Bintou

bintou.jpg Bintou

Nous connaissons déjà  l’œuvre de Koffi  Kwahulé, à mon  avis un des  meilleurs auteurs dramatiques de langue française de sa génération. Souvent jouées à Avignon, ses pièces construisent un monde symbolique qui décortiquent les  soubassements du pouvoir où les anges exterminateurs mènent leurs victimes à leur perte. Un monde terrifiant qui cerne la psyché ébranlée de ces êtres pris dans un monde en transformation qu’ils essaient de cerner mais que souvent, ils ne comprennent pas.
Bintou  nous place devant une de ces expériences limites. Ce texte  très  puissant, issu du monde de la culture populaire urbaine est d’une actualité brulante, il est structuré comme une tragédie grecque. Un chœur syncopé  nous accueille dès le départ dans cette descente vers les enfers.  Bintou, une jeune révoltée genre Antigone, défie les dieux, refuse la tradition de ses parents et ensorcelle les membre de sa bande qui se laissent mener vers leur propre destruction. Un réquisitoire ontre l’excision, une mise en évidence des conflits  profonds qui déchirent les jeunes de l’immigration, un texte lyrique, féroce, réaliste et mythique à en couper le souffle.
Mais  le nom de  Bintou est désormais associé à celui d’une autre jeune femme dont l’immense talent pour la mise en scène  a su capter le sens profond de ce cérémoniel enragé et nous tenir en haleine pendant 1h30.  Laëtitia Guédon, fondatrice de la Compagnie O,10  en collaboration avec une excellente équipe d’artistes, a réussi une orchestration méticuleuse  des voix, des corps et des sonorités. Avec  la chorégraphie de Yano Iatridès (surtout la bataille entre les bandes  à la boite de nuit),  l’éclairage de Mathilde Foltier-Gueydan, les costumes  dont le responsable n’est pas précisé, les chansons originales de Dawa Litaaba-Kagnita  et les extraits de salsa, jazz et musiques africaines sélectionnées  par Henry Guédon, grand musicien et artiste  martiniquais  décédé en  2006,  père de Laëtitia à qui elle dédie le spectacle,  la pièce nous transporte vers les cimes d’un opéra urbain dont les références musicales existent déjà dans le texte de Kwahulé. 

  On aurait pu même imaginer une rencontre  encore plus hiératique lors du  martyre de la jeune femme, prise entre un  symbolique de rédemption chrétienne et  la déchirure de la tradition africaine. La mise en scène discrète et puissante de cette  dynamique  de   transformations culturelle douleureuse  interpellera  les jeunes autant que les moins jeunes.
. Un mot sur les comédiens. L’oncle Drissa, vieux libidineux qui renforce et justifie la révolte chez Bintou est joué par Aliou Cissé.  Formé  au Conservatoire national d’art dramatique au Sénégal, il s’installe en Martinique et devient vite  une des grandes présences de la scène martiniquaise. Mata Gabin, (la tante) qui a déjà joué sur les grandes  scènes de France est vouée à un bel avenir si les metteurs en scène comprennent toutes ses possibilités qui me semblent infinies.  Olivier Desautel, (Kelkhal), un acteur d’une très grande sensibilité qui intériorise son désir lorsqu’il tente d’expliquer  pourquoi il est si attiré par Bintou.  Yohann Pisiou, (Blackout),  autre membre de la bande et le plus  agressif, qui passe entre la colère meurtrière et la tendresse animale devant Bintou, est un acteur fascinant. Nous ne pouvons parler de tous ces jeunes gens (16 sur scène)  dont la passion éclaire la scène mais surtout,  il faut noter l’exquise Annabelle Lengronne, qui incarne  Bintou.  Une « Grace Jones »  sculpturale en plus jeune; une présence  scénique androgyne qui projette une rage, une sensualité  et un mépris de tout sauf de « sa » bande.  Elle joue avec une maturité surprenante.   Laëtitia Guédon a bien choisi ses comédiens. En effet le niveau était si élevé que la moindre défaillance s’est  fait sentir immédiatement et c’était malheureusement le cas pour Dilène Valmar (la mère de Bintou)  dont la voix  jeune et la présence   chancelante  ne semblaient pas  convenir à cette confrontation quasi titanique entre la tradition et la modernité vécue dans les espaces de la banlieue. Bintou est une pièce importante et cette mise en scène annonce l’avenir du théâtre en France. Il ne faut pas la manquer. 
D’ailleurs, en  collaboration avec Kristian Frédric, Koffi  Kwahulé prépare  une nouvelle mise en scène  de Jaz (publiée en 1998) . Le spectacle  sera créé   à Montréal  en 2010 avant de se retrouver sur le plateau de la Chapelle du verbe incarné au Festival d’Avignon  2010.  Nous avons déjà vu le travail de Frédric à Montréal (un Big Shoot de  Kwahulé qui a ébranlé la salle de l’Usine C) . Tous les détails de ce projet seront dévoilés  cette semaine, le 20 juillet à 10h30 au théâtre de la Chapelle du verbe incarné,  rue des Lices , et le public  festivalier est invité à  assister à la discussion.  

Alvina Ruprecht

 


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