Pris de cours

Pris de cours, texte et réalisation de la Compagnie Gravitation, mise en scène de Jean-Charles Thomas.

 rock.jpg Cela se passe à Courcelles-lès-Lens ; comme son nom l’indique, c’est une petite ville proche de Lens, où l’activité minière s’arrêta en 1948.
Maisons basses en brique et anciens crassiers à l’horizon. Nous sommes précisément au collège Adulphe Delegorgue. Vous ne connaissez évidemment pas ce personnage natif de la ville qui-notre science est de fraîche date- est né en 1814 et mort en 1850; ce fut un ethnologue et botaniste amateur passionné par l’Afrique australe dont il rapporta nombre de pièces, et de témoignages sur la vie des habitants. Et  très connu dans le monde anglo-saxon, mais peu chez nous.
Le collège, comme beaucoup d’autres  collèges, n’est  pas richement doté: l’architecte ne s’est pas tué à la tâche et les peintures datent de la construction ou presque..Mais la bienveillance et le calme semblent régner dans les salles de classe, comme celle de quatrième où nous sommes, celle de madame X , enseignante de Français.  Elle accueille aujourd’hui un professeur-stagiaire M. Xérès,  qui vient faire un cours.
Le conseiller d’éducation le présente aux élèves , ainsi que l’Inspecteur chargé de…l’inspecter. Le jeune professeur se présente lui aussi  , écrit son nom au tableau, puis  dit d’un un ton sec: « Sortez de quoi noter ». Silence  dans les rangs, cela ne moufte pas!  L’inspecteur- en costume gris,  chemise blanche et  cravate,   demande que soient rangés sacs et cartables , de façon à laisser les allées libres pour qu’il  puisse se déplacer, et   vérifie que les classeurs  sont bien disposés au bord de chaque table pour qu’il  y jette un coup d’œil.  Et il demande que les élèves  fassent comme s’il n’était pas là… Exécution immédiate: l’autorité paye…
Le professeur stagiaire  écrit habilement au tableau  le nom du village où  se passe le roman: Thunder ten Tronckh  puis commence à lire un extrait du Candide de Voltaire, en le commentant et en posant quelques questions. Il s’agit des péripéties amoureuses de Candide et de Cunégonde; cela glousse dans la salle quand, assis  au bureau , il extraie de sa petite valise une poupée Barbie pour illustrer la leçon de physique expérimentale, comme dit Voltaire,  entre Cunégonde et son amoureux.
Quelques minutes plus tard, le conseiller d’éducation entre- tous les élèves se lèvent poliment- et introduit une nouvelle élève: Sonia Simon,  assez timide, pâle jeune fille au visage  fermé; on voit qu’elle attend un heureux événement, sur lequel le conseiller demande aux élèves de ne pas faire de réflexions désobligeantes.
Quand même peu éberlués, filles et garçons ne disent rien et  prennent alors une feuille de copie pour commencer la dictée: un extrait des Trois Mousquetaires  dont M.  Xérès, toujours très pédagogique, présente les noms des héros qu’il écrit au tableau, puis  donne au passage la définition du mot laquais et enfin prend l’ accent pour incarner les personnages anglais. Fou rire dans la classe: il y a bien longtemps sans doute qu’une séance de dictée n’a pas été aussi drôle mais,  très vite, le jeune stagiaire bafouille d’émotion, quand il  s’aperçoit qu’il a oublié un dossier ; il quitte alors la salle pour  aller le chercher dans sa voiture. ..
L’Inspecteur n’est pas content et critique  cette faute professionnelle:  pour meubler le temps, il  lit le célèbre poème de Rimbaud : « Par les soirs bleus d’été… en s’accompagnant  d’une  guitare qu’avait apportée , on ne sait pourquoi, M. Xérès. Ravis de ce cours de français un peu hors-normes, les élèves applaudissent . Mais la professeur, dont ce sera la seule intervention leur fait remarquer un peu sèchement qu’ils auraient pu dire quelque chose, puisque- le hasard fait bien les choses!-ils ont récemment appris le poème.
Puis l’Inspecteur demande à  la nouvelle élève s’il peut voir son classeur où il remarque,  écrites à la main, les premières pages de Je ne se suis pas un singe de Virginie  Lou, dans la collection Pockett Jeunesse. « Vous allez lire votre devoir devant les élèves, lui demande-t-il, et je vais vous accompagner à l’accordéon pour vous aider. Elle annonne un peu au début,  puis  prend vite de l »assurance, et trouve le ton juste. Ce qui ne semble pas troubler les élèves, même si l’exercice est inhabituel…
Puis,  l’Inspecteur exaspéré par l’absence de M. Xéres, décide alors de parler de Victor Hugo. né en en 1802, mort en 1885, dit-il. « Vous connaissez Victor Hugo ?  » Les réponses ne sont pas très fournies; en revanche quand il demande combien de temps l’écrivain a vécu, le calcul mental est impeccable: 83 ans , proclament aussitôt nombre de collégiens. Le calcul du nombre de pages des Misérables écrites chaque année par Hugo se révèle plus ardu, et pour cause. L’inspecteur commence alors le récit:  » Au même moment,  un homme entre.. Et le hasard faisant décidément bien les choses, Jean Valjean, la casquette sur la tête entre aussi dans la classe- c’est bien sûr, M. Xéres- et  il interprète avec l’Inspecteur  la célèbre scène de l’aubergiste qui accueille l’ancien bagnard… Les élèves, cela se voit,  sont très troublés,  et  il y a pas mal de petites  gorges qui se nouent, dans un silence absolu.
La jeune nouvelle élève propose alors de lire un passage de  De la tendresse de Robert Cormier et M. Xeres, à la suite , perruque et lunettes noirs,prend alors sa guitare électrique , en imitant un chanteur rock des années cinquante…. Les élèves se mettent à rire et  applaudissent. Fin de cette heure de cours.
Comme c’est remarquablement mis en scène par Jean-Charles Thomas, et  joué à la perfection par  Max Bouvard, Martin Lardé et Natalia Wolkowinski, le faux vrai-cours de français fonctionne à plein régime. Grande question: jusqu’à quand les élèves sont-ils dupes?
D’après ce que l’on pu entendre après coup: jusqu’au moment où l’Inspecteur prend sa guitare, et encore peut-être plus tard, puisqu’ une élève a demandé si sa nouvelle camarade allait rester avec eux… Mais l’opération est assez subtilement menée( rigueur absolue de la dramaturgie et  de la mise en scène, costumes très crédibles, interprétation hors pair), pour que le doute persiste jusqu’au bout ( c’est une quatrième),  d’autant plus que tout est dans l’axe: les textes sont très bien  choisis, puisqu’ils posent les questions que se posent eux-même les adolescents sur l’amour, le sexe, la violence, la justice, etc…  Le conseiller d’éducation fait son travail  habituel, le professeur est un vrai professeur et intervient discrètement pour calmer le jeu quand  les élèves  s’enflamment, le stagiaire parait plein de bonne volonté mais vraiment inexpérimenté, et  l’Inspecteur, malgré sa queue de cheval,  n’ a pas l’air bien commode.
Quant à leur nouvelle camarade, même si elle a 31 ans, elle en parait seize, ce qui, après tout, est logique, puisqu’elle a redoublé deux fois . Et le décor est plus vrai que nature, puisque c’est leur lieu de vie… L’opération se répète en général trois fois dans la journée, et l’on demande à la première classe de garder le silence. Nous ressortons de là assez bousculés par cette mise en abyme du théâtre qui a fortement perturbé , au meilleur sens du terme, chacun des élèves, et  par cette intelligence et ce manque total de prétention:  ce qui est la plupart du temps, la marque reconnue des moments de théâtre les plus marquants.
Attention! Les représentations vont continuer dans divers collèges du département, réalisée en partenariat avec La Ligue de l’Enseignement du Pas-de-Calais mais  ne sont évidement pas publiques. Mais bon, si vous êtes enseignant, vous pouvez peut-être vous arranger avec le collège où elles auront lieu. en tou cas, si vous avez la possibilité de voir Pris de cours, ne le ratez pas…

Philippe du Vignal

Contact de la compagnie Gravitations: gravit.org

Note à benêts: notre consoeur et néanmoins amie Barbara Petit a longtemps vécu dans la petite ville voisine de Leforest. C’éyait une raison de plus d’aller revoir ces drôles de paysagesque sont les crassiers…

 


Un commentaire

  1. Marc LANCEL dit :

    Les élèves en parlent encore…
    Il n’y a pas qu’eux qui étaient pris de cours. Le théâtre en classe, une belle idée pour passer tant de vérités.
    Bravo, on en redemande et je le recommande à tous mes collègues.

    Marc LANCEL, Principal du Collège

    PS :
    - les peintures extérieures sont neuves !
    - Courcelles c’est surtout la fermeture dramatique de METALEUROPE
    - les crassiers, on appelle ça un terril et on en est fier!

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