Carte postale de Londres : time out

De passage à Londres, nous avons rencontré  David Furlong, acteur, metteur en scène et directeur artistique de l’Exchange Theater Company qui nous a expliqué comment il voyait le théâtre anglais. C’est aussi dense que précis…

    davidfurlong.jpg« À Paris, et en France, le théâtre est soit subventionné donc public soit privé, bien qu’il bénéficie quand même de certaines subventions. En général les Anglais , et pour cause, les Anglais ne comprennent pas bien ce fonctionnement! C’est une spécificité bien française.
En effet en Angleterre, il y a très peu d’argent public pour le théâtre, et il n’existe pas de centres dramatiques nationaux. Ce sont donc majoritairement des spectacles privés, des superproductions très commerciales et rentables, comme on peut en voir dans le West End. Et ces théâtres n’ont pas de ligne artistique très claire.
En revanche, ce qui n’est pas commercial, mais relève du mécénat privé (trust ou fondation), peut être d’autant plus intéressant que l’offre est réduite… et le filtrage qualitatif important. C’est la ligne de théâtres comme le Barbican, le Royal Opera House, ou  le National Theater.
À Londres, on joue beaucoup de théâtre contemporain.Mais si les thèmes traités sont relatifs à la société , on ne peut pas vraiment parler d’engagement politique. Quand on sollicite une subvention pour monter une pièce auprès de l’Art Council – organisme qui correspond au  ministère de la Culture , parmi les critères retenus figure d’ailleurs le lien avec la communauté.
Par ailleurs, il y a indéniablement  en Angleterre, un  côté « conservateur »  : et seulement 3% seulement des pièces de  théâtre proviennent  de l’étranger, contre 40% en France. En règle générale, les Anglo-Saxons sacralisent l’auteur, et il y a beaucoup de nouveaux dramaturges. À l’inverse, on peut parfois découvrir un physical theater ( qui serait un peu l’héritier de l’enseignement de Jacques Lecoq), et qui privilégie davantage la performance d’acteur que le texte.
La plupart des mises en scène de théâtre  restent assez « classiques », et  il n’y a pas vraiment d’écriture scénique comme en France. Mais les Anglais excellent dans  la narration et dans ce que l’on appelle ici le « storytelling ». C’est sans doute ce qui explique le succès d’une pièce comme War Horse de Michael Morpurgo, adapté par Nick Stafford qui  est actuellement à l’affiche du National Theater, et qui doit se jouer prochainement aux Etats-Unis »

Propos recueillis par Barbara Petit


Archive pour 27 janvier, 2010

Ensorcelés par la mort

Ensorcelés par la mort d’après le livre éponyme de Svetlana Alexievitch mise en scène de  Nicolas Struve

Un charme opère. Nous nous laissons envoûter. Mais un jour, le mythe est pulvérisé par la réalité. Notre monde de croyances s’écroule. Pourrons-nous survivre ? Quel sens aura désormais notre vie ?
ensorcel.jpgCes questions, Nicolas Struve les met en scène dans Ensorcelés par la mort, un spectacle douloureux, implacable, bouleversant.  Pour parler de ce qui l’obsède, ce qui nous permet de (sur)vivre : les espérances, les promesses, le metteur en scène s’est appuyé sur des expériences extrêmes, racontées par Svetlana Alexievitch. Journaliste, cet auteur biélorusse a écrit de nombreux récits fondés sur des témoignages, et dédiés aux tragédies du monde contemporain. Ici, elle fait parler ceux qui n’ont pas pu survivre à la chute du communisme, un régime qui donnait sens à leur vie.
Nicolas Struve met donc en scène l’impensable, l’improbable pour les Occidentaux que nous sommes : trois personnages viendront tour à tour se confesser, raconter au spectateur comment un Lénine ou un Staline a pu les séduire, au point de diriger leur vie. Qu’il s’agisse de l’adoration d’un personnage ou d’une adhésion totale à une idéologie, tout vaut le sacrifice de soi, l’abnégation pour l’amour de la patrie.
Pénombre. Un ciel illuminé par la Grande Ourse. Assis dans  un fauteuil, solitaire, un vieillard. Vassili Pétrovitch N., né au tout début du XXe siècle, a vécu les soixante-dix ans du régime communiste. Militant bolchévique de la première heure, il a consacré sa vie à enrôler les esprits et à purger le pays des opposants. Après la chute du régime, il n’est plus qu’une âme errante, rongée par la culpabilité. Les fantômes de ces enfants qu’il a tués reviennent le hanter. Inlassablement, il s’interroge sur son absence d’émotion quand il était bourreau et qu’il exécutait.
Et le communisme ne séduisait que les misérables ou les imbéciles : Margarita P., la cinquantaine, est médecin, fille d’un agronome et d’une lettrée. Petite Stalinienne, elle était mue par sa foi dans le lendemain. Mais aujourd’hui, malgré ses habits bourgeois, dans cet hôpital où elle travaille, sa vie s’est vidée de son sens : elle ne sait pas vivre pour elle-même.
Toute petite, perdue dans sa pauvre datcha, voici Anna M. Esclave moderne, elle a toujours vécu en groupe, dans « la zone », derrière les barreaux : dans un camp au Kazakhstan, puis dans un orphelinat. Enfant de l’union soviétique, sa seule mère est la patrie. Elle dit ne pas aimer ses enfants, qui eux la haïssent car elle leur a inoculé  sa servitude. Elle ne sait pas vivre seule, le présent est haïssable.
Le dépouillement du décor correspond à la simplicité de la collectivisation communiste. Quelques rengaines russes, ancestrales ou modernes, rythment les scènes. Mais toute l’attention est portée sur les personnages. Le jeu des comédiennes (Christine Nissim et Stéphanie Schwartzbrod)  est vraiment exceptionnel. Mais le vieillard (Bernard Waver) est moins convaincant.
Nicolas Struve concrétise une abstraction : derrière une idéologie, il y a des destins et des milliers de vies  arrachées à elles-mêmes. Obsédés par le passé, ces êtres ne trouvent refuge et apaisement que dans les souvenirs. Vassili, Margarita et Anna nous tendent un miroir : et nous, jusqu’où sommes-nous prêts à aller pour donner du sens à nos vies ?
Si leurs témoignages soulèvent de nombreuses questions, ils n’apportent pas de réponses. N’est-ce pas la force du théâtre que de pousser le spectateur à interroger sa conscience sans lui délivrer de vérités premières ?
Un spectacle subjuguant, basé sur un texte rare et précieux. À voir de toute urgence.
Barbara Petit
Du 25 janvier au 19 février  au Nouveau théâtre de Montreuil, salle Maria Casarès. Puis  en mars au Théâtre des Quartiers d’Ivry et en juin à L’Apostrophe à Cergy-Pontoise.

Pris de cours

Pris de cours, texte et réalisation de la Compagnie Gravitation, mise en scène de Jean-Charles Thomas.

 rock.jpg Cela se passe à Courcelles-lès-Lens ; comme son nom l’indique, c’est une petite ville proche de Lens, où l’activité minière s’arrêta en 1948.
Maisons basses en brique et anciens crassiers à l’horizon. Nous sommes précisément au collège Adulphe Delegorgue. Vous ne connaissez évidemment pas ce personnage natif de la ville qui-notre science est de fraîche date- est né en 1814 et mort en 1850; ce fut un ethnologue et botaniste amateur passionné par l’Afrique australe dont il rapporta nombre de pièces, et de témoignages sur la vie des habitants. Et  très connu dans le monde anglo-saxon, mais peu chez nous.
Le collège, comme beaucoup d’autres  collèges, n’est  pas richement doté: l’architecte ne s’est pas tué à la tâche et les peintures datent de la construction ou presque..Mais la bienveillance et le calme semblent régner dans les salles de classe, comme celle de quatrième où nous sommes, celle de madame X , enseignante de Français.  Elle accueille aujourd’hui un professeur-stagiaire M. Xérès,  qui vient faire un cours.
Le conseiller d’éducation le présente aux élèves , ainsi que l’Inspecteur chargé de…l’inspecter. Le jeune professeur se présente lui aussi  , écrit son nom au tableau, puis  dit d’un un ton sec: « Sortez de quoi noter ». Silence  dans les rangs, cela ne moufte pas!  L’inspecteur- en costume gris,  chemise blanche et  cravate,   demande que soient rangés sacs et cartables , de façon à laisser les allées libres pour qu’il  puisse se déplacer, et   vérifie que les classeurs  sont bien disposés au bord de chaque table pour qu’il  y jette un coup d’œil.  Et il demande que les élèves  fassent comme s’il n’était pas là… Exécution immédiate: l’autorité paye…
Le professeur stagiaire  écrit habilement au tableau  le nom du village où  se passe le roman: Thunder ten Tronckh  puis commence à lire un extrait du Candide de Voltaire, en le commentant et en posant quelques questions. Il s’agit des péripéties amoureuses de Candide et de Cunégonde; cela glousse dans la salle quand, assis  au bureau , il extraie de sa petite valise une poupée Barbie pour illustrer la leçon de physique expérimentale, comme dit Voltaire,  entre Cunégonde et son amoureux.
Quelques minutes plus tard, le conseiller d’éducation entre- tous les élèves se lèvent poliment- et introduit une nouvelle élève: Sonia Simon,  assez timide, pâle jeune fille au visage  fermé; on voit qu’elle attend un heureux événement, sur lequel le conseiller demande aux élèves de ne pas faire de réflexions désobligeantes.
Quand même peu éberlués, filles et garçons ne disent rien et  prennent alors une feuille de copie pour commencer la dictée: un extrait des Trois Mousquetaires  dont M.  Xérès, toujours très pédagogique, présente les noms des héros qu’il écrit au tableau, puis  donne au passage la définition du mot laquais et enfin prend l’ accent pour incarner les personnages anglais. Fou rire dans la classe: il y a bien longtemps sans doute qu’une séance de dictée n’a pas été aussi drôle mais,  très vite, le jeune stagiaire bafouille d’émotion, quand il  s’aperçoit qu’il a oublié un dossier ; il quitte alors la salle pour  aller le chercher dans sa voiture. ..
L’Inspecteur n’est pas content et critique  cette faute professionnelle:  pour meubler le temps, il  lit le célèbre poème de Rimbaud : « Par les soirs bleus d’été… en s’accompagnant  d’une  guitare qu’avait apportée , on ne sait pourquoi, M. Xérès. Ravis de ce cours de français un peu hors-normes, les élèves applaudissent . Mais la professeur, dont ce sera la seule intervention leur fait remarquer un peu sèchement qu’ils auraient pu dire quelque chose, puisque- le hasard fait bien les choses!-ils ont récemment appris le poème.
Puis l’Inspecteur demande à  la nouvelle élève s’il peut voir son classeur où il remarque,  écrites à la main, les premières pages de Je ne se suis pas un singe de Virginie  Lou, dans la collection Pockett Jeunesse. « Vous allez lire votre devoir devant les élèves, lui demande-t-il, et je vais vous accompagner à l’accordéon pour vous aider. Elle annonne un peu au début,  puis  prend vite de l »assurance, et trouve le ton juste. Ce qui ne semble pas troubler les élèves, même si l’exercice est inhabituel…
Puis,  l’Inspecteur exaspéré par l’absence de M. Xéres, décide alors de parler de Victor Hugo. né en en 1802, mort en 1885, dit-il. « Vous connaissez Victor Hugo ?  » Les réponses ne sont pas très fournies; en revanche quand il demande combien de temps l’écrivain a vécu, le calcul mental est impeccable: 83 ans , proclament aussitôt nombre de collégiens. Le calcul du nombre de pages des Misérables écrites chaque année par Hugo se révèle plus ardu, et pour cause. L’inspecteur commence alors le récit:  » Au même moment,  un homme entre.. Et le hasard faisant décidément bien les choses, Jean Valjean, la casquette sur la tête entre aussi dans la classe- c’est bien sûr, M. Xéres- et  il interprète avec l’Inspecteur  la célèbre scène de l’aubergiste qui accueille l’ancien bagnard… Les élèves, cela se voit,  sont très troublés,  et  il y a pas mal de petites  gorges qui se nouent, dans un silence absolu.
La jeune nouvelle élève propose alors de lire un passage de  De la tendresse de Robert Cormier et M. Xeres, à la suite , perruque et lunettes noirs,prend alors sa guitare électrique , en imitant un chanteur rock des années cinquante…. Les élèves se mettent à rire et  applaudissent. Fin de cette heure de cours.
Comme c’est remarquablement mis en scène par Jean-Charles Thomas, et  joué à la perfection par  Max Bouvard, Martin Lardé et Natalia Wolkowinski, le faux vrai-cours de français fonctionne à plein régime. Grande question: jusqu’à quand les élèves sont-ils dupes?
D’après ce que l’on pu entendre après coup: jusqu’au moment où l’Inspecteur prend sa guitare, et encore peut-être plus tard, puisqu’ une élève a demandé si sa nouvelle camarade allait rester avec eux… Mais l’opération est assez subtilement menée( rigueur absolue de la dramaturgie et  de la mise en scène, costumes très crédibles, interprétation hors pair), pour que le doute persiste jusqu’au bout ( c’est une quatrième),  d’autant plus que tout est dans l’axe: les textes sont très bien  choisis, puisqu’ils posent les questions que se posent eux-même les adolescents sur l’amour, le sexe, la violence, la justice, etc…  Le conseiller d’éducation fait son travail  habituel, le professeur est un vrai professeur et intervient discrètement pour calmer le jeu quand  les élèves  s’enflamment, le stagiaire parait plein de bonne volonté mais vraiment inexpérimenté, et  l’Inspecteur, malgré sa queue de cheval,  n’ a pas l’air bien commode.
Quant à leur nouvelle camarade, même si elle a 31 ans, elle en parait seize, ce qui, après tout, est logique, puisqu’elle a redoublé deux fois . Et le décor est plus vrai que nature, puisque c’est leur lieu de vie… L’opération se répète en général trois fois dans la journée, et l’on demande à la première classe de garder le silence. Nous ressortons de là assez bousculés par cette mise en abyme du théâtre qui a fortement perturbé , au meilleur sens du terme, chacun des élèves, et  par cette intelligence et ce manque total de prétention:  ce qui est la plupart du temps, la marque reconnue des moments de théâtre les plus marquants.
Attention! Les représentations vont continuer dans divers collèges du département, réalisée en partenariat avec La Ligue de l’Enseignement du Pas-de-Calais mais  ne sont évidement pas publiques. Mais bon, si vous êtes enseignant, vous pouvez peut-être vous arranger avec le collège où elles auront lieu. en tou cas, si vous avez la possibilité de voir Pris de cours, ne le ratez pas…

Philippe du Vignal

Contact de la compagnie Gravitations: gravit.org

Note à benêts: notre consoeur et néanmoins amie Barbara Petit a longtemps vécu dans la petite ville voisine de Leforest. C’éyait une raison de plus d’aller revoir ces drôles de paysagesque sont les crassiers…

Le ciel est pour tous

Le ciel est pour tous
Texte et mise en scène de Catherine Anne.

 

Au moment où le débat sur l’opportunité de légiférer sur l’interdiction du port de la burqleciel.jpga divise la société française, Catherine Anne monte sa pièce Le ciel est pour tous où elle interroge le sens de la religion, sa place dans une famille, dans la société. Il ne s’agit guère d’une pièce de circonstance, sa visée est plus vaste. « Le projet est né autour de 1989, quand commençaient les discussions sur le port du voile islamique – explique-t-elle -. Je me suis engagée dans cette écriture car la présence du religieux dans la vie civile est de plus en plus sensible. (…) Je me suis étonnée de constater combien la dimension religieuse est présente dans la vie des jeunes. Cette évolution de la vie civile ne me plaît pas. » Catherine Anne situe son interrogation de la foi, du dogmatisme, du fanatisme, du conflit entre le respect de la laïcité et le respect de la religion, cristallisé aujourd’hui dans l’affaire de la burka, dans la perspective historique de l’affaire Calas de 1762, dénoncée par Voltaire et décrite dans son Traité sur la tolérance. Elle distancie ainsi le propos de la pièce de l’actualité immédiate et de son contexte islamique en articulant la relation entre le religieux et le politique sur l’implication de la religion dans la vie sociale française aujourd’hui et sur son emprise sur l’esprit des individus, générant l’intolérance, la violence. Toulouse, 1761. Jean Calas, bourgeois paisible et sa famille, dînent dans l’appartement au-dessus de leur boutique. Son fils aîné Marc Antoine s’en va après dîner. On le retrouvera étranglé dans la boutique. À l’époque les protestants étaient persécutés, la pratique de leur culte interdite et punie par des peines très lourdes. La famille Calas, bien qu’en apparence convertie, était connue pour son passé huguenot. La rumeur se répand que le fils, Marc Antoine, allait se faire baptiser et que pour l’en empêcher sa famille l’aurait assassiné. Le juge, entraîné par le fanatisme de la populace, condamne le père, Jean Calas, qui est exécuté.
Grâce au combat mené par Voltaire on reconnaîtra l’erreur judiciaire : Jean Calas est innocenté, trop tard.
Dans Le ciel est pour tous Catherine Anne met en scène une famille ordinaire dans notre société actuelle, « démocratique et laïque, rattrapée par la religion ».
Le père, Abdel, professeur de philosophie, d’ascendance musulmane mais lui-même athée, Hélène, la mère, d’ascendance catholique, athée elle aussi tout comme leurs enfants : Selim, adolescent à problèmes, et Lucie, l’aînée qui écrit un livre inspiré par le Traité sur la tolérance de Voltaire.
La pièce se passe en trois époques, au début du XXIe siècle : à la mort du père d’Hélène, 18 mois après et s’achève 18 mois plus tard, nous projetant dans un futur très proche, possible et inquiétant.
Hélène, dont la mère décédée a été incinérée, décide d’organiser pour son père qui vient de mourir, pourtant un anticlérical radical, des funérailles religieuses, ce qui déclenche le conflit. « J’ai besoin de croire à quelque chose, à quelque chose après la mort » dira Hélène.
Malgré l’opposition d’Abdel, de Selim et de Lucie, la cérémonie religieuse à l’église aura lieu. Mais la relation qui se noue à cette occasion avec le curé et la rencontre des jeunes jumeaux : Joël, un illuminé mystique, Jonas, catholique pratiquant enfin l’arrivée de Barbara, sœur d’Hélène, indépendante, féministe, réalisatrice de films documentaires, refoulée d’un pays intégriste où elle faisait un reportage sur le sort fait aux femmes, vont générer de nouveaux conflits.
Selim, jeune homme très instable, à tendance machiste, jaloux et agressif vis-à-vis de sa sœur et hostile à son projet d’écriture, influencé et manipulé par le curé, se fera baptiser et se laissera entraîner dans un groupe de militants catholiques fanatiques.
Lucie tombe amoureuse de Jonas et, malgré les conseils d’Abdel, son père, va l’épouser avec une bénédiction à l’église, cédant à l’insistance de son fiancé très attaché à la foi catholique.
Nous sommes dans un futur immédiat. Une loi qui vient de sortir oblige chaque citoyen à déclarer son appartenance religieuse. Lucie refuse de se déclarer catholique, comme son mari.
Malgré les chicanes orchestrées par le curé son livre, inspiré par l’affaire Calas, est enfin publié mais aussitôt attaqué, brûlé par de jeunes fanatiques dont son frère fait partie. Lucie elle-même est victime d’une agression.
Le père, Abdel, prend le parti de sa fille, la mère, Hélène, tente de ne pas se mêler au conflit, sa sœur Barbara se confronte au refus des chaînes de télévision de programmer son documentaire dérangeant sur l’intégrisme qui pourrait heurter les sensibilités et découvre que l’intolérance, le fanatisme religieux qu’elle traquait ailleurs, sont à l’œuvre dans son propre pays.
Selim, convaincu toujours de l’unique vérité de la foi catholique, se sentant en même temps responsable de l’agression de sa sœur, se suicide. Mais son père que son prénom Abdel et ses origines musulmanes désignent comme suspect, présumé coupable idéal, sera jeté à la vindicte des fanatiques. Le curé qui pourrait venir à son aide s’en remettra hypocritement à la justice.
Voici comment, deux siècles et demi après, l’affaire Calas pourrait se reproduire. De fait, ne se reproduit-t-elle pas assez fréquemment, sous diverses formes, plus ou moins médiatisées, dans notre société soucieuse de tolérance et de laïcité ? Ne désigne-t-on pas facilement certaines personnes prioritairement coupables en raison de leur origine, de la couleur de peau, de leurs convictions politiques ou confessionnelles ou de leurs tendances sexuelles ?
Ce sont ces démons du fanatisme, de l’intolérance, de l’exclusion, qui œuvrent autour de nous, que dénonce Catherine Anne. Et pas seulement cela. Par petites touches, sans jamais rien souligner, elle fait apparaître des failles dans la belle image que nous avons de notre société et de ses acquis : liberté d’expression, émancipation et égalité des femmes, tolérance religieuse et idéologique, etc.
Les mots « respect » (respect de la religion par exemple) « vérité », ne peuvent-ils devenir un instrument d’oppression ?
Une mise en scène d’une extrême simplicité et économie de moyens qui s’inscrit dans un espace métaphorique (décor non réaliste de Raymond Sarti) : un grand cadre délimité au sol, un cercle en haut évoquant la voûte céleste d’où pendent, sur toute la profondeur, de grandes bandes de tissu peintes, telle une succession de portes à traverser, de chemins à prendre. Ces bandes permettant des changements instantanés de scènes, de lieux, tombent l’une après l’autre, au fur et à mesure que l’action avance, il n’en reste qu’une seule au fond du plateau.
Quelques objets nécessaires au jeu : chaises, petite table basse, pupitre figurant la chaire du curé, en plastique transparent, guide chant, sac de voyage, apparaîtront dans certaines scènes. Rien d’illustratif, juste quelques signes qui avec les éclairages, modulent l’espace, suggèrent les divers lieux : rue, appartement, église.
La mise en scène décale l’action du réalisme et lui confère une dimension métaphorique en tissant avec finesse des parallèles entre l’histoire des protagonistes de la pièce et l’affaire Calas évoquée par Lucie citant des passages de son livre ou du Traité de Voltaire.
De même l’ironie, l’image poétique, se substituent à la représentation de la violence, du tragique, en les rendant d’autant plus saisissants. Ainsi par exemple la magnifique scène évoquant une pietà où Abdel, tenant son fils mort dans ses bras, entame une sorte de mélopée douloureuse, entouré de sa famille.
Même parti pris du décalage dans le jeu des acteurs, sans psychologie, relevant avec justesse les contradictions, les revirements, les ruptures dans le corps et l’esprit des personnages. Pas de clichés ni de stéréotypes dans le dessin des personnages auxquels les acteurs confèrent une authenticité bouleversante.
Alors que notre dramaturgie actuelle se complaît dans le nombrilisme, l’anecdotique, la monstration compassionnelle et politiquement correcte de la misère, peu d’auteurs se risquent, comme le fait Catherine Anne, à aborder, sans tomber dans la provocation ou la dénonciation simpliste, des sujets « sensibles » qui dérangent notre bonne conscience et notre cécité consensuelle face au cancer qui ronge notre société.
Voilà pourquoi la pièce de Catherine Anne, à la fois en tant que création théâtrale et réflexion sur notre société, sur la démocratie et ses valeurs, sur les dangers qu’elles courent, est une priorité pour tout amateur de théâtre et citoyen.

 

Irène Sadowska Guillon

 

Théâtre de l’Est Parisien, jusqu’au 19 février 2010
téléphone 01 43 64 80 80
Tournée fin février 2010 à Bayonne et Saint-Étienne.
Le texte de la pièce est publié aux Éditions Actes Sud Papiers.

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