Les Archivistes et le Tabularium,

Les Archivistes et le Tabularium, direction artistique: Elsa Hourcade, assistée de Séverine Leroy.

Le projet que Jean-Lambert Wild, directeur de la Comédie de Caen, a commandé à Elsa Hourcade tenait un peu du pari impossible: faire en sorte que les habitants d’Hérouville Saint-Clair, se sentent concernés par la présence au sein même de leur ville par la présence d’un théâtre et d’une galerie d’art contemporain. Soit, comme le dit, Elsa Hourcade , collecter les archives  de cette ville « nouvelle »… Qui a quand même soixante ans. Soixante ans d’architecture le plus souvent prétentieuse et mal foutue, et d’un urbanisme qui ne mérite pas son nom.  Et à partir de ces fragments de cette histoire singulière, construire dans le Théâtre d’Hérouville, pendant trois jours, une évocation de la vie de cette cité ». Cité  qui prolonge Caen mais qui, c’est vrai manque un peu d’âme, bien qu’elle possède quelque 22.000 habitants, dont 20 % de la, population active est au chômage! Elsa Hourcade, depuis presque deux ans,  a ainsi mis en place onze ateliers de pratique artistique,architecture, danse, musique, photo, théâtre bien sûr, écriture, vidéo avec le concours de professionnels et d’environ trois cent personnes d’Hérouville Saint-Clair qui sont venus régulièrement y participer. Le résultat est assez étonnant.

  Elsa Hourcade a fait partie de la bande de Yan-Jöel Collin et a été élève de l’Ecole du Théâtre national de Strasbourg; sa promotion était assez brillante, puisqu’elle comprenait dans ses rangs Emilie Incerti et Sharif Andura , excellent comédiens qui furent  aussi précédemment  élèves de l’ Ecole  du Théâtre National de Chaillot.Elle a commencé à oeuvrer en Allemagne puis à diriger des ateliers en banlieue parisienne. Jusqu’au moment où Jean-Lambert  Wild  chez qui elle jouait, lui  a proposé de prendre en charge  cette  expérience à Hérouville: soit une sorte de carte blanche  pour impliquer les habitants d’une façon ou d’une autre  dans un processus artistique qui les rapprocherait de ce lieu de création .

  C’est en 1980, que  le maire de l’époque  fit appel à  Eugène Leseney né en 1931. Son architecture  a quelque chose de l’avatar d’un avatar de Franck Gehry, son contemporain. Béton brutaliste de qualité très moyenne, grandes baies vitrées en demi-lune, un hall d’entrée d’une froideur remarquable avec au sol, devant les portes vitrées, un parterre de pavés de granit vernissés,( Dieu sait pourquoi ) et des escaliers qui s’envolent un peu partout: deux petits étages par exemple pour aller aux toilettes: bref , que du beau et du pratique.! La petite pomme, puisqu’on est en Normandie , sur le gâteau: vu l’énormité des volumes et  des bureaux mal pratiques :une facture de chauffage difficile à maîtriser!C’est vrai qu’à l’époque, on se moquait pas mal de la facture énergétique…

  A l’intérieur, cependant, une belle salle en gradins( dont la scène déjà vaste est  reliée par la scène à une plus petite qui sert rarement) :les deux précédents directeurs Michel Dubois et Eric Lacascade  y ont présenté de très beaux spectacles, et c’est là que Carolyn Carlsson viendra danser l’automne prochain dans la  création de Jean-Lambert Wild.   Donc Elsa Hourcade, du haut de ses 31 ans ne s’est pas démontée, a posément réfléchi et a inventé un certain nombre d’ateliers de pratique artistique en direction des habitants du quartier, de façon à essayer de les impliquer dans un processus artistique qui, ensuite, leur donnerait envie d’aller dans ce théâtre situé à quelques centaines de mètres de leur logement, et , où, pour la plupart, n’avaient jamais ou rarement pénétré. » J’ai entrepris non pas de m’attaquer à des textes qui sont toujours une grosse difficulté pour des gens éloignés de l’écrit, et avec mes collaborateurs de commencer par l’improvisation.   Cela ne veut pas dire que cela soit plus facile mais c’est une méthode pédagogique qui leur permet d’aller plus vite et plus intelligemment sur le plan scénique. Il suffit de bien répartir les gens dans des groupes où ils peuvent se sentir à l’aise et donner le meilleur d’eux-même sans avoir  la plus petite ombre de jugement de leurs camarades comme c’est la règle dans les cours d’art dramatique où la concurrence est féroce. J’ai choisi aussi de créer un atelier danse qui me semblait bien correspondre aux envies d’une partie de la population; bien évidemment les niveaux sont très divers mais je crois que nous avons réussi à créer une unité entre les participants. la chose essentielle est de ne pas tricher et de voir les choses à long terme. Il  y a eu ainsi  pendant six ou sept ans un atelier d’écriture dirigé par Jöel Pommerat qui a ensuite donné naissance à Cet enfant. Quand on peut arriver à ce type de collaboration efficace avec des amateurs, on a, me semble-t-il touché à quelque chose d’essentiel. Si les participants à cet atelier lisent un article  sur les spectacles de Pommerat joués à Avignon , ils peuvent se dire  qu’ils en ont été aussi les co-réalisateurs… Restait à gérer la chose qui n’a pas toujours été simple, d’autant plus qu’il m’a fallu aller à la course aux financements. mais je crois que , même si le pari pouvait  paraître difficile à atteindre, cela valait le cou de le tenter ». 

  Le but de l’opération était que l’ensemble des  habitants d’Hérouville aient envie de continuer à fréquenter le lieu, et ce n’est pas qu’une histoire de programmation. Bien des metteurs en scène , par ailleurs, excellents créateurs, ont fini par comprendre que c’était mission difficile, voire impossible et qu’une culture, d’origine disons parisienne ,pour faire court, ne concernerait pas vraiment les habitants de telle ou telle ville. Cela dit, le théâtre  aurait-il un nombre tout à fait honorable de spectateurs, que ce soit à Caen ou ailleurs, s’il n’y avait pas eu des gens de la trempe de Jo Tréhard pour se lancer dans l’aventure de la Comédie de Caen, et le plus souvent dans les pires conditions morales et financières…

  Et c’est peu de dire que certains élus locaux ne leur faisaient aucun cadeau! C’est une vérité qu’il est bon de rappeler. Que ce soit dans un domaine artistique ou dans un autre,  la reconnaissance d’un spectacle passait souvent, qu’on le veuille ou non, par la présence d’un (e) artiste consacrée et connue. Le problème ne date pas d’hier et Jean Vilar il a soixante ans, savait qu’un acteur comme Gérard Philipe jouant au cinéma n’était pas pour rien dans le succès du Cid au T.N.P.

  Le Tabularium ( bureau officiel des archives de la Rome antique) a été donc ouvert au public qui, guidé par un bataillon efficace d’hôtesses  ,a été invité à circuler librement dans les espaces d’exposition et à assister à trois représentations des  cinq spectacles de quarante minutes qui se déroulaient  dans la grande salle du théâtre et dans d’autres petites salles annexes. Soit au total douze manifestations! D’abord La Fable de l’hippocampe, réalisation d’une éphémère compagnie de danses,Le dancing , conçue et dirigée par la chorégraphe Patricia Nagera,sur une composition musicale de Stéphane Lechien avec la collaboration de Guillaume Lefer qui dirigeait les quelques trente musiciens de l’harmonie d’Hérouville Saint-Clair, de la chorale Aïdeo, et des groupes Salem et Jazz Action..  Les musiciens étaient  installés dans la salle et le public réparti sur deux rangées de chaises de chaque côté de la très grande scène , et à vrai dire, vu l’affluence, assis un peu  un peu partout: soit côté interprètes quelque cent cinquante personnes et côté public une bonne cinquantaine de plus! La chorégraphie imaginée par Patricia Nagera dit le plus souvent avec beaucoup de  bonheur, à la fois les liens qui unissent , dans le passé comme dans l’avenir, malgré des héritages très différents, les habitants d’Hérouville.

  Et cette inversion scène/salle imaginée par Elsa Hourcade  a remarquablement fonctionné, et le public, enthousiaste, a beaucoup apprécié, entre autres, les performances des danseurs hip-hop et deux jeunes lycéennes Alica et Priscilla Kipré. Mais il ne fallait pas traîner pour avoir  le temps de voir, même rapidement, l’ installation  sonore et vidéo d’Andreï Schtakieff et Jonathan Le Fourn qui se présente comme une sorte de tentative fictionnelle d’archivage de la mémoire collective; il y a , notamment un film montrant une énorme machine en fonte- qui fonctionne encore- depuis plus d’un siècle- et qui sert à fabriquer… de la dentelle. Les deux auteurs,  qui ont réalisé leur premier long métrage L’Exil et le Royaume sélectionné à la 65 ème Mostra de Venise, à Mexico, etc.., ne sont donc pas des inconnus mais cette installation vidéo a  été faite à partir d’un atelier de réflexion avec une classe en option audiovisuelle du Collège et Lycée expérimental d’ Hérouville Saint-Clair.
Ensuite,  Les Habitants, réalisé par Yvan Corbineau et Elsa Hourcade: c’est une petite forme sur une scène trifrontale qui  n’est pas fondée sur un texte théâtral mais sur des improvisations, adaptations de courtes scène de pièces contemporaines, des textes d’archives aussi et de quelques extraits de Les Villes invisibles d’ Italo Calvino jouée par une quinzaine d’amateurs de tout âge.
archiviste.jpgIls ont eu, pour la plupart des parcours de vie assez difficiles mais c’est assez émouvant de les voir aussi bien faire ce travail théâtral, avec une telle précision gestuelle et une telle volonté de mener les choses à bien. Des Deschiens plus vrais que nature, dans des costumes bien choisis, comme cet homme à la veste verte,  cette dame plus très jeune avec une robe violette ou cette jeune femme très bcbg en mini robe et lunettes cerclées de noir. Tous tellement justes! Ce qui frappait sans doute le plus, c’est la crédibilité de leurs personnages, à travers cet assemblage de textes qui avait une belle unité. On sent qu’ils ont pris, une année durant ,un réel plaisir à apprendre et à dire parfaitement  ces courts monologues pendant des mois pour être enfin  sur cette petite scène face au public qui ne boudait pas son plaisir. Probablement pour eux, un  moment de revanche sur la vie et, pour les deux metteurs en scène, une belle reconnaissance d’une entreprise exigeante.
Puis, juste le temps de parcourir quelques uns des trop nombreux escaliers de ce théâtre à l’architecture inutilement compliquée, pour se retrouver dans une autre petite salle avec une soixantaine d’autres spectateurs devant une des nombreuses grande baies vitrées  donnant sur une terrasse, où était donné Les Bâtisseurs , spectacle dirigé là aussi par Yvan Corbineau et Elsa Hourcade. Une quinzaine de comédiens, plus avertis visiblement des choses du théâtre, se succèdent, seuls ou en groupe,  sur un praticable étroit, couvert de moquette rouge  , pour nous dire quelques pans de la véritable histoire d’Hérouville qui, il y a encore soixante ans , était encore un village de la plaine normande : quelques faits divers comme ce tragique écroulement d’une arche d’un pont en construction qui fit plusieurs morts parmi les maçons portuguais, le discours standard d’une vacuité et d’une banalité affligeantes de la Présidente de la République ( un copié/collé des plus authentiques signés François Mitterrand!), celui de madame la Maire,( le Maire de l’époque qui fut l’un des promoteurs du projet),  lui aussi authentique, plus subtil et plus en phase avec les préoccupations des habitants, et des extraits de textes des urbanistes qui plaident finalement coupable, et regrettent les erreurs monstrueuses  commises au nom de la Forme dans ces ensembles architecturaux à la laideur proverbiale. La mise en scène est impeccable, et les comédiens très bien dirigés sur le plan vocal comme gestuel, s’en sortent vraiment au mieux, ce qui n’était pas évident; en effet, ils jouent comme devant un miroir et même si, grâce aux micros HF, nous les entendions parfaitement, eux, en revanche, n’avaient pas de retour de la salle… La performance est assez belle pour être signalée.

  Pour être juste, il faut aussi signaler une exposition de photos des habitants; Terre promise, un film documentaire  de cinq étudiants en licence professionnelle de géographie, composé de portraits de plusieurs des participants à ces ateliers de pratique artistique très bien réalisé sous la direction de Catherine Damble, et La Ville d’à côté , dirigé par  Pierre-Yves Chapalain et un autre théâtre d’archives joués par des lycéens que nous n’avons pas pu malheureusement voir, et enfin , dessinés sur les murs du théâtre par des élèves de CM 1 et CM 2 de l’école Pierre Gringoire, à partir d’archives, des épisodes de la construction d’Hérouville..
Elsa Hourcade a réussi à mener à bien avec l’équipe de la Comédie de Caen, ce projet assez lourd mais bien pensé et réalisé : Georges Perec aurait été content quand il écrivait, à propos de la ville  dans Espèces d’Espaces: » Cesser de penser en termes tout préparés ce qu’ont dit les urbanistes et les sociologues ».Et des projets de cette qualité, donnent tout de suite au travail théâtral avec les amateurs une autre dimension, dans la mesure où ils ne font pas semblant de créer des personnages classiques dont ils ne peuvent techniquement  s’emparer, mais s’engagent dans une démarche qui les concerne au plus près, puisqu’il s’agit de leur histoire personnelle et collective.
Pour que l’aboutissement de  ces deux ans de travail avec les habitants d’Hérouville puisse se réaliser, les salariés permanents et intermittents de la Comédie de Caen  avaient  le samedi 13 juin, journée de mobilisation à l’appel du Synptac CGT et de la CFDT ont cependant décidé de maintenir les représentations. Cette décision généreuse méritait d’être saluée.

Philippe du Vignal

 

Comédie de Caen au Théâtre d’Hérouville,  les 12,13 et 14 juin.

 

 


Un commentaire

  1. Damblé dominique dit :

    Bonjour,

    Je voudrais en connaitre un peu plus sur catherine Damblé ….Je recherche l’origine de ma famille
    Cordialement
    DD

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