À la défense des moustiques albinos de Mercès Sarrias Traduction et mise en scène : Philippe Soldevila, coproduction du Théâtre de la Vieille 17 (Ottawa) et du Théâtre Sortie de Secours (Québec)
Une comédie pétillante, une vision scénique rafraichissante, des propos intelligents, actuels et satiriques, tout concourt pour que cette collaboration entre une troupe franco-ontarienne, et une troupe québécoise réussisse. Au centre du projet : une pièce de Mercès Sarrias, une auteure catalane parfaitement inconnue au Canada mais dont l’écriture scénique est si surprenante qu’elle nous accroche dès les premiers moments. Les bruits de l
a ville remplissent la salle alors que Marta enrage. On vient de remorquer sa voiture et elle doit payer une forte amende pour la récupérer. La dame pimpante et souriante derrière la caisse à la fourrière ne sympathise pas du tout avec la pauvre Marta qui se voit piégée par la police pour la énième fois. Frustrée, énervée, quasi hystérique, cette petite femme explose sur scène, incarnation même de tous les maux qui harcèlent les habitants des grands centres urbains où la vie devient de plus en plus insupportable.
Mais elle n’est pas la seule! Sa fille Laïa, une petite révoltée de quinze ans supporte mal la séparation de ses parents et semble tout faire pour provoquer sa mère, y compris raconter qu’elle couche avec son prof de littérature. Horrifié par ses accusations, Victor, le professeur méprisé par tous ses élèves, devient à son tour hystérique alors que la fille à la fourrière rêve de sauver les tortues de la Nouvelle-Zélande. Albert, écologiste frustré et ex-mari de Marta, se dédie à la cause d’un village qui sera englouti par la construction d’une future autoroute.
Marta, conseillère économique de l’état, pourrait freiner le projet mais des problèmes personnels compliquent la situation. Et Albert découvre des moustiques albinos, dans les eaux glauques du village. Il s’agit d’une espèce rare en voie de disparition et qui ne survivra certainement pas si la construction de l’autoroute continue; raison supplémentaire de se mobiliser pour sauver la planète, en l’occurrence, ce paysage de névrosés qui ne survivront peut-être pas la durée du spectacle.
Cinq comédiens jouent cinq personnages, Chacun a son histoire à raconter mais ces expériences différentes convergent à travers soixante-dix courtes scènes qui accaparent l’espace en nous projetant vertigineusement d’un lieu à un autre, pour faire avancer l’intrigue, dont le mouvement est découpé en brèves rencontres les unes plus grotesques que les autres. La structure fait croire que l’auteur est formé par la télévision, ou les jeux vidéo. Puisque le spectateur serait incapable de concentrer son regard pendant plus de cinq minutes, voilà les
personnages qui grimpent sur le frigo, sur les tables, sur les divans. Les meubles se transforment en tribunes, en marécages, en salles de classe, en lit d’amoureux, en parking, en routes bruyantes, en pistes de danse. Parfois les personnages se parlent les uns aux autres. Parfois ils s’adressent au public pour créer un effet de mise en abyme, très conscients du fait qu’ils sont observés.
Le metteur en scène Philippe Soldevila avec la collaboration de son concepteur sonore et maître de cérémonies cruelles Pascal Robitaille, dirigent avec brio ce cirque, et cette accumulation d’activités chaotiques. Nous comprenons vite que les moustiques repérés dans les eaux pourries du village nous renvoient aux habitants névrosés de ce centre urbain. Soldevila et Robitaille, les grands manipulateurs du spectacle, font déplacer leurs personnages à une allure frénétique comme des acrobates, des clowns, ou des personnages sortis d’une farce à la française.
On devine toute la confusion, le stress des habitants; comme les moustiques albinos, sont peut-être, eux aussi, des espèces en voie de disparition. Il suffit de suivre le personnage de Marta, de plus en plus hystérique alors qu’elle sombre dans un quotidien qui la dépasse. On sent que tous sont à bout, sauf le spectateur qui voudrait en voir encore davantage! L’extraordinaire énergie des comédiens transforme les personnages en créatures hyperactives de bandes dessinées dont le jeu est méticuleusement réglé.
Même si le jeu est clownesque, le réalisme violent des situations dérange : problèmes de couple séparé, luttes quotidiennes dans la circulation des grandes villes, préoccupations écologiques, difficultés dans les salles de classe et révolte des jeunes.
Le texte catalan, qui situe les choses près de Barcelone, évoque, entre autres, la campagne menée pour sauver les ours des Pyrénées, références que le traducteur n’a pas enlevées, même si cela ne signifie rien chez nous. Toutefois, ce texte, à peine « adapté » au contexte canadien, dépasse quand même l’espace européen pour se fondre dans l’espace du parler québécois. La mondialisation implicite du processus théâtral renvoie à la mondialisation des préoccupations écologiques et ceci malgré les particularités linguistiques. Tout ceci surprend, dérange et amuse et surtout, ouvre des possibilités d’une nouvelle forme d’écriture scénique qui fait le pont entre la télévision, l’ordinateur et la scène…
Alvina Ruprecht