Tout ce qu’il nous reste de la Révolution, c’est Simon

Tout ce qu’il nous reste de la Révolution, c’est Simon, un spectacle imaginé par le collectif L’Avantage du Doute, conçu par Simon Bakhouche, Mélanie Bestel, Judith Davis, Claire Dumas, Nadir Legrand.

simon.jpgRien d’autre sur la scène que quelques chaises et un petit canapé rouge foncé un peu affaissé; on entend, avant le début du spectacle, l’enregistrement de témoignages d’hommes et de femmes à propos de mai 68, (et qui a servi à constituer le texte du spectacle) que la majorité du public assez jeune n’a pas évidemment pas connu: amour, sexualité, luttes sociales, vie artistique, engagement et utopie politique, etc.
Les auteurs du spectacle ont recueilli ces témoignages auprès de proches parents et amis, mais aussi de lycéens de 2010: ils ont aussi filmé un adorable petit gamin, assis très à l’aise sur un canapé qui lui donne aussi sa version des faits.

Ce qui nous reste des années de lutte et l’exploration de ce passé proche mais qui ne cesse de s’éloigner, c’est le personnage de Simon, en l’occurrence Simon Bakhouche, comédien- que l’on a pu voir jouer  avec  notamment Rodolphe Dana, et image du père des jeunes comédiennes qui l’entourent. Avec,  au début, histoire de se remettre dans le bain, une chanson de Janis Joplin passe en boucle.
C’est une mise en abyme de mai 68, avec ce que cela suppose de nostalgie, d’humour mais aussi de slogans et  de brèves de comptoir. Il y a, entre autres, une démonstration de coup de matraque sur un œuf, un yaourt, un melon et un casque de moto, mais aussi des récits, des engueulades de couples mêlées à des considérations politiques aussi ridicules que comiques…
La question de l’héritage a du bon quand on la pratique de façon aussi iconoclaste, et aussi drôle. Avec un sérieux et une conviction incroyable: il faut dire que c’est mis en scène et joué à la perfection par  Simon Bakhouche, Mélanie Bestel, Judith Davis, et Claire Dumas.
Il y a aussi un beau petit film en noir en blanc où l’on retrouve Simon et sa compagne d’alors, comme ils disent, devisant tous les deux sur la liberté de l’amour et la conception du couple, et cerise sur le gâteau l’histoire,  qui résonne comme une fable, de Simon très jeune (vraie ou fausse, ou les deux mais qu’importe finalement),  partant à la recherche de Federico Fellini et errant dans Cinecitta, puis retrouvant enfin le grand réalisateur chez lui.
Cela vient là comme par erreur, mais aussi comme une merveilleuse ponctuation finale à ce spectacle qui ne se prend pas au sérieux mais qui est remarquablement bien fait, à la fois plein de tendresse pour un monde disparu et d’humour ravageur. Et en une heure quinze, tout est dit et bien dit.

Les soirs se suivent mais ne se ressemblent heureusement pas! Après Héraclès et Gabegie 3, cela fait un bien fou de retrouver un théâtre aussi vivant…

 Philippe du Vignal

 P.S. : Ce qu’il me reste à moi de mai 68: un grand moment de liberté, avec ses prises de parole et ses slogans sur les murs, où quelque chose d’évident était en train de basculer, du silence impressionnant du boulevard Saint-Germain sans aucune voiture, mais aussi des lacrymogènes qui envahissaient tout le quartier, et des courses avec les C.R.S./qui n’hésitaient pas à taper sec: je n’ai dû mon bonheur qu’à mes jambes musclées de l’époque.
Je me souviens de la rue Saint-Jacques, en partie dépavée et des platanes coupés à la tronçonneuse boulevard Saint-Michel pour faire barrage.
Je me souviens des affiches sérigraphiées aux Beaux-Arts de Paris par Eduardo Arroyo et plusieurs des peintres du groupe des Malassis, et ensuite collées sur les murs.

Je me souviens des grandes assemblées au Théâtre de l’Odéon occupé comme la Sorbonne par de très jeuens manifestants, et de Jean-Louis Barrault le directeur de l’époque, viré sans ménagement par le pouvoir gaulliste pour les y avoir autorisées.
Je me souviens des tout débuts de la pilule anticonceptionnelle comme on disait alors.  Je me souviens aussi de  Jean-Paul Sartre, embrassant une belle jeune femme- un dimanche dans une porte cochère de la rue du Dragon déserte où  j’habitais alors avec ma fiancée.
Je me souviens de Daniel Cohn-Bendit, alors étudiant à Nanterre qui habitait dan un pavillon face à celui de mes parents à Houilles et.. que, bizarrement, je n’ai jamais rencontré, alors que je retrouvais, quelques années plus tard, son ami  commun du fameux trio avec Alain Geismar et lui, Jean-Claude Sauvageot, professeur  l’école des Beaux-Arts d’Orléans où j’enseignais.
C’était hier, et il y a déjà presque la moitié d’un siècle.

 

Philippe du Vignal

Théâtre de la Bastille jusqu’au 12 juin à 19 h 30


Archive pour juin, 2010

L’Iceberg


LIceberg de Nicolas Darrot, conception et installation de Nicolas Darrot, sculpture de Milan Jancic et Pascal Larus, musique d’Etienne Charry.

  photo21.jpgNicolas Darrot est un jeune artiste , passionné par les insectes et les animaux ; le spectacle de petites marionnettes qu’il présente dans le studio de Chaillot a pour origine une gravure médiévale représentant Le Banquet des Justes ou Repas de l’Apocalypse,  où les hommes sont affublés de têtes d’animaux. La bouche des Justes assumant, dit-il, « une fonction sociale de formulation du langage et une autre plus bestiale d’ingestion »; la seule différence entre humains et animaux étant évidemment  la parole.
Imaginez une salle sans éclairage autre que de petits spots  pointés sur une sorte d’iceberg translucide de forme ovoïde de cinq mètres environ où,  juchés sur le dessus, un ours polaire d’une trentaine de centimètre discute avec un scientifique; ils attendent en fait du ravitaillement qui leur permettra de survivre. Une petite vieille habillée d’une cape , dont la voix fait davantage penser à un croassement, est venue leur rendre visite.
Et,   un peu plus loin, une table où des animaux dinosaures ou pléthiosaures  qui  jouent de la basse et du synthé, accompagnent un chanteur. Sur les parois de l’iceberg translucide d’où sourd une lumière bleutée,  sont aussi projetés des nuages et des des vagues. Les  marionnettes des personnages sont animés par un ensemble très sophistiqué de tiges métalliques commandées à distance par un ordinateur pour un cycle de vingt cinq minutes.
On ne comprend pas toujours très bien ce qu’ils disent , ils parlent même trop vite ou bien se mettent à chanter, qu’ils soient humains ou  animaux préhistoriques qui ont un peu de mal à jouer de leurs instruments inadaptés à leurs membres mais qui semblent accepter cette inaptitude. Mais très vite, on est pris par ce monde étrangement poétique où les repères normatifs disparaissent.
L’installation de Nicolas Darrot participe d ‘une sorte de réflexion poétique sur l’ homme, l’animal et le cosmos , si on a bien compris les choses; c’est en tout cas une petite merveille d’invention et de sensibilité plastique et dramatique, puisque chaque personnage la voix d’un comédien parfaitement synchrone avec l’articulation de sa bouche; on peut, baigné dans la musique électronique d’Etienne Charry, s’approcher au plus près des marionnettes ou les regarder, assis, d’un peu plus loin. Ni le temps ni l’espace ne sont vraiment situés mais, en tout cas, la vision pendant  cette petite demi-heure de ces  personnages ne peut laisser indifférent et suscite  une réflexion philosophique, et sur la survie de l’humanité, et sur nos lointains antécédents animaux… Bref, même si cette installation théâtrale au sens premier du terme,  peut générer une certaine angoisse, elle est aussi fascinante de beauté.
Pour enfants, aussi? Oui, l’association  humains / corps d’animaux au théâtre comme dans les fables  n’est pas nouvelle, et  remonte à l’Antiquité, ( les Egyptiens, les Grecs, les Latins comme  les  Indiens dont notre bon La Fontaine s’est inspiré, etc…)  et elle n’a jamais cessé de nous interroger pour notre plus grand plaisir. L’Iceberg de Nicolas Darrot  est une belle réussite qui ne draine cependant pas les foules:  raison de plus pour aller voir cette installation… L’entrée est libre et gratuite:  vous pouvez arriver quand vous voulez  ( mais mieux vaut venir au début du cycle) et vous pouvez aussi ressortir quand vous vous voulez.

 

Philippe du Vignal

Théâtre National de Chaillot au Studio, jusqu’au  19  juin du mercredi au samedi. Nicolas Darrot est représenté par la galerie Eva Hober.

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Théâtre jeune public. Hansel et Gretel



Hansel et Gretel du Gruppe 38 (Danemark), au Festival International pour jeunes publics, ( 8 ans et plus) .

hanselgretel2.jpgL’art du conte offre des possibilités inépuisables; quand bien même nous connaissons tous cette histoire de méchants parents qui abandonnent leurs enfants dans la forêt pour les faire récupérer par la  sorcière cannibale, ces acteurs danois en ont fait une création scénique qui a tenu la salle en haleine.  Ils ont visé les enfants moins jeunes bien sûr puisque leur lecture du récit s’insinue dans les couloirs les plus troublants de l’inconscient, mise en évidence par la débrouillardise de Hansel, et les forces mystérieuses et troubles qui se cachent dans la nuit.

      hg.jpgAu centre de ce conte d’horreur pour jeunes, une magnifique comédienne déjà grisonnante, une belle grand-mère prenait possession de l’espace et réussissait à s’imposer malgré tout l’attirail technologique qui l’entourait.  Enveloppée de tissu blanc et délicat comme un ange débarqué d’un autre monde, elle semblait flotter derrière ces pans de ouate semi-transparents, tout en étant juchée sur une construction en métal. Alors qu’elle nous racontait son histoire- parfois en prose, parfois en vers -  son corps devenait un écran de cinéma sur lequel la scénographie était projetée pour transformer la comédienne en un livre d’images mouvantes.
Les  effets plastiques d’un éclairage dramatique et un paysage sonore effrayant – hurlement de loups, cris de corbeaux, grondements des esprits du mal qui habitent la forêt,-  ont complété la transformation de ce corps spectaculaire, accompagnée d’un musicien souriant qui jouait du clavier en s’empiffrant de bonbons,  comme tous les jeunes pris au piège de la maison de la méchante sorcière. La salle était très attentive et surtout sensible à ce combat de la vie et la mort où les intentions didactiques sont,  malgré tout, surpassées par le travail esthétique.

Alvina Ruprecht

Spectacle présenté au  Musée de la guerre à Ottawa  du 26 au 30 mai.

Théâtre jeune public – Trio pour un p’tit pois

Théâtre jeune public

« Trio pour un p’tit pois », spectacle français de François  Ayerbe   

petitpois.jpgLe Festival international pour jeunes publics  qui a fêté son 25e anniversaire  à Ottawa cette année, a mis  en évidence  le remarquable travail  des troupes  belge, française et danoise.  Jouer pour ce  public particulier n’est pas chose facile: les spectateurs sont à la fois exigeants, impatients,  et parfois très bruyants mais toujours attirés par ce qu’ils ne connaissent pas.
Un des événements maîtres du Festival était « Trio pour un p’tit pois »,  destinée aux tout petits.  Trois acteurs, partiellement saltimbanques mais surtout musiciens, ont produit une  orchestration de sonorités étonnantes assorties de mélodies reconnaissables et de bruitages rigolos, à un tel rythme qu’il faisait bondir les bébés, danser les petits et sourire les adultes.  À côté des  instruments bien connus comme des guitares, saxophones, banjos, trompettes, tambours, claviers miniatures, clochettes, sifflets et autres, accessoires mais il y il y avait aussi des gazouillements et des gargouillements.
Chaque « mouvement » de cette composition aussi visuelle que sonore était accompagné d’une petite mise en scène qui renvoyait à un style reconnaissable : la musique western avec accessoires appropriés, des chansons de fêtes d’enfants, des mouvements lyriques, des activités frénétiques du cirque ou de la fête populaire, voire des incantations rituelles avec éclairages mystérieux et coiffes « traditionnelles ». Toute la gamme de possibilités émotives et musicales  se retrouvait dans ce microcosme imaginaire, et ces artistes ont su toucher une corde très sensible chez tous les spectateurs, même les bébés – le public le plus exigeant de tous.  Ce Trio de musiciens/acteurs extrêmement doués, a réinventé le théâtre des petits. Il serait très difficile d’aller plus loin ou de faire mieux. Un moment d’émerveillement!

Alvina Ruprecht


« Trio pour un p’tit pois », au  Festival international des enfants, joué  dans la salle Barney Danson, au  Musée de la guerre, à Ottawa,. 26 au 30 mai.

Théâtre jeune public – Lava


Théâtre jeune public

Lava, conçu par le Studio Orka, Belgique pour les 5 ans et plus. Un spectacle présenté au Festival International jeune public, Ottawa.

lava.jpgPièce de théâtre réaliste qui se transforme en une expérience de science fiction, Lava a surtout pour but de susciter chez les jeunes spectateurs une conscience écologique. 40 spectateurs se sont regroupés sous une petite tente sur le terrain vague à côté du Musée canadien de la guerre. Dans ce lieu inhabituel, deux « spécialistes » font une étude sur la composition du sol pour établir le niveau de pollution du terrain. Entre autres, un bon prétexte pour étaler l’équipement lourd, moteurs bruyants, appareils mystérieux qui servent à creuser la terre. Il va sans dire que toutes ces machines ont, dans un premier temps, fasciné les jeunes spectateurs, ravis de s’approcher des ouvriers en salopettes de travail poussiéreuses, qui maniaient de vrais instruments.
Soudain, le sens du  spectacle change lorsque le deuxième contremaître fait savoir qu’ils ont fait une découverte extraordinaire à quinze mètres de profondeur. Ils ont repéré une présence étrange. De quoi s’agit-il?  Eh bien,  malheureusement, Dominique, le deuxième ouvrier de cette petite bande, celui qui est toujours de mauvais humeur, nous a fait jurer de ne rien dire à qui que ce soit au sujet de cette découverte et donc  bouche cousue!
Ce qui ne m’empêche pas de dire qu’apparemment, toute une colonie de petits êtres habiterait sous la terre et qu’on a découvert les moyens d’entrer en communication avec eux…
Quant aux relations entre les deux ouvriers et leur assistante, elles deviennent, par moments,  une gestualité inspirée des trois « Stooges », une forme de comédie américaine dont le style est très physique et  brutal. En effet, alors que les plus forts tapent sur les plus faibles, nous constatons que les gestes du pouvoir deviennent la source de toute la tension comique.
Les réactions parmi le public,  étaient des plus variées. Certains n’en croyaient rien, d’autres  souhaitaient que l’ordre s’installe dans ce monde en train d’éclater. Mais on est prié de ne pas en dire davantage  sous peine d’une punition des plus terribles!
Il faisait très chaud sous la tente mais l’idée d’une leçon pédagogique élaborée entre l’hyperréalité, le film comique et la  science fiction à la Jules Verne, était très séduisante pour les jeunes, et même pour ceux qui ne cessaient de demander si  tout cela était vraiment possible…

Alvina Ruprecht
Lava a été joué au  Festival international pour jeunes publics au mois de mai à Ottawa.

Gabegie 13

  Gabegie 13, thermomètre à usage unique, texte et mis en scène de Jean-François Mariotti.

J.F. Mariotti annonce clairement la couleur:  représentation unique le 1er juin. Ingrédient: le réel capturé vivant. Préparation de la recette: 3 jours. Laisser mijoter: 5 jours. Temps de dégustation: 1 heure. Temps de digestion: ???
Mais le mode d’emploi n’est pas indiqué: donc on le fait pour lui;  vous arrivez à huit heures vingt pour huit  heures et demi, ce qui parait décent. Attente sur un trottoir enfumé: vingt minutes. Vous entrez enfin dans une salle plus que bourrée: au bar, on boit de la bière en abondance, et les règles de sécurité ne sont absolument pas respectées, aucune place assise. Mais l’on continue, sans aucun scrupule, à faire entrer des spectateurs qui seront priés de rester debout en essayant de voir la scène ou de s’asseoir par terre en ne voyant rien… La moindre des choses serait déjà de ne pas mépriser le public, et les organisateurs de la soirée n’ont aucune excuse!
Accrochées sur le rideau noir de la scène étroite des dizaines de pages de quotidien, et un jeune homme allongé sur un lit d’hôpital. Sur le côté, deux jeunes femmes en collant vert et robe imprimée, présentatrices de Gabegie TV, dont l’une va balancer un seau de terre puis une bonne dose de ketchup sur la tête de l’autre heureusement, cela ne fait tout de même pas rire le public; parmi le public,  deux autres jeunes femmes instrumentistes, et l’auteur, juché sur un vélo  d’exercice qui pédale, tout en faisant parfois des commentaires. En haut, sur une galerie, quelques musiciens.   C’est une sorte de cabaret où l’on parle vaguement de l’actualité avec des comédiens qui se présentent comme Nicolas Sarkozy, Carla Bruni, Martine Aubry,  Dominique Strauss-Kahn, etc… Ou  même le général de Gaulle. Deux jeunes chanteuses en mini robe poussent le couplet. Il y a aussi un homme et une femme clown en haut d’une escalier. C’est bien sûr,  dans la lignée des fameux kapouchnik  du Théâtre de l’Unité qui font chaque mois un tabac mérité à Audincourt avec une revue d’actualité politique au solide métier. Mais aucune comparaison possible:  malgré l’excellente diction et le savoir-faire certain des comédiens et musiciens, on ne voit pas du tout où veut aller Jean-François Mariotti: la chose, au texte vraiment insuffisant, qui n’a de spectacle que le nom, est vulgaire et racoleuse.  Soyons justes: on sourit parfois à ce comique potache; le public, en majorité assez jeune et  pas très exigeant, ne semblait cependant pas mécontent d’avoir dû payer 15 euros pour voir, ce qui n’est ni une solide improvisation ni un véritable cabaret qui, on le sait, est une rude école et  qui n’a rien à voir avec  ces pauvres petits sketches approximatifs , quelques petites danses et  chansons bâclées.
Vous avez dit affligeant? Oui, affligeant; d’autant plus que le précédent spectacle de J.F. Mariotti avait quand même un peu plus de tenue et d’humour.. Cela nous arrive que très rarement mais la seule chose à faire,  après quarante minutes debout, et sans qu’il y ait le moindre espoir d’amélioration dans le spectacle, c’était de déclarer forfait… Sans aucun regret.   Dans le silence de la rue de l’Ermitage, avec ses petites maisons qui faisaient penser à des maquettes, cela sentait bon les arbres en fleurs et la terre mouillée: on se sentait tout d’un coup consolé d’une soirée perdue… Comme la soirée était unique, vous y aurez heureusement échappé mais vous êtes prévenu: méfiez-vous, si, par hasard, il y en avait d’autres…

Philippe du Vignal

Studio de l’Ermitage; soirée unique du 1er juin
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La Folie d’Héraclès

La Folie d’Héraclès d‘Euripide , traduction de Victor-Henri Debidour, adaptation et mise en scène de Christophe Perton, prologue de Lancelot Hamelin.

  heracles.jpg  Sur scène, une grande paroi vitrée avec plusieurs écrans où s’inscrivent des courbes de valeurs boursières, avec plein de chiffres et de belles couleurs. Un homme s’agite, semble-t-il, en tapotant sur un clavier d’ordinateur, puis  répond au téléphone à sa femme qui lui reproche de s’investir beaucoup plus dans son activité de trader au lieu de s’occuper de sa famille.
  C’est, d’après Christophe Perton, l’homologue contemporain d’Héraclès aux  fameux travaux…. On veut bien, mais ce petit prologue n’a strictement aucun intérêt, puisqu’il n’est ni une histoire en elle-même, ni non plus le début d’une vraie fable. Bref, le syndrôme Jérôme Kerviel a encore frappé! Cela fait penser  à ces petits amuse-gueule sans aucun goût que l’on sert dans les restaurants branchouille pour se faire pardonner la lenteur programmée du service!
  Ensuite, changement de décor: des monceaux de papier brûlé, et une sorte de palais dévasté aux charpentes en fer noirci et aux grandes vitres à moitiés cassées. Avec, au centre de la scène, sur un praticable, un grand écran où l’on voit-en vidéo bien sûr!- le dessin d’une  cour de palais royal. Les personnages  sortant de scène passent derrière l’écran et l’on voit leur silhouette évoluer sur l’écran. Si, si! C’est pas formidable ça comme idée!
  Et la pièce d’Euripide? Pour faire court:  Héraclès  revient des enfers où il est en train de d’accomplir le dernier de ses travaux: tuer le vilain Cerbère et sauver son copain Thésée. Mais pendant ce temps-là, un horrible tyran, Lycos a pris le pouvoir et veut tuer son épouse la belle Mégara et ses enfants. Lycos a déjà d’ailleurs éliminé Créon, le roi de Thèbes qui est le père de Mégara.
   Mégara et son fils, et Thésée le père de Thésée se sont réfugiés près de l’autel de Zeus , sanctuaire inviolable comme les églises au Moyen-Age mais  le méchant Lycos, qui n’a aucun état d’âme,  veut y mettre le feu. Mais, pas de chance pour Lycos, qui arrive? Le merveilleux Héraclès qui va tuer aussitôt Lycos.
  La vie pourrait recommencer à couler comme un long fleuve tranquille (comme dit ce menteur d’Ancien Testament) mais que ne voilà-t-il pas qu’Héra , toujours jalouse veut éliminer Héraclès que Zeus eut  avec une mortelle. Elle lui envoie sa fidèle collaboratrice Lyssa: La Rage ; et le pauvre Héraclès sombrera dans la folie, et tuera ses enfants…
C’est son père, le vieil Amphitryon qui lui fera découvrir son crime involontaire. Quant à son ami Thésée, revenu des Enfers, il rejoint Héraclès qu’il dissuade de se suicider. Héraclès quittera donc sagement la ville et suivra Thésée en faisant ses adieux à son épouse et à ses enfants…

  Euripide est un scénariste exemplaire mais il aurait fallu s’y prendre autrement que ne l’a fait Christophe Perton.  D’abord, abandonner la traduction de Debidour  au langage très peu théâtral, et ne pas en faire une adaptation peu claire pour les non-hellénistes et  d’un ennui à couper au couteau. Et demander à un dramaturge  contemporain de traiter la fable que veut nous conter Euripide… qui, c’est vrai, a, plus de deux mille ans après, a encore pour nous une signification réelle, mais, à la condition sine qua non de se mettre au travail!
Cette mise en scène de La Folie d’Héraclès qui n’est fondée sur aucune dramaturgie , est en effet d’une rare prétention;et Christophe Perton pense faire sans doute moderne en introduisant des images vidéo inutiles et cache-misère … Ce qui est d’une belle naïveté ,puisqu’on nage ici en plein académisme !Quant à la distribution qui rassemble des acteurs  de la Comédie de Valence et de la Comédie-Française, elle manque singulièrement d’unité…
   Les rares moments d’émotion sont ceux où l’on retrouve Clotilde de Bayser ( Mégara) et Andrezj Seweryn ( Amphitryon) toujours aussi remarquable mais l’ensemble reste quand même très rude. Même si le choeur est remplacé-sans l’être vraiment- par deux excellents chanteurs lyriques: Eléonore Lemaire et Serge Kakudji. De toute façon, le compte n’y est pas, et le spectacle (plus de deux heures) parait interminable!
Alors à voir? On a beau chercher des raisons de vous envoyer  dans cette salle mythique où Jacques Copeau fonda il y a presque un siècle le théâtre contemporain, on n’en voit vraiment pas. Comme on ne voit pas non plus comment ce genre de spectacle  a pu arriver à la Comédie-Française,   et qui- nous prenons à témoins tous les Dieux de l’Olympe – qui a pris la décision de l’accueillir ; il ne pourra en effet pas  s’améliorer  au fur et à mesure des représentations…
Donc mieux vaut vite oublier cette Folie d’Héraclès ; mais n’oublions jamais en revanche que ce type de joujou  inutile a un coût pour la collectivité… Et même si c’est pour une part symbolique, que chaque personne imposable y contribue. Le Ministère a beau jeu de parler de déontologie et de RGPP aux petits centres  dramatiques, il y a  d’abord et avant tout, du ménage à faire ….

 

Philippe du Vignal

 

Théâtre du Vieux-Colombier ( Comédie-Française) jusqu’au 30 juin.

« La police coupable »

 « La police coupable » de l’artiste Pierre Fourny incriminée par l’I.N.P.I. ( Institut National de la Propriété Industrielle)

capturedcran20100601195012.jpgPierre Fourny  a fondé la compagnie A.L.I.S.  que nous avons suivi depuis ses débuts, il y a quelque trente ans déjà. C’est un créateur très  reconnu en France mais aussi à l’étranger. Il a, avec sa partenaire Dominique Soria, créé un théâtre d’images, à la fois très graphique mais aussi chorégraphié. Et il a eu  l’idée  poétique de créer une police de caractères qui coupe les mots en deux de façon à en faire naître de nouveaux. D’où le nom de « police coupable » qui est à la base d’un spectacle La langue coupée en 2 qui a été joué un peu partout et qui le sera l’an prochain au Théâtre de l’Odéon.
En jouant au maximum sur la symétrie, ce qui permet de produire un mots constitué de   la moitié supérieure ou inférieure d’un autre mot ( voir exemple ci-joint): ce qui aurait réjoui Perec… Jusque là aucune difficulté, tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes: Pierre Fourny, artiste qui depuis longtemps bénéficie de l’aide de la Drac  Picardie et d’autres instances locales, puisqu’il est installé à Fère-en-Tardenois, le village de papa Claudel.
Mais voilà, il y a quelques mois, Pierre Fourny a eu la très sotte idée de demander l’enregistrement de Police coupable à l’Institut National de la Propriété Industrielle… Ce qui  lui permettrait d’appliquer ce titre à des produits dérivés et de les vendre, de façon à compléter ses subventions qui, en ce moment, comme chacun sait, ont plutôt tendance à diminuer. La  réponse du dit Institut ne s’est pas fait attendre : il  refuse cette homologation!  Au motif qui vaut son pesant de caramels mous:  » considérant que la demande d’enregistrement composée des termes « la police coupable » serait de nature à porte atteinte à l’ordre public et aux bonne mœurs ». C’est signé:  Pour le Directeur général de l’I.N.P.I., L’adjoint au directeur des marques, dessins et modèles, Bruno Douchet. ( Sic)

AU SECOURS, TOUS AUX ABRIS!!!!!!!!

   Bien entendu,  Pierre Fourny a répondu en rappelant que cette fameuse police était, bien entendu et  uniquement,  un outil de création artistique…On aimerait bien savoir par quoi  les membres de cet Institut ont été traumatisés, au point de faire la confusion entre les différents sens du mot: police! Est-on en France et en 2010, ou dans les années 50 en République Démocratique Allemande sur laquelle veillait la bienveillante et toute puissante Stasi, à l’affût de tout et n’importe quoi?
Quelle arrogance! Quelle tristesse! Quelle bêtise!  Ou bien cet Institut applique des consignes venues d’on ne sait où, ce qui serait pour le moins étonnant, ou bien la direction de cet Institut est d’une frilosité exceptionnelle. Au fait,  qu’en pense l’Elysée qui a toujours son mot à dire dès qu’il s’agit de culture? Ou le cabinet du Ministre de la Culture toujours prêt à défendre les artistes. Mais Pierre Fourny ne s’appelle pas Roman  Polanski…On attend les réponses que nous nous ferons un plaisir de vous communiquer.

Philippe du Vignal
 

http://alis-fr.com/lapolicecoupable/

http://www.alis-fr.com/

Et puis j’ai demandé à Christian de jouer l’intro de Zigg Stardust


Et puis j’ai demandé à Christian de jouer l’intro de Zigg
y Stardust, conception, mise en scène, images de Renaud Cojo.

  intro.jpgImaginez une scène avec, au centre,  la fameuse  cabine rouge anglaise de téléphone que l’on trouve sur l’album de The Rise And Fall of Ziggy Stardust And The Spiders from Mars,  une  dizaine d’ écrans, une table métallique d’hôpital et un personnage chassé de grande bottes à semelles compensées joué par Renaud Cojo, coiffé d’une perruque rousse et  armé d’une caméra stylo,deux fauteuils des années soixante. Renaud Cojo nous propose une sorte de réflexion artistique qui participe sans doute plus de la « performance » et du collage,  plus que de l’acte théâtral.
A partir de l’admiration qu’il porte au chanteur David Bowie. Il y a  sur scène un guitariste, et un jeune étudiant en théâtre à Bordeaux, (la ville de Cojo,) handicapé sur une chaise roulante qui dialogue avec Cojo, et un invité-surprise chaque soir; hier, c’était Jérôme Lecardeur,  récemment nommé à la tête de la Scène nationale de Poitiers, qui lisait des extraits de livres de psychanalyse.
En fait,  Renaud Cojo se propose aussi de parler de  la fascination que peut exercer une vedette comme David Bowie jusqu’à susciter des vocations de gens qui veulent imiter à tout prix le célèbre chanteur, à partir d’une rencontre qu’il a faite avec un jeune homme  rencontré au hasard d’une rue, et qui se disait  son sosie officiel. Dédoublement de la personnalité, schizophrénie:  c’est l’occasion pour Cojo de s’interroger sur la notion de travestissement et d’identité..
Et cela donne quoi? Un spectacle qui n’est pas sans intérêt, où l’on s’ennuie un peu comme dans toute performance: cela fait partie du jeu, puisqu’il n’y a pas de véritable scénario mais plutôt un ensemble d’actes/ évènements  plus ou moins collés: lecture, petits dialogues minimaux en partie improvisés, images vidéo en direct avec grossissement, images vidéo où l’on peut voir Cojo marcher dans les rues de Londres, et,  bien entendu, musique enregistré ou jouée sur scène. par le guitariste. On ne peut nier à Cojo un engagement certain et une sincérité manifeste, mais cette mise en abyme-un poil prétentieuse et un peu longuette – laisse quand même sur sa faim.
Cojo revendique le droit « de se délivrer du texte et de la dramaturgie, et de se rapprocher de pourquoi je fais du théâtre »: on veut bien mais  pour le remplacer par quoi? Il y a malheureusement  un certain conformisme, à la fois dans la mise en scène comme dans les images vidéo proposées, et on a déjà vu bien trop  souvent ce genre de performance/spectacle. Alors, à voir? A vous de choisir…

Philippe du Vignal


Théâtre de la Cité Internationale jusqu’au 26 juin.

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