Philoctète

Philoctète de Heiner Müller mise en scène Jean Jourdheuil
À un mois de décalage, après Philoctète d’après Sophocle dans la variation de Jean-Pierre Siméon jouée au Théâtre de l’Odéon, voici Philoctète, version Heiner Müller au Théâtre des Abbesses Théâtre de la Ville.

Heiner Müller écrit son Philoctète en 1964, en pleine guerre froide, le mur de Berlin est là, érigé en 1961, l’Allemagne, l’Europe, voire le monde, scindés en deux blocs communiste et capitaliste qui s’affrontent, tels les Troyens et les Grecs.
La trame de Philoctète d’Heiner Müller est extrêmement radicale par rapport à son prototype grec : pas de chœur, juste trois protagonistes, Philoctète abandonné sur l’île de Lemnos par les chefs grecs, Ulysse responsable de cet exil qui, dix ans après, vient chercher le vieux guerrier, son arc et les flèches d’Héraclès, sans lesquels Troie ne peut être vaincue, enfin Néoptolème, fils d’Achille, dont Ulysse se sert pour convaincre Philoctète de les suivre à Troie.
Alors que dans la pièce de Sophocle l’intervention d’Héraclès décide Philoctète à aller à Troie, chez Heiner Müller pas de deus ex machina, pas de happy end final : Néoptolème tue Philoctète. Son cadavre sera encore instrumentalisé par Ulysse dans sa version des faits.
C’est un univers sans Dieu dans lequel opère le langage et la nécessité, le mensonge au service d’un « idéal » qui justifie tout.
On ne peut aujourd’hui réduire la lecture de la pièce de Heiner Müller au contexte historique et politique de l’époque de son écriture ni à l’autobiographie de l’auteur. Même si elle pouvait être interprétée ainsi, Heiner Müller nous avertit dès le départ « ici et maintenant, notre pièce se joue ailleurs et autrefois ».
Jean Jourdheuil déplace dans sa mise en scène ces vers dans la partie finale du spectacle. Et Heiner Müller ajoute au début de la pièce : « avouons le d’emblée, c’est chose fatale, ce que nous racontons ignore la morale, apprendre à vivre mieux vous ne le ferez pas chez nous ».
Il est clair qu’il s’agit désormais d’un conflit « archétypal » que chaque époque lit avec ses propres clefs. C’est cet univers hors catégories morales, qui n’a rien à faire du jugement moral, pas plus que de la justice ni des notions de bien et de mal, que met en scène Jean Jourdheuil. Un univers où seule opère la logique de la nécessité, c’est-à-dire de la « cause » servie par Ulysse : vaincre Troie.
Était-ce son choix ? Il y est entraîné par la force des choses. « Nous sommes allés trop loin dans cette affaire, il ne reste qu’à continuer ». Dès lors tous les moyens, tous les mensonges sont bons pour servir la cause mais tirant son épingle du jeu et en se préservant avant tout, car la voie est glissante.
Ainsi le tragique se déplace-t-il ici de Philoctète à Ulysse, pragmatique, homme de circonstances, qui multipliant les mensonges les transforme en raisons du moment, en vérité d’ici et maintenant. Pour lui il n’y a pas de vérité définitive. C’est un acteur et donc personne. C’est un artiste du langage, maître en sophismes, au point que la frontière entre vérité et mensonge s’efface. Face à lui Philoctète dans son rôle de victime, criant vengeance et justice, blessé davantage dans son orgueil, dans son moi, que physiquement dans son corps, son pied pourrissant. Il se détruit par son obstination, son refus de collaborer. Son drame, même s’il provoque la pitié de Néoptolème croyant encore à la vérité, sa mort et même son cadavre seront instrumentalisés comme preuves de la vérité d’Ulysse.
Néoptolème, déchiré d’une part entre la pitié, la compassion pour Philoctète, l’indignation pour l’infamie des ruses d’Ulysse et d’autre part la nécessité d’aller au but, finira sans conviction par se subordonner et, chargé de l’arc, des flèches et du cadavre de Philoctète, suivra Ulysse à Troie.
Sur un plateau nu, avec juste au centre une plate-forme inclinée qui tourne à certains moments. La mise en scène de Jean Jourdheuil, radicale, dépouillée, sans aucun effet, se concentre sur le combat que se livrent les trois protagonistes dans une situation d’urgence.
Un combat où trois attitudes s’affrontent avec pour seule arme le langage. La magnifique traduction de Jean Jourdheuil et de Jean-Louis Besson restitue à la fois une concrètude triviale par moments, un humour percutant et une puissance poétique du texte de Müller.
Trois acteurs virtuoses pour jouer cette partition magistrale. Marc Berman met en jeu la stratégie d’Ulysse avec fermeté et naturel, sans appuyer sur les mécanismes de la ruse à l’œuvre. Le mensonge d’Ulysse une fois mis en branle, va de soi. Il trouve instantanément de nouveaux ressorts, parant aux revirements imprévisibles de Néoptolème (Marc Barbé). Sa stratégie se heurte au jeu de Philoctète interprété avec maestria par Maurice Bénichou, d’une ironie suprême, à la fois terrible dans sa détresse et manipulateur froid qui, n’ayant rien à perdre, utilise une tactique de retournement, fait jouer le temps, déstabilise sans cesse Néoptolème, face à l’urgence dans laquelle est Ulysse.
Paradoxalement Philoctète en amenant Néoptolème à le tuer, gagne et Ulysse tragiquement échoue, incapable de convaincre Philoctète de rejoindre avec son arc Troie. Un échec, pourtant Ulysse a toujours de la ressource : Philoctète mort n’est plus utile mais son cadavre est utilisable.
Une mise en scène d’une exceptionnelle maîtrise du tempo, de la tension dramatique. Un moment rare d’intelligence et de théâtre.

Irène Sadowska Guillon

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Philoctète de Heiner Muller mise en scène de Jean Jourdheuil.

  Juste quelques mots , puisqu’ Irène Sadowska en a déjà rendu compte. Nous n’avons pas vu la même représentation: elle à la première, et moi à la troisième.  Certes,le texte de Muller possède de réelles beautés mais aussi, et cela , on le dit moins , beaucoup d’obscurités qui  plombent les choses, notamment quand Muller évoque des personnages qui ne disent quelque chose qu’aux  hellénistes et encore…. Si bien que  le spectacle tient davantage d’un travail de recherche qui aurait du rester… à l’état de recherche. Les enjeux de l’histoire de Philoctète n’apparaissent pas clairement ,et au bout de vingt minutes, l’on décroche, comme ce spectateur qui nous a écrit. et il a raison.

  La faute à qui? Probablement  déjà à Muller qui a brodé à partir du texte de Sophocle mais qui n’ a pas vraiment pris la juste mesure de la légende , en opérant une relecture assez conventionnelle de cette pièce mineure du grand dramaturge grec, puisqu’il en a supprimé le choeur et le  personnage du dieu Héraclès. Certes , l’on sent par moments, toute la puissance du langage et des joutes verbales..

  Mais Hélène Weigel , la formidable actrice et épouse de Bertolt Brecht et qui était aussi une femme de théâtre très lucide,  trouvait que la pièce manquait de matière, et elle avait bien raison. En effet, ce ne sont pas des personnages au sens réel du mot mais des porte-parole de Muller qui sont  devant nous. A la lecture, pourquoi pas mais sur la scène  déjà pas très chaleureuse du Théâtre des Abesses pendant une heure et demi, dans un décor froid et sans grand intérêt….tous aux abris!

  Quant à la mise en scène de  Jean Jourdheuil  qui a  impressionné Irène. On veut bien   mais nous ne sommes pas du tout d’accord…Ce travail est  d’une grande rigueur sans doute,  mais aussi d’une sécheresse absolue et  distille un ennui  de première qualité;  et si les comédiens font honnêtement leur travail, ils  ne semblent quand même pas avoir  l’air  très passionné. Il manque à cette mise en scène  et à cette direction d’acteurs un pouvoir de conviction:, comme si Jean Jourdheuil lui-même n’avait pas trop cru à l’opération! Comment s’étonner alors que des spectateurs quittent la salle, et que les applaudissement soient des plus chiches!  La tragédie grecque ou ses avatars n’est pas facile à maîtriser, et ce Philoctète ne restera pas dans les mémoires… En tout cas, à éviter, 

Philippe du Vignal
Philoctète de Heiner Müller, mise en scène Jean Jourdheuil
Théâtre de la Ville – Théâtre des Abbesses
du 5 au 21 novembre 2009
tel 01 42 74 22 77

« Le texte de la pièce est publié aux Éditions de Minuit »

 


Un commentaire

  1. Sohuge dit :

    « Un moment rare d’intelligence et de théâtre. »

    Oui mais dans un jeu de miroir, le théâtre parle à l’intelligence et l’intelligence parle au théatre et les deux se répondent et s’entendent et se suffisent.

    Mais moi, spectateur, je n’ai rien appris hier soir, ni de l’intelligence ni du théâtre car ni l’un ni l’autre n’a su se dévoiler un peu, se dénuder légèrement pour me laisser apercevoir la faille d’où leur vient l’éclat et la beauté.

    En d’autres termes, cette absence totale du souci de se montrer abordable, je trouve cela un peu abusé.

    L’image d’Heiner Müller va déjà un peu dans ce sens-là, radical, sans concessions, sans décorum et aujourd’hui, AUJOURD’HUI!!, rien ne change, on tient à nous le présenter tel qu’on pense qu’il est: EST-ALLEMAND. Car bien sûr, comment pouvait-on rire dans cette situation?

    J’ai vu le travail hier soir: il est précis et c’est une belle qualité professionnelle ET artistique mais il est inutile, il n’est pas à la hauteur de la précision de Heiner. Jouer le texte ne suffit pas, notre contexte n’est pas le contexte de son écriture.

    Premier contexte, la salle, le plateau ET la salle. Vous l’avez vu, elle monte vite et haut. Acceptez-vous que les rangées du haut soient condamnées à ne connaitre que les crânes des comédiens?

    Deuxième contexte, nous ne sommes pas un public radical et notre culture gagne en ouverture ce qu’elle perd en spécificité. Je connais l’illiade mais je l’ai un peu perdue de vue ces temps-ci, au profit d’autres choses.

    Alors au début de la p!èce, n’hesitez pas à nous rassembler; à nous attendre un peu et ensuite emmenez-nous où vous voulez, faites un peu avec nous…

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