Le Bout du Monde
Le Bout du Monde de la Danoise Astrid Saalbach : une première mondiale en français.
Dans la capitale du Canada, première mondiale : la création française de Le bout du monde, une pièce d’Astrid Saalbach, traduite du danois par Catherine-Lise Dubost.La metteure en scène, Anne-Marie White, est aussi la nouvelle directrice artistique du Théâtre du Trillium, une des quatre troupes franco-ontariennes qui se partagent la programmation de la Nouvelle Scène; le lieu sert aussi de Maison de la Culture pour les francophones d’ Ottawa.
La pièce est une sorte d’ allégorie sur le monde actuel avec une orientation apocalyptique évoquée par la jeune héroïne Xenia, qui finit malgré toutdans l’optimisme grâce à la présence d’une femme mystérieuse , afro-bohémienne ,qui se matérialise dans le désert devant ses yeux. Celle-ci indique le bon chemin à l’héroïne, épuisée par ses journées d’errance, dans ce pays de sable écrasé de chaleur. L’auteur capte un monde en plein mutation et Astrid Saalbach mène sa réflexion jusqu’au bout de sa logique écologique, frappée d’un darwinisme revu par une esthétique de science-fiction et de bande dessinée. Xenia, un des membres d’équipage, jouée avec beaucoup de passion par Magali Lemèle, est de retour sur terre après un long voyage en avion, Serait-ce un aterrissage normal ou un accident d’avion? Le moteur gisant sur la scène, à moitié recouvert de sable pourrait peut-être fournir un début de réponse. N’importe. Les changements de décors sont multiples et tout d’un coup, la jeune femme se retrouve dans une forêt devant un être hybride cheval/humain, produit de ce monde où les hommes, les animaux et toutes les espèces vivantes de la terre existent en une symbiose assez inquiétante.
Xenia doit vivre dans une sorte de colonie où ,peu à peu ,l’harmonie écologique apparente est en plein déliquescence: La femme/cheval est manipulée par un sadique; la femme /mère qui a peur de vieillir, passe d’une intervention de chirurgie esthétique à une autre jusqu’à ce que son corps soit un seul grand artifice en matière synthétique. Les plus forts exploitent les plus faibles, la structure victime/bourreau se réinstalle sur la terre et la vie se tribalise. C’est le monde de la précivilisation rousseauiste après l’apocalypse.
Pourtant, sans reconnaître ce dysfonctionnement, Xenia poursuit son bavardage habituel de femme aisée et un dialogue de sourds s’ensuit. On dirait, dans un premier temps, la jolie blonde Hélène qui cherche son collier dans la pièce de Carole Fréchette, enfermée dans son discours de femme occidentale gâtée. Mais on est ici davantage sur l’idée d’une dégradation de l’humain. Des hommes presque sauvages manient ces « caprices de la nature », ces êtres féminins qui deviennent des objets interchangeables : et les rapports affectifs sont désormais impossibles.
Xénia erre dans ce lieu cauchemardesque et rencontre une communauté de ceux qui rejettent ce type de vie. Dirigée par le fils « KA » aux allures christiques et totalitaires vêtus de blanc, cette communauté s’organise à partir de ses rituels quotidiens. Par la suite, de nouvelles formes d’affection émergent et un nouvel ordre du monde semble s’installer avec des relations intimes entre le chef « Ka » et Xenia. Toutefois, ceci n’est qu’un mirage. Mais un bébé adopté, parce que sa mère refusait de vivre sa maternité, annonce un avenir prometteur et des chances d’amour qui n’ont pas tout à fait disparu de ces nouveaux êtres vivants. Le magnifique paysage sonore contribue beaucoup à la soirée, mais la lourdeur du dispositif scénographique : poulies, praticables et rideaux qu’il faut déplacer, entrave le jeu. Mais cette réflexion dramatique sur les rapports entre les êtres humains et le monde, dans un avenir qui n’est peut-être pas si éloigné, était sans doute utile….
Alvina Ruprecht






