Sous les visages

 Sous les visages , scénario, dramaturgie et textes de Julie Bérès, Elsa Dourdet, Nicolas Richard, David Wahl, mise en scène de Julie Bérès.

  capturedcran20100528150702.jpgJulie Bérès, on la connaît depuis presque dix ans quand elle avait créé Poudre son premier spectacle où l’on sentait déjà l’influence de la peinture, du grand Tadeusz Kantor et, disons pour faire vite, de ce que l’on appelle le théâtre d’images: Wilson, Foreman, Monk.
C’est dire que le texte chez Julie Bérès n’est pas l’essentiel, et qu’il n’y a pas véritablement d’histoire , puisque le sens naît davantage de ce coll
age d’images  visuelles qui se fondent, se déplacent pour revenir parfois, avec l’aide d’une bande musicale et sonore extrêmement élaborée ( ici signée David Segalen et Frédéric Gastard). Sous les visages, qui a déjà beaucoup tourné en région,  n’avait pas eu jusque là  le bonheur d’arriver jusqu’à Paris.
   Il y a bien un personnage au centre du spectacle, construit, dit la metteuse en scène, à partir d’entretiens avec des médecins gérontologues et des pensionnaires de maisons de retraite. Ce matériau a servi à imaginer l’histoire d’ une jeune femme victime d’un licenciement mais il n’y a pas de véritable  scénario: c’est à prendre ou à laisser; ce sont plutôt des collages d’images  à tendance surréaliste qui se succèdent pendant  soixante dix minutes,mais l’ on peut entendre des bribes de phrase bateau ou absurdes du genre:  » les conditions de travail dans votre entreprise »,  » tu as accepté l’évaluation des performances », » le dévouement et le sacrifice des hommes », la mollesse qui te tiendra chaud quand tu seras seule », « retrouvons nous à 18 heures autour du buffet de spécialités de la région préparées par Martine. »..
  Il y a sept comédiens, tous absolument remarquables à animer ces images: l’on voit ainsi une jeune femme arroser au pulvérisateur des bras, des pieds, voire un cul  qui grandissent rapidement de terre, un banquet où une nappe , où est déjà installé le couvert,  se déroule  d’une grosse malle: les invités profèrent- pas toujours très bien- des phrases très mondaines du genre:  « alors la Roumanie, racontez-nous la Roumanie », pendant que des floppées de terreau tombent des cintres sur les invités et le maîtres d’hôtel qui restent tous imperturbables,( mais l’image a déjà beaucoup servi!),  un cercueil d’où sort un homme, puis une femme: image qui rappelle celle des ressuscités du jugement dernier sur le tympan de la cathédrale de Conques.
 Il y a aussi l’apparition soudaine  par deux fois d’un gros nounours, ou ce très beau duo chorégraphié à l’horizontale. C’est parfois aussi odieux que burlesque et Julie Bérès sait très bien manier un certain cynisme dans le rapport qu’elle crée entre ces bribes de phrase et les images qui apparaissent ainsi comme dans un mauvais rêve.
  La mise en scène est  d’une rigueur et d’une précision irréprochable, comme chez Bob Wilson, ou Philippe Genty, et le plus souvent d’une belle imagination plastique; il y a nombre de références à la peinture surréaliste comme à la sculpture romane, ce qui ne nuit pas au propos de Julie Bérès, bien au contraire. La fin du spectacle avec ces planches du praticable incliné que les personnages soulèvent, est plus conventionnelle et souvent vue mais bon…
  Le spectacle possède d’ indéniables qualités scéniques et sonores, malgré une dramaturgie que Julie Bérès voudrait « poétique et sensible  » mais qui montre très vite ses limites. On a un peu de mal à trouver dans Sous les Visages une ligne directrice qui s’impose vraiment.
   Alors à voir? Oui, si vous voulez découvrir une créatrice qui a su développer un imaginaire et,  encore une fois, cousu main- ce qui n’est pas si fréquent et qui donne une grande qualité aux images proposées … Mais il serait sans doute bien que Julie Bérès explore maintenant d’autres voies sinon elle courra vite le risque de se répéter .

Philippe du Vignal

Théâtre des Abbesses jusqu’au 5 juin.
 

 
 


Archive pour mai, 2010

Saison 2010 2011 Au Théâtre National de Chaillot

Saison 2010 2011 Au Théâtre  National de Chaillot – Une saison très « danse »

 photo.jpg Ce soir du 25 mai Dominique Hervieu et José Montalvo, les deux  directeurs du théâtre National de Chaillot, ont présenté au public leur future saison très orientée sur la danse, avec un thème particulier traitant de la mixité entre la tradition et la modernité. Ce qui permet des associations artistiques multiples.
Dans l’art chorégraphique, plusieurs personnalités marquantes de la scène contemporaine sont au rendez vous.  
Philippe Decouflé présent ce soir là, parle de sa création composée de pièces courtes, comme  Merce Cunningham ou Georges Balanchine, pouvaient le concevoir.
Angelin Prejlocaj qui a triomphé l’année dernière dans ce même théâtre avec « Blanche Neige », va travailler, pour un nouveau spectacle avec un plasticien Subodh Gupta, un musicien reconnu Laurent Garnier pionnier de la musique électronique, un styliste russe Igor Chapurin et dix danseurs du Bolchoï.
La nouvelle garde belge de la danse, délaisse le théâtre de la ville pour la colline de Chaillot.
Alain Platel donne un spectacle crée pour le festival d’Avignon cet été et Jan Fabre est présent avec un triptyque pour son comédien fétiche Dirk Roofhooft, plus théâtral que dansé. Des grands ballets composés de nombreux danseurs vont être présent dans la salle Jean Vilar, avec Thierry Malandain et le ballet de Biarritz composé de 20 danseurs, autour de Tchaïkovski et Joëlle Bouvier avec les 22 danseurs du Ballet du Grand théâtre de Genève pour  « Roméo et Juliette » de Prokofiev.
Avec une perspective de faire rencontrer le public et les professionnels, six bals sont prévus, ainsi que des rencontres plus spécifiques autour des œuvres de la saison .
Enfin Dominique Hervieu a  présenté avec José Montalvo son 3eme volet autour de l’œuvre de George Gershwin et a souligné l’étroite collaboration entre le théâtre de Chaillot et le centre National de la danse…
La programmation «  théâtre », ouvre la saison en septembre avec la trilogie de Wajdi Mouawad, ensuite le public va découvrir un metteur en scène de talent et très «  à la mode » Alvis Hernanis qui vient de Lituanie, enfin Denis Podalydès reprend son succès de l’an passé « Le Cas Jekyll ».
Nous pouvons signaler trois temps forts autour du Hip Hop, du Flamenco et de la création contemporaine plurielle avec Anticodes.
 La billetterie  va afficher vite complet, pour l’association de Bartabas et ses chevaux avec un maitre du Buto Ko Morobushi .
Cette énumération n’est pas exhaustive, elle témoigne du fort courant de danse qui envahit et pour longtemps les gradins de ce théâtre National,  même si les directeurs sont amenés à changer.
Signalons que cette présentation a été traduite en langue des signes tout le long de la soirée, une autre forme de chorégraphie du corps. 

Jean Couturier

RÉCITATIFS TOXIQUES

RÉCITATIFS TOXIQUES  Concert théâtral dansé de Roser Montillo Guberna et Brigitte Seth, compagnie Toujours après minuit, musique Heinrich Ignaz Franz Biber, Ensemble Abendmusik, d’après « Crimes exemplaires » de Max Aub.

recitatifstoxiques01.jpgCe titre étrange nous a attiré au Théâtre Gérard Philipe de Saint Denis pour voir cette compagnie singulière découverte avec « El como quieres » au Théâtre de la Cité Internationale qui les a accueillis régulièrement depuis la fin des années 90..
Nous sommes devant des gradins d’amphithéâtre, où sont installés les musiciens, quatre cordes, un clavecin et un orgue (tenu par Joseph Rassam qui dirige cet ensemble remarquable), il y a en contre-bas une barre de témoins. Les trois étonnants danseurs, bons acteurs au demeurant viennent témoigner sur les crimes qu’ils ont commis : « Je l’ai tué parce qu’il était plus fort que moi », « je suis une femme ponctuelle, j’avais un rendez-vous, mais j’avais faim et je n’avais pas d’autre solution que d’assommer le garçon qui a mis dix sept minutes à me servir ! ».
Ces témoignages insolites sont énoncés avec un naturel désarmant, dansés dans les gradins d’où s’élève un ballet de jambes qui s’entrecroisent et d’insolites figures chorégraphiques, scandés par Jean-Pierre Drouet qui fait percussion de tout bois. Cet humour noir salutaire laisse place à de belles montées lyriques avec les sonates et la passacaille de Franz von Biber (1644-1704) violoniste, violiste et compositeur qui se marie étrangement avec ces textes de Max Aub, prix de l’humour noir en 1956 pour ces « Crimes exemplaires ».


Edith Rappoport

Jusqu’au 6 juin au Théâtre Gérard Philipe de Saint Denis 01 48 13 70 0

Come Fly Away

Come Fly Away,  comédie musicale écrite et conçue par la chorégraphe Twyla Tharp, voix: Frank Sinatra.

   brodway.jpgLa  chorégraphe a créé le ballet , « Deuce Coupe » en associant des techniques de danse moderne à celles de la danse classique, et en utilisant aussi bien la musique classique, le jazz ou la pop comme support musical.

  Twyla Tharp, danseuse et écrivaine, elle est la chorégraphe du succès de « movin’out » (de Billy Joel) à Broadway, et aujourd’hui  met en scène les chansons de Frank Sinatra . « Come Fly Away », nouvelle comédie musicale est une succession de petites scènes, le lieu est une boîte de nuit et l’ambiance survoltée. Quinze danseurs passent la soirée à s’accoupler et à se séparer, à flirter et à se confronter. Les enregistrements joués sont les originaux, et pour les musiques additionnelles, Tharp fait appel à deux pointures de Broadway: Don Sebesky et Dave Pierce. Les arrangements ont été faits par Nelson Riddle, Billy May et Quincy Jones. Un orchestre de dix-neuf musiciens accompagnent ce show grandiose qui se révèle être une véritable prouesse technique sous la direction de Russ Kassoff, le dernier pianiste accompagnateur et chef d’orchestre de Frank Sinatra.
Le langage chorégraphique de Twyla Tharp mélange le geste contemporain, l’acrobatie, la pantomime et les sauts en l’air. Une véritable énergie se dégage de ses corps à la fois sensuels et virtuoses. Un jeu se crée entre quatre couples de danseurs: le jeu de l’amour entre les hommes et les femmes et les échanges qui se font et se défont. La troupe explose et se recompose en solo, duo ou trio selon les thèmes que Sinatra aimait chanter: les bonheurs et les  tristesses que la vie nous apporte.
Le glamour est au rendez-vous dans « My Way » et la danse devient un combat dans « That’s Life« ; la chorégraphie de Tharp est d’une sensualité extrême et donne un résultat léger et joyeux. Cette comédie musicale cherche un miroir à travers la danse et a peu de dialogues (dont quelques mots en français sur la lâcheté des hommes face à l’amour). Elle se termine bien évidemment sur le thème de « New-York, New-York ». La musique et la danse remplissent leur rôle: celui de nous faire rêver…

Nathalie Markovics.

Théâtre Maquis, 1535 Broadway, New-York
Depuis le 25 mars 2010

Alain Ollivier

ollivier.jpgAlain Ollivier nous  a quitté hier matin.

  Malade depuis quelques années déjà, il a été emporté par un cancer contre lequel il lutta jusqu’au bout, Alain Ollivier qui avait 72 ans nous a quitté hier. On l’avait connu comme comédien chez Vitez, Brook  et Lassalle entre autres. Puis il s’était dirigé vers la mise en scène et avait créé, en I972,  Bond en avant de Pierre Guyotat  dans une mise en scène dont la scénographie était tout à fait novatrice. Et c’est à lui que l’on a dû la découverte de Thomas Bernhard. Il monta aussi un remarquable Cid.
 Directeur du Studio-Théâtre de Vitry, où il mit en scène avec beaucoup de finesse L’echange de Claudel éclairé seulement par des centaines de bougies qu’il donna ensuite généreusement à L’ Ecole du Théâtre national de Chaillot  pour un  spectacle en plein air. Il  dirigea ensuite du Théâtre Gérard Philipe de Saint- Denis qu’il sut rapidement remettre à flot. Alain Ollivier était un metteur en scène  entier et exigeant quand il s’emparait des textes qu’il aimait. Il y avait sans  doute du Cuny chez lui, Cuny dont il avait été l’élève.
 Il enseigna  au Conservatoire national comme à L’ENSATT.
Salut Alain et, merci pour  tout  ce que tu auras apporté au théâtre français. Nous embrassons chaleureusement  sa compagne Claire Amchin.

 

Philippe du Vignal

La mère de la mariée- Chinoiseries

Céline Monsarrat, Evelyne de la Chenelière, histoires de couples en formation.

Hasard de la semaine, curiosité pour des représentations plus confidentielles : la Rue du Conservatoire ( association des anciens du Conservatoire national supérieur d’art dramatique les lectures vagabondes) nous ont conviés à la pièce de Céline Monsarrat, La mère de la mariée, une affaire de rencontre entre un homme et une femme en fin de soirée très arrosée, tandis que le Centre culturel canadien nous invitait aux Chinoiseries d’Evelyne de la Chenelière, affaire de rencontre entre un homme et une femme vivant sur le même palier. Points communs, outre le fond de l’affaire et Aneth, l’association vouée aux nouvelles écritures théâtrales : le charme de ces écritures féminines contemporaines.
On pourrait dire que Céline Monsarrat a davantage que sa consœur canadienne les pieds sur terre – encore que l’ivresse de ses deux personnages les fasse assez vite décoller, surtout la femme -, et que si ses répliques font rire, c’est qu’elles font mouche.   On regrettera qu’elle ait dévoilé avec le titre le vrai drame caché sous la coquetterie et le caprice. Bref, un très joli texte qui s’apparente, précisément, au Caprice de Musset, blessure et légèreté, avec un refus bien contemporain de l’illusion comme du pathétique. Le tout fort bien enlevé par Sylvie Lafontaine et Emmanuel de Sablet, sous la baguette bienveillante et tonique d’Ariane Pick et de Françoise Viallon-Murphy.

La pièce d’Evelyne de la Chenelière, mise en scène par Danièle Delaire, s’apparente plutôt au conte : Madame Potée et Monsieur Chiton se croisent et ne se connaissent pas, et il faut une série d’accidents et de transgressions imaginaires – sa mère à Lui meurt, le « lâchant » peu à peu, Elle tue son patron brocanteur par maladresse – pour que leur rencontre soit possible. Racontez -vous des histoires, il en restera toujours quelque chose. Dans une langue merveilleusement pauvre, à leur image, les «  héros  » s’envolent comme dans les dessins de Folon ou se rétrécissent à la taille des petits personnages de Sempé. Le phrasé parfait des acteurs, Christophe Carrère et Aurélia Labayle, rend avec beaucoup de grâce le tendre pessimisme et la fantaisie de l’auteure.

Christine Friedel

Céline Monsarrat est l’auteur d’une douzaine de pièces, jouées entre autres au Théâtre du Bélier, à Avignon.

Evelyne de la Chenelière, est passée par le Nouveau Théâtre Expérimental de Montréal, plusieurs de ses pièces ont été traduites et montées au Québec et à l’étranger. Chinoiseries sera repris l’automne prochain à la Scène Watteau, à Nogent-sur-Marne.

La petite sirène

La petite sirène adaptation théâtrale du conte d’Hans Christian Andersen mise en scène Rouslane Koudachov.

Pénétrer dans le théâtre Maly c’est un peu comme se plonger dans les riches heures du théâtre européen et mondial. Au frontispice de l’édifice est indiqué « Académie dramatique du Théâtre Maly,  Théâtre de l’Europe » Le théâtre Maly est associé  aux  grandes scènes européennes, en particulier  le théâtre de l’Odéon et le Piccolo  Théâtre de Milan, et , dans le hall d’entré, il y a des photos de Giorgio Strehler, Jack Lang et  Lev Dodine , le directeur-metteur en scène du Maly, témoignages des grands moments d’échanges du passé. Dans la galerie d’accueil , sont affichés les portraits des permanents: techniciens administratifs du théâtre, à la différence des autres salles russes qui affichent plutôt leurs comédiens vedettes.
  La troupe revient des Etats-Unis; elle a fêté ses 25ans cet hiver à la MC93 de Bobigny, et  repart prochainement en Asie. La salle de 800 places avec un orchestre et un balcon est sobre, juste peinte en noir.La petite Sirène a été réalisé par l’atelier des jeunes acteurs de l’Académie de Lev Dodine,  mais chacun de ces acteurs participent  à la vie de l’ensemble de la troupe.  Rouslane Koudachov ne cache pas l’illusion théâtrale, et les mécanismes du jeu de scène sont montrés. Une sorte d’illustration du traité de scénographie de Pierre Sonrel où  les poulies,  guindes, praticable mobile et voiles sont manipulés à vue, dans une belle chorégraphie d’Irina Liakhovskaya, par les cinq membres de la troupe, à la fois comédiens et serviteurs de plateau. En fonction des besoins de la fable, le praticable devient bateau, les voiles gonflés d’air , une mer démontée.Comédiens et éléments scéniques mobiles sont mis en valeur par la création lumière de Gleb Filchtinski. Et des musiques de Bach, Vivaldi, F de Milano accompagnent les chorégraphies. 
Deux peintres Alevtina Torik et Andrei Zaporojki ont fabriqué à partir du  même tissu des grands voiles ,les costumes et éléments de décors. Peu de texte, et le spectateur peut suivre l’intrigue sans comprendre le russe : le voyage de cette « petite sirène » qui découvre à ses dépens l’inconstance de l’amour humain d’un jeune prince, qu’elle a sauvé du  naufrage.
Le jeu des jeunes acteurs  dynamique, un peu trop souvent expressionniste, l’acteur russe est, on le sait, toujours  sur le point d’en faire un peu trop… .Le spectacle d’une durée d’une heure vingt, témoigne d’un réel travail professionnel, rarement rencontré dans le théâtre jeune public  chez nous et les enfants  ont déjà acquis les rituels de la scène, très  à l’écoute pendant le jeu, et  viennent offrir à la fin des bouquets de fleurs aux comédiens. Grâce à une démarche d’un théâtre de qualité et  non commercial, le  Théâtre Maly  éduque son  jeune public, qui gardera en mémoire la nostalgie de ce beau moment et reviendra  ensuite découvrir d’autres textes une fois devenus adulte.
C’est ainsi que le « goût du théâtre » en Russie se perpétue et que cet art reste ancré dans la cité.Un exemple à suivre … déjà compris d’ailleurs par des metteurs en scène directeur comme Olivier Py au théâtre de l’Odéon.

Jean Couturier

Le Théâtre National de Chaillot en grève…


           Il y a  un bon moment que cela couvait et Dominique Hervieu avait dû sentir que la place n’était pas aussi confortable qu’elle l’avait pensé , puisqu’elle a préféré partir bientôt pour La Maison de la Danse à Lyon. Chaillot est en grève le soir de deux premières dont la création d’Orphée par José Montalvo et Dominique Hervieu… C’est dire que le personnel devait être à bout de nerfs et entendait bien, avec raison,  se faire entendre.
 Pour que M. Hirch, directeur de la D.G.C.A. au ministère de la Culture se soit déplacé aujourd’hui pour essayer de négocier les choses et supplier pour   que les deux représentations aient lieu ce soir,  montre bien l’étendue des dégâts. Sur l’air bien connu: « reprenez le travail, on négociera ensuite ». Quelle belle naïveté!  Le personnel de Chaillot comme celui des grandes institutions n’est pas tombé de la dernière pluie et l’on sait très bien que,  dans ces cas-là, seul le rapport de forces est le seul qui compte…Il devait rendre compte, semble-t-il,  dès ce soir à tonton Frédéric de la situation.
 Mais , au delà du cas Chaillot , c’est bien entendu toute une politique culturelle qui a depuis un bon moment été flinguée par le gouvernement actuel ; il semble naviguer dans ce domaine au doigt mouillé: du genre , on gèle certains crédits pour s’apercevoir ensuite que ce n’est pas possible et qu’il faut donc les rétablir. Et chaque année, le petit pas de danse- c’est le cas de le dire pour Chaillot,  recommence , pathétique et dérisoire…
Depuis quelque temps, non remplacement de postes et recrutement de contractuels moins bien rémunérés, conflit larvé puis ouvert entre  Yves Jouen, le  nouveau directeur technique et son personnel, mise en place par  le nouvel administrateur, Patrick Marijon, d’une politique de rigueur, et d’un recours systématique au mécénat (qui serait appelé à être le grand pourvoyeur de fonds)  et à la location des lieux, avec tout ce que cela suppose de compromissions avec une politique artistique : deux espèces de gangrènes qui s’attaquent avec efficacité à la notion de service public. Bref, la RGPP a encore frappé et  le personnel qui se dit souvent humilié n’est pas à la fête: démissions, arrêts-maladie en rafale, surcharge de travail impossible à gérer, etc…
Désolé, un théâtre ne se gère pas comme une agence de banque privée. Jamais Chaillot n’avait connu cela. José Montalvo est monté au créneau  il y a quelques heures avec courage pour essayer d’apaiser les choses et pour écouter les revendications des salariés. Mais l’on sait bien -et lui le premier- que l’affaire dépasse  nettement le Ministère de la Culture lui-même, puisque c’est l’Elysée qui prend directement les grandes décisions. Même si le petit Nicolas qui ne fréquente guère les théâtres , a , en ce moment, d’autres chats à fouetter…

 Et c’est aujourd’hui l’explosion-qui se profilait déjà sous l’ère  de Goldenberg dont la direction n’a certes pas été des plus réussies- c’est le moins que l’on puisse dire- puisqu’il avait , entre autres , réussi sans état d’âme à supprimer l’ Ecole créée par Vitez puis maintenue par Savary pendant dix sept ans. Bravo Goldenberg … Quel courage!   Mais, juste retour des choses, la fin de  son mandat ne fut pas glorieuse, puisque c’est lui qui fut invité à démissionner!
 Le distingué M. Hirch qui ,a dû dans sa longue carrière, gérer d’autres conflits sociaux réussira-t-il  à calmer le jeu? On lui souhaite bien du courage. Mais  le personnel très remonté a bien raison de l’être, et cette fois ,que l’on ne s’y trompe pas, il ne s’agit pas d’une grève sectorielle du plateau,  mais de l’ensemble du  personnel, fait assez rare pour être salué. Ce qui montre bien l’ampleur de la crise.
  Il faudrait sans doute que l’administration de ce grand établissement comprenne d’abord  que les questions de management passent avant tout par une prise en en compte et par le respect  des femmes et des hommes qui  sont les forces vives d’une entreprise. C’est une chose qui s’apprend dans toutes les bonnes écoles de commerce… mais qui semble, en, l’occurrence, être passée à la trappe. C’est aussi sans aucun doute,  toute une politique du personnel qui est à revoir.
 Visiblement, le grave échec dans ce domaine de  France-Télécom avec sa cascade de drames et  de suicides n’a pas été suffisant pour rappeler au Ministre de la Culture qu’il y avait aussi le feu dans sa propre maison. Et la petite phrase ridicule lancée le soir des Molières lui a valu une  une bordée de huées bien méritée.
 Quant à la  D.G.C.A. ( ex DMDTS) , qui avait  été complice de la disparition de l’Ecole de Chaillot, on peut douter qu’elle soit vraiment apte à trouver des solutions, pas plus que ce comité de pilotage présidé par Marin Karmitz, auquel appartient d’ailleurs… Dominique Hervieu.
Des cahiers de doléances vont être remis  par le personnel de Chaillot à M. Hirch mais il a intérêt à ne pas laisser les choses pourrir comme c’est l’habitude dans ce Ministère, et à y répondre de façon concrète et ultra-rapide,  s’il ne veut pas que la contagion atteigne très vite les autres grands établissements culturels. Ce n’est quand même pas si difficile  de comprendre qu’une entreprise ne peut bien fonctionner que si les employés forment un corps uni et possède des conditions de travail correctes, et où l’on ne le met pas sans arrêt devant le fait accompli.

Après tant de coups tordus dont la D.G.C.A. est familière,  rappelons-nous , parmi les plus récents:  la tentative de mettre la main sur la MC 93 de Bobigny, au bénéfice de la Comédie-Française,  le remplacement d’un directeur nommé au Centre dramatique de Vire au bénéfice de quelqu’un d’autre, de par la volonté de la Princesse Albanel, la nomination élyséenne de Jean-Maire Besset à Montpellier: tout cela au mépris des lois les plus élémentaires de la démocratie… la  D.G.C.A. n’a que ce qu’elle mérite. Quant à Dominique Hervieu, elle  a intérêt à reprendre les choses en main,    Les employés de Chaillot ont eu la volonté collective  de se révolter contre les conditions inadmissibles de travail  qui leur étaient faites; On ne peut que saluer leur courage et leur détermination et les soutenir dans leur lutte. Frédéric Mitterrand ferait bien  de prendre garde à cet événement – qui ne va sans doute pas l’empêcher de dormir… Mais , que l’on se s’y trompe pas, il est d’une exceptionnelle gravité et révélateur d’une faillite de l’Etat. Pourtant on le sait , gouverner c’est prévoir!
 De toute façon,   nous vous tiendrons au courant de la suite des événements.

Philippe du Vignal

La vraie fiancée


La vraie fiancée d’après les Frère Grimm, texte , mise en scène et lumières  d’Olivier Py. 

      grimm.jpgOlivier Py reprend cette Vraie Fiancée qui avait connu un beau succès en décembre 2008. Il s’agit d’une sorte de relecture d’un des contes de Grimm avec un scénario et des personnages pourtant différents.
Une jeune fille discute avec un aimable jardinier d’autrefois, comme on en voit dans les  livres pour enfants: tablier bleu, grand nez et grosses lunettes, et arrosoir en métal à la main…. Son père,  veuf, s’est remarié avec une horrible femme qui lui préfère une grande poupée  de cire qu’elle emmène partout avec elle. Et elle va exiger de la jeune fille qu’elle accepte de lui faire coudre trois robes dans la nuit avec, comme aiguille,  une épine de rosier et , comme étoffe, des feuilles mortes. Puis de vider un lac dans la nuit avec une cuiller percée et  enfin de creuser un trou jusqu’au centre de la terre pour en rapporter une tonne d’or. Sinon,  à chaque fois, elle sera très durement battue. Mais il y a un bon ange par ailleurs accordéoniste, qui  réalisera par magie et à sa place ces travaux impossibles.
Avec tout cet or récolté, la marâtre, très perverse, veut construire un palais pour la poupée de cire et elle fait croire à son mari que sa fille veut la tuer, et elle persuade la jeune fille que son père vient de mourir. La jeune fille se réfugiera dans une forêt proche pour échapper à sa méchante belle-mère  où elle rencontrera un beau Pricne à qui elle fait promettre de ne pas l’oublier. mais la marâtre donne une eau d’oubli au prince pour qu’il tombe amoureux de la poupée de cire. Mais la jeune fielle voit bien en se rendant au château du Prince qu’il a bien oubliée. Elle rencontre des comédiens mais elle doit encore subir l’épreuve de la prison  sur ordre de la marâtre, prison où elle retrouve les comédiens…
Et elle va jouer avec eux son propre rôle et, miracle, le Prince acceptera de jouer aussi le sien. Le père de la jeune fille s’aperçoit enfin  des noirs desseins de sa nouvelle épouse , et le Prince et la jeune fille pourront enfin se marier…   On retrouve dans le beau texte d’ Olivier Py les éléments traditionnels du conte tels que les a brillamment analysés Bruno Bettelheim.A la fois, un personnage tout à fait  odieux , et d’autres  bienfaisants comme ce jardinier doux et proche de la nature ou cet ange délicieux qui ne veut que le bonheur de la jeune fille. Olivier Py a ajouté le personnage du père,  et l’autre fiancée du conte des Frères Grimm devient  une   poupée de cire, et  il y a également un grand acteur, chef de troupe.. Bien entendu, le personnage de la jeune fille/ victime de la méchanceté humaine dans un premier temps,  rappelle ceux de Peau d’Ane,de Blanche-Neige ou de Cendrillon.
Mais Olivier Py a ajouté deux scènes avec des comédiens- théâtre dans le théâtre- dont l’une  proche  de celle de l’acte II  d’Hamlet. Et il se livre avec beaucoup d’humour et de férocité à des considérations très actuelles sur le théâtre public:  » Populaire, moral, poétique, on n’avait pas vu cela depuis des siècles , et je serais obligé de faire du théâtre d’Etat, je préfère alors retourner en prison » s’écrie le Grand Comédien.
Le spectacle doit beaucoup à la scénographie  et aux costumes  intelligents et des plus inventifs dûs à Pierre-André Weitz qui a construit des cadres de centaines de petites ampoules qui n’est pas sans rappeler celui des Clowns d’Ariane Mnouchkine ( mais ce doit être le Moyen-Age pour beaucoup de nos lecteurs!). Il y a là un beau travail d’électriciens, puisque la lumière -signée Olivier Py et Bertrand Killy-est à géomètrie variable selon les scènes; cerise sur le gâteau: il y un seule ampoule rouge sur les centaines que l’on change chaque jour de place, uniquement bien sûr pour la beauté du geste. Comme  d’habitude , la mise en scène de  Py  est très soignée et chacun des comédiens/et ou musiciens(Céline Chérenne, Samuel Churin, Florent Galiier, Sylvie Magand, Thomas Matalou, Antoine Philippot et Benjamin Ritter) est excellent, comme la musique de Stéphane Leach sait être à la fois joyeuse et mélancolique, on ne boude pas son plaisir à ce spectacle qui peut être vu à plusieurs niveaux, celui des enfants comme celui de  leurs parents ou grand-parents…  Il y a bien quelques baisses de rythme dans la seconde partie et certains moments ne sont pas toujours d’une clarté absolue mais Olivier Py a le grand mérite d’avoir conçu et réalisé cette Vraie Fiancée , »spectacle pour tous », avec un soin et une exigence de qualité tout à fait remarquable. Et les enfants, même s’ils ne le perçoivent pas immédiatement peut-être, voient bien, comme l’écrit Daniel Loyaza,  qu’au travers  de  » ce conte à la gravité légère, on  a pris au sérieux « leur force et respecter leur volonté de savoir et de grandir ».
C’est finalement une bonne dose d’intelligence et de raffinement qu’offre , chaque soir  au public,  Olivier Py et ses comédiens. Et, dans une époque difficile et souvent injuste, un spectacle comme celui-là,  cela n’a pas de prix…

Philippe du Vignal

Ateliers Berthier de l’Odéon-Théâtre de l’Europe, spectacle pour tous à partir de sept ans. Dimanche 6 juin,  rencontre avec l’équipe artistique après la représentation. Jusqu’au  11 juin.

Mehmet Ulusoy


Mehmet Ulusoy,  un théâtre interculturel
sous la direction de Béatrice Picon-Vallin et de Richard Soudée.

mehmetnuagebidons.jpgMehmet Ulusoy était né en Turquie en 1942, et après avoir été stagiaire chez Roger Planchon à Villeurbanne,  puis au fameux Berliner Ensemble dans les années 60, il avait suivi les cours de Bernard Dort à l’Institut d’Etudes Théâtrales de Paris III . Après encore un détour comme stagiaire chez Giorgio Strehler au Piccolo Teatro de Milan, il était reparti pour Istanbul où il fonda plusieurs groupes de théâtre militant. Notamment pour répondre à la menace de destruction d’un quartier d’Istanbul. C’était en 70 à une époque où cela ne devait pas être si simple de jouer dans la rue…
Un an après, une junte militaire prenait le pouvoir et il n’attendit  guère pour repartir pour la France où il créa le Théâtre de Liberté en 72 au Théâtre Gérard Philipe de Saint-Denis. Il y présenta notamment un spectacle remarquable que l’on a encore en mémoire Le Nuage amoureux d’après Nazim Hikmet qui le fit connaître un peu partout en France mais aussi en Europe, ainsi que Le Cercle caucasien de Brecht.
Ulusoy monta aussi Shakespeare, Gogol, Eschyle ou Topor: c’est dire que l’homme était éclectique et savait choisir les textes qu’il montait.Il naviguait fréquemment entre Paris et la Turquie, avant de disparaître en 2005. Il eut le  parcours assez insolite  d’un artiste engagé et d’un chef  d’une troupe  qui pratiquait déjà un certain multiculturalisme ,  où se croisaient  des comédiens d’origine très diverse. Et c’est à ce métissage que se reconnaissaient  ses spectacles, et à l’importance que revêtait à ses yeux la scénographie faite d’éléments et de matériaux à la fois simples, voire pauvres  mais  significatifs.
C’est de tout cela que rend compte ce livre à travers un solide ensemble d’analyses, d’études  et de témoignages.
Parmi la vingtaine d’articles, citons celui de Béatrice Picon-Valin, très fouillé- sur l’influence du théâtre russe,  en particulier celui de Meyerhold sur les créations d’ Ulusoy, comme elle l’explique très bien, il  doit beaucoup à cette notion de grotesque cher au grand metteur en scène et théoricien russe. Et  il s’inspirera aussi de M. Baktine quand il montera son Pantagruel. Grotesque, art de la rupture, part belle fait au hasard maîtrisé, montage, techniques de l’image  et de la marionnette, prise en compte de la réalité du terrain, et,  bien entendu, influence du constructivisme quand il s’agit de mettre en place un dispositif scénique:  Mehmet Ulusoy  savait butiner et faire son miel des différentes cultures qui  l’avaient construit. Richard Soudée rappelle aussi que  Mehmet Ulusoy avait un lien très fort avec la Martinique où il fut l’un des metteurs en scène les plus invités et Aimé Césaire, alors qu’il n’était ni Antillais ni Français; c’est souvent à cette facilité d’immersion dans d’autres cultures que l’on reconnaît les créateurs de qualité… On ne peut citer tous les articles mais il y a aussi un entretien avec Cécile Garcia-Fogel, comédienne et metteuse en scène, tout à fait intéressant qui parle de sa rencontre avec Ulusoy et  du rapport qu’avait le metteur en scène avec une certaine idéologie de la récup. Et Mehmet Ulusoy savait,  comme elle l’explique très bien, mettre les comédiens dans un rapport très fort avec les objets et avec leur propre corps dans l’espace: ce qu’elle retient particulièrement , bien des année après,  de son travail avec  Ulusoy.
Le livre comprend aussi un remarquable ensemble de photos de ses spectacles. Les femmes et les hommes de théâtre, une fois disparus,  souvent ne disent plus trop rien, même quelques années après leur disparition, aux nouvelles générations de comédiens. Jouvet?  Connais pas du tout,  me disait récemment un jeune homme, pourtant fils de metteur en scène. Qui c’était Vitez? M’avait dit une jeune  fille qui commençait à faire du théâtre,  quelque dix ans après sa mort…Même les plus grands donc comme Strehler ou Vitez auquel Ulusoy avait été très lié, n’échappent à cette règle du théâtre vivant.
Il est bien que cet ensemble de textes  ait  pu voir  le jour,  pour témoigner d’une expérience théâtrale qui marqua les années 70 et les  suivantes et qui influença  sans aucun doute le théâtre actuel.

Philippe du Vignal

Editons de l’ Age d’Homme, 280 pages; prix: 29€

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