Combat de nègre et de chien


Combat de nègre et de chiens de Bernard-Marie Koltès, mise en scène de Michael Thalheimer.

 

  combat.jpg    Le racisme contre  lequel Koltès s’élève avec violence: les chiens (au pluriel) donc sont les Français sur un chantier en pleine brousse dans un pays africain qui pourrait être la Côte d’Ivoire, la Guinée, le Sénégal ou le Niger… et le nègre est   Alboury, qui  est venu leur réclamer le corps de son frère, victime,lui dit-on, d’un accident, en fait d’un meurtre. Mais,  comme le dit très justement Michael Thalheimer:  » Il ya deux thèmes frappants dans la pièce de Koltès: d’une part la différence entre Noirs et Blancs et d’autre part,  la différence entre hommes et femmes ».
En effet, on a affaire à deux conceptions du monde tout à fait différentes. Chez les Blancs, l’homme et la femme ne se comprennent pas. » Léone, la jeune femme, qui était femme de chambre à Paris,  débarque en Afrique chez Horn qui l’a fait venir pour l’épouser… Mais il lui parle très peu! Et Cal, l’employé de Horn ne sent pas en confiance avec Léone  venue perturber un équilibre déjà fragile entre Horn et lui…
Quant à Alboury, il finira par injurier Léone en ouolof en la traitant de fille de pute , en lui crachant au visage,  Léone  qui s’était accrochée à lui, sans aucune pudeur, comme à une bouée de sauvetage en croyant naïvement qu’elle allait  pouvoir devenir une femme noire et  arranger les relations entre Horn et lui. Et les trois Français parlent sans cesse , parlent comme si c’était le seul moyen pour eux d’acquérir une identité. Horn, la bouteille de whisky à la main essaye de se persuader qu’il est bien un Français important responsable d’un chantier qui, en réalité, ne va pas tarder à fermer:  » D’ailleurs, dit-il avec un certain cynisme à Alboury, vous êtes ici presque en territoire français. » Ce « presque » révèle aussitôt le personnage et toute l’ambiguïté de la présence européenne en Afrique, encore maintenant.
La notion même de colonialisme surgit là même où on l’attend le moins dans les gestes et la vie la plus quotidienne, et nous sommes tous concernés. Cal lui s’enfile des canettes de bière en série: c’est un homme qui n’a rien à lui et toute sa vie est consacrée au chantier; le chantier disparu, il sent bien qu’il ne sera plus rien qu’un être déraciné,  incapable de faire front à la situation.
Koltès nous dépeint en fait trois personnages à la dérive. Horn, qui se sent vieillir,  a voulu une femme française pour se rassurer mais est incapable d’aimer, Cal s’assomme d’alcool, pour combler sa solitude et sa peur des femmes. Quant à Léone, elle se rend compte qu’elle a triché au grand jeu de l’amour en allant retrouver un homme qu’elle connaît à peine dans une Afrique où elle n’a rien à faire: elle  tente alors de se suicider. Seul, Alboury, garde une dignité exemplaire en méprisant l’argent qu’ Horn lui offre pour prix de son silence et en refusant Léone qui veut se donner à lui.  Mais Koltès ne juge  pas ses personnages en proie à une angoisse existentielle irréversible et ne les accuse pas de racisme, même si ce racisme éclate sans arrêt dans le langage proféré. C’est ce qui fait la force de la pièce.
Michael Thaleimer, au contraire de Chéreau qui avait demandé à Richard Peduzzi un décor hyperréaliste a, lui, mis en scène la pièce de Koltès avec une scénographie minimaliste: Olaf Altmann a conçu un dispositif qui comporte une fosse en plan incliné et une sorte de balcon entourés de hauts murs noirs. Impressionnant mais cet ascétisme à l’allemande  ne justifie en rien. Mais il a au moins le mérite de laisser intact le texte de Koltès. Le metteur en scène berlinois a choisi de faire intervenir un choeur de dix comédiens africains , avec l’intervention de l’un d’entre eux pour les dialogues avec Cal, Horn ou Léone.
Sur le plan plastique, c’est remarquable mais pas du tout convaincant, d’autant plus qu’ils  sont  souvent alignés en haut du praticable debout sans bouger ni parler dans  une pénombre presque permanente. Quant aux protagonistes, ils restent le plus souvent figés sur une bande étroite: ce n’est pas le meilleur de cette mise en scène…
Ce côté statique a quelque chose d’agaçant et d’un peu facile… Koltès et Thaleimer  disent que le pièce pourrait se passer ailleurs qu’en Afrique. mais si, nous sommes quand même bien en Afrique avec ce silence parfois pesant et ces chants lointains des crapauds buffles dans la nuit chaude. Comme la mise en scène du réalisateur berlinois est cependant d’une grande rigueur, on se laisse vite prendre par le texte que l’on n’a jamais sans  doute aussi bien perçu, et on ne décroche pas un instant.
Les quatre comédiens : Jean Baptiste Anoumon ( Alboury), Cécile Coustillac ( Léone), Stefan Konarske ( Cal) et Charlie Nelson ( Horn) ont  un solide métier et une belle présence , si bien que les quelque 130 minutes passent  vite. Même s’ils ont tous tendance à surjouer, en particulier, Stefan Konarske qui en fait des tonnes, comme on dit…   Mais, que l’on soit ou non d’accord avec ce parti pris de mise en scène très statique, proche de celle d’un oratorio, où manque quand même une certaine émotion , c’est un beau  travail. Le public  enthousiaste a très longuement applaudi. Alors à voir? Oui, malgré les réserves énoncées plus haut.

 

Philippe du Vignal

 

Théâtre de la Colline jusqu’au 25 juin.

 


Archive pour 29 mai, 2010

Combat de nègre et de chien


Combat de nègre et de chiens de Bernard-Marie Koltès, mise en scène de Michael Thalheimer.

 

  combat.jpg    Le racisme contre  lequel Koltès s’élève avec violence: les chiens (au pluriel) donc sont les Français sur un chantier en pleine brousse dans un pays africain qui pourrait être la Côte d’Ivoire, la Guinée, le Sénégal ou le Niger… et le nègre est   Alboury, qui  est venu leur réclamer le corps de son frère, victime,lui dit-on, d’un accident, en fait d’un meurtre. Mais,  comme le dit très justement Michael Thalheimer:  » Il ya deux thèmes frappants dans la pièce de Koltès: d’une part la différence entre Noirs et Blancs et d’autre part,  la différence entre hommes et femmes ».
En effet, on a affaire à deux conceptions du monde tout à fait différentes. Chez les Blancs, l’homme et la femme ne se comprennent pas. » Léone, la jeune femme, qui était femme de chambre à Paris,  débarque en Afrique chez Horn qui l’a fait venir pour l’épouser… Mais il lui parle très peu! Et Cal, l’employé de Horn ne sent pas en confiance avec Léone  venue perturber un équilibre déjà fragile entre Horn et lui…
Quant à Alboury, il finira par injurier Léone en ouolof en la traitant de fille de pute , en lui crachant au visage,  Léone  qui s’était accrochée à lui, sans aucune pudeur, comme à une bouée de sauvetage en croyant naïvement qu’elle allait  pouvoir devenir une femme noire et  arranger les relations entre Horn et lui. Et les trois Français parlent sans cesse , parlent comme si c’était le seul moyen pour eux d’acquérir une identité. Horn, la bouteille de whisky à la main essaye de se persuader qu’il est bien un Français important responsable d’un chantier qui, en réalité, ne va pas tarder à fermer:  » D’ailleurs, dit-il avec un certain cynisme à Alboury, vous êtes ici presque en territoire français. » Ce « presque » révèle aussitôt le personnage et toute l’ambiguïté de la présence européenne en Afrique, encore maintenant.
La notion même de colonialisme surgit là même où on l’attend le moins dans les gestes et la vie la plus quotidienne, et nous sommes tous concernés. Cal lui s’enfile des canettes de bière en série: c’est un homme qui n’a rien à lui et toute sa vie est consacrée au chantier; le chantier disparu, il sent bien qu’il ne sera plus rien qu’un être déraciné,  incapable de faire front à la situation.
Koltès nous dépeint en fait trois personnages à la dérive. Horn, qui se sent vieillir,  a voulu une femme française pour se rassurer mais est incapable d’aimer, Cal s’assomme d’alcool, pour combler sa solitude et sa peur des femmes. Quant à Léone, elle se rend compte qu’elle a triché au grand jeu de l’amour en allant retrouver un homme qu’elle connaît à peine dans une Afrique où elle n’a rien à faire: elle  tente alors de se suicider. Seul, Alboury, garde une dignité exemplaire en méprisant l’argent qu’ Horn lui offre pour prix de son silence et en refusant Léone qui veut se donner à lui.  Mais Koltès ne juge  pas ses personnages en proie à une angoisse existentielle irréversible et ne les accuse pas de racisme, même si ce racisme éclate sans arrêt dans le langage proféré. C’est ce qui fait la force de la pièce.
Michael Thaleimer, au contraire de Chéreau qui avait demandé à Richard Peduzzi un décor hyperréaliste a, lui, mis en scène la pièce de Koltès avec une scénographie minimaliste: Olaf Altmann a conçu un dispositif qui comporte une fosse en plan incliné et une sorte de balcon entourés de hauts murs noirs. Impressionnant mais cet ascétisme à l’allemande  ne justifie en rien. Mais il a au moins le mérite de laisser intact le texte de Koltès. Le metteur en scène berlinois a choisi de faire intervenir un choeur de dix comédiens africains , avec l’intervention de l’un d’entre eux pour les dialogues avec Cal, Horn ou Léone.
Sur le plan plastique, c’est remarquable mais pas du tout convaincant, d’autant plus qu’ils  sont  souvent alignés en haut du praticable debout sans bouger ni parler dans  une pénombre presque permanente. Quant aux protagonistes, ils restent le plus souvent figés sur une bande étroite: ce n’est pas le meilleur de cette mise en scène…
Ce côté statique a quelque chose d’agaçant et d’un peu facile… Koltès et Thaleimer  disent que le pièce pourrait se passer ailleurs qu’en Afrique. mais si, nous sommes quand même bien en Afrique avec ce silence parfois pesant et ces chants lointains des crapauds buffles dans la nuit chaude. Comme la mise en scène du réalisateur berlinois est cependant d’une grande rigueur, on se laisse vite prendre par le texte que l’on n’a jamais sans  doute aussi bien perçu, et on ne décroche pas un instant.
Les quatre comédiens : Jean Baptiste Anoumon ( Alboury), Cécile Coustillac ( Léone), Stefan Konarske ( Cal) et Charlie Nelson ( Horn) ont  un solide métier et une belle présence , si bien que les quelque 130 minutes passent  vite. Même s’ils ont tous tendance à surjouer, en particulier, Stefan Konarske qui en fait des tonnes, comme on dit…   Mais, que l’on soit ou non d’accord avec ce parti pris de mise en scène très statique, proche de celle d’un oratorio, où manque quand même une certaine émotion , c’est un beau  travail. Le public  enthousiaste a très longuement applaudi. Alors à voir? Oui, malgré les réserves énoncées plus haut.

 

Philippe du Vignal

 

Théâtre de la Colline jusqu’au 25 juin.

 

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