Ensorcelés par la mort

Ensorcelés par la mort d’après le livre éponyme de Svetlana Alexievitch mise en scène de  Nicolas Struve

Un charme opère. Nous nous laissons envoûter. Mais un jour, le mythe est pulvérisé par la réalité. Notre monde de croyances s’écroule. Pourrons-nous survivre ? Quel sens aura désormais notre vie ?
ensorcel.jpgCes questions, Nicolas Struve les met en scène dans Ensorcelés par la mort, un spectacle douloureux, implacable, bouleversant.  Pour parler de ce qui l’obsède, ce qui nous permet de (sur)vivre : les espérances, les promesses, le metteur en scène s’est appuyé sur des expériences extrêmes, racontées par Svetlana Alexievitch. Journaliste, cet auteur biélorusse a écrit de nombreux récits fondés sur des témoignages, et dédiés aux tragédies du monde contemporain. Ici, elle fait parler ceux qui n’ont pas pu survivre à la chute du communisme, un régime qui donnait sens à leur vie.
Nicolas Struve met donc en scène l’impensable, l’improbable pour les Occidentaux que nous sommes : trois personnages viendront tour à tour se confesser, raconter au spectateur comment un Lénine ou un Staline a pu les séduire, au point de diriger leur vie. Qu’il s’agisse de l’adoration d’un personnage ou d’une adhésion totale à une idéologie, tout vaut le sacrifice de soi, l’abnégation pour l’amour de la patrie.
Pénombre. Un ciel illuminé par la Grande Ourse. Assis dans  un fauteuil, solitaire, un vieillard. Vassili Pétrovitch N., né au tout début du XXe siècle, a vécu les soixante-dix ans du régime communiste. Militant bolchévique de la première heure, il a consacré sa vie à enrôler les esprits et à purger le pays des opposants. Après la chute du régime, il n’est plus qu’une âme errante, rongée par la culpabilité. Les fantômes de ces enfants qu’il a tués reviennent le hanter. Inlassablement, il s’interroge sur son absence d’émotion quand il était bourreau et qu’il exécutait.
Et le communisme ne séduisait que les misérables ou les imbéciles : Margarita P., la cinquantaine, est médecin, fille d’un agronome et d’une lettrée. Petite Stalinienne, elle était mue par sa foi dans le lendemain. Mais aujourd’hui, malgré ses habits bourgeois, dans cet hôpital où elle travaille, sa vie s’est vidée de son sens : elle ne sait pas vivre pour elle-même.
Toute petite, perdue dans sa pauvre datcha, voici Anna M. Esclave moderne, elle a toujours vécu en groupe, dans « la zone », derrière les barreaux : dans un camp au Kazakhstan, puis dans un orphelinat. Enfant de l’union soviétique, sa seule mère est la patrie. Elle dit ne pas aimer ses enfants, qui eux la haïssent car elle leur a inoculé  sa servitude. Elle ne sait pas vivre seule, le présent est haïssable.
Le dépouillement du décor correspond à la simplicité de la collectivisation communiste. Quelques rengaines russes, ancestrales ou modernes, rythment les scènes. Mais toute l’attention est portée sur les personnages. Le jeu des comédiennes (Christine Nissim et Stéphanie Schwartzbrod)  est vraiment exceptionnel. Mais le vieillard (Bernard Waver) est moins convaincant.
Nicolas Struve concrétise une abstraction : derrière une idéologie, il y a des destins et des milliers de vies  arrachées à elles-mêmes. Obsédés par le passé, ces êtres ne trouvent refuge et apaisement que dans les souvenirs. Vassili, Margarita et Anna nous tendent un miroir : et nous, jusqu’où sommes-nous prêts à aller pour donner du sens à nos vies ?
Si leurs témoignages soulèvent de nombreuses questions, ils n’apportent pas de réponses. N’est-ce pas la force du théâtre que de pousser le spectateur à interroger sa conscience sans lui délivrer de vérités premières ?
Un spectacle subjuguant, basé sur un texte rare et précieux. À voir de toute urgence.
Barbara Petit
Du 25 janvier au 19 février  au Nouveau théâtre de Montreuil, salle Maria Casarès. Puis  en mars au Théâtre des Quartiers d’Ivry et en juin à L’Apostrophe à Cergy-Pontoise.

 


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