Manhattan Medea

Manhattan Medea, de Dea Loher, mise en scène Sophie Loucachevsky

  0393035001263376789.jpgÇa se passe en pleine rue, en plein fracas urbain, ces retrouvailles entre  ces deux sans papiers: Jason, arrivé le premier, et Médée, venue le rejoindre dans cette Amérique qui devrait être leur Amérique.

  Des flots d’amour et de tendresse se mettent à couler : Jason comble avec des baisers le vide qu’il a creusé en partant le premier, mais… il y a eu l’océan entre eux, et une nouvelle femme qu’il aime, Claire, et la nouvelle vie qui ira avec, si Médée ne met pas de bâtons dans cette roue de la fortune. En effet, cette Claire-qu’on ne verra pas- est riche, ou plutôt c’est son père, émigré, comme Jason, qui, depuis s’est enrichi, au point d’accepter un gendre qui n’a rien. C’est tout simple:  Jason garderait bien Médée , par exemple, comme nounou pour son fils, chez sa nouvelle épouse, mais…
Médée, quel qu’en soit l’auteur, est une histoire de « mais. » Elle, Médée, est entière : elle a tué, pour Jason, et si Jason l’a oublié, elle, non. Elle a encore son couteau, et bien affûté; elle a encore sa passion intacte, qui roucoule et qui croasse. Sorcière ? Quelle plaisanterie ! Juste une femme, qui ne plaisante pas avec la loi de l’amour, et qu’importe toute autre loi!  Une femme qui dispose d’elle-même. Corneille l’avait déjà bien vu avec son :« Que me reste-t-il ? Moi – Moi, dis-je, et c’est assez ».
Anne Benoît nous donne une Médée cent pour cent femme. Après ça, les adjectifs sont inutiles. Essayons quand même : forte, blessée, bornée – c’est ça la passion -, banale, grandiose dans sa folie. Du reste , pas si folle, simplement dépassée, impuissante devant la gentille lâcheté de Jason, devant son infantilisme : « Aide-moi », dit-il. Aide-moi à te lâcher, à te confiner aux cuisines, à t’écarter de notre fils ». Et quoi encore! Christophe Odent joue le double rôle de Jason et de Sweatshop-Boss, l’homme riche : le même à trente ou quarante ans d’intervalle, parti de rien, puis parvenu. Jason a encore des larmes, mais l’homme riche, lui  n’a plus d’âme, fauchée dans sa bataille pour le fric. C’est comme ça.
Médée est accompagnée, dans Manhattan, d’une sorte de double ange gardien, Velasquez, le gardien d’immeuble –lui plutôt “psychopompe“, gardien des âmes et des enfers – et Deaf Daisy, la chanteuse des rues sourde mais qui entend bien ce que lui demande Médée: lui trouver une robe empoisonnée, par exemple. Les deux sont joués par un prodigieux et très jeune musicien, Marcus Borja.
Dea Loher et Sophie Loucachesvsky nous donnent une Médée d’aujourd’hui, ni exotique, ni monstrueuse, ce qui est presque pire : le tragique est dans la rue, au pied des immeubles, dans le cœur des femmes sacrifiées,  et à la liberté explosive. Le spectacle, impeccable, est parfois drôle. Il ose un regard sensible et  sensuel, sur le féminin -pas la féminité, pas le féminisme – et sereinement.

Christine Friedel

Théâtre National de la Colline, jusqu’au 20 février. 01 44 62 52 52

 


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