Philoctète…

Philoctète…

le point de vue de Christine Friedel

22651pop.jpgLa guerre de Troie est loin. Depuis des années Philoctète est abandonné seul sur l’île de Lemnos. À la guerre comme à la guerre : un serpent l’a piqué, lui infligeant une blessure infecte et puante, on ne va pas garder cette chose dans l’armée des Atrides. Seul, il n’a pour vivre qu’une flaque d’eau boueuse et l’arc infaillible qui lui permet d’attraper au vol quelques maigres oiseaux de mer. Mais voilà, à la guerre comme à la guerre, toujours. Le siège de Troie s’éternise, Achille est mort, son fils Néoptolème est appelé à le terminer à sa place, à condition de récupérer l’arc infaillible de Philoctète. C’est ce que les dieux ont dit. Il faut un négociateur, ce sera Ulysse, l’opportuniste brutal. Son astuce : placer la mission entièrement sur les jeunes épaules de Néoptolème. Ici commence l’exemplaire dialectique de l’honneur et du mensonge, une impeccable leçon de manipulation : pour égaler la gloire de son père, le jeune homme accepte de mentir à Philoctète, de se placer, apparemment, du côté de sa rancune et de sa haine. Mais une fois le fameux arc obtenu, il ne peut accepter de gagner les honneurs contre son honneur. Au bout de compte, la sincérité, l’honnêteté s’imposent comme des armes simplement plus efficaces que la ruse.
La pièce finit par une réconciliation,   pas tout à fait d’ “homme à homme“. La souffrance, l’humiliation, la trahison ont été trop fortes pour Philoctète, sa solitude trop glorieuse, sa haine trop tenace. Il faut l’intervention d’Hercule, l’Hercule souffrant, mortel fils d’un dieu, celui qui avait donné les fameuses armes à Philoctète, pour valider l’affaire et ramener celui-ci, avec promesse de guérison, parmi les Grecs.
On est du côté d’Œdipe à Colone, avec la même force dans l’invective et la plainte, et une fin moins apaisée.
Le texte est de Jean-Pierre Siméon, qui annonce une « variation » sur Sophocle. Non, cher ami, quoi que vous en disiez, il ne s’agit pas d’une variation, mais d’une interprétation, d’un travail comparable à celui de l’acteur. Vous vous êtes imprégné de Sophocle, vous l’avez assimilé, vous avez fait votre son propos, vous êtes allé en chercher la vérité en vous-même. Ainsi vous avez rejoint son incroyable simplicité, et vous lui avez permis de faire son travail vivant, par-dessus les siècles.
Quant à celui qui porte ce Philoctète, c’est Laurent Terzieff . Laissons les superlatifs à la discrétion du lecteur et remercions le avec joie, avec émotion, de donner à Philoctète son corps brûlé par le théâtre, son humour et sa ténacité inépuisés, sa voix qui réveille tous les étonnements. Ses partenaires jouent avec une justesse remarquable de leur différence avec lui de statut – dans le métier et dans la ficton - : mention spéciale au jeune David Mambouch – Néoptolème- qui tient le bras de fer avec vaillance, et sobrement. Également à Christian Ruché, dans le rôle du faux marchand venu appuyer les mensonges – on a envie de dire les carabistouilles- de Néoptolème, personnage populaire drôle et rusé qui rappelle le gardien d’ Antigone. On regrette de ne voir dans le bel Ulysse fatigué (en grec, “polutlas“, celui qui en a pris plein la gueule) de Johan Leysen que l’Ulysse fatigué (et résolu) : la pièce permet les volte-faces et ruptures du “rusé Ulysse“ et sa virtuosité cynique à retourner sa veste, au besoin.
Finissons arbitrairement par la mise en scène : elle est présente dans tout ce qui a été dit, simple directe, mordant sur la salle, car c’est notre affaire, cette histoire, avec un jeu plein d’humour sur le rideau de fer qui se lève à peine, ou davantage, quand le dialogue, la négociation s’ouvre à peine, ou un peu plus…
Façon on ne peut plus efficace de montrer qu’il s’agit (comme dans Œdipe Roi) du plus grand suspense de tous les temps. Allez-y.

Christine Friedel
Théâtre de l’Odéon jusqu’au 18 octobre. Mise en scène de Christian Schiaretti. Avec, comme David Mambouch de la troupe du TNP, Olivier Borle  Damien Gouy, Clément Morinière, Julien Tiphaine.


Archive pour 27 septembre, 2009

Philoctète…

Philoctète…

le point de vue de Christine Friedel

22651pop.jpgLa guerre de Troie est loin. Depuis des années Philoctète est abandonné seul sur l’île de Lemnos. À la guerre comme à la guerre : un serpent l’a piqué, lui infligeant une blessure infecte et puante, on ne va pas garder cette chose dans l’armée des Atrides. Seul, il n’a pour vivre qu’une flaque d’eau boueuse et l’arc infaillible qui lui permet d’attraper au vol quelques maigres oiseaux de mer. Mais voilà, à la guerre comme à la guerre, toujours. Le siège de Troie s’éternise, Achille est mort, son fils Néoptolème est appelé à le terminer à sa place, à condition de récupérer l’arc infaillible de Philoctète. C’est ce que les dieux ont dit. Il faut un négociateur, ce sera Ulysse, l’opportuniste brutal. Son astuce : placer la mission entièrement sur les jeunes épaules de Néoptolème. Ici commence l’exemplaire dialectique de l’honneur et du mensonge, une impeccable leçon de manipulation : pour égaler la gloire de son père, le jeune homme accepte de mentir à Philoctète, de se placer, apparemment, du côté de sa rancune et de sa haine. Mais une fois le fameux arc obtenu, il ne peut accepter de gagner les honneurs contre son honneur. Au bout de compte, la sincérité, l’honnêteté s’imposent comme des armes simplement plus efficaces que la ruse.
La pièce finit par une réconciliation,   pas tout à fait d’ “homme à homme“. La souffrance, l’humiliation, la trahison ont été trop fortes pour Philoctète, sa solitude trop glorieuse, sa haine trop tenace. Il faut l’intervention d’Hercule, l’Hercule souffrant, mortel fils d’un dieu, celui qui avait donné les fameuses armes à Philoctète, pour valider l’affaire et ramener celui-ci, avec promesse de guérison, parmi les Grecs.
On est du côté d’Œdipe à Colone, avec la même force dans l’invective et la plainte, et une fin moins apaisée.
Le texte est de Jean-Pierre Siméon, qui annonce une « variation » sur Sophocle. Non, cher ami, quoi que vous en disiez, il ne s’agit pas d’une variation, mais d’une interprétation, d’un travail comparable à celui de l’acteur. Vous vous êtes imprégné de Sophocle, vous l’avez assimilé, vous avez fait votre son propos, vous êtes allé en chercher la vérité en vous-même. Ainsi vous avez rejoint son incroyable simplicité, et vous lui avez permis de faire son travail vivant, par-dessus les siècles.
Quant à celui qui porte ce Philoctète, c’est Laurent Terzieff . Laissons les superlatifs à la discrétion du lecteur et remercions le avec joie, avec émotion, de donner à Philoctète son corps brûlé par le théâtre, son humour et sa ténacité inépuisés, sa voix qui réveille tous les étonnements. Ses partenaires jouent avec une justesse remarquable de leur différence avec lui de statut – dans le métier et dans la ficton - : mention spéciale au jeune David Mambouch – Néoptolème- qui tient le bras de fer avec vaillance, et sobrement. Également à Christian Ruché, dans le rôle du faux marchand venu appuyer les mensonges – on a envie de dire les carabistouilles- de Néoptolème, personnage populaire drôle et rusé qui rappelle le gardien d’ Antigone. On regrette de ne voir dans le bel Ulysse fatigué (en grec, “polutlas“, celui qui en a pris plein la gueule) de Johan Leysen que l’Ulysse fatigué (et résolu) : la pièce permet les volte-faces et ruptures du “rusé Ulysse“ et sa virtuosité cynique à retourner sa veste, au besoin.
Finissons arbitrairement par la mise en scène : elle est présente dans tout ce qui a été dit, simple directe, mordant sur la salle, car c’est notre affaire, cette histoire, avec un jeu plein d’humour sur le rideau de fer qui se lève à peine, ou davantage, quand le dialogue, la négociation s’ouvre à peine, ou un peu plus…
Façon on ne peut plus efficace de montrer qu’il s’agit (comme dans Œdipe Roi) du plus grand suspense de tous les temps. Allez-y.

Christine Friedel
Théâtre de l’Odéon jusqu’au 18 octobre. Mise en scène de Christian Schiaretti. Avec, comme David Mambouch de la troupe du TNP, Olivier Borle  Damien Gouy, Clément Morinière, Julien Tiphaine.

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