Le Banquet de Platon

Le Banquet de Platon, mise en scène de Jacques Vincey.

banquet.jpg  Ce fameux Banquet , du disciple de Socrate, écrit autour des années 380 avant J.C., qui a fait l’objet de nombreuses adaptations scéniques,   a d’abord été créé au Théâtre de l’ Ouest Parisien,  est repris au Studio de la Comédie-française. Comme le dit justement Jacques Vincey,  ce Banquet , monument philosophique et littéraire élevé à la mémoire de Socrate, le maître de Platon se révèle d’une incroyable théâtralité. Paradoxalement, puisque Platon n’aimait guère le théâtre de son temps mais la vivacité et l’intelligence des dialogues, la vérité des personnages comme cet Aristophane en proie à un hoquet qu’il ne peut  pas  réprimer ou Alcibiade qui arrive en n’ayant pas bu que de l’eau.
Le thème de ces dialogues est simple:  il y a eu une soirée bien arrosée chez Agathon qui vient de recevoir le prix du concours de tragédie, puis le jeune poète et  quelques amis se mettent à discuter de l’amour et de ses vertus. Il y a là tout du beau monde: Apollodore, Aristodème, Agathon, Eryximaque, Phèdre, Aristophane, Socrate et Diotime et cette discussion philosophique à base de conversations somme toute banales est aussi du plus haut niveau philosophique fondée sur la mémoire  d’Apollodre d’un récit que lui a fait Aristodème. Avec en question : Qu’est-ce que l’amour? Quels sont ses rapport avec le Beau comme avec le Bien?
On n’est donc pas ici dans l’adaptation pure et simple de ce Banquet comme on  pu souvent le voir. Puisque de toute façon, il n’y a que trois comédiens pour les interpréter: Thierry Hancisse, Pierre-Louis Calixte et Serge Bagdassarian,  tout à fait remarquables. Mais c’est dire aussi que le spectateur est prié de se mettre au travail et de démêler l’écheveau de cette conversation brillante où l’on se perd un peu dans les personnages. Cela se joue dans un décor de trois cadres noirs emboîtés de Matthieu Lorry-Dupuy; et les comédiens sont aussi habillés en noir et l’éclairage est, disons assez parcimonieux. Cela fait au total beaucoup de noir pendant 90 minutes pour une pensée aussi grecque…
La mise en scène de Jacques Vincey, à qui l’on doit une très belle réalisation de Madame de Sade de Mishima , est ici tout aussi rigoureuse mais toute cette noirceur, toute cette sévérité et cette quasi immobilité des personnages face public au début du moins  lassent un peu et  il manque sans doute à cette conversation philosophique une véritable truculence en lieu et place de cette pensée platonicienne un peu scolairement répartie entre chacun des personnages  que l’on a du mal le plus souvent à cerner.
Jacques Vincey , à vouloir absolument « questionner, comme il dit « l’articulation entre philosophie et théâtre  en explorant les liens secrets qui unissent la visibilité physique du monde sensible et l’invisibilité de la pensée »  a un peu délaissé la notion de représentation, au profit d’une réflexion personnelle sur le théâtre et la philosophie. Alors à voir? C’est selon… votre humeur. Mais malgré la grande rigueur de cette mise en scène, on ressort quand même un peu déçu…

Philippe du Vignal

 

Studio de la Comédie-Française jusqu’au  9 mai 2010.

 


5 commentaires

  1. Eric Symak dit :

    il y a décidément encore beaucoup à piocher dans ce que cette représentation avait d’éclairant sur le texte. Ainsi quand Socrate s’approchait en marchant vers nous spectateurs, ces êtres semblables à lui mais plongés dans l’obscurité, pour faire culminer sa réflexion sur la recherche du Beau. « ces êtres semblables à lui » : je nourrissais depuis, oui, trente ans, de loin en loin, la foi inapaisée que je comprendrais un jour ces mots de Nabokov évoquant dans la fin de Cincinnatus des réminiscences du Phédon.
    Nabokov y fait au moins une autre référence dans ses « Opinions », référence limpide, dont il décide crânement qu’elles vaudront par leur intransigeance : « l’imagination est une forme de mémoire » même si c’est pour repousser aussitôt l’influence du maître qu’il cite.
    Pareillement, sa méfiance déclarée de tout ce qui se présente comme « simple et sincère » n’est pas sans évoquer l’aporie tellement démonstrative de l’Hippias mineur. Mais, « simple et sincère », il faut en fait attendre la discussion avec Hermogène dans Cratyle pour confirmer l’importance et la cohérence de cette notion à l’occasion d’une étymologie, inspirée ou fantaisiste, proposée pour le nom d’Apollon. Ces deux enchanteurs, Platon et Nabokov, se plaisent à dissimuler les cailloux qu’ils disposent pour nous guider à leur suite.
    Platon chez Nabokov, il y aurait bien matière à mémoire la-dessus. Quant à moi, je ne saurais encore dire toutes les perspectives qu’a pu m’ouvrir cette représentation.

  2. MurMur dit :

    Bon alors évidemment, comme disait Platon, la dialectique tout seul c’est pas l’idéal.
    Il faut pourtant apporter une précision. L’interprétation des paroles d’Alcibiade comme une « preuve malgré soi », une preuve par le fait contre les paroles, pourrait sembler fallacieuse, exagérée, finaliste, mais j’ai lu qu’elle constitue une figure, de logique plus que de discours, utilisée en même temps que décrite dans Ion, une oeuvre qui semble considérée comme authentiquement de Platon même si elle est généralement attribuée à une période de jeunesse. Parlant de l’inspiration des poètes, Platon fait dire à Socrate : « Pour faire cette démonstration le dieu a inspiré à dessein au plus mauvais des poètes la meilleure des poésies. » (trad. Louis Mertz). Les paroles seules ne sont pas suffisantes, les faits et la personnalité de celui qui les prononce sont nécessaires à la preuve. Entre Ion et Le Banquet, l’argument serait passé de l’énoncé à la structure du récit ? Loin d’être impossible finalement, en considérant les nombreuses occurrences où s’opposent dans plusieurs dialogues la parole et la pratique. (Les commentaires (pourtant !) sont lumineux dans l’édition Belles Lettres (qui voudra croire qu’on peut en consulter officiellement de larges parties en facsimilé sur le web ?) )

  3. Eric Symak dit :

    Pour compléter ce qui précédait, c’est donc Alcibiade qui se retrouve garant matériel de la preuve. Et il est seul vêtu de blanc, dans ce Banquet qui semble prendre sa dimension mythique dès lors qu’on le découvre comme la recherche d’une vérité en conséquence logique de la beauté formelle d’une démonstration, à l’image de la démarche prônée par Socrate.

    Pourtant, si l’argumentation suffit à la persuasion, la preuve, elle, est, hors des maths, et même en plaçant si haut le monde des idées, apportée par la conduite d’Alcibiade, ses actes, les faits; ce qui justifie à quel point la forme théâtrale, comme dans cette mise en scène pleinement construite, est appropriée à un texte, éloge concerté d’Eros où, dans une exubérance fertile sous l’influence du vin, tout évoque Dionysos, patron du théâtre qui vient d’être célébré. On découvre alors un couple Eros-Dionysos — et tant pis s’il n’est pas très platonique ! — autrement plus sympa que ces trompeuses histoires de « Eros-Thanatos » qui nous engluent aujourd’hui les émotions. L’ivresse et l’extase dionysiaque associées au dépassement de la mort semblent ainsi résonner avec les thèmes évoqués de l’immortalité acquise par la procréation ou la création spirituelle, et Socrate n’a pas dormi : il a continué à vivre comme toujours. Les perspectives qui s’ouvrent alors sur le texte, sa recherche d’efficacité par la construction d’une preuve, la trame de significations qu’il tisse sous les discours, se révèlent bien plus vertigineuses que le simple emboîtement initial des récits. On se prend alors à vouloir discerner tardivement, dans cette oeuvre de la sagesse accomplie, la nostalgie des tragédies de jeunesse écartées un jour peut-être par enthousiasme et, dans cette glorification de l’Idéal, l’intuition d’un ancrage nécessaire dans la réalité matérielle qui reste à accomplir mais fera école.

    Alors qu’importe si les costumes ne sont pas chatoyants ni le décor joli : le théâtre est beau quand ce qu’il fait éprouver nous donne à comprendre — et tant pis si cette analogie semble, à terme, peu en rapport avec la raison platonicienne qui apprécie mal la représentation théâtrale !

    Le Banquet était copieux mais savoureux, j’ai passé une excellente soirée.

    Eric Symak

  4. Apollodore dit :

    La traduction de Banquet utilisée par Vincey est celle de Brisson. Regardez un dessin animé avec la voix de Jean-François Balmer réalisé à partir d’un extrait de la même traduction : http://www.youtube.com/watch?v=fmDpwXCyFOI

  5. MurMur dit :

    Je trouve votre analyse plutôt sévère. Quant à moi, il fallait que j’aille voir Le Banquet pour tenter de dépasser une vieille frustration de philo — « matière qui se potasse pour subir l’examen », selon la définition en usage que j’acceptais alors — comme pour me prouver qu’avec l’aide de quelqu’un je pourrais comprendre. J’y suis donc allé, mais perplexe devant le projet lui-même, après avoir assisté il y a trois ans tout juste à une tentative trop strictement illustrative; perplexe aussi devant le choix annoncé de distribuer ici l’ensemble des personnages entre « seulement » trois acteurs.
    D’emblée le dispositif semble faire écho à tout ce qui construit le dialogue, en particulier la mise en abîme d’un récit raconté-par / raconté-par. J’ai pourtant craint un moment que ce volume géométriquement limité en plans successifs ne se révèle contraignant, étouffant, mais les acteurs s’en affranchissent pour déborder les niveaux qui structurent le texte et l’espace de la pièce. Dans la pénombre de cet antre encombré de vases, verres ou bouteilles, c’est le vin (à consommer avec modération) qui déliera les esprits pour accéder peut-être à une vérité.
    Le choix d’associer Aristophane et Agathon en un seul interprète est conforté par l’épilogue qui propose malicieusement d’unifier comédie et tragédie pour concilier les antagonistes poétiques, hommes ou genres. Celui d’associer Eryximaque et Alcibiade oppose deux burlesques : le studieux qui semble risquer le hors-sujet pour amener sur son terrain la question de l’harmonie des contraires puis le cancre qui semblera lui aussi, mais en apparence seulement, s’écarter du sujet.
    Socrate sera maître de lui-même comme il l’est du récit et des paroles qu’il prête à Diotime, pédagogue idéale, ou tire de ses interlocuteurs. Quand il s’approche à l’avant de la scène pour faire culminer sa réflexion sur la recherche du Beau, dans la droite ligne du thème d’une perfection intelligible, la lumière qui se fait sans projeter d’ombre est presque trop éblouissante pour que nous spectateurs puissions être sûrs de distinguer toute la profondeur des mystères ainsi révélés.
    Conforme à la suggestion de l’épilogue, l’arrivée comique d’Alcibiade vient mettre à distance les premiers discours : ses paroles, au-delà d’apparentes revendications désenchantées, opposent aux plaidoyers précédents, qui restaient théoriques, la vérité immédiatement sensible et douloureuse, presque tragique, d’un désir réprimé. Pourtant elles prouvent ainsi, comme malgré lui, que les idées prônées par Socrate sont le reflet d’une réalité factuelle puisque pour Alcibiade l’objet de son amour est resté pragmatiquement intangible. Durant toute cette soirée semblent donc s’être côtoyés les points de vue et composés les contraires pour produire comme fruit une thèse démontrée et c’est Alcibiade qui, pris de vin, se retrouve garant matériel de la preuve.
    Mais la première révélation de cette représentation théatrale du texte reste une évidence que l’orthodoxie académique m’avait cachée : Le Banquet c’est avant tout joyeux !

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