Dis-leur que la vérité est belle

 Dis-leur que la vérité est belle, texte et mise en scène de Jacques Hadjaje.

A la recherche du temps de l’ailleurs …

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L’ailleurs, c’est Alger. La recherche, c’est celle d’un homme aujourd’hui, à Créteil, qui va nous entraîner à sa suite. Dans la petite salle du Lucernaire, avec la proximité du public, ce chemin a quelque chose d’amical, de familial.
Le narrateur, un homme au regard d’enfant, devenu père à son tour, se trouve poussé à raconter, pressé par les questions provocatrices de sa fille, venue elle aussi d’un ailleurs, plus lointain que l’Algérie, après une autre traversée, celle de l’Atlantique. Ils sont tous les deux dans l’appartement de la mère, là où la famille a trouvé refuge après 1962 et a refait sa vie…Le narrateur va passer par tous les âges avec beaucoup de crédibilité et de grâce.
Jacques Hadjaje l’a très justement imaginé devenu dessinateur, c’est-à-dire quelqu’un qui sait observer avec empathie, jubilation, qui sait croquer une expression, une scène, mais aussi se taire à propos, les yeux écarquillés, la joue posée sur la main. Il nous ouvre les fenêtres de sa mémoire avec beaucoup d’art, comme pour un impromptu. Non chronologique, l’ordre est celui de la logique affective, et c’est bien ainsi. Le texte, jamais  démonstratif, reste allusif, joyeusement évocateur, dans l’esprit du titre :  Dis-leur que la vérité est belle .
Les personnages de la vie réelle mêlés aux personnages fantasmés , portés par une équipe de sept comédiens très justes qui ont  une belle présence, s’imposent, agrandis, magnifiés, : le père et la mère, la petite amie arabe, la sœur, les amis réels et les amis tout droit sortis de l’écran de cinéma ou encore imprégnés de musique de jazz. Leurs destins seront traversés, déviés, par l’Histoire : la guerre d’Algérie avec  la fusillade de la rue d’Isly*, puis  le départ, le déracinement. Le père, déménageur, devra plier bagage définitivement avec toute sa famille en deux heures…

Après cette violente rupture des ligaments, avec la distance de l’exil, se redessinera le paysage perdu mais d’une autre façon. Dans un décor poétique et efficace, c’est un spectacle tendre et pudique, écrit et mis en scène avec juste la pointe d’humour qu’il faut pour surmonter tous les accidents, et ne jamais verser dans le mélodrame sur un moment de l’histoire, resté encore bien souvent  aux oubliettes , un spectacle sur la permanence et la force régénératrice de la mémoire familiale.

* La fusillade de la rue d’Isly à Alger est l’un des événements clés de cette guerre, que l’Etat français a pendant un an censuré: le 26 mars 62, des manifestants qui revendiquaient le statut de l’Algérie française se confrontèrent à un barrage de l’armée qui tira. Bilan: 46 morts sans doute beaucoup plus. Ce qui entraîna aussitôt des représailles sur  les musulmans soupçonné d’avoir monté l’affaire( 10 morts et sans doute davantage). De Gaulle, le soir même,  demanda au peuple français de voter oui à l’autodétermination de l’Algérie. Ce qui entraîna rapidement le départ massif des pieds noirs vers l’hexagone…Et plus tard, la proclamation de la république algérienne.

Evelyne Loew

Au Théâtre du Lucernaire, jusqu’au 3 juillet.( La pièce a été créée à Avignon en 2009).

Le texte est édité par les Editions Alna.

 

 

 


2 commentaires

  1. Merci de votre commentaire; effectivement, ce n’est pas toujours facile de se repérer dans cette guerre que le gouvernement de l’époque s’efforçait d’occulter, Internet n’existait évidemment pas à l’époque et les informations recueillies étaient le plus souvent celles que les services de l’armée voulaient bien autoriser…C’est dire qu’une censure mise en place existait, même si elle n’en portait pas le nom.

    Philippe du Vignal

  2. Davi dit :

    Pour l’avoir vu quand il se jouait en début de saison au théâtre de l’opprimé, dans un espace assez restreint, avec un tout petit tréteau qui distingue très clairement les retours dans le passé et le présent du personnage principal –
    c’est un spectacle très bien ficelé, qui suscite une forte émotion même pour ceux, en tout cas pour moi, qui ne connaissent pas très bien la guerre d’Algérie.

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