La vie est un songe

La vie est un songe,   de Pedro Calderon de la Barca,  « séance onirique et baroque« , adaptation de Charlotte Escamez, mise en scène de William Mesguich.

  personnviesonge.jpgLa pièce de Calderon, sans doute le plus grand dramaturge espagnol,  date de 1635 et,  chef d’oeuvre de l’écriture baroque, aura  eu une influence considérable sur les auteurs de son temps en particulier sur Corneille quand il écrivit L’Illusion comique. Elle nous étonne encore par son souffle et par la modernité de son écriture où se disputent   intelligence dramatique et  lyrisme échevelé. Pas très souvent montée, elle le fut quand même récemment par Arnaud Meunier et par Guilaume Delavaut en 2003 et par Elizabeth Chailloux en 2001, et par Lavelli en 1982…

  Trois journées ou actes, deux intrigues superbement tissées: la pièce qui a parfois les allures d’un conte  fantastique, est presque impossible à résumer. Cela se passe en Pologne où le roi Basyle, passionné d’astrologie, a fait l’horoscope de son fils Sigismond où il est dit qu’il va se révolter contre son père, prendre sa place, instaurer la tyrannie et provoquer la ruine du royaume. Basyle le fait aussitôt enfermer dans une tour où il est élevé par un précepteur, Clotalde. Passe par là une belle jeune fille déguisée en homme et nommée Rosaura , accompagnée de son valet Clairon , qui va voir  ce prisonnier, alors que c’est formellement interdit. Arrive alors Clotalde qui  reconnaîtra l’épée qu’elle porte comme étant celle de son fils.
 Arrivent ensuite Astolphe et Etoile qui convoitent le pouvoir royal  mais le Roi leur confie son terrible secret en ce qui concerne Sigismond mais il veut tenter une expérience: lui donner la possibilité d’être roi le temps d’une journée. S’il réussit à gouverner correctement, il lui succédera,  sinon il retournera dans sa prison en pensant qu’il a tout simplement rêvé. Et Astolphe et Etoile se marieront puis deviendront roi et reine de Pologne. Mais le secret ayant été divulgué, Astolphe et Etoile ne seront pas punis.

  Quant à Rosaura, Clotalde s’apercevra sans le lui dire qu’il est en réalité son père. Sigismond pendant sa journée de royauté, se conduit très mal, insulte son père , essaye de violer Rosaura et  jette un domestique par la fenêtre et le Roi décide  donc de le renvoyer en prison, même si  le peuple veut que Sigismond devienne roi pour éviter qu’un étranger comme Astolphe ne le soit. Mais Sigismond libéré part à l’assaut du château de son père. les choses finiront tout de même par s’arranger. Sigismond demandera pardon à son père, et devenu roi, décide de marier Rosaura et  Astolphe, et lui-même épousera Etoile…Vou suivez toujours?
 La pièce balance sans cesse entre illusion et réalité, mensonge et vérité, vie rêvée et vie réelle,  avec une incomparable intelligence, et  le docteur Freud n’est pas loin. Qui fait ce que nous sommes? Le hasard, la raison, notre sensibilité? Sommes-nous toujours bien conscients de ce qui nous arrive au quotidien?  Qu’est-ce que la vie,  sinon une pauvre illusion de bonheur? Que reste-t-il au bout du bout d’une vie,  sinon quelques bonnes actions que nous aurons accomplies ici et là?  Calderon dit tout cela avec une langue solide et merveilleuse à la fois.
 Oui, mais voilà, la pièce a beau fasciner les gens de théâtre, il y faut une singulière expérience du plateau, une impeccable  direction d’acteurs, une solide dramaturgie qui emmène la pièce là où elle doit aller, sans modernisation dénuée de sens,  une scénographie et des lumières intelligentes, et de vrais costumes, quel que soit le style choisi.. Bref, tout ce qui fait défaut ici!

  Cela commence en effet assez mal: William Mesguich qui confond efficacité et apparence de l’efficacité, commence par bombarder la salle de fumigènes- ce qui fait tousser le public mais qu’importe!- et de lumière rouge, les Dieux savent pourquoi. sans doute pour faire plus fantastique, ou plus tragique. Avec , bien entendu, un peu de vidéo, comme les copains…Et cela ne s’améliore guère ensuite : gadgets du genre: entrées par la salle- ce qui semble devenu la norme au Théâtre 13 mais qui est un stéréotype de la scène contemporaine-,  entretien avec le Roi par trois écrans de télévision en noir et blanc, flamme qui surgit subitement d’un bouquet de roses ( merci papa Mesguich  qui nous ressert sans cesse son vieux truc et qui l’a refilé à son fils!), scénographie modulable encombrante et maladroite, musique  rock pour faire branché sans doute, de nouveau,  rafales de fumigènes, costumes mal fagottés: on a connu Alice Touvet mieux inspirée.

  L a direction d’acteurs est  des plus flottantes,  si bien qu’ils jouent un peu chacun de leur côté sans aucune unité; seuls,  Mathieu Cruciani ( Astolphe) et Alain Carbonnel ( Clairon) arrivent, tant bien que mal, à  faire face. Le texte, revu et corrigé, est truffé de petites vulgarités qui auraient pu nous être épargnées. Quant à la  mise en scène, c’est peu de dire que, sous couvert d’une bien pauvre modernité, elle est  assez prétentieuse et affligeante de médiocrité. William Mesguich, lui,  s’est réservé le rôle de Sigismond mais, sans doute déjà trop pris par sa mise en scène,  n’arrive pas vraiment à gérer son personnage.
 Allons,  soyons justes: il y a tout de même un court mais pur moment de bonheur théâtral,  quand , dans son fameux monologue, Sigismond s’avance face public, auréolé d’une sorte de grâce; il devient alors très émouvant .En quelques secondes, le public qui s’ennuie un peu  devient  attentif et ma jeune  voisine a alors cessé de pianoter un  SMS à son amoureux…
 Alors,  allez-y, si vous voulez mais, au moins, on vous aura prévenu. C’était la deuxième représentation et cela s’améliorera sans doute un peu mais guère… Si  l’on doit pardonner des erreurs de tir, même flagrantes,  chez un  jeune metteur en scène,  il faut aussi et surtout qu’il y ait d’intelligents partis pris dans la réalisation…. Et c’est cela qui manque cruellement le plus ici!

Philippe du Vignal

 

Théâtre 13 jusqu’au 14 février.

Le texte de cette adaptation est publié  aux Editions Les Cygnes,collection Les Inédits du 13.

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La vie est un songe  de Pedro Calderon, mise en scène William Mesguich

William Mesguich s’est attaqué avec un enthousiasme juvénile plutôt vieillissant à cette pièce complexe du siècle d’or espagnol. Il y interprète sans finesse Sigismond, jeune prince enfermé après la mort de sa mère dès sa naissance par son père, l’inflexible Basyle inquiété par de funestes prédictions. Libéré de sa prison, Sigismond fera preuve de cruauté, menaçant son entourage, prenant les armes, Puis après un retour dans sa prison, une fois libéré, il deviendra plus humain  et sera enfin couronné roi. Avec une distribution inégale: Zbigniew Horocks est décevant dans le rôle de Basyle et il y a un manque évident de direction d’acteurs et une scénographie lourde, cette Vie est un songe est plutôt décevante. Le public, plutôt jeune,  n’a pourtant pas boudé le spectacle.

Edith Rappoport


Archive pour 7 janvier, 2010

La Fabbrica

La Fabbrica d’Ascanio Celestini, mise en scène de Charles Tordjman.

  fabbrica2.jpg Ascanio Celestini est sans doute à 37 ans avec Fausto Paravidino, mais dans un tout autre genre, l’un des meilleurs auteurs italiens actuels. Publié chez Einaudi, il est comédien, romancier, documentariste, scénariste de télévision, et a aussi beaucoup écrit pour la scène avec un genre que l’on connaît bien en France, celui du théâtre-récit, admirablement initié  par le grand Dario Fô.
 La Fabbrica est un texte écrit sous forme de lettres à la mère d’un ouvrier qui découvre le monde impitoyable et violent de l’entreprise industrielle avec ses hiérarchies et un travail sans aucun intérêt . Avec l’évocation remarquable de personnages  Pietrasanta , le directeur tout puissant de l’usine, Assunta une jeune femme , belle et séduisante qui porte en elle un terrible secret, et, en toile de fond, la naissance du fascisme qui va gangréner les usines et les relations entre les ouvriers eux-même, broyés par un système totalitaire qui ne leur laisse aucune porte de sortie, à moins qu’ils n’aient déjà été gravement mutilés par un accident du travail, ou déjà décédés, intoxiqués par le mercure… Celestini joue ce théâtre-récit seul en scène avec juste sa guitare et une bande-son.
 Le propos de Charles Tordjman est différent, puisqu’il a choisi d’en faire une adaptation scénique conçue pour deux comédiens: Agnès Sourdillon et Serge Maggiani qui se répartissent le texte, et  quatre chanteurs: Sandra Magini, Germana Matropasqua , Xavier Rebut et l’illustre Giovanna Marini qui a signé avec Celestini plusieurs des seize chansons qui reprennent les thèmes du texte parlé. Il y a aussi quelques chants traditionnels, le tout admirablement interprété mais en italien. Et sans surtitrage. Vincent Tordjman a imaginé, pour servir ce texte  un décor très imposant: une immense verrière derrière laquelle passent parfois les personnages et où l’on devine le haut-fourneau, des paysages miniers et des nuages menaçants, le tout dans une lumière grise , ce qui écrase  le texte au lieu de le servir. Comme  les  costumes sont aussi noirs ou gris pour la plupart… la sinistrose est complète.
  Le texte de Celestini est admirablement bien écrit comme une sorte de conte moderne, et le spectacle  d’un bon professionnalisme. Rien à dire,  mais… mais passé le premier quart d’heure, il y a comme une sorte de chape d’ennui qui envahit le plateau. La faute à quoi? D’abord à une dramaturgie, disons, mal adaptée au propos: il y a, au lieu d’un, deux comédiens, dont l’un possède un métier de tout premier ordre mais qui, ici, a tendance à faire du Maggiani ( il y a comme des échos des textes de  Proust qu’il avait si bien interprété il y a cinq ans! ) et Agnès Sourdillon qui ,elle aussi,  est une excellente comédienne mais qui ne semble pas tout à fait à son aise dans un personnage un peu artificiel .Et puis il y a surtout cette rupture permanente avec le texte, puisque les chanteurs interviennent  quand même seize fois, et tout se passe comme s’il n’y avait pas vraiment de cohérence entre ce texte et la partie musicale, ce qui est quelque peu dérangeant….Et comme la lumière est presque tout le temps minimale, on a vite tendance à décrocher. Et c’est dommage.
  En fait, à y regarder d’un peu plus près, les choses étaient programmées d’avance: s’emparer d’un théâtre-récit  simple, riches en images très fortes et censé s’adresser directement au public et qui a donné toutes les preuves de son efficacité,  pour en faire une petite machine théâtrale où la vidéo, une fois de plus, brouille tout et où il y a concurrence entre chant et texte ne pouvait conduire qu’à une impasse. Il y là ici un côté bcbg assez mal venu. Alors y aller ou pas? A vous de juger: oui, si c’est pour entendre des chants admirablement interprétés, mais quant au texte, mieux vaut le lire en attendant qu’un comédien, comme l’a fait Celestini, s’en empare  en vous offrant en toute simplicité des images fabuleuses.

Philippe du Vignal

Théâtre des Abbesses jusqu’au 16 janvier.
  
 

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