Les acteurs de bonne foi

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Pourquoi la comédie ? Pourquoi pas une comédie ? Madame Hamelin, riche parisienne vient marier son neveu avec une gentille bourgeoise de campagne. En attendant le notaire, il faut bien s’amuser : dix pistoles à l’habile Merlin et au petit peuple de la propriété s’ils arrivent à mettre sur pied un petit enchantement rustique. Madame Argante, la partie adverse, pousse des hauts cris – pas de théâtre chez moi !-, une jolie veuve voisine vient troubler les engagements pris, ça tourne à un cruel « jeu de la vérité » entre les domestiques, et les jeunes premiers s’en sortent de justesse, tout déboussolés.
A cette courte pièce, la dernière publiée par Marivaux, peut-être pour les « théâtres de société » des châteaux et demeures, souvent jouée par les troupes d’amateurs (ce qui creuse un peu plus l’abîme du « théâtre dans le théâtre »), Jean-Pierre Vincent lui donne le lustre des grandes pièces sur l’illusion comique. La scène est dominée par l’image d’une main créatrice, chapelle Sixtine habillée en Fragonnard, Merlin pose en Gilles de Watteau, les jeunes gens se bousculent dans la paille façon Boucher, Rousseau et la Lettre à d’Alembert sur les spectacles étoffe le discours de la prude Madame Argante. Jean-Pierre Vincent et son équipe ont voulu, avec ces Acteurs de bonne foi, nous présenter tout vivant un dix-huitième siècle intelligent, désabusé et sensible.
Au bout du compte, la querelle du théâtre n’est pas vidée, ni la lutte des classes évacuée : la Parisienne se sera « payé la tête » de la sérieuse provinciale et des « comédiens sans le savoir » mis en scène dans sa basse-cour. La lucidité cruelle de Marivaux est bien là, dans son obstination à ne jamais oublier le premier moteur de nos actes – l’argent et l’intérêt, le second étant le cœur -, ni les dégâts que les mots peuvent faire dans les âmes. Et il a la malice de nous placer, nous spectateurs, du côté de la Parisienne et de son rire supérieur et indulgent.
Dirons-nous que la représentation manque de légèreté, quand Jean-Pierre Vincent a tout fait pour que le public reconnaisse à la pièce son poids théorique et humain ? La pièce est lestée d’une scène de l’Épreuve, sans compter Rousseau venu renforcer l’argumentation de Madame Argante avec la Lettre à D’Alembert sur le spectacles : rien à redire à ces ajouts.
Mais à force de déplier la pièce (« expliquer »), elle s’étire comme le jeune premier durant un long prologue matinal… Les hésitations des personnages ralentissent le tempo jusqu’à la réalité de temps morts. On se doute que ce rythme est voulu, encore nous laisse-t-il rêver à ce qui aurait pu les faire vivre. Pour le moment il nous manque que ces silences, hésitations, bouderies, rêveries… soit habités.
Trop de nonchalance, ou trop de tension entre des sentiments contradictoires (en effet inscrits dans la pièce) à faire passer. Les jeunes acteurs sont charmants, avec de très jolis éclats, mais… Alors on attend, et on a raison : les deux mères, Annie Mercier de Laurence Roy sont, elles, exemplaires.

Christine Friedel

Théâtre Nanterre-Amandiers, jusqu’au 23 octobre

 


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