Escapade en Roumanie

Le 19e Festival et Concours international George Enescu a lieu actuellement à Bucarest, et le directeur de l’Opéra nous invite chaleureusement. L’occasion d’une escapade dans la capitale roumaine, à la rencontre non pas de Dracula mais de l’excellence musicale d’un pays qui panse peu à peu les plaies de l’ère Ceaucescu.

Bucarest était décrite, dans les années 30, comme «le Petit Paris des Balkans». Appellation peut-être exagérée, mais qui traduit la vitalité d’une capitale et d’un pays où l’on parle le roumain, c’est-à-dire une langue latine, relativement proche du portugais, de l’espagnol, du catalan, de l’italien et du français, là où dans la plupart des pays voisins, excepté en Hongrie, on s’exprime dans des langues slaves.
Une précision qui n’est pas inutile pour comprendre la francophilie et la francophonie d’un grand nombre de membres de l’intelligentsia roumaine, et le fait que bon nombre d’écrivains, après la guerre, de Mircea Eliade à Cioran et Eugène Ionesco, ont choisi de fuir le régime socialiste et de s’installer en France pour écrire en français. Car la Roumanie, on ne l’oubliera pas, a été sous la coupe d’un régime dictatorial pendant quarante ans.
Bucarest a gardé dans ses rues, et même aujourd’hui dans son ambiance, des traces de ces terribles quarante années. L’état des rues et des façades, les écheveaux de fils électriques, le colossal et inachevé Palais de la République (qui a nécessité, disent certains, la destruction d’un sixième de la ville !) peuvent inspirer la tristesse ou la mélancolie. Mais Bucarest est aussi une cité vivante, qui renaît peu à peu, qui restaure son patrimoine, ses monastères, ses églises, qui entretient ses parcs, qui essaye, en plein marasme économique (et, actuellement, en pleine campagne électorale), de retrouver un art de vivre perdu.

Les 3 priorités du ministre de la Culture
Theodor Paleologu est depuis 2008 ministre de la Culture de Roumanie. Né en 1973, titulaire de la double nationalité roumaine et française, il manie notre langue et l’humour avec un égal bonheur. Il porte également un regard lucide sur la situation politique de son pays, sur l’état de la presse mais aussi sur les atouts de la Roumanie. Laquelle, rappelons-le, est entrée en 2007, avec la Bulgarie, au sein de l’Union européenne.
Ministre, Theodor Paleologu a trois tâches principal à remplir : entretenir le patrimoine de la Roumanie, d’abord, qui se trouve dans un état critique. Quoi de plus fragile qu’une église en bois ? Ce patrimoine va bénéficier d’une loi comparable au plan Malraux des années 60, qui permettra de restaurer des monuments historiques et de mettre en place une politique de secteurs protégés.
Les cultes, ensuite. L’État roumain finance les différents cultes, et principalement le culte orthodoxe. Se posent aussi les questions du soutien à la diaspora, et celles qui accompagnent, en Transylvanie, la restitution de propriétés à l’église catholique.
Troisième souci : le mécénat. Theodor Paleologu a conscience qu’il faudrait concevoir une loi qui encourage davantage, sur le plan fiscal, les mécènes potentiels.
Pour soutenir l’activité culturelle, le ministère est aidé par un Conseil pour le fond culturel destiné aux projets spécifiques. Ce conseil, nommé par le ministre, met sur pied des commissions de spécialistes. Mais aussi, pour l’action culturelle à l’étranger, par l’Institut culturel roumain, même si, pour les projets très ambitieux, comme ce fut le cas pour Faust de Goethe mis en scène par Silviu Purcarete envoyé au Festival d’Édimbourg, le ministère contribue largement.

Un festival comme une vitrine

Créé en 1958, le Festival et le Concours de Bucarest eurent d’abord lieu tous les trois ans, puis tous les deux ans. Puis le Concours s’est pratiquement arrêté à la fin de l’ère Ceaucescu. Un budget indépendant, dont le montant est pérennisé et n’a pas baissé, assure toutefois l’avenir du festival, que Ceaucescu n’a jamais osé menacer, et qui est une vitrine de l’activité culturelle roumaine.
Parmi les bonnes surprises du festival 2009, auquel nous avons pu en partie assister, on citera les Vêpres de Rachmaninov, superbement interprétées par le Chœur académique de la radio, sous la fervente direction de Dan Mihai Goia, dans la splendide salle de l’Atheneum (1888) ; le concert donné le lendemain par la violoncelliste belge Marie Hallynck, pleine de fougue, en compagnie du pianiste français Cédric Tiberghien, dans un programme Enescu-Debussy-Britten ; enfin le récital du pianiste suédois Frederik Ullen dans un programme d’œuvres du XXe siècle (Stockhausen, Ligeti, Messiaen, Scriabine, Xenakis, Enescu) : une prestation peut-être un peu trop près de la lettre des œuvres, bridant la sensibilité de l’interprète. Ces deux derniers concerts eurent lieu tous deux dans la salle du Conservatoire, cependant que les concerts symphoniques, eux, étaient donnés dans un palais des congrès qui contient une salle de 4 000 places.
On ajoutera que le Festival de Bucarest accorde une place importante à la musique roumaine d’aujourd’hui. On a pu entendre, ainsi, notamment, des œuvres d’Octavian Nemescu, Doina Rotaru, Cristian Lolea, Mihai Mäniceanu, Ulpiu Vlad (auteur d’un concerto pour violoncelle joué par Marin Cazacu), Dan Dediu, Theodor Grigoriu, etc.

Le sacre d’Œdipe
A l’Opéra national de Bucarest, on a pu apprécier la reprise de la production d’Œdipe de George Enescu, qui est presque un compositeur national comme Szymanowski en Pologne ou Bartok en Hongrie… mais a tenu à composer là un opéra sur un livret en français. Ce spectacle, on avait pu le voir en octobre 2008 au Capitole de Toulouse. Il est signé Nicolas Joel (metteur en scène et nouveau directeur de l’Opéra national de Paris), avec la fidèle complicité d’Ezio Frigerio et Franca Squarciapino pour les décors et les costumes, d’une constante élégance. Un Œdipe sobre, qui met en scène le mythe et fait entendre l’ouvrage tel qu’il est écrit, sans chercher d’aventureuses interprétations néo-ceci ou crypto-cela.
Au pupitre, à Bucarest : Oleg Caetani, qui n’est autre que le fils d’Igor Markevitch. Franck Ferrari chantait le rôle-titre lors de la première, Stefan Ignat, étonnant chanteur au timbre splendide, lors des suivantes. Un bien bel hommage rendu par le Français Nicolas Joel au Roumain Enesco ! D’ailleurs, pour célébrer l’entente artistique entre les deux pays, le ministre de la culture roumain a tenu à venir en personne à Paris pour remettre à Nicolas Joel et à Franck Ferrari les rubans de Commandeur et de Chevalier du mérite culturel.
On oubliera vite en revanche la production d’Otello de Verdi dirigée par Miguel Gomez-Martinez, mise en scène par Mihai Maniutiu, avec Franco Farina dans le rôle-titre, Alberto Gazale (Iago) et Carmen Gurban (Desdemona). Un spectacle qui accumulait un grand nombre de défauts, scéniques et musicaux, mais qui ne gâte en rien le succès global d’un festival dont le directeur artistique n’est autre que Ioan Holender, directeur de l’Opéra de Vienne, et qui réunit en quelques semaines la crème des solistes (41 concerts avec des solistes tels que Christian Tetzlaff et Martha Argerich, 6 solistes en récital), des chœurs et des orchestres venus de toute l’Europe : Orchestre de la Radio bavaroise, London Symphony Orchestra, Orchestre de la Suisse romande, Orchestre philharmonique de Radio France, Orchestre du Capitole de Toulouse, etc. Rappelons que pour la première fois, cinq concerts (y compris Œdipe et le concert de gala du concours) ont été repris par la chaîne Mezzo.

Un concours d’un niveau international

Foisonnant et divers, le Festival de Bucarest servait d’écrin à une autre manifestation d’envergure : le Concours George Enescu, consacré cette année au piano, au violon et à la composition, et suivi par plusieurs jours de concert dans des villes telles que Sibiu, Brasov, Iasi, Cluj et Timisoara. Ont été couronnés d’un premier prix : le violoniste polonais Nadrzycki Jaroslaw, le pianiste kazakh Tebenikhin Amir et deux compositeurs chinois : Quian Shen-Ying pour la musique de chambre et Lam-Lan-Chee pour la musique symphonique.
Notons que lors du concert de gala qui a conclu ce concours, nous avons eu l’occasion d’entendre Le Son de la méditation du compositeur chinois Hu Xiao-Ou, premier prix 2007 : une pièce étonnante, au cours de laquelle les musiciens chuchotent dans leurs instruments, et qui montre combien la musique contemporaine trouve peu à peu sa place dans nos sensibilités.

Anne Rodet

 


Pas encore de commentaires to “Escapade en Roumanie”

DAROU L ISLAM |
ENSEMBLE ET DROIT |
Faut-il considérer internet... |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | Le blogue a Voliere
| Cévennes : Chantiers 2013
| Centenaire de l'Ecole Privé...