La Fabbrica

La Fabbrica d’Ascanio Celestini, mise en scène de Charles Tordjman.

  fabbrica2.jpg Ascanio Celestini est sans doute à 37 ans avec Fausto Paravidino, mais dans un tout autre genre, l’un des meilleurs auteurs italiens actuels. Publié chez Einaudi, il est comédien, romancier, documentariste, scénariste de télévision, et a aussi beaucoup écrit pour la scène avec un genre que l’on connaît bien en France, celui du théâtre-récit, admirablement initié  par le grand Dario Fô.
 La Fabbrica est un texte écrit sous forme de lettres à la mère d’un ouvrier qui découvre le monde impitoyable et violent de l’entreprise industrielle avec ses hiérarchies et un travail sans aucun intérêt . Avec l’évocation remarquable de personnages  Pietrasanta , le directeur tout puissant de l’usine, Assunta une jeune femme , belle et séduisante qui porte en elle un terrible secret, et, en toile de fond, la naissance du fascisme qui va gangréner les usines et les relations entre les ouvriers eux-même, broyés par un système totalitaire qui ne leur laisse aucune porte de sortie, à moins qu’ils n’aient déjà été gravement mutilés par un accident du travail, ou déjà décédés, intoxiqués par le mercure… Celestini joue ce théâtre-récit seul en scène avec juste sa guitare et une bande-son.
 Le propos de Charles Tordjman est différent, puisqu’il a choisi d’en faire une adaptation scénique conçue pour deux comédiens: Agnès Sourdillon et Serge Maggiani qui se répartissent le texte, et  quatre chanteurs: Sandra Magini, Germana Matropasqua , Xavier Rebut et l’illustre Giovanna Marini qui a signé avec Celestini plusieurs des seize chansons qui reprennent les thèmes du texte parlé. Il y a aussi quelques chants traditionnels, le tout admirablement interprété mais en italien. Et sans surtitrage. Vincent Tordjman a imaginé, pour servir ce texte  un décor très imposant: une immense verrière derrière laquelle passent parfois les personnages et où l’on devine le haut-fourneau, des paysages miniers et des nuages menaçants, le tout dans une lumière grise , ce qui écrase  le texte au lieu de le servir. Comme  les  costumes sont aussi noirs ou gris pour la plupart… la sinistrose est complète.
  Le texte de Celestini est admirablement bien écrit comme une sorte de conte moderne, et le spectacle  d’un bon professionnalisme. Rien à dire,  mais… mais passé le premier quart d’heure, il y a comme une sorte de chape d’ennui qui envahit le plateau. La faute à quoi? D’abord à une dramaturgie, disons, mal adaptée au propos: il y a, au lieu d’un, deux comédiens, dont l’un possède un métier de tout premier ordre mais qui, ici, a tendance à faire du Maggiani ( il y a comme des échos des textes de  Proust qu’il avait si bien interprété il y a cinq ans! ) et Agnès Sourdillon qui ,elle aussi,  est une excellente comédienne mais qui ne semble pas tout à fait à son aise dans un personnage un peu artificiel .Et puis il y a surtout cette rupture permanente avec le texte, puisque les chanteurs interviennent  quand même seize fois, et tout se passe comme s’il n’y avait pas vraiment de cohérence entre ce texte et la partie musicale, ce qui est quelque peu dérangeant….Et comme la lumière est presque tout le temps minimale, on a vite tendance à décrocher. Et c’est dommage.
  En fait, à y regarder d’un peu plus près, les choses étaient programmées d’avance: s’emparer d’un théâtre-récit  simple, riches en images très fortes et censé s’adresser directement au public et qui a donné toutes les preuves de son efficacité,  pour en faire une petite machine théâtrale où la vidéo, une fois de plus, brouille tout et où il y a concurrence entre chant et texte ne pouvait conduire qu’à une impasse. Il y là ici un côté bcbg assez mal venu. Alors y aller ou pas? A vous de juger: oui, si c’est pour entendre des chants admirablement interprétés, mais quant au texte, mieux vaut le lire en attendant qu’un comédien, comme l’a fait Celestini, s’en empare  en vous offrant en toute simplicité des images fabuleuses.

Philippe du Vignal

Théâtre des Abbesses jusqu’au 16 janvier.
  
 


Archive pour janvier, 2010

Marivaux Experiment

Théâtre à Prague

Marivaux Experiment d’après La dispute de Marivaux, traduction en tchèque de  Karel Kraus et Otomar Krejca,  mise en scène d’Hana Buresova.

  experiment.jpgLequel des deux sexes, les hommes ou les femmes, est le plus infidèle en amour ? Question au centre de l’expérience  du Prince et de son amante Hermiane  qui se servent comme cobayes de quatre adolescents (deux garçons et deux filles) préservés à cet effet à l’état quasi naturel, ignorant  jusqu’à leur propre apparence, étrangers les uns aux autres, élevés loin de tout par deux domestiques Mesrou et Carise.
L’adaptation, qui suit  de près la pièce de Marivaux, la transpose dans notre univers contemporain,  avec plusieurs interprétations  de la nature humaine et de l’œuvre, de Rousseau, à Sade et à Freud jusqu’au béhaviorisme et aux textes d’hommes de théâtre comme Bernard Dort et  Peter Weiss. Devant le rideau baissé,  le Prince et Hermiane  sont  en tenues de soirée  et , présentent l’expérience au micro. Le rideau se lève sur une fosse aux animaux; au centre , un arbre aux branches sans feuilles mais avec quelques pommes. Et un bassin rempli d’eau. Au fond, sur le sol, encore des pommes et des carottes. C’est à la fois une sorte d’Éden et de zoo, un espace de reality show dans le genre:  » île de la tentation »…
Un rayon lumineux rouge délimite un cadre dont les jeunes mis à l’épreuve ne pourront sortir. Apparaissent « les animateurs » de l’expérience : Carise en longue blouse grise, pantalon, gants noirs, écouteurs sur les oreilles, Mesrou, pantalon, chemise; le haut de leur visage est caché par un demi masque.  Arrive la première jeune fille seule, en short et baskets. Elle crie, grimpe, court comme une enfant, découvre son image dans l’eau, puis remarque le garçon (pantalon blanc, chemisette blanche, ) : cris d’étonnement, curiosité, découverte réciproque des corps, attirance sexuelle, le tout joué très naturellement. Le second couple va les rejoindre.
Le processus de « civilisation » ,voire de dressage social, se met en marche: les gardiens apportent aux jeunes les vêtements correspondant à leur sexe (jupe, pantalon) les surveillent, corrigent leurs gestes les plus osés ou « inconvenants ».
On assiste ainsi aux relations entre les filles et les garçons en train de découvrir des sensations et des sentiments qu’ils ignoraient : amour, désir, jalousie, déception, trahison, complicité, amitié. Aucun partage, aucune compassion:l’égocentrisme, l’égoïsme, la pulsion sexuelle régissent  les comportements de ces êtres au demeurant naturels.
experiment02.jpgLe troisième couple amoureux et fidèle qui compense chez Marivaux le libertinage des deux autres, a disparu dans cette version de la pièce.
Leurs faits et gestes sont sous constante surveillance, et l’on voit parfois des images prises hors champ, dans leur intimité, et projetées sur le mur du fond et sur les quatre écrans au-dessus du cadre de scène.
Les acteurs rendent avec justesse la spontanéité et l’innocence des personnages mus par leurs instincts, leurs désirs et  leurs sensations immédiates.Le jeu réaliste mais être démonstratif ni exhibitionniste, est toujours aux limites  du réalisme pour certains actes, entre autre sexuels… Le Surmoi-l’œil des gardiens et des caméras- étant à l’œuvre.  A la fin,  le Prince et Hermiane reviennent sur le plateau, et déclarent que l’expérience est close. Comme dans  une émission télévisée, des techniciens nettoient alorsle plateau, débranchent les câbles électriques , ramassent les costumes, et éteignent les lumières rouges délimitant le cadre au sol . Sur les  écrans,  une publicité pour les ampoules Philips... Seuls restent en scène les quatre jeunes, perdus, ne sachant que faire; l’un des garçons se déshabille et  ne garde que son slip.

  Pas une once de didactisme dans le spectacle, pas d’effets inutiles, pas de gags mais un certain humour. La mise en scène d’Hana Buresova, d’une  belle cohérence dramaturgique, d’une maîtrise remarquable de l’espace, du jeu scénique et des projections, apporte une nouvelle vision de la pièce de Marivaux, et cette transposition dans un cadre contemporain,  loin d’être réductrice, en conserve toute la valeur métaphorique.

Irène Sadowska Guillon

Théâtre v Dlouhe à Prague.

Ce lieu théâtral est un des plus anciens de la ville; créé  en 1929, il a pour vocation fondamentale la création contemporaine.

Le Conte de Noël

Le Conte de Noël de Dickens , adaptation et mise en scène de Peter Hinton.

     nacchristmascarol0062.jpgLe Conte de Noël de Charles Dickens vient de connaître une véritable renaissance pendant  les fêtes à Ottawa ,  avec deux pièces de théâtre, un film de Disney, et une lecture publique à l’ église, réalisée par une équipe de  journalistes du service anglais de  Radio-Canada . Dickens , oui mais   comment intéresser  un public, jeune et moins jeune,  lorsque la même histoire revient à plusieurs fois, et qu’il n’y a plus de surprises ,puisque tout le monde connaît déjà les moindres péripéties , et surtout le dénouement.  

  Peter Hinton, directeur artistique du théâtre anglophone au Centre des Arts,   a trouvé une solution artistique à la fois bouleversante et  visuellement  fascinante, tout en évitant le spectacle larmoyant  d’un petit Tim , martyrisé par le destin et moribond , selon la tradition  qui veut que les bourgeois bien nourris culpabilisent devant ce petit personnage attendrissant, incarnation même de l’esprit de sacrifice  tout à fait approprié à cette époque. Peter Hinton s’est  fait plaisir en donnant  libre cours à ses  obsessions  pour créer une  mise en scène somptueuse . Nous  retrouvons  des images inspirées du  film noir, du théâtre jacobéen , ( même au milieu du XIXe siècle,), du film d’horreur et du monde  délirant expressionniste d’esprits  troublés  comme celui de  Scrooge. 

  Hinton  a reconstitué un monde de cauchemars qui nous fait tous vibrer, avant de faire entrer la lumière salvatrice dans cet univers sinistre, incarnation  de la méchanceté.  Les personnages deviennent des ombres monstrueuses  projetées  sur le fond de scène ;  les grilles de fer imaginées par Sharp évoquent des prisons, des cliniques psychiatriques (Bedlam à l’époque), des  cimetières peuplés de fantômes, des églises glacées, des places publiques peuplées de pauvres mourant de froid et hurlant dans la nuit. 

  L’ensemble des acteurs devient  à la fois un chœur de narrateurs  qui prennent la parole à tour de rôle et qui entonnent des chansons authentiques de l’époque, sur une musique d’Allen Cole,  ce qui donne une tonalité d’oratorio, avec des voix qui se croisent, et qui se font écho en racontant les péripéties du méchant Scrooge et ses rencontres terrifiantes avec les esprits de Noël.

  Ce qui  frappe surtout, c’est la manière dont Hinton a mis en valeur le travail de sa nouvelle troupe permanente, dorénavant établie au Centre des arts.  Cet ensemble de dix huit artistes de langue anglaise, d’origine ethnique et de formation très  différente,  semble très prometteuse.  Venus des meilleurs théâtres du pays, ils ont une expérience professionnelle très variée, puisqu’ils côtoient des jeunes  comédiens sortant du conservatoire de Montréal, d’autres formés sur le tas  et  d’autres enfin qui  ont déjà joué au Festival de Stratford ( Canada). Ainsi , des acteurs de la côte Ouest, partagent la scène avec ceux de Toronto, Winnipeg, Ottawa et de la côte Est, phénomène rarissime  dans notre pays… C’est vraiment  la naissance d’ un théâtre de langue anglaise à l’échelle nationale .

  Cette première production nous a donné un avant-goût des possibilités de l’ensemble et des techniques de travail du metteur en scène qui a orchestré son ensemble d’ une main de fer et avec un sens de la chorégraphie  impeccable. La mise en scène de  Peter Hinton est fondée sur la présence d’un chœur et de Stephene Ouimette /Scrooge qui est mis en valeur par le jeu retenu de l’ensemble  des comédiens.  Ainsi, Ouimette ,  un habitué de grands rôles shakespeariens du Festival  de Stratford, a pu nous livrer les conflits de Scrooge – ses peurs, ses terreurs, ses explosions de bonté après la disparition  du dernier Esprit de Noël futur, -  et surtout nous donner à voir la transformation  du personnage , comme s’il s’agissait  d’ un  drame expressionniste à la manière de Strindberg dont le  héros évolue en passant par les chemin de croix de son calvaire personnel.

  Grâce au travail de Hinton, d’Ouimette et de toute la troupe, le moment d’illumination de Scrooge devient un événement  légendaire,  ce qui suffirait à justifier le retour  traditionnel de ce personnage   sur les scènes et sur les écrans du monde anglophone au moment de Noël.  Et Dickens aurait sans doute été ravi de voir ce spectacle. Ces jours-ci, Peter  Hinton se lance dans une autre expérience en mettant en scène Mère Courage. Reste à savoir si Brecht lui conviendra  autant… Bien sûr, on vous tiendra au courant.

 

Alvina Ruprecht

 

Centre national des arts d’Ottawa. Mère Courage sera jouée du 12 au 30 janvier.

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