Le pain dur
Le Pain dur de Paul Claudel mise en scène d’Agathe Alexis et d’Alain Barsacq.
En 1949, André Barsacq créait à Paris au Théâtre de l’Atelier , Le Pain dur de Paul Claudel et en concevait aussi le décor et les costumes. Germaine Montero, Pierre Renoir, Jany Holt, Jean Servais entre autres, en étaient les interprètes.
Presque au même endroit, au Théâtre de l’Atalante, (sous le plateau du Théâtre de l’Atelier) Agathe Alexis et Alain Barsacq-le fils d’André -mettent en scène cette pièce singulière dans l’œuvre dramatique de Paul Claudel. Ecrite en 1918, elle fait partie avec L’Otage (1911) et Le Père humilié (1920) de la trilogie des Coûfontaine appelée « la trilogie de la lutte de l’homme avec Dieu », dont elle constitue le deuxième volet et le pivot.
Pourquoi monter cette pièce aujourd’hui? En quoi, nous conerne-t-elle encore? Claudel y fait « la critique du matérialisme triomphant du début du XXe s. et de son adjuvant, l’athéisme », soit en résumé: Dieu est mort, et l’argent a pris sa place.
Le dramaturge brosse dans Le Pain dur le portrait d’un monde qui brade son héritage spirituel (un ancien monastère est transformé en fabrique de papier, et un crucifix en bronze est vendu au poids. Le régime en place-celui du roi bourgeois Louis-Philippe-dont le mot d’ordre est « enrichissez-vous »; et l’époque est « imbue de sa modernité où l’essor conjugué de la technologie, de l’industrie et de la finance couvre le territoire de voies ferrées, pendant que l’aventure coloniale prospère dans une Algérie fraîchement conquise ». Règnent alors la « férocité économique et le cynisme politique où les idéaux collectifs issus des Lumières et de la Révolution sont en voie de liquidation accélérée ».
De fait, c’est notre monde qui s’annonce et qui transparaît dans ce microcosme familial des Coûfontaine d’où « Dieu s’est retiré, laissant les instincts féroces se donner libre cours » et où tout est mis à prix, y compris les sentiments. Un monde vidé de Dieu mais aussi de sens, où le désarroi et les attitudes nihilistes sont à l’œuvre.
L’intrigue se noue autour de Toussaint Turelure de Coûfontaine, patriarche de la famille mais toujours vert et conquérant, ancien révolutionnaire sous la Terreur, et royaliste sous Louis-Philippe. Cumulant pouvoir et influences, il tient les rênes des affaires, en jouissant de l’argent et des femmes, et en manipulant tout le monde sans scrupules.
Turelure convertit ses propriétés en site industriel, spécule sur la construction du chemin de fer, narguant sa famille et tous ceux qui dépendent de lui. L’argent est au cœur du conflit qui l’oppose à Sichel, sa maîtresse, fille de l’usurier juif Ali Habenichts. Elle a sacrifié pour Turelure sa carrière de pianiste, et est donc à sa merci; quant à son fils Louis, qu’il a déshérité, il est endetté à cause de l’achat d’un domaine colonial en Algérie. Lumir, patriote polonaise, la fiancée de Louis, pour le sauver, de la banqueroute lui a prêté l’argent du mouvement national que Turelure avait en dépôt. Et elle vient donc lui réclamer 20 000 francs qui sauveraient Louis , ce qui lui permettrait de rendre l’argent des nationalistes polonais.
Mais Turelure se moque d’elle puis accepte de rendre cet argent…à condition que Lumir l’épouse. Il se vengerait ainsi à son fils en lui volant la femme qu’il aime, et se débarrasserait en même temps de Sichel qu’il abandonnerait à son sort! Mais Sichel et Lumir vont s’allier et projettent de tuer le vieillard et décident que c’est Louis, qui vient d’arriver, qui sera chargé du meurtre…
Sichel a auparavant obtenu de Turelure qu’il lui laisse toute sa fortune. Louis et Turelure s’affrontent; Louis tire ; le coup ne part pas! Mais Turelure meurt d’un arrêt cardiaque… Ce meurtre « symbolique » pourtant ne servira à rien ; Lumir avoue en effet à Louis qu’elle ne l’aime pas et qu’elle le quitte, choisissant ainsi de rejoindre la cause des patriotes polonais . Louis récupère la fortune de son père en épousant Sichel avec la « bénédiction » de son père,auquel il vend le grand crucifix…
Agathe Alexis et Alain Barsacq traitent la pièce -où le cynisme et l’argent sont gagnants,-sur le mode d’une « tragédie ironique ». Tous les protagonistes sont d’une façon ou d’une autre des déracinés, et cherchent à gagner une « patrie » bien à eux. Pour Turelure, l’arriviste, ses domaines sont monnayables, et ce sont donc les affaires et l’argent qui sont sa vraie patrie. Pour Louis, c’est un domaine colonial acheté en Algérie dont il espère tirer profit. Pour Sichel et son père, Juifs, issus d’un peuple sans terre, l’argent est un moyen de conquérir une « patrie » à eux. Quant à Lumir, dépossédée de son pays, c’est en rejoignant le mouvement de libération de la Pologne partagée à l’époque entre trois puissances qu’elle pourra le reconquérir .Dans un monde où tout est sacrifié au profit, seules les femmes sont en quête d’un autre bien que l’argent.
Christian Boulicaut, a réalisé un espace unique de désolation, de monde en sursis, aux tons blancs et gris. Ave seulement quelques objets : un siège, un grand crucifix abandonné dans un coin, qui évoque un temps passé, une chaise, une pile de livres, une table roulante et des chaises pour la scène du repas et celle où Turelure affronte son fils..
La dramaturgie cohérente, oscille entre le tragique et le comique, entre Molière et Strinberg. Hervé van der Meulen est un Turelure à la fois démoniaque, pervers et grotesque, entre arrogance et lâcheté, qui rappelle parfois le dictateur chaplinesque. Agathe Alexis (Sichel) possède un registre étonnant de jeu qui va de la séduction et de la ruse, à une surprenante sincérité et à la douleur d’un être humilié, que l’on a empêché d’aimer. Tatiana Stepantchenko en Lumir, est convaincante, mais force parfois dans le dramatique et Robert Bouvier (Louis) accentue quelque peu les traits de son personnage. Grégory Fernandes fait une apparition réussie en Mortdefroid, enfin l’excellent Georges Goubert incarne avec justesse, hors de tout cliché, la figure de l’usurier Ali Habenitchs. Une mise en scène d’une grande rigueur, qui, avec intelligence et pertinence, nous offre, sans chercher à actualiser les choses, une vision du monde contemporain.
Irène Sadowska Guillon
Théâtre de l’Atalante à Paris jusqu’au 15 février : 01 46 06 11 90 puis, du 28 février au 3 mars 2010, au théâtre Na Begovoï à Moscou, puis en tournée en France.







La danse contemporaine est-elle une voie d’accès à la spiritualité ? Le dernier et sublime spectacle de Josef Nadj tendrait à le prouver. Avec Cécile Loyer, et un duo de musiciens, l’artiste a su créer un spectacle à l’esthétique du Japon délicat et raffiné : finesse, épure, beauté, humour.
Wajdi Mouawad , qui a dû, avec sa famille, quitter le Liban pour la France d’abord puis pour le Québec, est devenu à 42 ans, une sorte d’auteur culte, des deux côtés de l’Atlantique. Avec douze pièces publiées et plusieurs romans, et une reconnaissance quasi officielle dans de nombreux pays dont , bien sûr, la France. En 88, Willy Protagoras enfermé dans les toilettes avait eu tout de suite un succès immédiat, et il écrivit Littoral il y a quinze ans qu’il monta en France en 91 dans ce même théâtre et au Canada. La pièce est la première d’un quadrilogie, avec Forêts, Incendies, et Ciels qu’il mit en scène en un seul spectacle d’une nuit entière au dernier Festival d’Avignon.
Antoine Rigot avec Agathe Oliver avait créé un duo sur le fil qui lui avait valu le Grand Prix national du Cirque en 93. Mais en 2000, il fut victime d’une chute; après l’ épreuve douloureuse qu’il a subi, et , malgré son handicap, il a quand même décidé de continuer à remonter des spectacles-dont le dernier vient d’être joué à la Ferme du Buisson-et à en être l’interprète.
re la plus brillante de Shakespeare, dont la traduction de Jean-Michel Déprats rend avec justesse la légèreté, le lyrisme, les inventions et les jeux sur le langage. Shakespeare s’inspire dans Peines d’amour perdues d’un fait historique : la visite de Marguerite de Valois, princesse de France, à Henri de Navarre, son futur époux, en 1578 à Nérac. Une visite qui, dans la pièce, tombe mal car le jeune roi de Navarre et trois gentilshommes de sa cour : Berowne, Longueville et Dumaine, viennent de faire un vœu : se consacrer pendant trois ans à l’étude et à la méditation, en observant ascèse et chasteté.
Mais un messager arrive avec une lettre: le roi de France vient de mourir et la Princesse et ses dames d’honneur doivent donc partir subitement… Non sans avoir imposé à leurs amoureux un an de pénitence! Sur cette intrigue, se greffe, sur un mode parodique, les amours du berger Courge et de Jacquinette courtisée aussi par un noble espagnol assez ridicule, Don Adriano de Armado. C’est la version rustique et comique des péripéties amoureuses des galants de la cour dont les codes, l’héroïsme, la bravoure sont tournés en dérision par les serviteurs qui jouent dans l’intermède sur les Neuf Preux représenté à l’occasion d’une fête qui précède la mort du Roi de France. Gilles Bouillon inscrit sa mise en scène dans le décor efficace de Nathalie Holt dont les éléments évoluent et modulent l’espace. Le roi et les trois gentilshommes arrivent de la salle en pantalon noir et chemise blanche et revêtent des sortes de blouses suspendues sur quatre panneaux qui s’inversent pour devenir une bibliothèque dans la scène du serment. Sur un sol vert, quelques formes coniques et des rectangles figurent arbres, buissons du parc, et permettent aux personnages de se cacher, de s’épier, voire de se rencontrer secrètement. Les jeunes filles sont d’abord en manteau et pantalon, puis en robe légère, chacune de couleur différente, enfin en longue robe rouge. Dans la scène des travestissements, les hommes portent de long manteaux, des chapkas et de fausses moustaches, et les jeunes filles ont le visage masqué par un loup. Pour les paysans et les serviteurs, costume rustiques, et habit chamarré pour Armado. La direction des jeunes acteurs du Jeune Théâtre en Région Centre est de grande qualité: maîtrise du jeu, quasi chorégraphié dans les scènes de cache-cache, les rendez-vous secrets et l’intermède théâtral, et jeux de miroir caricaturaux entre l’univers artificiel de la Cour et celui, rustique, des gens du peuple. Le comique, les quiproquos, les jeux de mots, le langage cru des serviteurs, la rudesse arrogante des faux Moscovites, alternent avec les divagations ampoulées et pseudo-poétiques de la Cour.. Les scènes s’enchaînent sur un rythme rapide et ludique, où, cependant, dans le jeu de l’amour et des apparences, percent le doute et le désir frustré de vérité.
399 secondes, c’est, nous explique Fabrice Melquiot, la durée de l’éclipse qui a eu lieu l’an passé mais qui n’était visible que de certains points du globe. C’est une métaphore pour nous parler de « ce que l’on nomme jeunesse qui ne dure pas longtemps, dans l’interstice entre « enfance » et » âge d’homme » où se jouent des singularités empruntées, s’échafaudent des plans dérobés, s’esquissent des caractères modelés sur d’autres. »
C’est un peu comme une mauvaise farce, celle d’un clown qui voudrait bien sortir de sa pièce, mais qui ne le peut pas : le monde extérieur lui fait peur. Il n’y a pas grand chose sur scène: un fauteuil en cuir 1930, un paravent bleu foncé et une porte dans le fond. Solomonde rêve de tout et de rien , surtout de pouvoir sortir; il a peu d’accessoires avec lui juste une grande valise d’autrefois d’où il fera surgir une petite cheminée d’où il fera surgir un petit ( faux bien sûr). Il a aussi une cuirasse avec un casque, ce qui fait un curieux contraste avec son nez rouge et son chapeau en carton à ailettes. C’est un personnage aussi angoissé que comique, et qui possède une volonté farouche d’en découdre avec l’univers hostile qui l’entoure.