Le roi s’amuse

Le Roi s’amuse, de Victor Hugo, mise en scène de François Rancillac

 

roi.jpgVictor Hugo a écrit sa pièce pour faire briller de grands acteurs dans des situations qui eurent, en 1832, une résonance politique hautement subversive. Elle fut interdite par arrêté ministériel dès le lendemain de la première représentation, ce qui a profondément ulcéré l’auteur – on ne le comprend que trop, c’était un long travail et des moyens d’existence confisqués ! – mais ce qui nous a valu aussi l’écriture d’un flamboyant manifeste publié désormais en préface inséparable de l’œuvre.

 

En voici le final qui donne le ton : « Le poète parlera lui-même pour l’indépendance de son art. Il plaidera son droit fermement, avec gravité et simplicité … Il réussira, il n’en doute pas. Quand cela sera fait, quand il aura rapporté chez lui intacte et inviolable sa liberté de poète et de citoyen, il se remettra à l’œuvre de sa vie. Il a sa besogne à faire, il le sait et rien ne l’en distraira … Le pouvoir qui s’attaque à nous n’aura pas gagné grand chose à ce que nous, hommes d’art, quittions notre tâche consciencieuse, tranquille, sincère, profonde, notre tâche du passé et de l’avenir, pour aller nous mêler offensés, indignés, sévères, à cet auditoire irrévérent et railleur qui, depuis quinze ans, regarde passer, avec des huées et des sifflets, quelques pauvres diables de gâcheurs politiques, lesquels s’imaginent qu’ils construisent un édifice social parce qu’ils vont tous les jours à grand peine, suant et soufflant, brouetter des tas de projets de loi des Tuileries au Palais Bourbon et du Palais Bourbon au Luxembourg ! » Ne serait-ce que par solidarité avec Hugo, cela donne furieusement envie de voir la pièce, non ?

 

François Rancillac a eu la bonne idée de la créer dans le cadre du château de Grignan, en plein air. Un lieu magnifique qui accueille chaque été une production, devant la grande façade du château et ses terrasses, austères, toutes blanches, encerclées par le bleu sombre touffu, à perte de vue, des champs de lavande. Ce n’est pas une image de dépliant touristique, ce n’est pas une drogue hugolienne qui agit, c’est bel et bien la réalité de Grignan. L’espace est démesuré et ouvert, mais le rapport au public reste vraiment bon car la scène a été bien conçue, en demi-cercle, elle s’avance au milieu d’un gradin en hémicycle à taille humaine. On voit et on entend bien de partout. La scénographie de Raymond Sarti – sol noir blazonné, lignes pures – fait passer de très astucieuse manière d’un lieu à l’autre. Les costumes à l’unisson de Sabine Siegwalt, en rouge et noir, très finement travaillés, revisitent l’histoire avec justesse et fantaisie. Comme l’a fait le mouvement romantique en son temps, elle invente une mode.

 

La pièce s’ouvre sur les amours du roi François 1er, présenté comme un jouisseur hédoniste, consommateur impulsif, sans aucune préoccupation pour son royaume, entouré d’une joyeuse équipe de « mignons », tout aussi inconscients et cyniques. Saint-Vallier, gentilhomme resté noble et droit, jette une solennelle malédiction sur le roi et sa cour décadente. L’intrigue se noue ensuite autour de Triboulet, bouffon du Roi, difforme au physique, lucide au moral, amèrement complaisant de par sa fonction. Triboulet a une fille qu’il adore, belle, pure, pourvue de toute l’intelligence du cœur possible. Il croit pouvoir la protéger des miasmes du temps en l’enfermant à double tour … hélas, il ne fera qu’être cause de moult catastrophes.

 

Les comédiens, rassemblés et dirigés de main de maître par François Rancillac, portent le propos avec force dans des rôles qui n’admettent pas la demi-mesure. La versification semble naturelle, cadencée et fluide, elle sonne haut et clair. C’est une belle prouesse, aussi éblouissante qu’une acrobatie de haut niveau réussie avec aisance.

 

Le chœur des « mignons » autour de François 1er est servile et immoral à souhait. Le couple père-fille, Linda Chaïb et Denis Lavant, est vraiment formidable. Denis Lavant avec son Triboulet, non pas laid mais décalé, l’air « venu d’ailleurs », avec cette inquiétante étrangeté qui a tant fasciné les romantiques, cette originalité anti-bourgeoise qu’ils ont recherché partout. Il a un jeu très physique, très intense, très généreux, qui emmène loin, du côté du rêve. Quant à Linda Chaïb, elle réinvente cette vierge ingénue de 16 ans en proposant une jeune fille qui n’a pas froid aux yeux, absolument crédible aujourd’hui. Simple, droite, sans aucune mièvrerie, elle rend limpide l’hymne à l’amour et le retournement du quatrième acte pourtant bien improbable. Le couple est absolument convaincant et émouvant, parfaitement distribué. Florent Nicoud en François 1er n’a peut-être pas toute l’autorité royale, mais il a une séduction royale. Yann de Graval en Saint-Vallier est noble au premier coup d’œil, et au dernier d’ailleurs, puisqu’il réapparait au final en médecin urgentiste plus vrai que nature. Agnès Caudan en Dame Bérarde, Charlotte Ligneau et Baptiste Relat, en Maguelonne et Saltabadil, campent leurs personnages avec la grande vérité et l’engagement sincère que requiert le mélodrame populaire.

 

Au final, François Rancillac nous ramène tout simplement, avec un art raffiné, aujourd’hui : un père qui cherche du secours, qui appelle un médecin, pour son enfant en train de mourir dans ses bras. Un père désespéré de son impuissance.

 

Un beau spectacle « grand public » pour partir toutes voiles dehors sur le navire Hugo.

 

Evelyne Loew

 

Jusqu’au 21 août au Château de Grignan dans la Drôme.

Le spectacle sera repris au Théâtre de l’Aquarium, puis en tournée en Suisse et en France.

 


Un commentaire

  1. Rémi dit :

    Je suis assez d’accord avec vous sur cette pièce, après j’ai trouvé certaines inégalités dans le jeu de certains acteurs, tous ne sont pas aussi bons, aussi bons que Linda Chaïb qui, après Zoom nous saisit une fois de plus.
    Une chose qui m’a gêné au moins au début de la pièce: le roi est habillé absolument de la même manière que ses courtisans, on ne le distingue pas des autres, c’est un jouisseur parmi les jouisseurs. Il y a certainement une explication qui m’a echappé !
    Rémi.

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