Médée

  Médée d‘Euripide, traduction de Florence Dupont. Mise en scène de Laurent Fréchuret.

    medee.jpgCela se passe sur le grand et beau plateau du Théâtre de Sartrouville dont Laurent Fréchuret est le directeur depuis cinq ans. Imaginez une fosse d’orchestre au milieu de la scène pour trois musiciens ( batteur, violoniste et basse, et dans l’angle côté cour, quelques meubles dont un canapé et une table avec un miroir. En fond de scène, un praticable à deux étages en bois où Médée comme Jason feront quelques apparitions. Il y a d’abord la projection d’un petit film muet en couleurs: promenade et jeux sur une plage du couple en plein bonheur avec ses deux enfants: on n’entend pas leurs paroles mais, aucun doute, ils ont du plaisir à vivre ensemble. C’est magnifiquement filmé (Pierre Grange ) et en quelques minutes,  tout est dit sur la relation amoureuse de ces  deux êtres et de leurs deux enfants… qu’on ne reverra malheureusement plus ensuite, et c’est bien dommage…
  Puis débute la tragédie elle-même; vous connaissez le scénario par coeur,et l’on va faire bref: : Médée et Jason ne n’entendent plus; à qui la faute? Qu’importe,  mais Jason ne veut plus entendre la voix de Médée qui lui est insupportable et il ne voit pas ce qui va se passer ; comme le dit finement Euripide, dialoguiste hors pair: « La nature nous a faites , nous autres femmes, absolument incapables de faire le bien mais pour le mal les plus habiles des ouvrières ( traduction d’Henri  Berguin).  Dans celle de Florence Dupont , cela devient:  » Nous , les  femmes, nous ne sommes pas douées d’imagination pour le bien »… ce qui n’est quand même pas tout à fait  la même chose.Au passage, signalons quelle n’a pas  beaucoup de scrupules à respecter le texte grec, et ne nous épargne pas quelques vulgarités ou facilités de langage qui ne sont absolument pas chez  Euripide  du genre: « dégage » ,  » ramolli comme toi, , « gros problème « . Pour faire plus moderne plus croustillant ?
Les dialogues d’Euripide n’ont vraiment pas besoin de ce genre de nettoyage…. et c’est vraiment dommage car cela nuit  à l’unité du texte, et pas besoin de connaître le grec ancien pour s’en apercevoir.
 » Représenter Médée, c’est tenter de réinventer une musique et un jeu tragiques et nous ne traitons pas l’histoire de Médée comme un fait divers, un infanticide mais plutôt comme un sacrifice », dit Fréchuret. Et il faut dire que cette représentation qui donne une grande part à la musique et à la mélodie ne manque ni d’allure ni de  force; de toute façon, le peu que l’on sait des conditions de représentation de l’époque ne nous permettent guère d’imaginer des solutions vraiment satisfaisantes. Sinon que les airs de flûte et les percussions , comme le chant devaient agir avec force sur la sensibilité des spectateurs. Et  les premiers à s’être risqués dans l’aventure , il y a plus de soixante  dix ans au Groupe de Théâtre antique de la Sorbonne: le metteur en scène Maurice Jacquemont et le compositeur Jacques Chailley , avec les Ondes Martenot, ancêtre du synthé  en lieu et place de la flûte, des percussions  et des  voix , n’avaient pas si mal réussi leur coup, même si les vieillards du choeur étaient encore … étudiants. Et il y avait l’autre soir un peu de cette musique qui avait ébranlé le public de la cour de la Sorbonne. Cette musique dont Euripide  disait , dans Médée , que  » personne n’avait encore inventé le moyen de consoler les hommes de leurs chagrins sinon grâce aux chant des muses et à la musique des lyres qui l’accompagnent ».
  Même si la mise en scène- assez sage-  de Laurent Fréchuret  n’a sans doute pas les qualités dramatiques  de la grande Médée de Deborrah Warner ,  même si l’on reste peu  convaincu par un  dispositif scénique qui rend les déplacements compliqués, et qui conviendrait mieux à un oratorio. mais après tout, c’est sans doute ce qu’a voulu Laurent Fréchuret..  Même si  la scène est  chichement éclairée ( on l’a  déjà dit – mais ce n’est pas nouveau: ainsi va la mode – cette rentrée théâtrale s’effectue sous le signe de l’économie d’énergie … Ce qui ne rend les choses ni moins ni plus tragiques mais a le remarquable inconvénient de rendre les situations  moins vraies. Il y aussi une chose que l’on ne sent pas assez, c’est le fait que Médée est une « barbare » , c’est à dire au sens strict du terme, une non-grecque, ce qui pose d’emblée la question de l’exclusion, de la misère et de l’exil, question oh combien contemporaine. Ce que l’on perçoit asssez mal dans la mise en scène de Fréchuret, c’est la situation où s’est mise Médée, entièrement dépendante de Jason. Elle, l’étrangère intelligente et volontaire, a été assez naïve  de croire que  si l’on  tout donnait tout à l’être aimé,  elle serait elle-même aimée pour la vie, par un Grec.Et c’est cela qu’elle ne supporte plus: « L’amour est le pire des malheurs ». Comme Euripide, décidément très moderne , l’a finement analysé.En tout cas, à ces réserves près,on entend bien le formidable texte d’Euripide, et cela c’est tout à l’honneur de Laurent Fréchuret et de ses acteurs. 

   medee2.jpgIl  a demandé à Zobeida , l’excellente comédienne bien connue du groupe TSE d’être la voix du choeur qui devrait être comme une sorte de passeur;  à travers ses chants, il prolonge en effet le dialogue et amplifie la voix des protagonistes. Mais ici,  cela ne fonctionne pas vraiment  puisqu’il n’y a qu’un seul acteur , surtout quand une partie du texte est dite au micro. Dans la tragédie grecque telle qu’elle était jouée, le choeur avait  aussi une fonction symbolique: celle de représentant de la cité… Alors avec un seul acteur…. on est un peu loin du compte.
Mais autant dire tout de suite que peu de metteurs en scène contemporains ont réussi à trouver une solution  à cette question presque insoluble de mettre en scène le choeur: comment  mettre sur un plateau et faire vivre un ensemble d’une dizaine de personnes ou même moins. Vitez dans Electre l’avait réduit- avec une certaine efficacité- à trois jeunes femmes. Peter Stein dans L’Orestie d’Eschyle  est peut-être le seul qui ait vraiment réussi la chose en choisissant douze  comédiens véritablement âgés pour donner vie  au choeur d’Agamemnon. Mais, quelle que soit la musique et le style de mise en scène, on est toujours sur le fil du rasoir pour des raisons à la fois économiques mais aussi scéniques, surtout quand une pièce comme dure près de deux heures, et que la part  belle reste quand même aux protagonistes.
  Ce que Laurent Fréchuret a bien réussi en revanche  c’est, on l’ a dit, c’est sa direction d’acteurs: tous font ici un travail exemplaire de sobriété, d’unité  et d’ efficacité qui emporte tout de suite l’adhésion du public: Thierry Bosc ( Créon),   Jean-Louis Boulloc’h ( Jason) le garde-chasse de L’Amant de Lady Chatterley, Catherine Germain ( Médée), Mireille Mossé ( La nourrice)  et Martin Seize ( Le précepteur). Et le public , pour une fois assez jeune, a été, tout au long de la représentation,  d’une rare attention et les a généreusement applaudis.
  Alors à voir? Oui, pourquoi pas? On n’a pas tous les jours l’occasion de fréquenter des textes  de cette hauteur et de cette intelligence.  D’autant plus que vous avez une navette (gratuite) à l’Etoile…à l’aller comme au retour.

Philippe du Vignal

Centre dramatique national de Sartrouville, jusqu’au  23 octobre.  01-30-86-77-77
 

 


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