XVIIe festival international de théâtre à Pilsen en République Tchèque

 

XVIIe festival international de théâtre à Pilsen en République Tchèque du 9 au 13 septembre 2009
Les théâtres en Europe Centrale 20 ans après la chute du mur de Berlin

S’étant donné pour vocation de présenter les récentes créations théâtrales d’artistes, pour la plupart la jeune génération, de la République Tchèque et les pays voisins, le Festival de théâtre de Pilsen, dirigé par Jan Burian, a articulé sa 17e édition autour de l’interrogation des changements politiques, économiques et artistiques qui se sont produits dans les théâtres de l’Europe Centrale depuis 1989.
Un symposium international : « 20 ans après : transformations du théâtre après 1989″ organisé par le festival et l’Association tchèque des Critiques de Théâtre en collaboration avec l’AICT (Association Internationale des Critiques de Théâtre) a tenté de dresser un bilan et un état des lieux de ces changements à la fois dans les pratiques scéniques, dans les rapports établis entre les théâtres de l’Est et de l’Ouest de l’Europe après la tombé du rideau de fer. Ainsi les participants, critiques et théâtrologues de Tchéquie, du Canada, de Corée, de France, d’Angleterre, de Pologne, de Suède ont-ils interrogé la réception, l’influence, voire « l’invasion » des théâtres de l’Est en Occident, les transformations et souvent l’adaptation de leurs pratiques scéniques aux normes du marché théâtral et aux tendances dominantes, les critères d’échanges, les collaborations mises en place etc. Globalement on constate que l’intérêt de l’Occident pour les théâtres des pays de l’Est s’est déplacé aujourd’hui plus à l’Est, vers les pays baltes et les anciennes républiques soviétiques et que l’aura dont bénéficiaient ces théâtres de l’Europe Centrale n’est plus le même, le nivellement et l’effacement des spécificités artistiques étant à l’œuvre.
La programmation du festival, vitrine en quelque sorte de la création théâtrale actuelle, en était une démonstration éloquente.
oresteia.jpgParmi les leaders de la jeune génération des metteurs en scène de l’Est, le Polonais Jan Klata, monté au pinacle dans son pays, a présenté un digest très postmoderne de l’Orestie d’Eschyle assaisonnée de fragments de Médée matériaux de Heiner Müller et de moult inventions de son propre cru. Une Orestie retraversée au pas de course en 1 h 30, ramenée à une sorte de manga, scandée par une musique pop. On n’y voit Agamemnon boitant, en uniforme militaire, le meurtre, la hache ensanglantée, le demi squelette d’Agamemnon, Électre jouant à la poupée, Oreste en costume d’écolier portant un jeu électronique intitulé « Vengeance », les Érinyes masquées en maillot de bain sur des chaises de plage, Apollon en chanteur pop avec un micro, Athéna en robe de soir dorée, le chœur en costume-cravate. Tout ce petit monde évidemment sonorisé, la musique rock très forte ponctuant les meurtres, des nuages de fumée enveloppant parfois le plateau, les effets exploités avec insistance, les gags abondent.
Parmi les valeurs montantes en Tchéquie le jeune metteur en scène Jan Mikulasek, lui aussi adepte du postmodernisme, nous a gratifié de ses versions pour le moins surprenantes de Hedda Gabler d’Ibsen et de Hamlet de Shakespeare.
La pièce d’Ibsen, hachée en permanence par des noirs parfois même au milieu d’un dialogue ou d’une réplique, est traitée sur un ton de dérision, mélange de comique et de pathétique, dans un décor encombrant : canapé, grand tas de livres, des éléments surdimensionnés : piano à queue prenant la moitié du plateau, cerf aux énormes cornes etc., le tout de travers, dégringolant dans la seconde partie.
Le personnage de Hedda Gabler démultiplié en cinq femmes à longue chevelure noire rappelant des personnages des tableaux de Gustave Klimt. D’autres références picturales ou cinématographiques, des effets et signes symboliques émaillent le spectacle très kitsch. Le jeu souvent outré, tout comme les costumes modernes avec des éléments discordants. Tout cela manque de cohérence et s’éparpille.
Jan Mikulasek situe son Hamlet de Shakespeare dans un décor années 1950, intérieur délabré, sordide : chaises, piano, tableaux, papiers peints qui se décollent, pots de fleurs en plastique, un poste de télévision. Costumes années 1950, Hamlet en jean et blouson.
Le metteur en scène déstructure la pièce, rajoute des morceaux de textes, des chansons et coupe la fin l’arrêtant à la mort d’Hamlet. Le tout est traité comme une bande dessinée à la Walt Disney. Le jeu sur le mode hystérico-comique, certains effets et références anecdotiques, répétés à n’en plus finir, des gags usés. Bref, un vide rempli de bric à brac, de pacotille.
Quitter, dernière pièce de Vaclav Havel mise en scène par Martin Glaser, donnée en présence de l’auteur, a fait incontestablement l’événement politico artistique du festival. Une pièce à l’allure d’un testament politique dans laquelle Vaclav Havel règle ses comptes avec le pouvoir. À travers le personnage central, le chancelier Rieger qui, non réélu, quitte la scène politique, Vaclav Havel porte avec ironie et humour un regard lucide, acide et cruel sur le jeu et les arrangements du pouvoir et sur l’évolution de la société de son pays libéré et « libéralisé ».
Le thème de la dépossession, du dépouillement, de la trahison, constitue le fil conducteur de la pièce. Un décor unique, représentant une vieille demeure avec son jardin, d’emblée met en place la référence permanente à la Cerisaie de Tchekhov à laquelle s’ajoute celle au Roi Lear. Le chancelier Rieger s’y trouve envahi et traqué par des visiteurs : un homme politique du nouveau gouvernement, journalistes, anciens amis qui ont tourné leur veste, policiers. On exige qu’il quitte la maison, on le dépouille de ses souvenirs, on le tracasse et on l’accuse.
Vaclav Havel fait preuve dans la pièce d’une grande maîtrise dramaturgique : une écriture ciselée, dialogues vifs, percutant, humour. Sans doute pour créer une distance la mise en scène de Martin Glaser, à dessein, installe la pièce dans la convention de la comédie presque de boulevard, dans laquelle du coup les références au Roi Lear et à la Cerisaie, par exemple l’abattage des arbres à la fin souligné avec insistance, paraissent parfois parodiques.
Où le vent souffle, création de Jiri Havelka, spectacle « gadget », collection de trucs, de gesticulations, de musiques et d’effets ressassés à l’infini, est une tentative maladroite et ratée de parler, à travers la parabole du surf, du manque de sens, de l’immobilisme, de la superficialité des rapports humains, de la pauvreté du langage dans notre société actuelle.
Le théâtre de Nitra de Slovaquie a présenté un beau spectacle Tout pour la patrie d’après le roman de B. Slancikova Timrava mis en scène par Michal Vajdicka. Belle gestion de l’espace bi-frontal et des éléments scéniques, maîtrise du jeu, simplicité et efficacité de la mise en scène, sans prétention, sans effets inutiles.
ceskenebe.jpgJara Cimrman, personnage inventé mais doté d’une existence et d’une œuvre littéraire fictive, « contemporain » de Kafka, un phénomène unique dans la culture tchèque, inspire depuis 40 ans le travail de la compagnie Jara Cimrman. Sa dernière création Le paradis tchèque, articulée autour de quelques figures emblématiques, est un feu d’artifice, quintessence d’humour tenant à la fois de l’esprit surréaliste et pataphysique, subversif qui prend pour cible la bêtise, l’imposture, l’oppression politique, religieuse, idéologique. De magnifiques acteurs virtuoses, incarnant des figures historiques et mythiques, avec simplicité, extraordinaire naturel et naïveté feinte jonglent avec des idées politiquement et idéologiquement incorrectes, démontent des vérités établies, installent une complicité jamais vue avec le public. C’est brillant, intelligent, raffiné et populaire.
Gabor Tompa, metteur en scène réputé du Théâtre hongrois de Cluj en Roumanie a proposé une adaptation d‘Andras Visky de Kaddish pour un enfant non né d‘Imre Kertesz. Sa mise en scène empruntant à l’esthétique kantorienne, recentrée sur la thématique de l’holocauste et du destin des juifs, truffée de chants en hébreu et d’autres langues et de prières, en donne une vision simpliste, démonstrative, misérabiliste.
vanoceuivanovovych.jpgEn revanche le théâtre hongrois Jozsef Katona de Budapest n’a pas démenti sa réputation avec Noël chez les Ivanov d’Alexandre Vvedensky mis en scène par Peter Gothar. Il s’agit d’une paraphrase absurde et grotesque de Crime et châtiment : un soir de Noël dans une famille bourgeoise une nurse coupe la tête de l’enfant qu’elle garde. La mise en scène brillante, intelligente, efficace et inventive, joue sur le recto et le verso de la réalité sur le mode absurde, à la frontière entre l’humour noir et le surréalisme, s’imprégnant au fur et à mesure de tragique. Les excellents acteurs virtuoses, la tension dramatique et le rythme tenus à la perfection, pas de superflu, pas d’effets inutiles, chaque détail, chaque mouvement et geste concourant à l’extraordinaire cohérence de l’ensemble.
Un festival à suivre. Un des plus importants espaces de découverte et de confrontation d’artistes et de nouvelles pratiques des théâtres de l’Europe centrale.

Irène Sadowska Guillon

contact : www.festivaldivadlo.cz

 


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