Turba

Turba
De Maguy Marin

 previewdef.jpgAprès May B et Umwelt, Maguy Marin revient nous faire rêver avec Turba, un spectacle  dédié aux sens et plein de spiritualité. Certes, il y a  peu de danse au sens traditionnel du terme,  ce à quoi l’ on pourrait s’attendre de la part d’une chorégraphe. Mais Turba se place naturellement dans l’évolution du parcours artistique de Maguy Marin.

Cette création chorégraphique est plutôt une mise en images d’un poème, avec des tableaux vivants, tous plus somptueux les uns que les autres. Ce poème, c’est le De natura rerum de Lucrèce, une méditation sur la Nature, l’âme, la mort, un texte exigeant pour le comédien comme pour le spectateur.  Décor  magnifique : d’une cascade tombe de l’eau en continu comme une pluie d’été, la nature est présente et luxuriante : des fleurs, des fruits et de la végétation à foison, trente samias (tables couvertes de métal) entre lesquels évoluent les interprètes évoquent un jardin japonais, des montagnes de déguisements dorés et rouges rappellent les immenses poupées du nouvel an chinois… Quant à la lumière, l’alternance de noirs et d’éclairages indirects fait penser aux clairs obscurs des peintres flamands.
Et, pendant plus d’une heure, cet espace est majoritairement voué à la sérénité et à la douceur. Ses maîtres mots : équilibre et harmonie. Nous sommes dans un hors-temps : on voit défiler tour à tour:  des aèdes grecs et romains, des jeunes filles couronnées de fleurs au nez de clown, des princesses Renaissance, des Vikings, un soldat allemand, des juges anglais portant perruque, des anges, des religieuses, des jeunes gens qui se griment…
La musique, elle aussi, traverse les époques et les genres: musique classique , opéra, rock, ou encore  orchestre improvisé avec guitare,  clarinette, xylophone, concertina,  et  flûte traversière. Les danseurs ne sont pas seulement musiciens, ils sont aussi récitants, en latin, italien, anglais, allemand, espagnol, grec ancien, polonais… une véritable tour de Babel.Tous ensemble évoluent à l’unisson ou à l’écoute, chaque partie trouve sa place dans le tout et  chacun passe le relais à l’autre.
L’un des piliers de cette création est aussi la force des simulacres et des illusions : certains dansent avec leur double en poupée, des hommes sont travestis en femmes et inversement, les changements incessants d’époque,  de costumes, de musiques et de déplacements figurent le mouvement insaisissable du monde.Ce spectacle sublime, renvoyant aux synesthésies baudelairiennes, est un hommage à l’Universalité. Un rêve éveillé.

Barbara Petit


Le 23 octobre à L’Apostrophe – Théâtre des Louvrais – Pontoise et en tournée


Archive pour octobre, 2009

le concert, un film de Radu Mihailenu.

Le concert, un film de Radu Mihaileanu

photo1.jpg« Le concert«  du metteur en scène roumain Radu Mihaileanu  a été  projeté avant-hier en avant-première au Châtelet devant un parterre d’invités du monde du cinéma, et simultanément,  dans 30 salles en France. c’est un peu une aventure scénique exceptionnelle, tournée en grande partie dans ce même théâtre, avec des acteurs russes et français dont Miou Miou, Francois Berléand et Mélanie Laurent.

  Le film nous raconte comment, à l’époque de Brejnev, un chef d’orchestre réputé du théâtre du BolchoÏ fut banni de cette institution pour avoir refusé de se séparer de ses musiciens juifs. Et comment, 30 ans après, il se trouve amené à reconstitué son orchestre pour, peut-être, un ultime concert au théâtre du Châtelet à Paris.A cette fable  politique, se trouve mêlée l’ histoire  émouvante de  la violoniste solo du mythique concerto pour violon de Tchaïkovski joué pour l’occasion.

  Fable sur l’identité culturelle, sur la force de l’art, ce conte de la fin du 20 siècle a tendance à mélanger de multiples thèmes, parfois de façon un peu caricaturale notamment en ce qui concerne la représentation de la Russie et de ses communautés. Le théâtre du Châtelet, animé par son dynamique directeur, est le personnage central du film , objet de toutes les convoitises et de tous les fantasmes de cet orchestre reconstitué. C’est une métonymie de Paris et de ses lumières. Ce film  nous fait découvrir, grâce à la musique, un peu l’âme de ce lieu et relie aussi  deux entités : la pellicule cinématographique et la scène, la sortie au cinéma et la sortie au théâtre, dans une même communion d’émotion. Si les  spectateurs éprouvent l’envie en sortant du cinéma, de venir découvrir l’émotion que le spectacle vivant procure,  ce film aura  atteint son but. En ce début du 21ème siècle, chacun de nous a sans doute trop  tendance à se faire plaisir en découvrant une œuvre artistique à travers le prisme de son baladeur ou de la projection vidéo privée….

Jean Couturier

A partir du 4 novembre dans les salles de cinéma.

Broadway en Brie

Broadway en Brie  d’Anouch Paré et Laurent Serrano, musique de Benoît  Urbain et mise en scène de Laurent Serrano.

  Cela se passe à La Bergerie, ancienne bergerie reconvertie de salle des fêtes plutôt réussie dans le beau  village de Châtelet-en-Brie à une dizaine de kilomètres de Melun, doté de 4.500 habitants. C’est la commune de Donnemarie-Dontilly qui a accueilli la compagnie de Laurent Serrano pour cette création, à l’occasion de Scènes rurales , soutenues par le Conseil général de Seine-et-Marne. Voilà, vous savez tout. Donc , Broadway en Brie, comme son nom le laisse pressentir, est une sorte de théâtre musical qui parodie l’histoire de Macbeth, pièce censée porte la poisse à tous les metteurs en scène qui osent s’en emparer, sans doute et d’abord , parce que ce n’est pas la meilleure des pièces de Shakespeare, même  s’il y a des scènes formidables et des répliques cultes comme celle de Macbeth à la fin: « Le vie n’est qu’une ombre en marche, un pauvre acteur qui se pavane et se démène son heure durant sur la scène, et puis qu’on n’entend plus. C’est un r22.jpgécit, conté par un idiot plein de bruit de de fureur, et qui ne signifie rien ». Cela dit, il y a eu de très belles mises en scène comme celles de Matthias Langhoff…

   Donc, dans Broadway en Brie,  une petite troupe d’amateurs, du type plutôt années cinquante, décident de monter un spectacle pour recueillir des fonds destinées à une oeuvre caritative, et l’instituteur, autoproclamé chef de troupe, dramaturge et metteur en scène, écrit donc un drame historique, inspiré de Macbeth avec des parties musicales et chantées. Mais, à quelques heures de la première, quelques comédiens se sont perdus à 300 kilomètres de là , à cause d’un GPS mal réglé….( On veut bien mais quand même!)  Les quatre autres acteurs et le pianiste vont donc  devoir  faire face à la situation, et jouer aussi les rôles manquants. Le chef de troupe vocifère, les comédiens se trompent dans leurs répliques, se disputent; bref, rien ne va plus et le spectacle, avant même d’avoir commencé, perd ses boulons en route… 

  I l y a , curieusement,  le même nombre d’acteurs que chez Metayer ,  et bien entendu, il y a du théâtre dans le théâtre, ce qui n’est pas vraiment nouveau ( 1497!)  et qui commence à être bien usé ( chaque grand auteur ayant  compris l’intérêt du procédé ( Shakespeare, Molière, Marivaux, Pirandello, etc… et c’est même la base de très nombreuses comédies musicales). On assiste à un redoublement de la théâtralité et , comme le dit justement Patrice Pavis,  c’est l’illusion de l’illusion qui devient réalité.  C’est donc un genre éminemment dangereux à mettre en scène, d’autant qu’ici,  cette parodie dure deux heures, et là aussi,  on  sombre vite  dans l’ennui; il y a même quelques scènes de Macbeth sans doute pour faire plus vrai qui  sont plantées là, les Dieux savent pourquoi!

  A part Philippe Beautier en Macbiff qui reste remarquablement discret et juste, et le pianiste Benoît Urbain , si touchant de maladresse dans ses quelques répliques que l’on croit tout de suite à son personnage , le reste de la distribution en fait des tonnes pour essayer de nous convaincre du bien fondé de l’entreprise à laquelle, de toute façon,  on ne croit plus dès les premières minutes. Rien ne fonctionne, tout sonne faux, dans ce catalogue de stéréotypes et de clichés qui se voudraient drôles,et qui tombent à plat :l’on se demande le plus souvent si l’on n’est pas dans le premier degré: dans une représentation de mauvais amateurs,  simplement un peu mieux ficelée ; on peut sauver du désastre la dernière scène où Serrano sait enfin jouer habilement de la fiction et de la réalité, au moment du meurtre de  Macbeef mais c’est trop tard  et l’on s’est ennuyé ferme pendant deux heures!). Rappelons cette magnifique phrase du grand Zeami: « l’art du théâtre se situe dans un espace entre une vérité qui n’est pas une vérité et un mensonge qui n’est pas un mensonge ». Autrement dit, la marge de manoeuvre est plutôt mince et l’entreprise et toujours difficile , mais encore plus et surtout quand on veut se lancer dans la parodie, genre finalement assez casse gueule, sans doute à cause de toutes les facilités qu’il permet…. Cela dit,le public qui n’en  demandait pas tant,  riait souvent. . Reste un mystère total: comment Laurent Serrano, bon metteur et scène et excellent pédagogue, que l’on a connu mieux inspiré, notamment avec un remarquable Dragon d’Evgueni Schwartz, s’est lancé dans une opération aussi suicidaire, d’abord en écrivant avec Anouch Paré un texte  approximatif  et en le mettant en scène de façon  peu convaincante, comme s’il avait répondu à une commande, sans trop y croire lui-même… Errare humanum est,  comme disait Monseigneur Marty, mais quand même!

Philippe du Vignal

Il y aura encore quelques représentations en Seine et Marne mais de toute façon, vous n’irez pas et il y a peu de risques que le spectacle soit acheté…


Les 39 marches


 Les 39 marches de John Buchan et Alfred Hitchcock, mise en scène par Eric Metayer.

 les39marchestheatrefichespectacleune.jpgOn connaît,  ou plutôt l’on croit connaître le film fameux du grand Alfred ( 1935) dont le scénario a été conçu d’après le roman paru en 1915  de John Bichan Buchan ( 1875-1940), romancier qu’il admirait beaucoup et qui influenca notamment Tolkine et Graham Green. C’est l’histoire compliquée d’un jeune canadien , Richard Hannay, résidant à Londres qui,  à la sortie d’un théâtre rencontre une jeune femme qui lui demande protection; elle se dit en effet menacée par une organisation secrète appelée « Les Trente neuf marches ». Mais la jeune femme est assassinée chez lui. De peur d’être accusé de meutre , il s’enfuit en Ecosse où il va rencontrer dans un petit village  le professeur Jordan  qui se révèle être le chef de cette organisation secrète. Hannay est traqué par la police  et contraint d’entraîner dans sa fuite Pamela à laquelle il est attaché par une paire de menottes, et il en est d’autant plus gêné qu’il lui faut aller dormir à l’hôtel.

  Jordan fera assassiner M. Memory , un pauvre voyant de music- hall qui répond sans faillir à des questions que pose ses « barons » dans le public et M.  Memory donnera enfin son secret avant d’expirer sur la formule chimique qu’il devait transmettre aux espions. Ce qui plaisait beaucoup à Hitchcock, si l’on en croit l’interview fleuve qu’il accorda à François Truffaut, c’est l »understatement »: la présentation sur un ton léger d’événements dramatiques comme il  disait.Le tout fondé sur des scènes courtes: la femme de ménage découvre le cadavre de la jeune femme en hurlant mais ses cris font place aussitôt au sifflet du train à vapeur dans lequel Richard Hanney est monté pour continuer son enquête. Voilà, rapidement résumée toute l’histoire…

  Il n’y pas évidemment beaucoup de vraisemblance, une notion que le cinéaste méprisait, puisqu’il s’attachait davantage à la rapidité des transitions. « La vraisemblance, disait-il,  ne m’intéresse pas; c’est ce qu’il y a de plus facile à faire. L’histoire peut être invraisemblable , elle ne doit jamais être banale ». En quelques phrases bien pesées, c’est tout l’art incomparable du grand Hitchcock.
 Et l’on comprend qu’Eric Metayer,  qui doit connaître son Hitchcock sur le bout des doigts,  ait été tenté de faire revivre ces Trente neuf marches sur le petit plateau du théâtre La Bruyère  en le parodiant.  Mais c’est en effet un véritable pari auquel il s’est confronté: comment faire revivre sur le mode comique, la cavale d’un homme ,avec  de très nombreux  personnages et seulement  quatre comédiens dont lui, avec quelques éléments de décor . Mais si la parodie qui est aussi vieille que le théâtre ( voir Aristophane,) elle ne se laisse pas apprivoiser comme cela , et il y  faut un vrai talent de dramaturge ou de scénariste pour le cinéma qui ne s’est pas privé lui aussi  de recourir à la parodie.

  On connaît bien les trucs d’Eric Metayer:  il sait tenir en haleine un public qui lui fait confiance. Mais, dire qu’il ne fait pas dans la dentelle ,est un doux euphémisme: c’est souvent facile , voire vraiment vulgaire mais  il y a  parfois, de vraies trouvailles théâtrales qu’un Brecht n’aurait pas renié: notamment ces gags formidables, par exemple: Richard Hannay regarde par le fenêtre et que les deux hommes qu’il épie ,apparaissent sur scène avec leur lampadaire à gaz, les deux loges de théâtre qui sont les copies du balcon du  Théâtre La Bruyère, ou ces quelques fabuleuses et très drôles ombres chinoises qui, tout d’un coup, donnent  au spectacle une  dimension poétique.

  Malheureusement, Eric Metayer a , de la dramaturgie, de la direction d’acteurs  et de la mise en scène une notion approximative. Et,  comme les quatre comédiens dont lui, en font des tonnes et  que les gags se répètent, la parodie s’essouffle  et l’on s’ennuie assez vite. La salle semble un peu coupée en deux: ceux qui rient presque sans arrêt, visiblement très complices de tout ce que fait Metayer,  et ceux que cette suite de petites scènes mal ficelées et à la vulgarité souvent insupportable qui n’en finit pas de finir, laisse indifférents.
 Alors, à voir? Oui, si vous appréciez particulièrement  Eric Metayer , sinon vous pouvez voir autre chose ou vous replonger dans le roman de Buchan ( Flammarion ) ou regarder en DVD le film d’ Hitchcock…

Philippe du Vignal

Théâtre La Bruyère, 5 rue La Bruyère Paris , jusqu’au 22 novembre.

SIGHT IS THE SENSE

 Sight is the sense that dying people tend to loose first, créé et mis en scène par Tim Etchells, Forced entertainment,
Jim Fletcher, grand performer New-yorkais dit-on, entre en scène avec ses baskets, une bouteille d’eau à la main. Il avale une grande goulée et débite le plus calmement du monde des évidences comme « les aveugles ne peuvent pas voir », « les cambrioleurs sont des hommes qui vont à domicile prendre des choses qui ne leur appartiennent pas », « la brume est pareille que la fumée, mais elle vient sans feu »…  L’objectif du spectacle est de donner un tableau du monde à partir d’une association libre de sujets.

  C’est étrangement fascinant pendant quelques séquences : Jim Fletcher réussit  en effet à s’imposer dans une totale immobilité, son seul geste est de glisser ses pouces dans ses poches, puis cela devient  furieusement ennuyeux, mais personne ne proteste, deux personnes seulement sortent. Au bout d’une heure, il sort après avoir bu de l’eau, le public applaudit à tout rompre, mais j’en suis incapable !

Edith Rappoport

Théâtre de la Bastille dans le cadre du Festival d’Automne à Paris.

Suzanne, une femme remarquable

Un spectacle de Laurence Février
D’après un entretien réalisé avec Francine Demichel – agrégée de droit public et professeur des universités – par Laurence Février et Brigitte Dujardin.

  73440d289c5f11de902e76969467021d.jpg Une femme entre deux âges, apprêtée, le sourire aux lèvres, est plongée dans ses pensées. Debout face à une table, elle coud et plie du linge. Passe un jeune homme qui lui remet un papier. Elle l’ouvre, le lit, puis regarde dans notre direction et dit : « Vous savez, … ». Ces mots, c’est bien à nous, public, qu’ils s’adressent.

  Suzanne va s’entretenir un moment avec nous, comme le ferait une amie, une sœur ou une mère. Et, on va vite s’en rendre compte, elle parle avec franchise, spontanéité, sincérité, elle est pleine de verve. D’emblée, Suzanne est avenante : des boucles d’oreilles en or, un chignon, une robe élégante et vaporeuse la rendent gracieuse. Cette femme soigne son apparence, même pour effectuer un travail modeste, ce qui témoigne d’une estime de soi. En nous confiant ce qui l’anime,  elle se révèle attachante et sympathique.

  Pour ce professeur de droit, tout le cheminement, personnel comme professionnel, est marqué par l’engagement, la lutte, la révolte. De fait, le souffle de l’anarchisme la fait vibrer depuis son enfance : née en Corse de parents rebelles, elle se sent insulaire et minoritaire. Cette minorité, elle la perçoit surtout viscéralement dans l’aspect le plus inaliénable de son identité : son sexe, être une femme. Son combat, c’est l’établissement d’une parité homme femme, la juriste voyant dans le droit un instrument de transformation sociale. Mais la résistance est forte car les racines de l’inégalité sont profondes : idéologiques et structurelles.

  Suzanne fait donc de sa vie le terrain d’expérimentation des rapports de force entre le pouvoir et la femme. Son parcours épouse les grandes luttes du siècle : l’avortement, l’Afrique coloniale, mai 68… Et par son récit, on revisite un pan de l’histoire politique et sociale de la V ème république, au gré de l’évocation des noms de Simone Weil, Sartre, Edith Cresson… Les valeurs de Suzanne sont louables : ce sont le courage, la générosité, la lucidité, la solidarité, la fraternité, celles qu’elle trouve dans la mouvance de l’extrême gauche, auprès de laquelle elle milite pendant vingt ans. Libre penseuse, battante, elle a du caractère. Pour autant, elle n’est pas carriériste,  ne voulant « assassiner personne ».

  Au contraire, elle croit aux rencontres. La comédienne Laurence Février ne récite pas son texte. Elle le parle, véritablement. Du langage oral, son propos a les hésitations, les tergiversations. Suzanne cherche ses mots ou des noms, réfléchit à voix haute. Véhémente, elle a le souci de nous convaincre avec un discours mûrement réfléchi, bien argumenté. Elle est captivante, passionnée et passionnante. Laurence Février déclare d’ailleurs : « Je découvre, dans la parole des gens, une richesse et une urgence qui expriment mon désir de parler d’aujourd’hui au théâtre. Je cherche à confronter l’écriture dramatique avec l’oralité pour fonder un théâtre documentaire où l’écriture scénique émerge de la parole vivante ».

  Ce spectacle aborde des thèmes fondamentaux rarement mis en scène au théâtre, et surtout d’une façon aussi légère et digeste. Quant au jeu de l’actrice, il est incomparable : la femme qu’elle incarne n’est ni un archétype, ni un stéréotype, mais une femme dans ce qu’elle a de plus singulier et de plus universel : une identité multiple, à la fois mère, fille, épouse, professionnelle… Suzanne est plus qu’un personnage, c’est presque une personne.

 

Barbara Petit

   Théâtre Le Lucernaire jusqu’au 12 décembre

Christophe Alévêque

Christophe Alévêque est Super Rebellecapturedcran20091022134158.jpg
  Prenez en un seul homme un comédien moyen, un comique généraliste – satiriste, imitateur, amuseur, joueur de mots et toute la panoplie -, un auteur modeste, un (bon) chanteur de karaoké et trois musiciens : pas de quoi fouetter un chat, ni se tenir les côtes. Et pourtant, c’est bien ce qu’on fait : au minimum 51% de moments de rire durant le numéro de Christophe Alévêque. Élu au premier tour.


Comment ça marche ? D’abord par la dérision : l’uniforme de sauveur du monde tombe très vite en déglingue : il n’est pas de sauveur suprême, souvenons-nous. Ensuite par l’intelligence : ce qui commence comme le minimum syndical du sketch se construit peu à peu, mine de rien, en un parcours têtu de “protest song“. Il y a là de l’engagement, y compris en ne fourvoyant pas son talent là où il n’est pas. Ah, mais il y a la vulgarité : ah oui, Alévêque est vulgaire. Indiscutable. Et puis il ajoute le petit mot qui retourne les choses : la guerre, c’est pas plus vulgaire que le sexe ? Indiscutable. Suit un joyeux hymne au sexe et à l’amour. Il dit des horreurs ? « Allez-y, défoulez vous ! », et les horreurs retrouvent leur vraie place et on s’approche un peu plus du vrai. La politique, l’actualité, la société y passent.

On en arrive au mot clé : l’humour. Alévêque atteint réellement l’humour – plus encore que l’auto-dérision -, contrairement aux comiques qui disent des saloperies ravageuses et achèvent leur cible en ricanant : « ben quoi, c’est de l’humour, t’as pas capté ? ». Un peu la relève de Guy Bedos, avec une actualité à Siné Hebdo. C’est qu’apparemment l’humour a besoin d’un point de vue sur le monde, et d’un point de vue sincèrement engagé. Alévêque se fâche, même contre son camp, mais ne lâche rien de ses convictions qui pourraient bien être “liberté, égalité, fraternité “. Et encore : pas fraternité avec ceux qui font passer d’abord leur famille tout court et leur famille politique avant l’intérêt de tous. Surtout : liberté. Le spectacle, généreux au-delà de l’heure et demie promise, se clôt sur un Bella Ciao bien unanime, ce n’est plus le moment de l’humour, mais celui du cœur au ventre et à l’ouvrage. Du “vivre ensemble“  ( !) : on a droit à un peu de consolation…

Christine Friedel.

Théâtre du Rond-Point, 18h30. Jusqu’au 14 novembre

Nathan le sage

Nathan le sage
Tous trois sont bons, généreux, en quête de loyale amitié : Nathan, le riche marchant juif, Saladin , le sultan raffiné ruiné par ses propres  charités, le templier gracié par le dit sultan pour sa touchante ressemblance avec un frère disparu… Chacun, juif, musulman, chrétien, tient à sa religion fille d’Abraham, mais plus encore à l’amitié et à la loyauté. Ce devrait être un hymne angélique à l’harmonie, ça ne l’est pas, grâce au caractère emporté du jeune premier, au sectarisme du patriarche chrétien qui fulmine qu’il faut « brûler le juif », pour avoir élevé comme sienne et dans sa religion une orpheline chrétienne qui se trouve avoir un oncle musulman…

  Ne cherchez pas, l’histoire est totalement invraisemblable, à la manière des dénouements de Molière qui font s’exclamer : ah ! mon père ! Ah, ma fille ! Mais on ne la suit pas avec moins d’intérêt : comme dans la tragédie, bien que ce soit tout sauf une tragédie, on devine la fin et on se passionne pour le chemin qui va y mener. Le triomphe de la sagesse, de la tolérance ! Il fallait bien que Lessing plaçât ce moment de grâce, inspiré de l’histoire des trois anneaux de Boccace – les trois religions monothéistes, aussi « vraie » l’une que l’autre – durant une trêve de la troisième croisade : la trêve, comme seule utopie d’une guerre sans fin…
Laurent Hattat transpose sans difficulté cette pièce des Lumières sur la scène d’aujourd’hui : le théâtre comme lieu d’utopie, où l’on a l’espace pour faire bouger de petites choses dans les comportements, et en tout cas chasser des esprits que la guerre serait “naturelle“ entre les trois religions du monothéisme. Avant la religion, l’homme, avant la vérité, la fraternité. Oui, on peut faire du bon théâtre avec de bons sentiments, surtout avec des acteurs comme ceux-là. Avec un coup de chapeau particulier à Daniel Delabesse en sage aimant, inquiet et prudent.


Christine Friedel

 

Reprise au théâtre de la Commune d’Aubervilliers jusqu’au 24 octobre.

Darwich

Darwich, deux textes

Ici, pas moyen d’échapper à l’acteur, ni à la poésie. La très belle cave en pierre taillée, la petite salle de la Maison de la poésie place le public non devant un spectacle – il n’y a pas de “recul“-  mais dans une intimité qui transgresse  le dispositif théâtral. Le Discours de l’Indien rouge évoque précisément les grands espaces de l’Amérique fermés, volés aux Amérindiens, réduits à la taille d’une tombe. Et la tombe se révèle creuset de vie et d’espoir. Mohamed Rouabhi nous dit le poème en face, et en confidence, sans se déguiser en Indien : il ne s’agit pas de se mettre à sa place, ce qui serait la prendre, mais de parler pour lui, ou plutôt de le laisser parler en soi-même par le poème, pour tous les dépossédés de leur terre, de leur identité.

  Pour le second texte, Mohamed Rouabhi met en scène une chambre dans les bombardements de Beyrouth. La guerre est la même pour tous, poète ou non, et la révolte : je ne veux pas mourir comme ça, broyé par du béton écroulé ; dehors, au moins, en pleine rue, en plein soleil. J’ai besoin d’une tasse de café, d’une cigarette et de mon journal, même si je connais mieux que lui les nouvelles de Beyrouth. Un hymne à la vie au présent, avec l’humour cynique du réel – le courant électrique qui lâche et revient inopinément -, avec tout le vaste monde au-delà de la petite chambre.

  Mahmoud Darwich, le grand poète palestinien mort en 2008 aux États-Unis, n’a rien d’un poète en chambre ni d’un écrivain voyageur : le monde, pour lui, c’est l’exil. Mais un exil d’où il tire toute la fraternité possible, et toute la colère contre l’injustice. On peut regarder sur internet les images qu’ Ernest Pignon-Ernest  a posées de lui en Palestine au moment du retour de son corps, les images d’un poète vivant dans les ruines, vivant au monde.
Christine Friedel

Darwich, deux textes
 Discours de l’Indien rouge et Une mémoire pour l’oubli, à la Maison de la Poésie 
du 7 octobre au 22 novembre 2009
 Mise en scène, Scénographie et jeu Mohamed Rouabhi
 Mahmoud Darwich est publié aux éditions de Minuit et chez Actes Sud. Dernier recueil : Je ne veux pas de fin à ce poème.

 

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Sextett

Sextett de Rémi de Vos, mise en scène d’Eric Vigner.

capturedcran20091016222333.jpg Le Rond-Point avait déjà programmé Jusqu’à ce que la mort nous sépare du même auteur, où le personnage principal revenait dans la maison de sa mère, au moment où le corps de sa grand-mère devait être incinéré. Et Sextet est en quelque sorte comme le prolongement et l’écho de cette pièce.

  Simon, un jeune homme en costume noir et chemise blanche, avec chaussures noires vernies  qui est l’un des principaux dirigeants d’un cabinet d’affaires en train de négocier un très juteux contrat, apprend la mort subite de sa mère. Il revient donc dans la maison  de sa maman, accompagné par Claire qui appartient à la même entreprise et qui s’est chargé de la conduire jusque là pour lui en éviter la fatigue. Elle a des allures de jeune idiote, perchée sur des des talons hauts très année cinquante, habillée d’une robe blanche décolletée, exaspérante à souhait et folle amoureuse de Simon ; il y a aussi les deux jeunes voisines qui ont une robe noire tout aussi décolletée et tout aussi exaspérantes et qui veulent consoler Simon en lui interprétant quelques lieds de Schubert devant des micros à pied… elles ont une chienne  répondant au doux nom de Walkyrie  que l’on verra à la fin fin et qui a ravagé le jardin de feue la mère de Simon que cela laisse indifférent. Mais elles finissent par s’incruster, histoire de s’excuser sans arrêts des dégâts commis. Elles lui racontent avec force détails qu’elles sont allées se recueillir sur la tombe de Listz et de Wagner enterrés proches l’un de l’autre… C’est dire que cette courte pièce parle accessoirement de musique mais aussi  de sexe et de mort, en particulier de la grand-mère dont les cendres ont été enfouies sous un arbre dans le jardin à côté du corps de petits animaux auxquels Simon tenait beaucoup…
  Mais tout cela dans un délire jubilatoire de première qualité, avec des dialogues étincelants : « Je veux te faire un enfant, après je tue l’enfant et je prends sa place, dit Simon ; « L’allemand tient à distance, le portuguais rapproche ». « Nos sommes cosmopolites et polyglottes », comme les deux idiotes de voisines le déclarent à Simon, visiblement très à l’aise. Le décor  très réussi- signé Vigner – tout en rouge et orange, très années 70, est aussi déjanté que les répliques de ces personnages hors norme qui rappellent parfois ceux des Deschamps de la bonne époque. Comme la direction d’acteurs et la mise en scène d’Eric Vigner sont aussi de première qualité, on ne boude pas son plaisir, d’autant plus que tous les comédiens font un travail des plus remarquables, en particulier Anne-Marie Cadieux (Claire) et Micha Lescot (Simon) à la gestuelle – et au jeu d’une finesse exceptionnelle.
 Cela fait du bien de rire, surtout par les temps qui courent ; comme on a , et avec raison, souvent reproché au théâtre contemporain de faire et/ou dans la sinistrose et la longueur, et il n’y a donc aucun prétexte pour ne pas aller voir cette farce qu’Eric Vigner bien fait de limiter à une heure et quart. C’est la juste mesure qui s’imposait.
 Alors à voir ? OUI ! OUI ! OUI !

Philippe du Vignal

Théâtre du Rond-Point Paris jusqu’au 14 novembre  à 21 heures

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