Peines d’amour perdues

Peines d’amour perdues de Shakespeare mise en scène Gilles Bouillon

Une comédie, peut-êtcapturedcran20100120234741.jpgre la plus brillante de Shakespeare, dont la traduction de Jean-Michel Déprats rend avec justesse la légèreté, le lyrisme, les inventions et les jeux  sur le langage. Shakespeare s’inspire dans Peines d’amour perdues d’un fait historique : la visite de Marguerite de Valois, princesse de France, à Henri de Navarre, son futur époux, en 1578 à Nérac. Une visite qui, dans la pièce, tombe mal car le jeune roi de Navarre et trois gentilshommes de sa cour : Berowne, Longueville et Dumaine, viennent de faire  un vœu : se consacrer pendant trois ans à l’étude et à la méditation,  en observant  ascèse et  chasteté.
Berowne,  seul, voit la vanité de ce projet, mais se plie à la volonté du Prince . Arrive alors la princesse de France accompagnée de ses dames d’honneur : Maria, Rosaline, et Catherine. Elle a été en effet  chargée par son père de négocier le retour de l’Aquitaine à la France… et le  jeune roi et ses trois amis, succombent au charme et à la be
auté des visiteuses,  et vont rompre leur serment: chacun, en secret ,  essaye de rencontrer et de séduire , par des déclamations poétiques et des cadeaux, la dame de son cœur. Jeux de cache-cache,  mensonges, trahisons: les jeunes gens s’espionnent et se démasquent mutuellement.
Quand ils se  rendent  compte  qu’ils ont échoué dans leur  renoncement à l’amour et aux plaisirs, le prince et ses amis, travestis en Moscovites, vont faire leur déclaration à ces dames.  Mais elles ne sont pas dupes, se travestissent à leur tour et échangent entre elles les présents reçus, de sorte que les jeunes amoureux, victimes des apparences, se trouvent ridiculisés, et démasqués,  vont  implorer le pardon de leurs belles dames.
capturedcran20100120234729.jpgMais un messager arrive avec  une lettre: le  roi de France  vient de mourir et la Princesse et  ses dames d’honneur  doivent donc  partir subitement…  Non sans avoir imposé à  leurs  amoureux un an de pénitence! Sur cette intrigue,  se greffe, sur un mode parodique, les amours du berger Courge et de Jacquinette courtisée  aussi par un noble espagnol assez ridicule, Don Adriano de Armado. C’est la version rustique et comique des péripéties amoureuses des galants de la cour dont les codes, l’héroïsme, la bravoure sont tournés en dérision par les serviteurs  qui  jouent dans l’intermède sur les Neuf Preux représenté à l’occasion d’une fête qui précède la mort du Roi de France. Gilles Bouillon inscrit sa mise en scène dans le décor  efficace de Nathalie Holt dont les éléments évoluent et modulent l’espace. Le roi et les trois gentilshommes arrivent de la salle en pantalon noir et chemise blanche et revêtent des sortes de blouses  suspendues sur  quatre panneaux  qui  s’inversent pour devenir une bibliothèque dans la scène du serment.   Sur un sol vert, quelques formes coniques et des rectangles figurent arbres, buissons du parc, et permettent aux personnages de se cacher, de s’épier,  voire de se rencontrer secrètement. Les jeunes filles sont  d’abord en manteau et pantalon, puis en robe légère, chacune de couleur différente, enfin en  longue robe rouge. Dans la scène des travestissements, les hommes  portent de long manteaux, des chapkas et de fausses moustaches,  et les jeunes  filles  ont le visage masqué  par un loup. Pour les paysans et les serviteurs, costume rustiques,  et  habit chamarré  pour Armado. La direction des jeunes acteurs du Jeune Théâtre en Région Centre est de grande qualité: maîtrise du jeu, quasi chorégraphié dans les scènes de cache-cache, les rendez-vous secrets et l’intermède théâtral, et   jeux de miroir caricaturaux entre l’univers artificiel de la Cour et celui, rustique, des gens du peuple. Le comique, les quiproquos, les jeux de mots,  le langage cru des serviteurs, la rudesse arrogante des faux Moscovites, alternent avec les divagations ampoulées et  pseudo-poétiques de la Cour.. Les scènes s’enchaînent sur un rythme rapide et  ludique,  où,  cependant, dans le jeu de l’amour et des apparences, percent le doute et le désir frustré de vérité.

Irène Sadowska Guillon

Théâtre de Châtillon, jusqu’ au 6 février tél : 01 55 48 06 90


Archive pour 20 janvier, 2010

399 secondes

399 secondes de Fabrice Melquiot mise en scène de Stanislas Nordey, collaboratrice artistique Claire-Ingrid Cottenceau.

    f56a4aeac3901dea2.jpg399 secondes, c’est, nous explique Fabrice Melquiot,  la durée de l’éclipse qui a eu lieu l’an passé mais qui n’était visible que de certains points du globe. C’est une métaphore pour nous parler de « ce que l’on nomme jeunesse qui ne dure pas longtemps, dans l’interstice entre « enfance » et  » âge d’homme » où se jouent des singularités empruntées, s’échafaudent des plans dérobés, s’esquissent des caractères modelés sur d’autres. »
Ce pourquoi, ajoute Fabrice Melquiot, la plupart des personnages  portent en eux l’écho de héros mythologiques ». Par mythologie, l’auteur désigne celle des héros grecs de l’Antiquité grecque: Orphée, Pandora, Faéton, ou Danaé. ; quant aux lieux juste nommés mais non représentés, ce sont:  un squat à Berlin, puis un musée à Oslo, un cargo en mer, un aéroport ou des rues de Shangaï.

 Les personnages sont  quinze jeunes gens , garçons et filles qui vont dire le texte de Melquiot dans une sorte de maison aux murs blancs, eux-même tous habillés de combinaisons féminines ( ce qui va mieux aux jeunes femmes qu’aux hommes!). Ils disent à la fois le monde des vivants et celui des morts, la passion physique, le passage de la vie à la mort  soit à tour de rôle soit à deux soit tous  à la fin dans une sorte de choeur; la scène est seulement éclairée par  quinze tas de guirlandes d’ampoules  à lumière blanche mais variable posés au sol.
 Même s’il  possède souvent de belles fulgurances poétiques, le texte de Fabrice Melquiot  a parfois un peu de mal à passer,  sans doute à cause de longueurs dans la dernière partie. Et l’ on ne comprend pas très bien ce qui a poussé Nordey à le choisir ; certes, il s’agissait de présenter la sixième promotion de l’Ecole du Théâtre national de Bretagne et les textes contemporains, et  même classiques où il est possible de donner un morceau de gâteau à peu près identique à chaque  élève ,ne sont pas légion…
  C’est en effet un cas de figure un peu particulier , puisque le metteur en scène ne choisit pas ses comédiens, alors  que  le but de l’opération est  de les mettre chacun en valeur , en évitant quand même au maximum l’exercice de style: comme on le voit , la chose n’est pas des plus faciles!  Mais ne vaut-il pas mieux alors  choisir plusieurs pièces, comme l’avait  fait Jean-Claude Durand, quand il avait remarquablement monté une oeuvre  de Dea Loher et  une autre de David Gieselman avec les élèves de Chaillot sur ce même plateau de Théâtre Ouvert et sur cette même durée de deux heures environ. Mais , comme dans 399 secondes,  il y a très peu de de véritables dialogues, et l’on discerne mal les talents de chacun;  les garçons, eux semblent beaucoup moins à l’aise, sans doute à cause d’une gestuelle peu adaptée. Parmi les jeunes comédiennes, nous avons donc tout de même repéré:  Marine de Mizsolz, Emilie Quinquis  et Anne-Sophie Sterk.
Cela dit, la mise en scène  de Nordey, est absolument rigoureuse et les comédiens font preuve de professionnalisme: une spectatrice ,victime d’un malaise ayant dû être évacuée, et donc le spectacle interrompu trois minutes,  il n’y a eu aucun mouvement de panique sur  scène, même quand , après la reprise, certaines répliques du texte  faisaient penser bizarrement à un possible décès. Une des comédiennes a réussi à réfréner son fou rire et tous sont restés concentrés  et  ont repris le jeu, ce qui suppose une déjà une belle maîtrise de la scène…
 Alors à voir? Oui, si vous voulez découvrir quelques-uns des futurs comédiens de demain et une mise en scène de qualité,  mais le texte de la  version jouée  de Melquiot  qui, dit-il, a  » ajouté ou étoffé certains personnages du manuscrit original spécialement pour le spectacle » -ceci explique peut-être cela- n’ est pas franchement convaincant.

Philippe du Vignal

Théâtre Ouvert 4 bis Cité Véron 75018 Paris  jusqu’au 6 février.

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