Les trois Soeurs

Les trois Soeurs de Tchekhov,traduction de Françoise Morvan et André Markowicz, mise en scène d’Alain Françon .

            3seurs.jpg La maison des Prozorov, dans un  chef-lieu de gouvernement; dans un salon, il est midi et il y a un temps gai et ensoleillé. Il y a là toute la famille: les quatre enfants: André qui sera  probablement futur professeur d’université s’il veut bien s’en donner le mal, au lieu de continuer à perdre au  jeu , sa fiancée Natalia, ses soeurs:  Olga,  28 ans, qui porte l’uniforme bleu et  est enseignante au lycée de filles, Macha toute en noir mariée à Koulygine, un  professeur  qui l’ a bien déçu et qu’elle n’aime plus ,  et Irina ,20 ans, la plus jeune, toute en blanc, employée au télégraphe où elle s’ennuie, et qui rêve d’un avenir radieux et d’un beau mari.
Leur mère est morte il y a quelques années et c’est le jour anniversaire de la mort de leur père, général de brigade,  c’est aussi le jour de  la fête d’Irina, nous dit Tchekhov. Et il y a un grand déjeuner.
L’on trerouve dans le grand salon dont les fenêtres donnent sur le jardin, des familiers: Verchinine le lieutenant-colonel, commandant de la batterie, dont la femme est dépressive et qui ira se consoler entre les bras de Macha, le capitaine Vassili Soliony, amoureux d’Irina comme l’est aussi le lieutenant Touzenbach,  Tcheboutykine, le médecin-militaire, alcoolique au dernier degré, Fedotik et Riodé,  sous-lieutenants.
Les trois jeunes femmes ne cessent de penser à Moscou où elles voudraient retourner vivre, et l’on sent bien qu’elles ne sont pas très heureuses dans le milieu clos de cette petite ville de province. On pense bien entendu à La Cerisaie qu’avait monté avec succès Alain Françon l’an passé ( voir le Théâtre du blog) Et, ce d’autant plus que les militaires vont en partir à jamais, ce qui provoquera un terrible vide. Comme le rappelait un jour Gérard Conio, grand spécialiste de la Russie du 19 ème siècle, il ne faut jamais oublier si l’on veut comprendre la pièce que ces militaires peuvent être comparés à nos polytechniciens d’aujourd’hui, et qu’ils représentent une sorte d’intelligentzia qui est un peu l’âme de la ville.
Quelques années plus tard, survient un terrible incendie qui semble agir comme un point de non-retour sur cette petite communauté, comme la préfiguration de la déflagration finale…Natalia,  mariée à André, est maintenant mère d’un petit Bobik; elle a visiblement pris le pouvoir dans la maison, et a relégué les deux soeurs dans la même chambre, pour donner la plus belle à son fils. Et elle se rend odieuse avec la vieille bonne Anfissa qui a 80 ans et qu’elle ne supporte pas de voir assise à ne rien faire, épuisée par le travail.
Quant à André son mari, il accumule dette sur dette, ne fait rien d’autre que jouer du violon, et devra hypothéquer la maison, un bien qui appartient cependant  à ses soeurs qui seront obligées de partir.
La fin de la pièce est des plus dures qui soient: Macha voit Verchinine partir sans espoir de retour , au moment où ils apprennent  que Touzenbach vient de se faire tuer en duel par Vassili. Bref, le désastre est bien arrivé!
Olga, qui a fini par accepter d’être directrice de son lycée, essaye en vain de consoler ses soeurs en leur disant: « Notre vie n’est pas terminée. Il faut vivre! La musique est si gaie, si joyeuse! Un peu de temps encore, et nous saurons pourquoi cette vie, pourquoi ces souffrances… Si l’on savait! Si l’on savait! « 
Ce sont les derniers mots de la pièce, l’un des plus belles de Tchekov. On a beau en connaître presque toutes les répliques, en avoir vu une bonne dizaine de mises en scène, le charme agit toujours.  Une propriété menacée  par la bêtise et l’addiction au jeu, « des gens intelligents comme l’écrivait Jean Grenier qui disent des choses stupides et d’imbéciles à qui échappe une parole profonde », l’ennui qui pèse sur une petite ville où tout le monde se connaît et n’a pas d’autre choix que de se fréquenter, l’alcoolisme qui détruit les êtres,  et l’argent, l’argent omniprésent qui reste finalement le véritable maître de la situation, puisque la plupart des personnages principaux en sont dépendants: les femme surtout, obligées de se marier ou d’accepter un travail sans intérêt comme Irina, ou épuisant comme Olga, ou comme la vieille et pauvre Anfissa que Natalia n’hésiterait pas à chasser de la maison où elle a toujours vécue: Tchekov sait dire comme personne la vie quotidienne faite de ces riens qui sont pourtant tout ce qui nous lie aux autres.
Et ce sont  les dettes qui obligeront André à hypothéquer  la maison familiale. Le regret du passé et l’ impossibilité à concevoir l’avenir autrement que comme un rêve: on retrouve dans Les Trois soeurs les grands thèmes des pièces de Tchekhov
Chez Tchekhov, le ridicule et l’absurde ne sont  souvent pas très loin: Tcheboutykine arrive dans la maison des Prozorov dans un  état alcoolique avancé , incapable d’aider les autres le soir de l’incendie,  Koulyguine fait le pitre avec une fausse barbe, au moment où sa femme voit partir l’amour de sa vie…Alors que le médecin militaire chantonne doucement et qu’André promène Bobik dans son landeau, comme indifférent à la tragédie qui vient de s’abattre sur ses deux soeurs.
Bref, la vie continue cahin-caha mais on ne sait trop s’il faut s’en prendre à la bêtise de personnages, victimes et incapables de donner un sens à leur  existence ou au destin qui semble les manipuler… Mais si la base militaire était restée, la vie des trois soeurs en aurait-t-elle été changée? Irina qui s’en va enseigner dans une autre ville aurait-elle épousé Touzenbach? Macha aurait-elle eu le courage de quitter son incapable de mari? Que serait devenu André et Olga? Questions sans réponses
.  » Le temps passera ,nous quitterons cette terre pour toujours, on nous oubliera, constate lucidement Olga.
Il était intéressant de voir comment Alain Françon allait s’emparer de cette pièce fameuse de Tchekov, lui avait déjà monté La Cerisaie il y a quelques années dans ce même théâtre, puis Les Trois Soeurs déjà la Colline, et enfin de nouveau La Cerisaie l’an passé encore à la Colline.
La représentation de samedi après-midi -où le public ne s’était pas bousculé-qui remplaçait celle de jeudi annulée pour cause de grève,  n’était pas très bonne, en particulier dans la première partie: les trois soeurs, Florence Viala, Elsa Lepoivre, Georgia Scaliet, et  Laurent Stocker au demeurant excellents comédiens, débitaient leur texte comme s’ils n’y croyaient pas vraiment;  quant à Eric Ruff, il paraissait absent bien loin de l’action.
En revanche, Bruno Raffaelli, ( le médecin militaire,  Michel Vuillermoz,( le commandant) Guillaume Gallienne (André) Coraly Zahonero (sa femme) et Michel Robin ( le gardien) et Hélène Surgère (la vieille domestique) étaient, eux excellents.D’où un déséquilibre flagrant. Mais le rythme était lent, et il n’y avait guère d’unité dans le jeu…
Quant au décor du salon conçu  par Jacques Gabel, avec ses bouleaux dans le fond en photo agrandie ,et une partie cour aux murs noirs, il manquait quelque peu de crédibilité. Et détail peut-être, mais détail révélateur, comme le faisait remarquer Christine Friedel qui m’avait accompagné, il fallait se pincer pour croire à cette neige de confettis qui tombait mal.
Les scènes de dialogue  n’avaient aucun charme,et à aucun moment, on ne percevait cette fameuse petite musique tchekovienne où le moindre silence fait sens. Les scènes  de groupe étaient, elles,  mieux traitées comme ce moment culte de la pièce où tous regardent une toupie tourner… Bref, Alain Françon semblait beaucoup moins à l’aise dans sa direction d’acteurs que dans La Cerisaie de l’an passé. Question de distribution sans doute… Mais il manquait à l’évidence comme un souffle qui avait du mal à passer.

Les choses après l’entracte se sont beaucoup arrangées; la scène où Tchéboutykine arrive beurré, la bouteille de vodka à la main dans la chambre d’Olga et d’Irina, celle où Natalia est d’une méchanceté impitoyable envers Anfissa sont remarquables de précision et de sensibilité…
Et Alain Françon a particulièrement soigné la dernière scène, malgré un décor de jardin assez laid: Natalia qui bétifie avec son petit Bobik , juste quelques instants avant  l’annonce de la mort de Touzenbach, pendant que Tcheboutykine chantonne doucement et que les trois sœurs sanglotent, c’est un moment de pure émotion et, chose rare au théâtre, nous étions tous  au bord des larmes.
En résumé, une mise en scène- on ne va pas  dire le mot qui tue: « honnête « -qui  reste souvent  un peu approximative et sage, et  qui manque singulièrement de parti pris. Les choses se caleront-elles? Sans doute, mais de toute façon, le compte n’y sera  pas tout à fait et  il n’y pas cette qualité et surtout cette  vérité et cette unité de jeu qui faisait le charme de La Cerisaie.
Alors à voir? C’est selon, mais, devant un texte comme celui des Trois Soeurs, on a le droit d’être exigeant.D’autant plus qu’Alain Françon en parle très bien, surtout quand il fait remarquer que les personnages qui nous échappent finalement, disent tous: « pas d’importance » et que leurs paroles elles-mêmes échappent à la forme dialogique ».

En tout cas, ce que Françon a quand même réussi , dans les meilleurs moments de cette mise en scène inégale, c’est à faire sentir la solitude de ces personnages qui rêvent d’avenir sans jamais cesser de parler de leur passé, et où les morts occupent autant de place que les vivants. »Ce sont les vivants qui ferment les yeux des morts et ce sont les morts qui ouvrent les yeux des vivants », disait déjà Tchekhov dans Oncle Vania.

Philippe du Vignal

Comédie-Française salle Richelieu ( en alternance)

La traduction de la pièce par Françoise Morvan et André  Markowicz est éditée chez Actes Sud; 6,18 euros.

 


Un commentaire

  1. Manessis dit :

    Les trois soeurs-je parle des trois actrices- sont, contrairement à votre critique, sublimes.
    Ce que vous n’avez à l’évidence pas compris c’est que c’est la pièce, c’est Tchékhov qui veut ce changement de rythme entre la première et la deuxième partie de la pièce.
    Cette montée en puissance des trois actrices-parfaites- est voulue et elles parviennent magistralement à faire sentir cela grâce à un jeu très fin, très sensible, magnifique.
    Courrez donc vers une grande pièce, un grand Tchekhov, merveilleusement servi par une mise en scène et une troupe(et un décors)excellentissime.

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