialité de la scène dont on la sent très admirative. Pierre Meunier a  bien réussi son coup en dirigeant Hervé Pierre, que vous pouvez aussi voir dans La Grande Magie d’Eduardo de Filippo à la salle Richelieu et qui a obtenu avec raison le Prix de la Critique; il se révèle une fois de plus, être un excellent comédien.
Dès les premières minutes, il sait se rendre crédible et juste; il est là, physiquement, à moitié affaissé sur ce petit plateau de bois incliné,pitoyable et digne en même temps, en donnant exactement le rythme ,l’énergie et la sensibilité qui convient à ce texte d’une heure, et Julie Sicard, apporte en contre-point, silencieuse et attentive, sa belle présence.

Reste la scénographie un peu compliquée, faite de toiles peintes sur châssis qui tombent petit à petit, et finalement peu convaincante, parce que trop prégnante: elle surligne le propos et ne se révèle pas indispensable. Mais il y a tout un travail sur le son d’Alain Mahé, tout à fait remarquable; c’est seulement dommage que le bruit du métro, sourd et pénible, pollue des moments qui devraient être silencieux, après le merveilleux vacarme des ferrailles des trains qui passent. Ce Studio-Théâtre, creusé dans les sous-sols du Musée du Louvre, est une salle décidément froide, sans âme et sans grand intérêt, qu’Hervé Pierre et Julie Sicard arrivent quand même à faire vivre.
Alors à voir, oui, si vous voulez découvrir un texte hors-normes, un peu inégal sur la fin, mais remarquablement interprété.

Philippe du Vignal

Théâtre-Studio de la Comédie-Française jusqu’au 28 juin à 18 h 30.

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