La Ronde du carré

Deux  critiques sur La Ronde du carré: Evelyne Loew, Christine Friedel

La Ronde du carré, de Dimitris Dimitriadis, traduction Claudine Galéa avec Dimitra Kondylaki, mise en scène Giorgio Barberio Corsetti, par Evelyne Loew

  carre.jpgDimitriadis propose, dans une construction quasi géométrique, une série d’expériences. Comme en physique chimie, il s’agit de mettre des corps purs en présence.
Expériences relationnelles, à deux ou trois éléments
, en couple, en trio. Quelles explosions, quelles réactions vont se produire? De l’admiration éperdue, à la dépendance absolue, en passant par les attentes inconciliables et inassouvies, ou au dépeçage du corps de l’aimé (e), vont s’exposer à nu les forces du désir, de l’amour, de l’emprise.

  Le texte est une formidable machine à jouer, certes, mais il aurait pu rester une démonstration un peu abstraite et paraître long avec ses personnages baptisés Bleu, Vert, Violet, Rouge, etc, qui viennent et reviennent, trois fois, quatre fois, dans des reprises très légèrement différentes, jusqu’à la contraction et accélération finale, avec un effet « entonnoir » si on peut dire. Mais rien d’abstrait justement,  rien de contraint. Une mise en scène qui rend le spectacle enthousiasmant de bout en bout, rapide et vigoureux, souvent drôle aussi.  Il faut en premier lieu rendre hommage à la distribution parfaite. Huit comédiens magnifiques – Julien Allouf, Anne Alvaro, Bruno Boulzaguet, Cécile Bournay, Luc-Antoine Diquéro, Maud Le Grevellec, Christophe Maltot, Laurent Pigeonnat. – avec une énergie incroyable, une diction parfaite, des voix accordées, belles, chaudes. Chacun a une présence extrêmement forte qui rend son « personnage-couleur » immédiatement humain, attachant.
La scénographie s’agence en tableaux, là aussi très dessinés, superbement éclairés, donnant à chaque scène un angle de vision inattendu. Cela demande aux comédiens un jeu physique qui arrive néanmoins à rester gracieux, aérien. Ils jouent en équilibre dans de tout petits espaces, contre une paroi souple, ou sur une pente accentuée, ou encore accrochés en hauteur derrière un bureau, il jouent en sautant à la corde, en rebondissant sur un lit … Bien entendu, une telle aisance, une telle sûreté de jeu, ne s’obtiennent qu’avec beaucoup de travail et de talent. C’est vraiment une prouesse.
Mais il en est une autre essentielle:  comédiens et metteur en scène rendent le public intelligent. Ils font passer la subtilité de réflexion de l’auteur: il ne s’agit pas en effet  de variantes qui proposeraient des solutions diverses pour échapper à des situations fermées. Il s’agit, pour chaque couple ou trio, d’un jeu qui se reproduit indéfiniment dans les mêmes structures de comportement mental et affectif. Un jeu qui bute, comme un disque bloqué, l’aiguille revenant toujours au même sillon. Le carré se reproduit en boucle. Le carré des quatre situations de départ, mais aussi celui des structures rigides de chaque personnage, « carré » qui se révèle petit à petit, qui devient de plus en plus apparent.  N’en  serait-il pas, au final, la structure, le noyau, la construction de chaque personnalité ?
C’est une réflexion sur l’étrange et difficilement surmontable propension de chacun à l’auto-enfermement, même dans l’effusion de l’amour, sur l’impossibilité de regarder la vérité en face, sur le fait qu’il semblerait que le sexe et le cœur soient non partageables. A la fin du XIXème siècle, Ibsen poussait son héroïne, Nora, dans Une Maison de Poupée, à quitter le foyer où son mari l’ignorait, pour partir à la recherche d’elle-même. La liberté était derrière la porte.
Au XXIème siècle, avec Dimitriadis, c’est le « elle-même », ou « lui-même », qui est interrogé, toujours, partout, dans sa relation amoureuse à l’autre. La liberté n’est plus derrière la porte. La conclusion de Dimitriadis est moins simple que celle que proposait  Ibsen, mais elle n’est ni cynique, ni désespérante…Il faut aller l’écouter, mise en action comme il se doit au théâtre, et la méditer. Un spectacle magnifique, à tous points de vue.

Evelyne Loew

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La Ronde du carré, de Dimitris Dimitriadis, mise en scène Giorgio Barberio Corsetti par Christine Friedel

cercle.jpg  Deux postulats, au moins, au départ de cette pièce : un: le temps ne passe pas, il reste en travers de la gorge, deux : quatre fois quatre couples ne font pas seize, mais une ronde presque infinie. On tourne en rond. Là-dessus, lire l’éclairage éblouissant donné par Daniel Loayza dans la feuille de salle distribuée au public, il dit tout ce qu’il faut savoir sur cette dramaturgie de la répétition-variation, mais nous vous en dirons quand même un peu.    Quatre couples, donc, dénommés chacun par une couleur, ou par une rencontre de couleurs, couples à deux et à trois, ça arrive. Avec cette présentation très géométrique, abstraite, les situations sont parfaitement réalistes et triviales. Du couple vert, la femme (Anne Alvaro) revient au foyer de son époux (Luc-Antoine Diquéro) après deux ans de fugue. J’ai échoué, dit-elle, dans mon désir de vivre plus, mieux, de s’accomplir, de trouver ma liberté. Et c’est là que tu vas échouer, répond-il, et tu ne reverras jamais tes enfants, punie, humiliée, poussée à bout. Et il n’y a pas de bout, malgré, beaucoup plus tard dans la pièce, un magnifique discours de dignité sur la solidarité fatale entre maître et esclave. À l’exception d’un moment de revanche, avec échange des rôles, dans la construction en spirale de la pièce, ce couple-là ne fait jamais rire. Les autres, si. Et ce, d’autant plus qu’ils sont plongés dans un aveuglement tragique.
N’attendez pas qu’on vous raconte: il y a des épisodes désopilants, comédie, farce, humour noir. Et soudain, le noir pur. Le plus intéressant, le plus neuf, ce qui vous agace, vous cloue à votre fauteuil, vous fatigue, vous promène et vous retient, c’est le parti pris d’expérimenter le couple – le couple impossible – avec cette écriture particulière. Bombe à fragmentation, elle joue sur le fragment d’une façon inédite, par répétitions et décalages d’un motif. Quelque chose des expériences de la peinture (Henri Cueco s’obstinant sur tel motif emprunté à Philippe de Champaigne) ou de la musique répétitive, « toujours semblable et jamais la même, comme l’eau qui coule » (Terry Riley). Il faut ajouter que la rythmique de la répétition n’est pas la même selon les couples en situation, ce qui fait surgir avec d’autant plus de force les résistances intérieures, les contradictions. D’où le rire, s’il y a lieu, et nous voici nous aussi en boucle.
Le plaisir du spectacle, qui n’a rien de gentil, allant dans la crudité et la cruauté jusqu’au langage de la pornographie, vient du dialogue musclé et de l’accord parfait entre l’écriture et la mise en scène. Les machines du décor s’envolent avec beaucoup d’esprit, entraînent les comédiens dans la véritable haute voltige de leur texte à variations. Les comédiens – « il faudrait tous les citer » – poussent le jeu du tragique au burlesque, et pas à sens unique, mais vers une dégringolade générale – on se relève, on retombe–, catastrophe proprement théâtrale.  Inutile d’insister : il est vivement conseillé d’aller se frotter à ce troisième opus de la saison à l’Odéon pour Dimitris Dimitriadis.

Christine Friedel

Théâtre National de l’Odéon – 01 44 85 40 40 jusqu’au 12 juin

Le texte est édité par Les Solitaires intempestifs.

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