La Bellezza e l’Inferno

La Bellezza e l’Inferno de et par Roberto Saviano, en italien, traduction simultanée par Patrick Bebi, mise en en scène de Serena Sinigalia.

 

    savianorobertopiccoloteatro324.jpgRoberto Saviano , à 31 ans, est maintenant  célèbre pour son fameux roman Gomorra,traduit en 42 pays et tiré à quatre millions d’exemplaires et dont un film a été tiré et primé à Cannes en 2008.
La Beauté et l’enfer, est un recueil d’articles parus, avant et après Gomorra, où il n’a cessé de dénoncer les crimes en tout genre de la Camorra napolitaine; ce qui lui vaut de n’avoir plus de domicile fixe et d’être protégé jour et nuit par la police. La marionnette Berlusconi qui n’en est pas à une injure ni à une bêtise près, l’accuse de promouvoir la maffia et de ne pas donner une très belle image de son pays!
Pourtant, ce qu’il dévoile dans ce monologue porté à la scène avec l’aide de Mario Gelardi, a de quoi donner froid dans le dos, puisque les mafieux napolitains et les autres ont même réussi à investir de l’argent sale aussi en France,(hôtels, boutiques de luxe et tourisme…) Roberto Saviano dénonce haut et fort leurs énormes bénéfices financiers, en particulier dans un soi-disant traitement des déchets dans le Sud de l’Italie, sans que ni les politiques ni les intellectuels ne disent rien. Ce long monologue de près de deux heures commence très fort, avec une immense ovation debout et il  reste, malgré la barrière de la langue traduite et retransmise par écouteurs, d’un bout à l’autre tout à fait passionnant, même si les vingt dernières minutes s’essoufflent un peu.
Saviano commence par remercier ses collaborateurs et la forme  même du Théâtre qui lui permet de récupérer un espace de liberté. » Seul le théâtre, dit-il, me le donne:dédié au mensonge, il dit la vérité « .
Et il rend hommage aux deux et belles jeunes femmes iraniennes Neda et Tarane tuées par la police lors de manifestations et dont la photo s’affiche sur grand écran. Puis le jeune écrivain avoue humblement n’être pas un acteur; encore trouve-t-on peu d’acteurs aussi capables d’avoir une telle présence scénique! Il s’en prend ensuite à Nobel, horrifié par sa découverte de la nitroglycérine, et à la Kalachnikov et à son inventeur le vieux maréchal du même nom, création industrielle qui a fait  tuer des millions de gens de par le monde, et se moque de Starck le designer qui en a fait une lampe! Il fait ensuite passer ce lourd fusil parmi le public…Effet pédagogique garanti!
Saviano raconte ensuite l’horrible massacre par les mafieux napolitains de six émigrés  africains criblés de balles près de Naples dans une cité abandonnée Castel Volturno, et leur redit son admiration pour s’être levés en masse contre cette barbarie: « ceux qui sont venus faire les travaux que les Italiens ne veulent plus faire, qui ont défendu nos droits les plus élémentaires ».  Et ses paroles sont illustrées, à chaque fois par des extraits de film tout à fait convaincants! Il parle aussi de Francesco Cavone, l’un des chefs de la Camorra , emprisonné depuis dix ans  comme son fils, et de la lettre qu’il lui a envoyé pour l’adjurer de se repentir et de collaborer avec la police, de façon à donner enfin un sens à sa vie…
Et Saviano  s’en prend aussi aux hommes politiques comme  Nicola Cosati , ministre de la famille qu’il accuse, sans détour d’avoir des liens avec la maffia. Les mots sont nets et précis:  » Vous êtes devenus des marionnettes, alors que vous croyez être des marionnettistes ». Et il dénonce sans hésitation la machine économique ultra puissante que la maffia a réussi à mettre en place et qui a gangrené jusqu’au plus haut sommet de l’Etat italien, et a même étendu son pouvoir jusqu’en Espagne ou en Allemagne, au Maroc… et en France! Mais Saviano évoque aussi des personnalités qui n’ont jamais cédé, jamais accepté de renoncer à leurs idées comme les écrivains Primo Levi, Varlam Chalamov ou Vassili Grossmann à Treblinka, ou encore le célèbre écrivain nigérien Ken Sao-Wiwa, (condamné et pendu par le dictateur Abada, parce qu’il avait  osé dénoncer la pollution en mer des industries pétrolières dans le delta ).  La Shell avait été obligé de verser une énorme compensation financière au peuple Ogi qui subissait cette pollution pour éviter un procès. Ou des hommes qui se sont battus contre une maladie qui les pénalisait gravement comme le footballeur Lionel Messi ou le pianiste Michel Petrucciani sur l’art duquel il finit cet exorcisme du mal et du malheur qui s’abat sur les hommes.
Ne renoncez jamais à vous battre contre le crime organisé comme celui qui sévit actuellement sur l’Italie, même si votre vie est mise en danger, nous dit, avec un courage formidable, ce jeune écrivain  qui se sait menacé de mort en permanence, et dont la seule force-mais quelle force!- reste celle de la parole. Et le public l’a de nouveau applaudi très longuement et très chaleureusement. On lui souhaite que sa lutte soit enfin le point de départ d’une véritable reprise en main  de l’Etat sur le pays tout entier  qui, pour le moment, n’a de  démocratie que le nom.
Merci à Emmanuel Demarcy-Motta qui a bien fait de l’inviter au Théâtre de la Ville, même s’il n’y a pu y avoir qu’une seule représentation.

 

Philippe du Vignal

 

Théâtre de la Ville lundi 21 juin


Archive pour juin, 2010

Giusto la fine del mondo

 Giusto la fine del mondo/ Juste la fin du monde de Jean-Luc Lagarce, mise en scène de Luca Ronconi.

  findumonde.jpgComme on le sait, nous avons deux auteurs contemporains joués sans cesse un peu partout : Bernard-Marie Koltès et Jean-Luc Lagarce ( 1957-1995 dont les pièces furent peu connues de son vivant, et dont la plupart ont pour thème les conflits familiaux: entre autres). Derniers remords avant l’oubli, J’attends que la nuit vienne et Juste la fin du monde écrite cinq ans avant sa mort. Juste la fin du monde a été souvent montée en France, notamment par Michel Raskine dans une très belle mise en scène à la Comédie-Française, mais aussi par Bernard Lévy et François Berreur…
   C’est, non pas une véritable histoire,  mais un moment de la vie de Louis, un jeune  homme de 34 ans , malade, qui se sait condamné et qui revient dans sa famille qu’il n’a pas vue depuis quelque dix ans. Il vient annoncer à sa mère,  à sa jeune sœur Suzanne, à  son frère Antoine et sa femme Catherine , qu’il est très atteint et qu’il va bientôt mourir. Mais , vite passés les premiers instants de retrouvailles, le dialogue espéré tourne au monologue, chacun proférant ses accusations et ce qui aurait pu être un moment de bonheur tourne au cauchemar: sur fond permanent de  vieilles querelles familiales, les malentendus que l’on croyait enterrés depuis longtemps resurgissent aussi bien que les règlements de compte sournois qui font mal.
  La mère de Louis lui reproche son silence et  son absence alors qu’ elle aurait eu tant besoin de lui, Antoine qui ne s’est en fait jamais bien entendu avec Louis, on ne sait pas trop pourquoi, devient même violent: « Si tu me touche , je te  tue ». La pièce est écrite dans une langue acérée, où les mots  prolifèrent, se répètent, où les  courtes phrases sont souvent négatives:  » mais si ce n’est pas vrai »,  » Nous ne savons pas où tu es »  » Tu n’es pas encore parti »… Pour dire l’angoisse , le malheur et la solitude de Louis qui  comprend  sans doute que les choses ne sont peut-être pas si graves que cela mais que le temps a passé inexorablement: il n’y a plus grand chose de commun désormais  entre  ceux avec qui il a vécu autrefois, des êtres qui constituaient  pourtant toute sa famille. Et de sa maladie et de mort prochaine, il ne parlera finalement pas, le silence étant, semble-t-il, la seule protection dont il puisse s’envelopper.
  Luca Ronconi a choisi pour sa mise en scène un espace très limité: une scène étroite et toute en longueur aux couleurs brunes et grises avec quelques chaises noires, deux gros fauteuils et un pouf recouverts de tissu imprimé gris, avec un éclairage des plus parcimonieux. Au-dessus de la scène un écran affiche le numéro des scènes – sans doute une très fausse bonne idée. Et il y a en bas de la petite scène installée sur la grande , un petit écran  où défile le texte français.Les cinq acteurs du Piccolo Teatro: Riccardo Bini, Francesca Ciochetti, Pierluigi Coralio, Melanie Giglio et Bruno Rossi sont sobres et précis, et la  direction d’acteurs est d’une rigueur exemplaire comme toujours chez Ronconi.
  Mais pourtant cela ne fonctionne pas bien du tout. Sans doute pour plusieurs raisons: d’abord la scène comme la salle du Théâtre de la Ville ne sont  pas adaptées à cette pièce intimiste: tout se perd donc un peu, la traduction simultanée de ce texte truffé de longs monologues n’est pas bien visible et dans cette semi-obscurité presque permanente, l’on décroche assez vite quand on ne comprend pas l’Italien, d’où cette hémorragie permanente de spectateurs, ce qui n’arrange pas les choses… Question de langue, peut-être mais la mise en scène de Luca Ronconi est le plus souvent statique: cela peut être un parti pris mais comme le spectacle dure quand même deux heures et quart, et il y a comme un solide ennui qui s’installe, surtout au début. Il aurait sans doute fallu que Ronconi fasse quelques coupes et choisisse un meilleur éclairage pour le Théâtre de la Ville. Dommage…
  Alors à voir? Peut-être si vous connaissez déjà le texte mais, même avec de grandes qualités, le spectacle représente quand même une épreuve. A vous de choisir.

 

Philippe du Vignal

 

Le spectacle s’est joué les 23 et 24 juin.

 

  

MALDOROR

 

MALDOROR  d’après Les chants de Maldoror Lautréamont, mise en scène Pierre Pradinas.

“Plût au ciel que le lecteur enhardi et devenu momentanément féroce comme ce qu’il lit, trouve, sans se désorienter son chemin abrupt et sauvage, à travers les marécages désolés de ces pages sombres et pleines de poison…”
David Ayala, massif et fragile à la fois pénètre sur le plateau cerné de tentures de velours rouge, un grand canapé à la cour, au fond,  un écran avec des projections, sortant d’un grand porche mobile qui traverse la scène au début et à la fin du spectacle. Il clame:  » Je te salue océan nous fait plonger dans ce verbe terrifiant et magnifique issu des paradis artificiels, perdu au fond de nos mémoires adolescentes. Une étonnante prestation d’acteur très bien servie par les musiques des Pink Floyd qu’il ne cesse de remettre sur un authentique tourne-disque et par de splendides projections de Simon Pradinas.

Edith Rappoport

Maison de la Poésie

Le nouveau Testament

nouveautestament.jpg On est en 1934, peu de temps avant le fameux 6 février,  où la France faillit s’embraser quand les les gens de droite s’en prirent aux partis de gauche; cela  se passe chez un grand bourgeois, médecin de son état, le docteur Jean Marcelin; il a bien compris  que son épouse Lucie passe d’agréables moments avec le jeune fils de ses bons amis Marguerite et Adrien Worms. Attendu chez lui  pour le dîner avec ces bons mais il n’arrive toujours pas,  et quelqu’un-évidemment  commandité par lui- ce que le public a tout de suite compris, mais bien entendu, ni sa femme,ni  son jeune amant ni ses bons amis-  confie au valet la veste du docteur, sans décliner son identité et sans dire le pourquoi du comment du retour à domicile de cette sacrée veste.
 Et, bien sûr, on trouve dans une poche  une chose plutôt compromettante:  un testament  où l’on apprend qu’il lègue une forte somme à parts égales entre son épouse,  une madame Lecourtois, et une troisième: femme :  Juliette Lecourtois . Et il ajoute: » l’une de ces personnes est ma fille et l’autre ma maîtresse ». Et la nouvelle et jolie  secrétaire de Marcelin  que son épouse fort jalouse ne peut pas supporter et soupçonne d’être sa maîtresse -se révélera plus tard être sa fille.  Quant à madame Worms, on apprend qu’elle a aussi été la maîtresse de Jean Marcelin…
 Bref, comme le disait , à la même époque, un vieux paysan normand à un jeune  journaliste qui enquêtait  sur un crime: « De toute façon, vous ne saurez rien, tous ces gens-là ont tous couché ensemble. » Mais ici, il n’y a pas de crime en jeu et, comme est dans la  « bonne » société parisienne, on règle ses comptes en famille :  le brave docteur Marcelin choisira finalement, comme pour exorciser une situation devenue  intenable,  de tout étaler  dans une sorte de jeu de la vérité.
   La  leçon de morale  un peu longuette et ras les pâquerettes que Guitry se croit  obligé de nous infliger à la fin est cynique, comme lui-même devait l’être dans la vie:  » A notre âge, à notre époque et dans notre situation, nous devons considérer que tous les événement qui nous arrivent sont heureux , sinon nous n’en sortirons jamais ».
 On n’est pas encore aux constats doux amers  de Catherine Millet à la fin de Jours de souffrance : « Je sais maintenant que chacun peut, si le regard rétrospectif ne lui fait pas peur, découvrir que son passé est vraiment un roman, et que, serait-il chargé d’épisodes douloureux, cette découverte est un bonheur ».
  Le nouveau Testament, sans être,  et de loin, un chef d’œuvre, est quand même une comédie bien construite. Guitry, quand il parle de relations amoureuses, est parfois proche de Feydeau et de Marivaux, et  les dialogues de la pièce  sont  ciselés  du genre:  » Ce qui fait rester les femmes, c’est la peur qu’on soit vite consolé de leur départ »  Une femme  qui s’en va avec son amant n’abandonne pas son mari, elle le débarrasse d’une femme infidèle ». Plus les homme sont intelligents, moins ils sont malins ».  » Ceux qui n’ont pas droit au bonheur, n’ont pas non plus  droit au malheur ». D’accord, ce n’est pas du Confucius,  mais enfin…
   En revanche, mieux  vaut oublier les mots d’auteurs un peu trop faciles comme : »Je la trouve un peu voyante/ – Tu as peur qu’elle te prédise l’avenir », ou   » Si elle est en grand deuil, ce n’est pas urgent, je ne peux plus rien faire pour elle ». La pièce ne repose heureusement pas que  sur ces mots d’auteur, même si Guitry adore (un peu trop) en parsemer  son théâtre.
  Daniel Benoin qui monta la pièce il y a trois ans avait été plus subtil dans sa direction d’acteurs, même si sa mise en scène souffrait d’une scénographie compliquée; ici, on est dans le théâtre privé, et donc sur une scène  frontale. Avec un  beau décor aux meubles luxueux et aux vitres Arts Déco, tout fait crédible. Mais, dès les premières minutes, les choses se mettent à déraper et l’on s’aperçoit vite que la mise en scène est  conventionnelle pour ne pa dire bâclée et la direction d’acteurs inexistante.
   Côté dramaturgie, il semble bien que l’on ait supprimé une scène, ce qui rend la pièce bancale.  C’est comme chez Feydeau, on n’enlève pas une roue dentée sinon la mécanique patine. Quant aux comédiens, ils  surjouent le texte sans raison, ou  font le minimum syndical en le débitant: consternant de médiocrité.
  Moralité: on n’est pas obligé de monter un Guitry, même si c’est très mode, ou alors autant le monter correctement,  comme l’avait fait, fort  intelligemment, Serge Lypszyc avec Désiré ( voir le Théâtre du Blog). Mais ici, il  faut se pincer très fort pour croire aux personnages; comme  le rythme est  mou, la pièce n’en finit pas d’avancer  et il n’y aucune scène pour rattraper l’autre, si bien que cette comédie qui pourrait être agréable devient vite un monument d’ennui. Cela dit, la salle était loin d’être pleine mais le public sans doute pas très difficile, riait parfois… Pas nous, et n’écoutant que notre courage, à l’entracte, nous nous sommes enfuis, incapables d’avaler encore une dose de plus de cet affligeant breuvage…
   Alors à voir? Comme vous voudrez, mais vous aurez été prévenu de tout le bien que l’on en pensait !

Philippe du Vignal
 


Comédie des Champs-Élysées  

SAFARI BANLIEUE

SAFARI BANLIEUE conception de Mohamed Guellati;  texte de Dominique Bourgon.

Mohamed Guellati, artiste insolite,  né à à côté ( Montbéliard) aime les défis et emmène le théâtre hors de ses cases habituelles depuis 1994. Ce Safari banlieue nous convie à une promenade dans deux cars avec de gentils animateurs jusqu’aux douves du fort de Belfort où une jeune militaire aboie des ordres furieux en nous promenant  dans un cadre imposant.
Nous repartons jusqu’à un ensemble HLM qui aurait besoin d’un sérieux ravalement pour assister à une séquence terrifiante sur des SDF logés dans des containers à ordures. La belle ironie de l’écriture s’impose grâce aux  surprenants masques de visages rabougris portés par les acteurs, et conçus par Nicolas Dufour. Puis dernier voyage, nous repartons à travers tout un dédale de rues jusqu’à la Maison de quartier des Glacis du Château, partenaire du Théâtre du  Granit pour cette aventure afin d’ assister à la séquence finale:  un goûter d’anniversaire interprété par vingt cinq comédiens et cinq comédiens professionnels.  Peu de texte mais une vraie présence et une belle théâtralité. En dépit d’un aspect un peu décousu, cette aventure théâtrale reste un remarquable pari de l’équipe du Granit de Belfort… restée sans directeur depuis plusieurs mois.

Edith Rappoport

Quartiers de Belfort. Compagnie la Grave et Burlesque Equipée du Cycliste.

nouvelle adresse du blog d’Edith Rappoport: http://journal-de-bord-dune-accro.blogvie.com/

Cahiers Armand Gatti

Cahiers Armand Gatti, revue annuelle N° 1. 2010

gatti01.jpgC’est un gros volume publié sous la houlette de Jean-Jacques Hocquard qui retrace la vie militant et le parcours d’Armand Gatti, figure légendaire du théâtre contemporain qu’en fait peu de gens, parmi les jeunes générations connaissent vraiment. Revenir à Gatti, comme l’écrit David Lescot, auteur contemporain, « c’est relire les pièces d’avant La Passion du Général Franco, d’avant la rupture avec l’institution théâtrale » (….) Le Gatti qui est le mien celui auquel je ne cesse de me reporter, c’est d’abord celui de la première période, celui de La Vie imaginaire de l’éboueur Auguste G. , de Un Homme seul, de Chant public devant deux chaises électriques, les pièces montées dans les grands théâtre parisiens ou de la décentralisation, ces pièces aussi à qui plus personne aujourd’hui dans le théâtre officiel ne songe à redonner vie ».
   La Passion du général Franco vues par les émigrés eux-même, après avoir été interdite par le gouvernement en 68 à Chaillot,  avait été montée par Gatti lui-même en 1976! Soit un an après la mort du dictateur. C’était aux entrepôts Calberson, boulevard Ney à Paris,vaste et délicieux endroit tout en béton où faire du théâtre tenait de la gageure; la forme de théâtre politique que Gatti voulait faire passer impliquait des rapports fondamentalement différents entre comédiens et public. Ce théâtre qui se voulait généreux, populaire et pédagogique était issu du théâtre documentaire allemand, via surtout celui de Brecht et de Piscator, où toute émotion, tout pathétique était prohibé.
C’était comme le rappelle Catherine Brun, auteur d’un chapitre : Le chant de la lutte, une sorte de prélude à des discussions politiques, et qui donnait la part belle à la forme,  que Gatti voulait innovante. Mais il faut bien reconnaître qu’à part quelques moments où justement où le théâtre échappait à cette radicalisation,il y avait,  dans ces spectacles de singuliers tunnels d’ennui, même si perçaient parfois quelques moments de poésie, « le poème étant, pour Gatti, la justification du théâtre ».

  Ensuite l’image de l’auteur-metteur en scène est devenue, semble-t-il, plus floue:on l’a  vu diriger nombre de stages avec des groupes de jeunes de banlieue, comme Ces Empereurs aux ombrelles trouées, créé au  Festival d’Avignon, qu’on était prié de regarder en partie debout dans une chaleur suffocante, et là aussi d’un ennui auquel il était difficile d’échapper. Et où plusieurs jeunes femmes s’évanouirent… » Le spectacle sans spectateurs ( rien que des créateurs) », pour reprendre sa formule ,relevait d’une belle utopie et avait sans doute vécu…
    Gatti travaillera ensuite, comme on l’a dit, avec des groupes de jeunes, des détenus, des  travailleurs à l’occasion de la célébration de tel ou tel événement. Il fera aussi œuvre de cinéaste engagé avec des films comme Passage de l’Ebre ou Nous étions tous des noms d’arbre. Gatti depuis sa jeunesse dans la Résistance aura été de tous les combats contre l’intolérance, avec pour seule arme le langage auquel il est attaché, comme l’est aujourd’hui Roberto Saviano,  l’auteur de Gomorra que l’on pu voir cette semaine au Théâtre de la Ville, et qui fait l’objet d’un contrat de la mafia napolitaine… ( voir Le Théâtre du Blog demain).
  Ce livre a le mérite de retracer tout le parcours artistique d’Armand Gatti- poète du théâtre mais aussi envoyé spécial en Amérique centrale, Chine, Corée du Nord, etc…, de parler de son théâtre joué ou lu un peu partout, et de faire découvrir la personnalité de cet infatigable auteur/ metteur en scène.On peut ne pas être vraiment en accord avec son théâtre mais il aura eu au moins le grand mérite de contribuer à mettre en place des dispositifs fictionnels et scénogaphiques qui auront, en quelques trente ans, contribué à bouleverser le paysage théâtral européen.
Il y a de très nombreuses photos de ses  spectacles, (dont une à l’envers mais ce n’est pas grave); cela aurait été bien aussi que leur légende mentionne aussi le nom des comédiens des spectacles mais bon…les études universitaires sont  solides  et, malgré le côté un peu estoufadou de ce livre collectif, elles se lisent facilement.

Philippe du Vignal

Cahiers Armand Gatti, revue annuelle n° 1 2010; prix: 22 euros

En vie (titre provisoire), chemins dans la langue de Pierre Guyotat

En vie (titre provisoire), chemins dans la langue de Pierre Guyotat, adaptation et mise en scène de Sébastien Derrey.

 

image1.jpgVoilà une épreuve à laquelle il faut se confronter. Ce n’est pas une plaisanterie : Sébastien Derrey et ses comédiens nous donnent leur version tendre, respectueuse, très sérieuse de Progénitures.
 
Pierre Guyotat y invente “le putain », sorte d’esclave, de sous-homme, soumis à tous les caprices de ceux qui accèdent à l’ “humain “, et parlent le français comme vous et moi (mais méritons-nous le titre d’humains ?).
Eux, les putains, parlent une langue fondamentale, cachée dans la langue française, pleine de terre, de nuit, de sang, de ciel. Une langue physique qu’il ne faut pas chercher à comprendre, mais à ressentir. 
Jean Boissery souvent, Frédéric Gustaedt, et Catherine Jabot parfois, parviennent à en trouver la force. Les interventions du metteur en scène sont bien venues, apportant un repos à la tension créée par cette langue étrange, sinon étrangère.
L’élégant dispositif scénique de Sallahdyne Khatir- tiges musicales pendues aux cintres -, est souvent caché dans la pénombre, tandis qu’une lampe portée à la main crée des lumières à la Georges de la Tour, ( Raphaël de Roza) en contre-point poétique à un film en noir et blanc de Yoana  Urruzola. C’est beau mais  discutable : la lampe éblouit le spectateur et l’obscurité rend l’écoute plus difficile.
Trop de respect envers l’auteur ?

Christine Friedel

L’Echangeur, à Bagnolet – 01 43 62 71 20-

 

La Cruche cassée

La Cruche cassée d’Heinrich von Kleist, mise en scène Thomas Bouvet.

 

   cruche.jpg C’est l’histoire d’une chute, aussi vertigineuse qu’inexorable. Adam, juge dont l’ancêtre fut le premier pécheur, va connaître une descente aux Enfers mémorable. En quittant sa maîtresse d’un soir, il casse une cruche de grande valeur. Lorsque les plaignants viennent à la cour, Adam croit pouvoir rapidement classer l’affaire, mais c’est sans compter le sort qui s’acharne sur le fauteur de trouble. Et, les indices venant confirmer les propos des témoins, le menteur paiera le prix de sa faute, et n’échappera ni à la condamnation ni à l’opprobre publique.

La scénographie de la compagnie Daf Maira est toute imprégnée de références cinématographiques, du film d’horreur type Dracula avec un Adam à l’allure de cafard, des rubans rouge sang, le son d’un violon déchirant, des hurlements ou des coups de marteau qui se perdent dans la nuit, ou du merveilleux de Tim Burton avec des maquillages extravagants (teint livides, immenses yeux noirs…), des costumes de carton pâte, ou bien du fantastique d’Une nuit en enfer de Quentin Tarantino (lumière rouge tamisée puis aveuglante, rock assourdissant,  juge mi-loup garou mi-vampire).

  La mise en scène est également riche en propositions : des séances de torture aux bourreaux cachés sous des bures de moines, au juge qui se déplace en rampant comme le cafard de Kafka, en passant par l’imagerie infernale : pied de bouc, homme vautour, vapeur d’eau…

Chez Kleist, on a beau être juge, on n’en est pas moins homme, avec tout ce que cela comporte de perversité, d’hypocrisie et de lâcheté. Et son histoire est teintée de morale, la vérité finissant par éclater au grand jour. Quant à l’homme de loi, il erre, anéanti, misérable, déshonoré.

C’est le mérite de cette jeune troupe d’avoir proposé un texte assez rare au théâtre et pourtant intéressant. Si la dramaturgie est plutôt bien calée, il subsiste toutefois quelquefois longueurs dans le déroulement du procès lui-même. Couper un peu les interventions de chacun des témoins aurait été judicieux. Mais ce spectacle est la preuve que l’absence de moyens n’oblitère pas la réussite de bonnes volontés.

Barbara Petit

Théâtre de l’Odéon les 19 et 20 juin.

Conservatoire; journées de juin; classe de Jean-Damien Barbin

 Conservatoire, journées de juin; classe de Jean-Damien Barbin: In the realms of the unreal d’après l’oeuvre de Henry J. Darger.

 

  darger2.jpgHenry J. Darger (1892-1973) est un écrivain et peintre américain un peu à part mais maintenant exposé dans les plus grands musées. Il avait perdu sa mère à quatre ans et son père à huit. Interné sept années durant à l’institut Lincoln pour « onanisme en public », il réussira à s’enfuir à 16 ans et travaillera jusqu’à sa retraite dans un hôpital catholique de Chicago où il assistait à la messe cinq fois par jour…
   Très solitaire , il n’avait qu’un seul ami et vivait dans une chambre où il peignait et où il écrivit un grand récit de plus de 15.00 pages que l’on ne découvrit qu’après sa mort: l’histoire des filles de Robert Vivian, sept princesses du royaume d’Abbieannia situé sur une grande planète autour de laquelle tourne la Terre. Ces jeunes filles doivent tenir tête à John Marley qui ,à la tête du Royaume de Glandelia,  menace de réduire tous les enfants en esclavage. Il y a parmi elle des créatures géantes aux ailes de papillon, les Blengins et des jeunes filles souvent nues aux organes génitaux masculins qui seront éviscérées, pendues ou étranglées…
  La tentation peut être grande d’aller visiter cette œuvre étrange et de la porter à la scène; en fait, Jean-Damien Barbin a conçu un spectacle sur le thème de la guerre et de la violence, à partir de quelques fragments de textes de Darger; l’on y trouve aussi  des extraits de Guerre de Lars Noren, de L’Empereur de Chine de Georges Ribemont-Dessaignes, de La Rime et la Vie d’ Henri Meschonnic et d’un texte de Milosz.
  Ce montage est adroitement réalisé par Jean-Damien Barbin, dont les élèves ont déjà du métier, comme on dit. Et c’est toujours agréable d’entendre de jeunes comédiens bien parler, même quand il n’y pas vraiment de mise en scène.
   Pour les amateurs,(!)  il y a -manie actuelle à laquelle Jean-Damien Barbin a succombé- des vidéos là aussi bien faites  qui n’apportent pas grand chose. Comme d’habitude, elles annihilent même le jeu des  comédiens, quand il doivent dire un texte sur les images! Côté  scénographie: des éléments qui ne facilitent en rien le jeu, et  des costumes: sans harmonie de couleurs, qu’il vaut mieux oublier.
  En fait, on se demande un peu ce que l’on est venu voir: un spectacle qui n’en est pas vraiment un, malgré quelques belles images inspirées par la peinture de Darger,  ou une présentation de travail qui n’en est pas vraiment une non plus.Il est vrai que c’est toujours un casse-tête quand il faut donner du grain à moudre à chaque élève mais ici la formule est assez  bancale.
Aucun extrait de texte n’est  passionnant et ceci explique sans doute que l’on ait du mal à repérer des personnalités parmi ces dix neuf jeunes acteurs qui, ne font que des apparitions, même s’il reviennent régulièrement sur le plateau, seuls, à deux ou en groupe. On voit bien que  Maxime Dambrin, Fanny Sintès, Ludmilla Dabo ont une belle présence mais les citer est forcément un peu injuste pour les autres…

   Alors à voir? Vous pouvez toujours tenter l’expérience,cela dure à peine deux heures, et le dernier tableau où ils sont tous assis au bord de la scène a quelque chose de tout à fait émouvant, comme une image furtive que l’on ne reverra jamais…

 

Philippe du Vignal

 

Théâtre du Conservatoire national : demain lundi 21 juin à 15 heures; et scènes de l’œuvre de Lars Norén ce même lundi à 19 h 30.

 

 Sur Henry J. Darger, vous pouvez lire l’article de Françoise Biler et Jean-Marc Scanreigh dans le n° 300 d’ Art Press avril 2004

Dis-leur que la vérité est belle

 Dis-leur que la vérité est belle, texte et mise en scène de Jacques Hadjaje.

A la recherche du temps de l’ailleurs …

disleur.jpg

L’ailleurs, c’est Alger. La recherche, c’est celle d’un homme aujourd’hui, à Créteil, qui va nous entraîner à sa suite. Dans la petite salle du Lucernaire, avec la proximité du public, ce chemin a quelque chose d’amical, de familial.
Le narrateur, un homme au regard d’enfant, devenu père à son tour, se trouve poussé à raconter, pressé par les questions provocatrices de sa fille, venue elle aussi d’un ailleurs, plus lointain que l’Algérie, après une autre traversée, celle de l’Atlantique. Ils sont tous les deux dans l’appartement de la mère, là où la famille a trouvé refuge après 1962 et a refait sa vie…Le narrateur va passer par tous les âges avec beaucoup de crédibilité et de grâce.
Jacques Hadjaje l’a très justement imaginé devenu dessinateur, c’est-à-dire quelqu’un qui sait observer avec empathie, jubilation, qui sait croquer une expression, une scène, mais aussi se taire à propos, les yeux écarquillés, la joue posée sur la main. Il nous ouvre les fenêtres de sa mémoire avec beaucoup d’art, comme pour un impromptu. Non chronologique, l’ordre est celui de la logique affective, et c’est bien ainsi. Le texte, jamais  démonstratif, reste allusif, joyeusement évocateur, dans l’esprit du titre :  Dis-leur que la vérité est belle .
Les personnages de la vie réelle mêlés aux personnages fantasmés , portés par une équipe de sept comédiens très justes qui ont  une belle présence, s’imposent, agrandis, magnifiés, : le père et la mère, la petite amie arabe, la sœur, les amis réels et les amis tout droit sortis de l’écran de cinéma ou encore imprégnés de musique de jazz. Leurs destins seront traversés, déviés, par l’Histoire : la guerre d’Algérie avec  la fusillade de la rue d’Isly*, puis  le départ, le déracinement. Le père, déménageur, devra plier bagage définitivement avec toute sa famille en deux heures…

Après cette violente rupture des ligaments, avec la distance de l’exil, se redessinera le paysage perdu mais d’une autre façon. Dans un décor poétique et efficace, c’est un spectacle tendre et pudique, écrit et mis en scène avec juste la pointe d’humour qu’il faut pour surmonter tous les accidents, et ne jamais verser dans le mélodrame sur un moment de l’histoire, resté encore bien souvent  aux oubliettes , un spectacle sur la permanence et la force régénératrice de la mémoire familiale.

* La fusillade de la rue d’Isly à Alger est l’un des événements clés de cette guerre, que l’Etat français a pendant un an censuré: le 26 mars 62, des manifestants qui revendiquaient le statut de l’Algérie française se confrontèrent à un barrage de l’armée qui tira. Bilan: 46 morts sans doute beaucoup plus. Ce qui entraîna aussitôt des représailles sur  les musulmans soupçonné d’avoir monté l’affaire( 10 morts et sans doute davantage). De Gaulle, le soir même,  demanda au peuple français de voter oui à l’autodétermination de l’Algérie. Ce qui entraîna rapidement le départ massif des pieds noirs vers l’hexagone…Et plus tard, la proclamation de la république algérienne.

Evelyne Loew

Au Théâtre du Lucernaire, jusqu’au 3 juillet.( La pièce a été créée à Avignon en 2009).

Le texte est édité par les Editions Alna.

 

 

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