La Dame de chez Maxim ( à la télévision)

La Dame de chez Maxim , à la télévision. (diffusé le 10 juin)
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   Bonne initiative : nous donner sur le vif une pièce en train de se jouer, et pas avec des « monstres sacrés » du théâtre privé, mais avec une troupe (que les « monstres » nous pardonnent : nous admirons autant leur longévité que leur talent, et vice-versa). Pas non plus avec des journalistes ou animateurs de télévision, dans l’autocélébration de la fée télévision, amateurs ravis d’être pour un soir Le Théâtre : passons sur cette aberration vue naguère sur une chaîne du service public.

  Non, une troupe, à l’Odéon, Théâtre National : Jean-François Sivadier s’appuie sur ses pensionnaires (Nicolas Bouchaud et Nora Krief en tête) et quelques invités (le de plus en plus convaincant Gilles Privat en tête), sur son obstination – et il a raison – à nous montrer en même temps que le théâtre comment fonctionne le théâtre et quelles en sont les ficelles.
Et ça marche, même à la télé. Ça marche d’autant mieux qu’on n’essaie pas de nous faire prendre le théâtre vivant pour de l’image en boîte : ça crie, ça court, on n’entend pas toujours très bien, nous voyons le spectacle comme le public dans la salle, avec ,en moins, la présence réelle des comédiens, et ,en plus , les gros plans. Nous avons vraiment du théâtre à la télévision, qui ne triche ni sur le bricolage du théâtre (dont fait partie un très concret jeu de ficelles et de portes  envolées plutôt que claquées, et des costumes criards), ni sur les privilèges de la télévision.
Après ça, libre au critique de souligner que cette mise en scène cerne bien la folie systématique des personnages (comme le dit l’un d’entre eux : « il ne croit que les mensonges »), leur tropisme à se transformer en mécaniques, « machines désirantes » empêtrées dans la trouille de leurs désirs. Naguère, avec Dominique Valadié, Alain Françon avait poussé cette folie jusqu’à l’effroi, avec une môme Crevette totalement subversive, qui met à nu, jusqu’à l’écorcher, l’inconsistance des convenances, ce qui n’est déjà pas mal. Feydeau a bien du mal à terminer sa pièce, et on le comprend : quand on a mis le doigt, le pied et le reste dans la fente de l’absurde…
Et voilà, même à la télévision, on peut recevoir l’énergie particulière du théâtre vivant.
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Christine Friedel


Archive pour juin, 2009

La dame de chez Maxim

La dame de chez Maxim de Georges Feydeau mise en scène de Jean-François Sivadier.

 

maxim.jpgC’est avec cette Dame de chez Maxim, le troisième Feydeau de la saison dont nous vous  rendons compte, après La Puce à l’oreille, mise en scène par Paul Golub au Théâtre de l’Athénée, et les Fiancés de Loches à Nanterre -Amandiers, mise en scène de Jean-Louis Martinelli,  ( voir les critiques dans theatredublog) tous les trois créés dans un théâtre public. Il faudrait aussi signaler aussi au théâtre Saint-Georges, sa toute première pièce Chat en poche où il fait déjà preuve d’une sacrée imagination pour faire vivre deux familles des situations ingérables.
Bref, c’est l’année Feydeau, dont les pièces débarquent, dans un style ou un autre, comme de bons antidotes à ce que l’on appelle « la crise ». Jean-François Sivadier, l’excellent metteur en scène d’Italienne avec orchestre ( 1996 déjà ),  du Mariage de Figaro  et d’une très remarquable Vie de  Galilée de Brecht, s’est emparé avec la plupart  de ses acteurs habituels de la pièce de Feydeau .

  Sans être la meilleure de l’auteur ( la dernière partie s’essouffle un peu ), elle est un bel exemple de la la machinerie mise en place pour faire naître  le comique à partir d’une situation qui est déjà au départ ingérable et qui va, au fil du temps et des circonstances, engendrer quiproquos, malentendus, délires et mensonges en  tout genre improvisés à la dernière seconde, pour arrêter la catastrophe imminente le plus souvent au sein d’une famille ou d’un couple. Et cette Dame de chez Maxim n’échappe pas à la règle; on ne va pas vous résumer toute la pièce , ce serait trop long , impossible et surtout inutile.

    Il s’agit des mésaventures du brave docteur Lucien Petypon qui ,après une nuit où , avec son collègue et ami, le docteur Monchicourt; il n’ pas bu que de l’eau, et  retrouve , dans son lit la Môme Crevette, , une danseuse du Moulin-Rouge. Il est évidemment prêt à tout pour se débarrasser de cet élégant fardeau,  (qu’il ne se souvient même plus d’avoir ramenée chez lui)avant que son épouse Gabrielle ne s’en aperçoive.. Mais la jolie fille, a bien envie de laisser pourrir la situation qui ne peut que lui profiter, puisque la balle est dans son camp. Ce qui parait déjà difficile à résoudre pour  Lucien, mais ,comme chez Feydeau,une catastrophe n’arrive jamais seule,  son oncle, le colonel Petypon, de retour d’Afrique, vient le prier de venir au mariage de sa fille dans son château de Touraine.

  Bien entendu, le colonel croit que la môme Crevette est l’épouse de Petypon qui se verra donc obligé de l’emmener au mariage, en prétextant un déplacement d’ordre médical des plus urgents. Et bien entendu aussi , Gabrielle prendra le train suivant et arrivera elle aussi au château; et Monchicourt ne tarde pas on plus pour venir en aide à son vieux copain. Mais c’est un peu comme dans La puce à l’oreille avec son hôtel du Minet galant, tout ce beau monde se retrouve là où la môme Crevette n’a aucune raison d’être , d’autant plus qu’elle y   retrouve ,par hasard, son ancien amant, le lieutenant Corignon et … futur époux de la fille du colonel; mais, au cours de la réception,  la môme Crevette  accumule gaffe sur gaffe avec un plaisir évident et une sorte de perversité , et  devient de plus en calamiteuse au grand désespoir de Lucien ; en effet,  elle est pige vite et est capable avec cynisme et sang-froid, de  renverser une situation au tout dernier moment, elle  réussit même à être au mieux , sous une fausse identité de cousine, avec Madame Petypon. La môme Crevette, dans ce domaine là, ne doit pas en être à son coup d’essai et connaît bien les hommes…   

  Coup de théâtre  inattendu: elle s’enfuira avec son ancien amant. Les hasards chez Feydeau, même programmés sont toujours formidables , parce qu’inattendus, et sauvent les choses in extremis. Et même quand on connaît la pièce, on est comme des enfants, on les savoure encore… Revenu à Paris, le brave docteur Petypon arrive à se tirer, lui,  des situations  les plus accablantes , grâce à une invention diabolique de son crû: le fauteuil extatique , sorte de chaise électrique inoffensive qui a le don de figer  en une  demi- seconde, dès que l’on appuie sur un bouton, les gestes et les paroles de la personne qu’il y fait asseoir.  ( voir photo plus haut) .

  Gabrielle a fini  par tout comprendre ( elle aura mis du temps! ) mais le couple Petypon, arrivera ,tant bien que mal, à  se réconcilier. Même après tant de  demi-scandales et autant d’incroyables aventures qui n’auraient jamais dû se produire si Petypon n’était pas rentré ivre mort chez lui. Un couple, semble nous dire Feydeau , reste un couple.   La morale est un peu grinçante et cynique; qu’importe, il y aura eu , entre temps, des scènes du plus haut  comique, dès lors que l’on accepte les conventions et l’invraisemblable des situations, qui, plus d’un siècle après la création de la pièce , fonctionnent encore parfaitement; et dans l’écriture comique, chacun sait que c’est loin d’être évident. 

  Reste à savoir maintenant , comment s’emparer en 2009, d’une pièce aussi magnifiquement délirante; Golub et Martinelli avaient choisi de situer la pièce à notre époque; avec des décors assez laids et une  mise en scène discutable  chez Golub, et plutôt réussis mais peu crédibles chez Martinelli; Jean-François Sivadier a lui choisi de situer les choses sur un plateau nu ,avec toute une machinerie de fils que l’on fait fonctionner à vue sur le côté. Quelques chaises de bois blanc alignées ou non, un canapé, un lit , avec un ciel de lit blanc qui restera ensuite comme drapé et des panneaux de latté qui descendent des cintres pour figurer des portes ou une table de buffet,  voire les tableaux historiques du château, et un grand coffre en miroir sans tain pour figurer la chambre de madame Petypon où elle est enfermée mais  d’où elle peut observer la réception. Sivadier adore la machinerie, les praticables  qui se déplacent  au fur et à mesure ,  bref, tout l’endroit comme l’envers, et peut-être encore plus l’envers  de la représentation théâtrale. A vrai dire, ce qui peut fonctionner pour Brecht , n’est pas aussi réussi chez Feydeau, et tout se perd un peu sur le grand plateau de l’Odéon.

  On a souvent l’impression que Jean-François Sivadier  s’est fait lui-même piéger par la scénographie qu’il a installée avec la complicité de Daniel Jeanneteau et de Christian Tirolle, en voulant faire, à tout prix, preuve d’invention: du genre, je ne vais pas me contenter de ce que les autres ont déjà fait  ( entre autres, Alain Françon qui avait réussi les choses avec un décor beaucoup plus malin),  et vous allez voir ce dont je suis capable pour dire toute la modernité du texte de Feydeau! Mais les costumes sont de toutes les époques et assez hideux, disons les choses! Il doit sûrement y avoir une intention là-dessous,  mais laquelle?  

Et  cela finit évidemment par nuire à la mise en scène qui reste quand même  bien menée, même s’il y a une baisse de rythme dans la seconde partie, en partie, à cause de la pièce qui commence à patiner un peu. Mais cette déconstruction prétentieuse appliquée à Feydeau était- elle  indispensable? La réponse est carrément non. C’est dommage;  surtout,  quand  Sivadier a eu l’intelligence de faire appel à quelques grands interprètes , qu’il dirige très bien ,comme  Nora Krief en môme Crevette, qui joue à la perfection et  avec gourmandise,cette sale gamine intelligente,pas vraiment vulgaire mais trop heureuse de pénétrer dans un milieu qui n’est pas du tout le sien pour se payer une bonne tranche de rigolade , à coup de provocations et de coups tordus qu’elle ira raconter  à ses copines.Du grand art…Nicolas Bouchaud, excellent comédien, lui aussi,  joue, avec beaucoup de finesse et de second degré, le pauvre docteur Petypon qui, complètement égaré d’abord, puis,  assommé par tant d’ennuis,  remonte la pente pour la redescendre aussitôt ,en dégoulinant  de sueur et d’accablement. Et Gilles Privat, avec sa silhouette et sa voix inimitable , est un merveilleux colonel stupide et arrogant… Et le spectacle doit beaucoup à ces  trois acteurs exemplaires.  Le reste de la distribution est aussi de bonne tenue, même si, mais- est-ce évitable sur un aussi grand plateau?- les acteurs  crient souvent et sans raison.

   Alors à voir? Oui, si l’on veut, mais l’on peut aussi  regarder le spectacle sur Arte demain, mais ce n’est pas et ,de loin, malgré des airs de fausse modernité et des trucs bien usés comme ces allers et retours dans la salle qui ne servent à rien, la meilleure  des Dame de chez Maxim que l’on ait pu voir. Ce dimanche dernier, la salle était bien remplie et une bonne partie du public était même assez jeune, ce qui fait toujours plaisir, mais les applaudissements , malgré plusieurs rappels, n’étaient pas non des plus délirants.

 

Philippe du Vignal

 

Théâtre de l’Odéon  jusqu’au 25 juin  puis à partir d’octobre à Sceaux, Reims, Grenoble, Amiens, Annecy, Caen, Nantes et Valence; et demain soir donc mercredi à 20 H 45 sur Arte.

 

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LA DAME DE CHEZ MAXIM  Théâtre de l’Odéon par Edith Rappoport

de Georges Feydeau, mise en scène Jean François Sivadier
Ils sont seize comédiens, une vraie troupe, pour brosser l’imbécillité d’un drame bourgeois et en dépit de la minceur de l’intrigue, peut-être à cause d’elle, c’est un régal jubilatoire qui déploie des rires salutaires et bien rares au théâtre. Un médecin Lucien Petypon se retrouve au lendemain d’agapes arrosées, il ne se souvient plus de rien. Il a ramené chez lui la Môme Crevette (émoustillante Nora Krief), dont il cherche désespérément à se débarrasser, au moment où son vieil oncle,le Général Petypon, vient l’inviter au mariage de sa nièce. Il  prend la Môme pour son épouse, émoustillé, il l’invite aussi. De fil en aiguille, toujours au bord du scandale, la femme de Petypon (excellente Nadia Vonderhuyden) finira par pardonner et se révéler, le général emmènera la Môme en Afrique. Comme toujours, Nicolas Bouchaud est prodigieux dans le rôle principal, mais on peut saluer l’ensemble de la distribution, en particulier Gilles Privat en général et Stephen Butel en Mongicourt, l’ami fidèle

Edith Rappoport

 

Martin Crimp

Au Théâtre Gérard Philipe de Saint-Denis on découvre des auteurs, Carte blanche autour d’une écriture théâtrale. Martin Crimp auteur invité

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Beaucoup de théâtres pratiquent des lectures d’œuvres dramatiques se déchargeant ainsi des obligations de la création contemporaine. Peu de théâtres réservent une place importante à la découverte de l’écriture d’un auteur en questionnant sa démarche à travers les divers aspects de son œuvre et en la situant dans une perspective plus vaste d’autres écritures théâtrales. C’est précisément le sens du projet et de la manifestation « Un week-end pour un auteur » que Christophe Rauck met en œuvre dès son arrivée à la direction du Théâtre Gérard Philipe.
Après la première édition 2008 qui a confronté des écritures aussi différentes que celles de Christophe Pellet, Jacques Rebotier, Rémi de Vos et Wajdi Mouawad, l’édition 2009 (les 5, 6,7 juin) s’est articulée autour de l’œuvre de Martin Crimp, invité d’honneur, l’inscrivant en même temps dans un champ plus vaste de la dramaturgie britannique : Harold Pinter, Mark Ravenhill, allemande : Einar Schleef, et française : Valérie Sigward, Sonia Chiambretto.
Autour de Martin Crimp, impliqué lui-même dans certaines mises en espace dirigées par des metteurs en scène qui ont monté récemment ses œuvres : Marc Paquien (La ville), Christophe Rauck (Getting attention), Hubert Colas (Face au mur) Louis Do de Lencquesaing et d’autres, servies par, outre des acteurs confirmés (Anne Alvaro, André Marcon) des jeunes acteurs du JTN qui ont eu ainsi l’occasion de se confronter aux approches scéniques de diverses formes de l’écriture singulière de Crimp. Il s’agit en effet d’un théâtre qui, en prise avec notre époque, ne cherche pas à coller à l’actualité, à reproduire les faits, ni à délivrer des messages. Un théâtre qui n’aborde pas les problèmes de la société de façon frontale, démonstrative, mais qui convoque l’imaginaire du spectateur, la cruauté, la violence qui y affleurent sourdement en permanence ayant un impact infiniment plus fort.
Durant trois journées, à travers des mises en espace remarquablement travaillées, certaines bilingues, et une rencontre avec Martin Crimp, le Théâtre Gérard Philipe a proposé une traversée de son œuvre allant de pièces de théâtre Probablement les Bahamas, La ville, Play with repeats, aux textes courts, inédits, des nouvelles : Fever emergencies, Avis aux femmes d’Irak, Quatre pensées malvenues, Stage kiss, Sans titre écrit en prologue pour Ashes to ashes de Pinter, enfin au livret d’opéra Into the hill de George Benjamin, inspiré par la légende allemande du joueur de flûte de Hamelin.
Une belle découverte d’un auteur connu mais pas assez joué en France. De nombreuses œuvres de Martin Crimp : Getting attention, Ciel bleu ciel, La ville, Probablement les Bahamas, Tendre et cruel, Face au mur, Tout va mieux, Atteintes à sa vie, Le traitement, La campagne sont publiées par l’Arche Éditeur.
La troisième édition 2010 du « Week-end pour un auteur » s’articulera autour de l’écriture d’Aziz Chouaki.

Irène Sadowska Guillon

DE LA MONTAGNE ET DE LA FIN

DE LA MONTAGNE ET DE LA FIN  Maison de la Poésie

 

De Marina Tsvetaeva , texte français et mise en scène de Nicolas Struve
Stéphanie Schwarzbrod, incarne l’impossible, la brute et sublime beauté de Marina, poète entre tous dont j’avais dévoré avec délices, les carnets de sa vie rassemblés par sa fille Ariadna Efron, l’amour absolu de sa vie. Le visage de cette étonnante actrice se transforme, la diction hachée des lettres à Constantin Rodzevitch laisse place à une douceur et une beauté épanouie dans la dernière partie. Elle se dresse sur une arène de sable, où de minuscules maisonnettes et un petit chemin de fer symbolisant sa douloureuse et intense vie d’errance est tracé.

Edith Rappoport

Les Justes

Les Justes d‘Albert Camus  mise en scène de Guy-Pierre Couleau.lesjustes3.jpg

Nous vous avions parlé en mai dernier de la première partie de ce diptyque  mis en scène par Guy-Pierre Couleau, à savoir Les Mains sales de Jean-Paul Sartre, dont on pouvait avoir  des  raisons de croire que le texte écrit il y a cinquante ans ne tiendrait pas vraiment la route. Mais, non, Guy-Pierre Couleau avait intelligemment mené sa barque de metteur en scène,  moyennant quelques coupes dans la  pièce, une mise en scène au coredau et une solide distribution   et l’on attendait avec un peu d’impatience ces Justes qu’il avait monté l’an passé. Irène Sadowska vous en raconte plus loin l’intrigue- un attentat, finalement réussi , après un premier échec, contre le grand Duc Serge à Moscou en 1905 : donc,  nous n’y reviendrons pas.
Les deux pièces , celle de Camus et celle de Sartre, tous les deux orphelins de père, tous les deux philosophes et amis avant  d’avoir de sérieuses divergences de vue, ont beaucoup de choses en commun: le thème de l’attentat contre une personnalité politique de premier plan. Les temps anciens ont connu le couteau ou les instruments dits contondants depuis il ya eu le  revolver, le pistolet mitrailleur mais  la bombe reste sûrement la chose  la  plus efficace et en vente libre dans tous les réseaux mondiaux , et, de plus ,on a le choix…  L’attentat a  toujours prospéré  et,  à toutes les époques ; il  semble même  promis à un bel avenir mais il y a une condition sine qua non: être prêt à faire le sacrifice de sa pauvre vie , ce qui n’ a aujourd’hui plus toujours  de poids, dès lors que l’on a correctement, avec des arguments psychologiques et surtout religieux au mauvais sens du terme, instrumentalisé  et/ou drogué l’heureux bénéficiaire du  merveilleux contrat.
Mais autrefois, dans ce choix de tuer ou de ne pas tuer, n’y-avait-t-il pas,  bien d’autres raisons enfouies dans l’inconscient des personnages d’Albert Camus; les meurtriers actuels, comme le rappelle justement Irène Sadowska, n’ont plus ces états d’âme ni ces scrupules;  et des centaines de morts et d’ handicapés à vie ( que l’on oublie trop souvent  dans les sinistre bilans)- toute race et tout âge confondus , c’est aussi cela la conséquence de ces voyages en avion à l’autre bout de la planète – ne pèsent pas bien lourd dans la balance, quand il s’agit de mettre un projet à exécution. D’où sans doute le fait que la pièce semble quelque peu datée mais Albert Camus , malheureusement ,ne possède pas non plus la langue souvent remarquable de Jean-Paul Sartre.  Il y a quand même dans ce texte des phrases et des répliques qui , maintenant, ont du mal à passer ,sans aucun doute, à cause d’une certaine naïveté et d ‘une lourdeur difficile à accepter,  du genre: « Ceux qui aiment vraiment la justice n’ont pas droit à l’amour » ou  » Vivre est une honte, puisque vivre sépare  » ou encore  » C’est tellement plus facile de mourir de ses contradictions que de les vivre ».  On pourra toujours me rétoruquer que ce sont les personnages qui parlent et non la voix de Camus….

La pièce reste bien ficelée mais les dialogues , aujourd’hui ont souvent un peu de mal à passer; c’est la dure loi du théâtre, comme dirait Hervée de Lafond, co-directrice du Théâtre de l’Unité.* Et Guy-Pierre Couleau semble du coup moins   à l’aise dans sa mise en scène : la scénographie ressemble à un bel exercice de style avec des panneaux qui se déplacent et des portes que l’on ouvre  sans cesse; la direction d’acteurs est aussi moins rigoureuse; pourquoi les comédiens, notamment François Kergoulay et Michel Fouquet , se mettent-ils à crier sans raison quand ils veulent être convaincants, ( ce qu’on apprend à ne surtout  pas faire, à peine entré dans un cours d’art dramatique correct) .. .
Anne Le Guernec, qui joue Dora, est plus sobre dans son jeu tout comme Gauthier Baillot , et elle a toujours la même aussi belle et simple  présence sur scène que dans Les Mains sales et ,du coup, est bien plus convaincante.. Reste un travail de mise en scène honnête, un peu molle et conventionnelle qui manque  de rythme, et  qui ne  fera sans doute pas date .Mais le ver était dans  le fruit: la pièce a été , et reste, largement surévaluée et ce n’était  sans doute pas l’ idée du siècle  de la monter avec celle de Sartre.
Alors à voir?  C’est à vous de voir comme on dit. Les représentations de Paris- il s’agissait d’une courte reprise- sont finies mais, si vous les  croisez sur votre route, pourquoi pas,  et si vous n’êtes pas trop exigeant. Ou bien si vous êtes  vraiment un inconditionnel de Camus… et que  vous ayez envie de faire la comparaison avec Les Mains sales : les deux cas  paraissent peu probables…

Philippe du Vignal

Théâtre de l’Athénée.

Oncle Vania à la campagne de Tchekov  , mise en scène d’Hervée de Lafond et Jacques Livchine,sorte de merveilleux ovni dans le ciel théâtral contemporain, va passer un peu partout cet été ; habitants de Mauriac, d’Audincourt, de Montbéliard , de Saint Julien de Piganiol et de Couteuges comme ceux de Conques,  Marcillac , Cassaniouze et Saint- Santin de Maurs sans oublier ceux de Verderonne , ne ratez surtout pas ce spectacle; on va vous donner les dates d’ici demain , sinon si vous êtes pressés, merci d’aller voir sur le site du Théâtre de l’Unité.

Les justes

Les justes d’Albert Camus
Mise en scène Guy Pierre Couleau

   jst398hd.jpgAprès Les mains sales de Jean-Paul Sartre, voici sur la scène du théâtre de l’Athénée à Paris Les justes d’Albert Camus, les deux pièces, l’une écrite en 1948, l’autre en 1949, mises en scène par Guy Pierre Couleau constituant un diptyque.
Guy Pierre Couleau remet en effet ces deux textes à la fois dans le contexte littéraire, philosophique, politique de l’époque et dans celui de l’amitié puis de l’opposition radicale entre Camus et Sartre. Les deux pièces, jouées par les mêmes acteurs dans le même dispositif scénique : une boîte ouverte avec des cloisons qui avancent et reculent créant ainsi les différents lieux et juste deux chaises.
Dans les deux cas Guy Pierre Couleau fait preuve d’une approche intelligente, très pertinente, des œuvres en en proposant une vision scénique limpide, d’une totale cohérence. Mais si Les mains sales de Sartre, autant par l’approche plus réaliste, concrète, de la problématique du meurtre politique, de l’engagement et du sacrifice de sa vie, que par l’écriture plus souple, plus baroques, plus ambigue, osant l’humour, le comique, passe remarquablement l’épreuve du temps avec toujours des résonances très fortes aujourd’hui, le débat qu’expose Camus dans Les justes est devenu abstrait, théorique et pour tout dire historique.
La pièce, de facture plus classique, austère, à la fois passionnée et retenue, engoncée dans un discours idéaliste, utopique sur la révolte et le sacrifice de sa vie pour une cause, une justice hypothétique, met en scène à travers la dialectique entre le meurtrier et sa victime, des postures rigides, extrêmes, pour ne pas dire extrémistes.
Camus s’inspire d’un fait réel : l’attentat meurtrier à la bombe contre le Duc Serge, oncle du tsar, par un groupe de socialistes révolutionnaires en 1905 à Moscou. Cinq personnages : Dora, Annenkov, le chef du groupe, Stepan, évadé du bagne, Voïnov et Kaliayev, poète, enthousiaste illuminé de la lutte contre la tyrannie et amoureux de Dora, préparent l’attentat contre le Duc qui doit se rendre au théâtre. Kaliayev doit jeter la bombe, mais voyant le Duc accompagné de la Duchesse et de deux enfants, recule. Tuer le tyran est justice mais sacrifier sa femme et des enfants innocents est un vulgaire assassinat.
Les paradoxes s’accumulent. Entre le découragement et la foi enflammée le doute pointe sur les limites de la justice, sur la pureté de la cause, la justification du meurtre, la nécessité du sacrifice de soi. Faut-il renoncer au bonheur et s’immoler, pour que les autres vivent heureux ? L’idéal révolutionnaire d’un monde meilleur et plus juste suffit-il pour passer à l’acte ? Le choix de tuer, n’est-il pas déterminé au fond par des motifs plus personnels : haine, souffrance, vengeance, frustration, amour sacrifié… ?

  Déterminés à servir une cause noble, tiraillés entre l’honneur, l’héroïsme et le désir de vivre, d’être aimé, ces personnages consentants au sacrifice ont quelque chose de racinien. Mais que représentent aujourd’hui pour nous leurs interrogations éthiques, leurs justifications idéologiques du meurtre comme un acte révolutionnaire ? Le terroriste moderne ne s’encombre plus de questions de justice, de bonheur des peuples, de tyrannie à abattre. Plus de scrupules pour frapper des innocents, des enfants, eux aussi transformés parfois en enfants tueurs, en bombes vivantes. La mise en scène très rigoureuse, allant à l’essentiel, et les excellents acteurs réussissent à donner vie à ce débat d’idées et à impulser une vérité humaine aux personnages en dépouillant leurs discours du pathétique et de l’emphase naïve que laisse entendre parfois le texte. C’est sans aucun doute une des meilleures versions scéniques Des justes de Camus, très pertinemment inscrite par Guy Pierre Couleau en contrepoint aux Mains sales de Sartre.

Irène Sadowska Guillon

Les justes d’Albert Camus
mise en scène Guy Pierre Couleau
au théâtre de l’Athénée à Paris
du 3 aux 6 juin 2009

Laissez-moi seule-Let me alone

  Laissez-moi seule-Let me alone , texte et mise en scène de Bruno Bayen.

La pièce, ou du moins, l’espèce de brouet concocté par Bruno Bayen est une sorte de paraphrase des aventures de Lady Di et du Prince Charles, et de Camilla Parker Bowles. Comme vous vous en doutez , c’est absolument passionnant. …. Bruno Bayen a voulu traiter les choses sur un mode ironique et distancié, à la façon B. D.  mais s’est d’abord complètement égaré sur le langage qu’il fallait adopter pour traiter ce genre de choses. Les dialogues sont d’une platitude effrayante, comme s’ils avaient été écrits sur le coin d’une table ; ils n’ont  pas les vertus d’un canevas d’improvisation sur lequel les comédiens auraient pu broder. On pense avec nostalgie à ce qu’aurait pu faire Alfredo Arias autrefois avec trois francs six sous, mais avec une intelligence scénique à couper au couteau… Ici,  tout mais tout est d’une tristesse abyssale. Quant aux personnages, ils sont  inexistants que ce soit le Prince Charles, Lady Di ou Camilla Parker Bowles, et, dès les dix premières minutes,-et encore nous sommes généreux,-un ennui  de premier ordre commence à plomber le spectacle dont il ne pourra se relever. Et cela dure presque deux heures !
D’autant plus que Bruno Bayen  a commis une seconde erreur monumentale, c’est de vouloir signer la mise en scène de ce chef d’oeuvre; et là où quelqu’un d’autre aurait -peut-être mais avec des efforts surhumains- sauver ce qui pouvait encore l’être, il s’enfonce un peu plus et cela devient pathétique: il y a un décor  imposant d’escaliers de chaque côté de la scène qui dessert le jeu des comédiens,  le but d’une scénographie maîtrisée étant au contraire de les y aider au maximum, et qui a  dû coûter très cher! La seconde erreur est d’avoir choisi cet immense plateau pour cette pochade !
Quant aux acteurs,  qui ne sont absolument pas dirigés,  ils  ne peuvent pas faire dire au texte plus que ce qu’il donne, mais dans ce désastre de mise en scène, comme on en voit rarement sur une grande scène publique , ils font preuve d’un courage exemplaire qu’il faut saluer: en particulier, Dominique Valadié,  formidable comédienne qu’on ne se lasse jamais de revoir, ( et qui a dû souffrir),  arrive , non pas à inverser l’ordre naturel des choses- à l’impossible nul n’est tenu-  mais à faire en sorte que le spectacle ne s’effondre pas; et quand elle apparaît sur le plateau, elle arrive quand même , avec sa voix inimitable, à nous dire , en filigrane bien sûr,  de rester coûte que coûte;  avec Axel Bogousslavsky en Prince Charles déjanté et  Clotilde Hesme ( Lady Di),  et  les autres comédiens, très courageusement, très humblement aussi, ils  font tous preuve d’une conscience professionnelle exemplaire et  tentent de sauver les apparences, même si on  se doute qu’avec tout leur métier acquis depuis des années, ils ne sont pas dupes… Avant que cela ne  tourne à la catastrophe pourtant programmée.

  Et la catastrophe , grâce à eux  et à l’équipe technique, n’arrive pas. Mais , on suppose que ,dans les coulisses,cela ne devait pas être la franche gaieté! En tout cas, Bruno Bayen – et nous espérons qu’il  en a conscience- leur  doit la vie de cette chose improbable qu’il voudrait nous présenter comme un travail théâtral mais où rien n’est dans l’axe… Et le public dans tout cela? Assez décontenancé par autant de  médiocrité, il arrivait vendredi soir quand même parfois  à sourire, comme s’il  voulait se dire qu’il avait dépensé 27 euros ( sic) pour quelque chose; les jours précédents, nombre de spectateurs s’étaient  enfuis dès la première demi-heure; vendredi soir, le public est resté jusqu’au bout  mais,  il a fait son boulot de public: il a remercié  poliment les comédiens qui le méritaient bien ,mais, après  quelques maigres applaudissements, a  fait comprendre à Bruno Bayen, auteur et metteur en scène  de cette mauvaise plaisanterie  qu’il s’était fait rouler et  a vite quitté la salle…

  Message reçu, Bruno Bayen ? Et qu’on n’aille pas dire qu’il n’ a pas eu les moyens nécessaires. La question que l’on est en droit de se poser, c’est comment et pourquoi, on en est arrivé là… Comment,  au départ déjà, Alain Françon ne s’est pas rendu compte qu’on ne pouvait pas arriver à grand chose avec un texte aussi pauvre et aussi dénué de toute vertu théâtrale? L’erreur est humaine mais quand même. Enfin, on restera sur le souvenir de La Cerisaie… dans cette même salle il y a deux mois. Alors à  voir? Devinez…

 

Philippe du Vignal

 

Théâtre de la Colline, jusqu’au 21 juin.

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Let me alone – Laissez-moi seule
 par Christine Friedel
Il était tentant, une douzaine d’années après sa mort, de faire de Lady Di – lady died – un personnage de fiction. Il était tentant de donner à cela un décor majestueux, royal. Il était tentant de choisir l’acteur éternellement enfant Axel Bougoslavsky pour jouer le rôle reconnaissable par tous (quoique nommé dans la pièce par sur surnom d’enfance, Plum pudding, à retrouver dans les mythologies de Barthes, au chapitre Paris-Match, ça ne nous rajeunit pas) du prince Charles, éternel non-roi d’Angleterre.
Mais voilà, mieux vaut ne pas succomber à la tentation, ne pas occuper à tout prix le grand plateau de la Colline. Pas même à la fidélité ni à l’amitié : Michel Millecamps a fait pour Bruno Bayen il y a longtemps et depuis longtemps, de beaux décors, et peu praticables. Celui-ci, encombrant, n’est pas praticable du tout, et contraint les comédiens à piétiner dans de tout petits espaces. Un seul beau moment : celui où, dans un grand escalier rouge, la reine de music-hall, la « queen » travestie, roule de marche en marche, encore et encore, avec la grâce d’une extrême théâtralité.
Ni premier degré, ni second, les « interstices » de l’actualité sont trop minces pour donner appétit au spectateur, malgré la grâce des jeunes comédiennes et la réjouissante garce dessinée avec une belle et précise énergie par Dominique Valadié.


Texte et mise en scène de Bruno Bayen. Théâtre de la Colline jusqu’au 21 juin

Au bois dormant

Au bois dormant
Spectacle de Thierry Thieû Niang, Marie Desplechin, Benjamin Dupé avec le regard complice de Patrice Chéreau

parisart16tciniangaubois01g53332.jpg   À l’origine de ce spectacle de danse – théâtre une expérience du chorégraphe Thierry Thieû Niang de danse partagée en duo avec quatre adolescents autistes de l’Institut Médical Éducatif Les Parons à Aix-en-Provence. À partir de cette expérience il crée un solo chorégraphique pour lequel Benjamin Dupé compose la musique, et Marie Desplechin, ayant suivi sa démarche et l’atelier d’improvisation avec les adolescents, dépose dans un texte la perception qu’elle en a eu.
L’enjeu de cette création était de faire vivre sur le même espace et en parallèle le travail du chorégraphe, sa perception textuelle et musicale et « les ponts secrets et imaginaires les reliant encore, en creux, aux quatre adolescents ».
« Quand rien ne vient de la parole il y a toujours quelque chose du corps » explique Thierry Thieû Niang dont la démarche consiste à « chercher du dehors celui qui est dedans », à faire advenir l’être endormi dans le corps.
Sur le plateau juste un tapis coloré au sol. Benjamin Dupé (guitare électrique) et une bande son, accompagnent la danse de Thierry Thieû Niang, s’arrêtant pendant les interventions de Marie Desplechin. De temps à autre les bruits du monde extérieur, des voix d’enfants, etc. font irruption dans cet univers refermé sur lui-même.
Au fond du plateau, telle une ombre solitaire, un être à part, on voit évoluer Bastien Lefevre, danseur invité.
De temps à autre, sur le plateau, Marie Desplechin, son texte à la main, tantôt le dit, tantôt le lit, d’une voix monotone, plate, distanciée. Récit par bribes des souvenirs de ses visites à l’hôpital Maison-Blanche, tentative de traverser la frontière entre le dehors et le dedans, de pénétrer l’aliénation, l’univers obscur d’un être. Puis le récit fragmenté de l’expérience avec les quatre adolescents autistes, coupé parfois par une adresse directe à l’un d’eux ou à Thierry Thieû Niang.
L’espoir, le rêve, l’impression d’ouvrir l’univers clos, silencieux, de ces êtres, de susciter un mouvement, une réaction, un geste vers le dehors, surgissent par moments, tels des instants de lumière dans la nuit.
Quelques belles images poétiques jaillissent dans le spectacle, comme par exemple le volet fenêtre au fond du plateau qui s’ouvre sur les arbres dehors. Beau travail d’éclairages de Bertrand Couderc qui trace les lieux instantanés d’espoir de rencontres, d’un lien. Des instants poétiques surgissent dans le récit souvent plat et abstrait, entre description objective et des sensations, des impressions subjectives. Ainsi par exemple l’évocation de l’instant où le sort est levé sur les personnages des contes qui se réveillent à la vie.
Mais dans l’ensemble le spectacle reste assez abstrait, les correspondances entre le mouvement (langage chorégraphique pauvre et répétitif), la parole (probablement volontairement distanciée) et la musique, peu sensibles. On est face à un univers impénétrable, autiste, c’est le cas de le dire. D’un côté les protagonistes du spectacle, les complices du jeu et de l’autre nous les spectateurs.

Irène Sadowska Guillon

Au bois dormant – danse théâtre
au Théâtre de la Cité Internationale à Paris
du 4 au 9 juin 2009.

Européana, une brève histoire du XX ème siècle

  Européana, une brève histoire du XX ème siècle de Patrik Ourednik, mise en scène de Myriam Marzouki.

 

europeana2lightdrdavidschaffer.jpgL’auteur  (52 ans), praguois d’origine s’est exilé en France depuis 1984 où il vit actuellement; on le connait comme l’auteur de récits, essaits et poésies mais il est aussi traducteur en tchèque de Rabelais, Jarry, Queneau, Beckett et Michaux. Europenana , publié en tchèque en 2001, a été  traduit en français*.

  C’est, comment dire les choses un peu vite, une sorte de manuel d’histoire de feu notre vingtième siècle ( essentiellement occidental) où , en quelque cent cinquante pages , Patrik Ourednik a compilé, malaxé, trituré des centaines de faits qui appartiennent aussi bien à la » Grande » histoire »   qu’à la petite, celle des individus vécue  au quotidien; en vrac: les atrocités de la guerre de 14 -18 et celles de 39-40,  l’annonce du fameux bug électronique qui aurait pu se passer au passage du XXI ème siècle, le droit de vote des femmes, les camps d’extermination nazis avec toutes leurs  horreurs, Auschwitz, Buchenvald et Therensienstadt, le camp des artistes, fausse vitrine à l’intention des visiteurs de la Croix -Rouge,les non moins tristement  goulags soviétiques  et puis l’invention de l’électricité,  de l’escalier roulant, et  de la poupée Barbie , du bas nylon, de  la psychanalyse déclinée sous toutes ses formes, du soutien-gorge..

  Cela part de la fin du 19 ème siècle , passe jusqu’en mai 68, repasse par les tueries de 14 , revient à l’époque contemporaine dans une espèce de vérité historique qui aurait été apprise puis mal digérée  par un élève du secondaire; on ne sait plus très bien où l’on en est ,de la vérité historique avérée qui semble cependant sorties d’un manuel scolaire de bas étage avec son lot de stéréotypes sur les races et les peuples; c’est peu de dire ,  comme Myriam Marzouki, que l’auteur brouille les pistes… Il  s’y complait  et accumule des chiffres et des statistiques qui s’entrechoquent jusqu’à ne plus avoir leur  sens primitif. C’est à la fois le charme  et le défaut de la cuirasse  de ce texte qui a tendance à ressasser un peu les choses; et ce qui peut passer sans difficulté à la lecture, encore que, devient à la longue assez lassant sur un plateau…

  La science historique  et la mémoire populaire chez  Ourednik provoquent de sacrés court-circuits, comme un cerveau qui n’arriverait plus à débrouiller le vrai du faux, le passé du présent, les faits reconnus et la fiction la plus délirante. Patrik Ourednik sait , mieux que personne, pointer les  stéréotypes de la langue orale comme écrite, les vérités scientifiques considérées comme absolues qui, vingt ans après, apparaissent comme totalement dépassées.

  C’est souvent brillant, toujours poétique, parce que l’auteur a bien compris, dans la sillage du dadaïsme et du surréalisme que  ce manque de hiérarchie dans les événements  et l’énoncé « naïf  » des faits provoquait  comme une sorte de feu d’artifice poétique, même quand il traitait des choses les plus sinistres qu’ait pu inventer l’homme du vingtième siècle dans les supposées démocraties  occidentales. Myriam Marzouki,  en philosophe avertie, a vu là  matière non pas à  du théâtre traditionnel ,mais à un forme de »théâtre concert » , dit -elle,  qui  se transforme en délire poético-musical.Aucun décor qu’un tapis rose bonbon et une guirlande de lampes rouges aussi absurde qu’efficace traînant sur le bord de scène, et trois petits praticables  noirs et ronds et qui tournent de temps en temps.  Au-dessus de la scène ,un écran pour la traduction simultanée de quelques phrases en allemand ou en anglais, histoire de compliquer encore un peu les choses….

  Il y a en, fond de scène ,le plus souvent ,trois garçons, trois musiciens ,auteurs de la partition originale( Nicolas Laferrerie, Emilien Pottier et Stanislas Grimbert )qui jouent de tout: piano, batterie, guitare ,contrebasse, accordéon, synthé et ce curieux petit instrument que l’on appelle melodica .Il  y  a aussi trois  jeunes comédiennes qui s’emparent de ce récit à tour de rôle, ou parfois en choeur, habillées comme les garçons d’une  salopette bleu foncé à la Meyerhold, ou en robe  et escarpins noirs avec perruque blonde. Et elles disent les choses  les plus horribles, les plus consternantes sans verser la moindre larme avec une candeur et une naïveté mêlées  d’une rare insolence, comme de sales gamines qui voudraient renvoyer à leurs parents un cours d’histoire  imbécile qu’on leur a forcé à apprendre en classe .

  Et c’est vrai que le spectacle sonne souvent comme une piqure de rappel à l’intention des générations passées, bien que personne ne soit dupe :les mêmes constats accablants pourront être faits à celles  qui les auront suivies…Rappelons- nous que Jacques Chirac faisait encore joujou avec la bombe atomique sur le territoire français et que Simone Weil a dû subir les injures d’une bonne partie du Parlement français quand elle réussit à faire voter la fameuse loi sur l’interruption volontaire de grossesse… On en passe et des meilleures…

  Et elle disent tout cela, avec une étrange diction,  à la fois langoureuse et sotte ,aussi impeccable dans l’énoncé des ces barbaries et stupidités en tout genre, que leur  gestuelle. très élaborée. Elle s’appellent Charline Grand, Clémence Léauté et Alice Benoit , et c’est un vrai régal que de les voir sur un plateau, d’autant qu’elle savent ne pas en faire trop et  qu’elles ne sont jamais vulgaires , ce qui aurait été chose facile…
  Myriam Marzouki a su imaginer, comme elle l’avait fait pour ses précédents spectacles, une mise en scène qui accorde à la musique, au texte dit , comme à la parole chantée , disons à l’oralité en général,une unité scénique, et sait diriger ses musiciens comme ses actrices, avec beaucoup de maîtrise. Ce qui n’était pas gagné au départ.

  Le spectacle est encore un peu vert, et la balance entre la musique jouée et le texte des trois comédiennes pas toujours très au point; d’autant que les trois comédiennes  ont un micro, presque en permanence, ce qui n’est vraiment pas indispensable. Ces foutus micos HF en effet, la plupart du temps et , c’est le cas ici ,  tuent les nuances et uniformisent les voix, ce qui est bien dommage; quant au  texte, il  mériterait sans doute  quelques coupes; il y a deux fausses fins qui plombent  le spectacle qui n’en finit pas de finir . Mais tout cela devrait être  réparable…
  A voir?  Oui, si vous voulez voir comment une jeune  réalisatrice intelligente et douée, réussit avec trois musiciens et trois comédiennes un spectacle bien construit , sans doute  actuellement trop long mais  tout à fait jubilatoire, même si l’horreur , le sang et les larmes sont souvent au rendez-vous de ces pages d’histoire que l’homme,  c’est à dire nous. avons réussi à léguer à nos enfants. Cela dit , bienvenue quand même dans ce monde de brutes à la petite Hannah  née il y a quinze jours qui dormait du sommeil des justes dans les bras de sa metteuse en scène de maman. Elle aura soixante ans en 2069, cela suffit à donner le vertige…

 

Philippe du Vignal

Le texte est édité aux Editions Allia ( 2004).

Maison de la Poésie, Passage Molière 157 rue Saint-Martin. Paris, jusqu’au 28 juin.

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EUROPEANA  par Edith Rappoport

De Patrik Ourednik, mise en scène Myriam Marzouki, compagnie du dernier soir
J’avais vu ce texte présenté à Aurillac par le Groupe Merci, mis en scène par Solange Oswald dans un cylindre de la mort (161) et je m’interrogeais sur l’intérêt de ce texte dans une scénographie moins originale…Et bien malgré le beau dynamisme de cette compagnie du dernier soir, trois belles actrices et trois musiciens qui brossent cette brève histoire du 20e siècle, de l’émancipation de la femme au camp de Theresienstadt en passant par l’invention du soutien gorge et de la psychanalyse, je reste sur mes positions. Europeana ne m’a pas captivée.

 

 

 

LETTRES DE VOYAGE

LETTRES DE VOYAGE  Maison des Métallos  d’après Céline et Rainer Maria Rilke, mise en scène Stanislas Roquette sous l’œil de Denis Guenoun

Stanislas Roquette nous emmène dans un beau voyage à travers les Lettres à un jeune poète de Rilke et le Voyage au bout de la nuit de Céline qui sont pour moi aux antipodes. J’idolâtre Rilke depuis mon plus jeune âge et je n’ai jamais réussi à terminer un livre de Céline ! Et curieusement, cet alliage mené par cinq jeunes et beaux comédiens formés à l’ESAD de Paris exerce une certaine fascination sur le public. Entre l’exaltation de la solitude de Rilke, la nécessité proclamée du voyage intérieur et la quête éperdue de d’un impossible amour dans une vie sociale vaine chez Céline, il y a une étrange proximité.

Edith Rappoport

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