Marivaux Experiment
Théâtre à Prague
Marivaux Experiment d’après La dispute de Marivaux, traduction en tchèque de Karel Kraus et Otomar Krejca, mise en scène d’Hana Buresova.
Lequel des deux sexes, les hommes ou les femmes, est le plus infidèle en amour ? Question au centre de l’expérience du Prince et de son amante Hermiane qui se servent comme cobayes de quatre adolescents (deux garçons et deux filles) préservés à cet effet à l’état quasi naturel, ignorant jusqu’à leur propre apparence, étrangers les uns aux autres, élevés loin de tout par deux domestiques Mesrou et Carise.
L’adaptation, qui suit de près la pièce de Marivaux, la transpose dans notre univers contemporain, avec plusieurs interprétations de la nature humaine et de l’œuvre, de Rousseau, à Sade et à Freud jusqu’au béhaviorisme et aux textes d’hommes de théâtre comme Bernard Dort et Peter Weiss. Devant le rideau baissé, le Prince et Hermiane sont en tenues de soirée et , présentent l’expérience au micro. Le rideau se lève sur une fosse aux animaux; au centre , un arbre aux branches sans feuilles mais avec quelques pommes. Et un bassin rempli d’eau. Au fond, sur le sol, encore des pommes et des carottes. C’est à la fois une sorte d’Éden et de zoo, un espace de reality show dans le genre: » île de la tentation »…
Un rayon lumineux rouge délimite un cadre dont les jeunes mis à l’épreuve ne pourront sortir. Apparaissent « les animateurs » de l’expérience : Carise en longue blouse grise, pantalon, gants noirs, écouteurs sur les oreilles, Mesrou, pantalon, chemise; le haut de leur visage est caché par un demi masque. Arrive la première jeune fille seule, en short et baskets. Elle crie, grimpe, court comme une enfant, découvre son image dans l’eau, puis remarque le garçon (pantalon blanc, chemisette blanche, ) : cris d’étonnement, curiosité, découverte réciproque des corps, attirance sexuelle, le tout joué très naturellement. Le second couple va les rejoindre.
Le processus de « civilisation » ,voire de dressage social, se met en marche: les gardiens apportent aux jeunes les vêtements correspondant à leur sexe (jupe, pantalon) les surveillent, corrigent leurs gestes les plus osés ou « inconvenants ».
On assiste ainsi aux relations entre les filles et les garçons en train de découvrir des sensations et des sentiments qu’ils ignoraient : amour, désir, jalousie, déception, trahison, complicité, amitié. Aucun partage, aucune compassion:l’égocentrisme, l’égoïsme, la pulsion sexuelle régissent les comportements de ces êtres au demeurant naturels.
Le troisième couple amoureux et fidèle qui compense chez Marivaux le libertinage des deux autres, a disparu dans cette version de la pièce.
Leurs faits et gestes sont sous constante surveillance, et l’on voit parfois des images prises hors champ, dans leur intimité, et projetées sur le mur du fond et sur les quatre écrans au-dessus du cadre de scène.
Les acteurs rendent avec justesse la spontanéité et l’innocence des personnages mus par leurs instincts, leurs désirs et leurs sensations immédiates.Le jeu réaliste mais être démonstratif ni exhibitionniste, est toujours aux limites du réalisme pour certains actes, entre autre sexuels… Le Surmoi-l’œil des gardiens et des caméras- étant à l’œuvre. A la fin, le Prince et Hermiane reviennent sur le plateau, et déclarent que l’expérience est close. Comme dans une émission télévisée, des techniciens nettoient alorsle plateau, débranchent les câbles électriques , ramassent les costumes, et éteignent les lumières rouges délimitant le cadre au sol . Sur les écrans, une publicité pour les ampoules Philips... Seuls restent en scène les quatre jeunes, perdus, ne sachant que faire; l’un des garçons se déshabille et ne garde que son slip.
Pas une once de didactisme dans le spectacle, pas d’effets inutiles, pas de gags mais un certain humour. La mise en scène d’Hana Buresova, d’une belle cohérence dramaturgique, d’une maîtrise remarquable de l’espace, du jeu scénique et des projections, apporte une nouvelle vision de la pièce de Marivaux, et cette transposition dans un cadre contemporain, loin d’être réductrice, en conserve toute la valeur métaphorique.
Irène Sadowska Guillon
Théâtre v Dlouhe à Prague.
Ce lieu théâtral est un des plus anciens de la ville; créé en 1929, il a pour vocation fondamentale la création contemporaine.
