Dom Juan

Dom Juan d’après Molière, mise en scène Marc Sussi.

dom.jpgDom Juan est-il une figure de la modernité ? La mise en scène de Marc Sussi pose la question avec pertinence. Son Dom Juan (le jeune, beau et musclé Joris Avodo), fidèle à son créateur, interprète de manière convaincante l’éternel grand menteur, le manipulateur acharné, l’imposteur viscéral.
Et si la misogynie et l’athéisme qui le caractérisent sont intemporels, on peut cependant envisager  le désir frénétique du libertin comme une image de la soif de consommation contemporaine, et la dénonciation par l’« hérétique » de la morale et de l’hypocrisie du pouvoir religieux comme une résonance aux fanatismes ou aux abus actuels.
Et la figure du calculateur politique et rusé (« l’hypocrisie est un vice à la mode, et tous les vices à la mode passent pour vertu ») devrait vous évoquer plusieurs personnalités. Quant au conflit père-fils lors de la scène de confrontation entre Dom Louis (excellent Simon Eine en père « en colère » et « honteux ») et Dom Juan, « fils indigne », il remonte lui aussi aux mythes de l’Antiquité
Mais quant à  Dom Juan, la réponse est moins évidente. La langue classique passe  très bien dans la bouche des  comédiens, mais pour Lyn Thibault (Elvire, Charlotte, Mathurine), chaque mot  achoppe, et l’on croirait qu’elle vient d’apprendre son texte sans avoir eu le temps de le digérer. Sa diction est insupportable. Elle récite, déclame, en articulant  et  c’est  vite  désastreux, à cause d’un  jeu  assez fade .
Et la fin de la pièce, quand l’impie qui refuse de se repentir est châtié, a un retentissement moral qui n’a plus vraiment cours aujourd’hui.  Côté scénographie,  juste un plateau nu  avec la machinerie visible, quelques poutres et une bâche en plastique dont on ne saisit pas très bien ce qu’elles représentent et dont on aurait pu faire l’économie.   Côté dramaturgie, Marc Sussi s’est montré plus astucieux dans une pièce où la mystification et le travestissement sont le thème sinon le propos, en attribuant à quelques comédiens plusieurs rôles : Jonathan Manzambi joue Pierrot (dont l’idiolecte n’est guère compréhensible), le pauvre, Gusman et M. Dimanche ; Frédéric Baron, lui, campe le chef d’orchestre, La Ramée, La Violette.   Mention spéciale pour Philippe Bérodot (Sganarelle) qui incarne avec brio le valet superstitieux, simple et franc. Le bon sens populaire, en somme, qui vante les mérites du tabac dans un discours inaugural, au jour où cette pratique n’est plus du tout politiquement correcte ! La mise en scène contemporaine de Marc Sussi est l’ occasion de mesurer la pérennité de nos classiques, et Dom Juan   résiste bien à l’épreuve.

 

Barbara Petit

 

Au théâtre de la Bastille (76 rue de la Roquette 75011) à 21h00 du mardi au samedi, dimanche à 17h00, relâche le lundi.
En tournée du 5 au 9 novembre à la Scène nationale de Sénart, le 16 novembre à l’Arc-Scène nationale du Creusot, du 7 au 11 décembre au Théâtre 95 à Cergy-Pontoise, les 14 et b15 décembre à la Scène Watteau de Nogent-sur-Marne.


Archive pour septembre, 2010

Le Lido de Paris

Le Lido de Paris Journées du patrimoine du 18 et 19 septembre 2010

 Le Lido est avec l’Oplido1.jpgéra de Paris et la Comédie-Française, une des dernières scènes où les vieux métiers d’artisans du spectacle sont dignement représentés. Aussi importants que les  « blue bell girls », ces danseuses sélectionnées sur des critères artistiques  et physiques précis. Issues de la danse classique, elles font toutes plus d’1m75.
Lors de la visite, le public peut voir la salle de 1250 places, ainsi qu’une partie des coulisses, ce qui lui permet de juger du savoir-faire de ces artisans. Il découvre chaque corps de métier, au moyen de petits panneaux explicatifs, et une partie des 600 costumes de la revue. Le lieu correspond aux coulisses  sont faites pour les  changements rapides: les danseurs et danseuses, peuvent changer jusqu’à  vingt fois de costume par représentation, aidé par 23 habilleuses. Les créateurs de chapeaux et plumassiers sont à l’honneur comme les bottiers.
Une revue nécessite 50 paires de chaussures toutes faites sur mesure. Il y a deux représentations par soir , ce qui exige des retouches en permanence, de la part des douze  costumières présentes, dès le matin 8 h. Le dispositif scénique est évoqué, mais trop brièvement, avec ses sept niveaux dont la scène  avec ses 23 décors. La scénographie demande la présence de 30 techniciens chaque soir.  Il y a des  changements de décors toutes les 4
mn,  qui se font au moyen de tiroirs géants,  avec,  entre autres, une piscine, des jets d’eau , une patinoire et un hélicoptère !
Il ne faut pas oublier  cent  garçons de salle,  35 cuisiniers et les musiciens qui contribuent au prestige de la revue. Dernière spécificité : ce monde de paillettes, strass, et dentelles  qui accompagne ces mythiques danseuses, fonctionne  365 jours par an…
Il faut venir découvrir, un jour, comment ces métiers du spectacle perdurent, mais cette découverte, a un prix minimum : 90 Euros par personne avec une demi-bouteille de champagne …

Jean Couturier

Récits de femme

Récits de femme, textes de Franca Rame et de Dario Fo, mise en scène de Dimitri  Dubreucq.

coupleouvert.jpgLe spectacle est composé de deux monologues de Franca Rame: Nous avons toutes la même histoire, Une femme seule, et du célèbre dialogue de Dario Fo: Couple ouvert à deux battants. Franca Rame raconte d’abord l’histoire de Gina- hélas trop souvent vécue en Europe, dans les années 70, d’une grossesse non désirée, quand une femme se retrouve bien seule, face à un mari qui panique à l’idée d’être père.
Dans Une femme seule, Marie raconte par la fenêtre à sa voisine son enfermement, puisque son mari verrouille la porte. Elle aussi est très seule, avec son bébé et un beau-frère dérangé qui la traite comme un objet sexuel.
A la fois, résignée et révoltée contre la vie qu’elle doit subir. Mais,  quitte à passer pour un affreux anti féministe, il faut dire que les deux monologues de Franca Rame, quand elle les dit, elle, ont sans doute une saveur particulière comme en attestent le succès qu’elle rencontre partout en Italie…Mais pas ici!  Cécile Leterme fait ce qu’elle peut pour tirer ces deux textes vers le haut mais on s’ennuie un peu.
Couple ouvert à deux battants, a une autre dimension: c’est un moment de l’histoire d’un couple, celui d’ Antonia et de Massimo,  lequel ne ne se gêne pas pour afficher ses conquêtes, alors qu’elle se livre régulièrement à des tentatives de suicides… Massimo, un jour, lui conseille de de trouver vite fait un amant, ce qui lui ferait, dit-il,  le plus grand bien…Puisqu’ils revendiquent tous les deux, la notion très soixante huitarde  de couple ouvert. Aussitôt dit, aussitôt fait ou, du moins, elle lui dit qu’elle fait!  C’est, dit-elle,  un grand professeur de physique dont elle est folle amoureuse. Vrai, ou pas vrai comme elle le lui avouera par la suite: on ne saura pas vraiment. Mais, en tout cas, le moins que l’on puisse dire, c’est que Massimo apprécie fort peu la plaisanterie: la liberté sexuelle a quand même des limites, du moins quand on est son épouse…
Lou Torjman est particulièrement brillante et impose vite son personnage; Sylvain Savard est moins convaincant mais cette petite pièce savoureuse qui fait la joie des élèves de théâtre, reste l’un des classiques du théâtre contemporain. L’ensemble ne fait tout de même pas une soirée; enfin si le cœur vous dit d’aller jusque dans cet endroit dont les normes de sécurité ne sont pas, une fois de plus, respectées et que vous ne connaissez pas Couple ouvert, après tout pourquoi pas, mais la pièce a été et sera sans doute mieux montée.

Philippe du Vignal

Théâtre des Saules, 53 rue des Saules, les jeudis, vendredis et samedi à 21h 30; le dimanche à 17 heures.

Olivier de Benoist


Olivier de Benoist, texte et mise en scène  de l’auteur.

olivierdebenoist.jpgCela se passe au Point Virgule,  créé en 75 par Martin Lamothe et Gérard Lanvin dans le Marais , et dévolu aux monologues de comiques et qui a vu défiler, entre autres et excusez du peu : Coluche, Palmade, Bigard, Vannier… Olivier de Benoist perpétue la tradition de cet humour en solitaire à la fois vachard et bon enfant, et qui fait la part belle à la langue française. Jeux sur les mots, jeux avec les mots, le tout arrosé d’un cynisme  et d’une férocité sans scrupules . Au deuxième, voire au troisième degré: rien n’arrête notre homme une fois lancé.
Dès la première minute, on sent qu’Olivier de Benoist possède , côté diction et gestuelle,un solide métier: avec une intelligence et un sens du plateau exemplaire, il sait s’emparer d’un public comme peu d’acteurs savent le faire, et s’arrêter au moment où les choses pourraient facilement déraper… Ce qui est sans doute la marque de fabrique des grands humoristes. Et , c’est pendant une heure, un feu d’artifice verbal absolument remarquable qui participe à la fois d’Aristophane, de  François Rabelais mais aussi de Blaise Pascal, Guy  Bedos et Raymond Devos, et surtout Pierre Desproges .
Il y a à la fois dans ce petit spectacle une virulence dans le texte et une empathie avec le public qui sont vraiment très rares… Bon, cela ne fait pas toujours dans la dentelle – et le second degré rejoindraient parfois le premier s’il n’y avait ce ton désanchanté et peersifleur à la fois, et quelques coupes ne nuiraient et pas- mais cela tombe bien, puisqu’il s’agit d’une mise en abyme des rapports hommes/ femmes. du genre:  » Quand on fait l’amour à deux, on perd 300 calories, seul, je devrais en perdre 150! »   Ou ce genre d’aphorisme:  » Je n’ai aucun à-priori sur la banlieue: je sais seulement que c’est loin et dangereux ».
Comme Olivier de Benoist a aussi dans son sac quelques remarquables petits  tours de magie,-histoire de marquer une pause dans ce délire verbal- l’heure passe sans que l’on s’en aperçoive, et il a une façon bien à lui d’emmener le public là où il veut. La fin du spectacle piétine un peu mais le dernier  tour de magie avec  l’apparition d’un poisson rouge dans un bocal,  est tellement réussi qu’on lui pardonne volontiers… Alors à voir? oui, absolument. On fait la queue dehors, on est mal assis , c’est un peu tard dans la  soirée,  mais quel régal!

Philippe du Vignal

Théâtre du Point Virgule, rue Sainte-Croix de la Bretonnerie à 21h 30

LE DINDON

Le Dindon de Feydeau, mise en scène Philippe Adrien.

 

 Ce Dindon, c’est une belle mécanique théâtrale, la ronde absurde des adultères bourgeois du début du XXe siècle mise en scène avec une  incontestable maîtrise par Philippe Adrien. L’intrigue repose sur les amours de Lucienne Vatelin, poursuivie jusque chez elle par Pontagnac, séducteur impénitent qui se trouve être, comme d’habitude, le grand ami de son époux.
Mais la jeune femme a juré de ne jamais céder aux avances de Rédillon, ami de la famille,  qu’une fois assurée de l’infidélité de son mari. Pontagnac, lui,  est poursuivi par son épouse dévorée par la jalousie. Quant à Vatelin, il  se laisse aller à une aventure avec une Anglaise qui l’a rattrapé  en France.
Tout ce petit monde se retrouve dans un chassé croisé cauchemardesque dans un hôtel où rien ne sera consommé, et où les époux légitimes se retrouveront enfin. Le plateau tournant à double révolution imaginé par Jean Haas imprime un absurde tournis aux chassés croisés amoureux.
Eddy Chignara campe un tonitruant Pontagnac, Alix Poisson, une fine Lucienne et Pierre-Alain Chapuis, un tranquille Vatelin, au sein d’une distribution de douze acteurs  un peu inégale où certains surjouent…
Mais on ne boude pas son plaisir, les mises en scène de Philippe Adrien ne déçoivent jamais…

Edith Rappoport

 Théâtre de la Tempête

Jeux de scène

   Jeux de scène de Victor Haïm, mise en scène de l’auteur.

dsc0176.jpg La pièce de Victor Haïm fut créée il y a quelques dix ans; c’est  du théâtre dans le théâtre, une fois de plus! Mais bon… On assiste donc à la première répétition de la nouvelle pièce d’une auteure très connue (qui joue aussi le personnage de l’auteure) avec une jeune star. Elles  ont eu autrefois une histoire d’amour et se connaissent donc très bien. Cela se passe sur une scène un peu encombrée par les accessoires de la pièce de Shakespeare qui  précède ( ce qui n’est pas très crédible) ; il y a juste  une table ronde et deux chaises,  dont les deux personnages  ne décollent guère, ce qui donne un côté statique à la mise en scène.
Il y a donc sur le plateau ces deux actrices mais pas de metteur en scène, et  un technicien lumière invisible auquel l’auteure s’adresse. sans que l’on puisse y croire une seconde. De leurs  amours d’autrefois,  ne reste plus qu’une certaine connivence et l’obligation de travailler ensemble. Et très vite, on s’en serait douté, les tensions vont s’exacerber entre l’écrivain , plus âgée et plus sûre d’elle, et la jeune femme qui ne demande qu’ une chose: être vue et admirée. Jusqu’à la brouille finale, vite  suivie par une réconciliation obligatoire., assez peu crédible.
La pièce de Victor Haïm a du mal à démarrer et est souvent  bavarde, jusqu’au moment où, enfin, la confrontation entre les deux femmes devient impitoyable: perfidies, vacheries sournoises, plaisir sadique à voir l’autre souffrir: le dialogue est alors tout à fait remarquable. Malheureusement, Victor Haïm a voulu prendre les choses en main et assurer la mise en scène. Qu’il sache ce que dit la pièce, comme il l’écrit lui-même, est une chose dont on ne doute heureusement pas, mais il patauge, et dans sa mise en place, et dans sa direction d’acteurs,  et dans la scénographie ( non signée) , ce qui fait quand même beaucoup, et mieux vaut ne pas s’étendre sur le surlignage des apartés par un coup de projecteur: ce genre de trouvailles frise l’amateurisme distingué!
Katherine Mary  rame en vain pour  jouer l’auteur: elle n’ a pas du tout l’expérience nécessaire  pour affronter ce genre de rôles. Quant à Valérie Zarouk, c’est une jeune actrice qui possède une belle personnalité, et a un jeu précis et intelligent, mais, comme ici, elle n’est pas dirigée, elle ne semble pas très à l’aise, et essaye de s’en sortir tant bien que mal.  Donc, dans ces conditions, comment croire à ce règlement de comptes entre les deux femmes ?
Tout se passe en fait, comme si l’auteur avait regardé les choses se faire au lieu d’imposer une ligne directrice solide, et  ce n’est  pas à Victor Haïm, vieux routier du théâtre que l’on va apprendre qu’une mise en scène se construit et que ce n’est pas aux comédiens de le faire.. Comme chacune des deux actrices joue de son côté,  la pièce déjà longuette, malgré  toute la force de son dialogue, n’en finit pas de finir…  Jeux de scène se joue depuis une semaine mais on ne voit pas bien comment les choses pourraient s’améliorer . Peut-être d’abord avec quelques coupes au début, un recadrage drastique du jeu et de la mise en scène; mais en général,  on sait que c’est c’est bien difficile. Dommage !
Alors à voir ? Non, même si le théâtre du Ranelagh ne manque pas de charme.

Philippe du Vignal

 Théâtre du Ranelagh  jusqu’au 20 novembre.

WATCH THE SPACE

WATCH THE SPACE  Festival de rue du National Theatre de Londres (UK)

Depuis onze ans, le National Theatre,une sorte de Comédie Française britannique installée à Southbank, au sein d’un magnifique ensemble culturel: Royal Festival Hall, Queen Elizabeth Hall, National Film Theatre, Hayward Gallery au bord de la Tamise, organise pendant quatorze semaines un festival de rue où sont conviées des troupes venues d’Espagne, d’Australie, de Finlande, de Pologne, du Canada, de Lituanie, de Nouvelle-Zélande, de Belgique, de France et d’Allemagne. Trois compagnies chaque semaine sur la pelouse installée dans l’enceinte du National Theatre habillé de banderoles colorées pour l’occasion, et des ateliers, et de nombreuses initiatives en lien avec d’autre lieux culturels de Londres, pendant que les trois salles du National continuaient à jouer tout l’été. Et cette semaine-là il y avait le Thames Festival organisé par la ville de Londres sur dix kilomètres de quais avec des centaines de stands d’artisans, de nourritures du monde entier, des défilés carnavalesques, des démonstrations de take-kwondo coréens, des concerts pendant ces deux jours.

Lunapark de la trope flamande De Stilje Want, malgré une jolie accroche foraine du bonimenteur qui vous taxait de 50 pence, m’a paru une arnaque : on entre dans une cabane pour s’enfiler à trois dans une grosse chambre à air très inconfortable et jouer les autos tamponneuses contre trois autres groupes…. Uberfluss de la compagnie allemande Bängditos,  après avoir vainement tenté d’ouvrir les eaux sur une grande vasque pyramidale, déclenche un énorme feu d’artifice, puis c’est la joie avec d’énormes jets qui inondent les environs proches et tout particulièrement une petite tribune où les spectateurs sont heureusement armés de parapluies. C’est plus une performance technique impressionnante qu’une vraie réussite artistique.

Edith Rappoport

THE WONDERFUL WORLD OF HUGH HUGHES

THE WONDERFUL WORLD OF HUGH HUGHES Barbican Theatre Londres

Hugh Hughes est un artiste “émergent” depuis 2004 issu d’Angelsey Llangefni, Pays de Galles du Nord révélé depuis 2004. Toute une journée lui est consacrée dans l’une des salles du Barbican, The Pit, où il a pu présenter ses films Floating et Story of a rabbit ainsi que ce dernier solo, créé après Floating qui lui avait fait remporter le prix du meilleur acteur au Festival d’Edinburgh. Bon acteur, c’est indéniable, beaucoup d’humour et grand manipulateur ! Il parvient à faire bêler une spectatrice, puis à faire descendre le public sur scène pour jouer à quatre pattes les brebis bêlantes. Malheureusement, son accent gallois fait perdre beaucoup des subtilités de cet étonnant solo à des spectateurs plutôt rompus à la langue de Shakespeare. C’est tout de même un vrai plaisir.
Edith Rappoport

Kafka’s Monkey

Kafka’s Monkey

D’après Rapport pour une Académie de Franz Kafka, mise en scène de Walter Meierjohann.

kathrynhunterinkafkas001.jpg« No way out » : Pas moyen d’en sortir. Cette impasse tragique qui revient comme une litanie dans la bouche de Red Peter est aussi le leitmotiv de Kafka’s Monkey. Une pièce basée sur un texte peu connu de Kafka, Rapport pour une Académie, et qui offre une vision pitoyable et dérisoire de l’humanité. Le monkey en question, Red Peter, doit son nom à la cicatrice qu’il porte sur la joue gauche, trace indélébile d’une blessure par balle lors de sa capture, jour de chasse qui signa la fin de sa liberté. Mais cette dernière n’est qu’une « illusion », avoue-t-il.
Car Kafka’s Monkey est la relation par un singe devant une « académie » (incarnée par le public) de sa progressive « humanisation » depuis sa saisie, un apprentissage qui lui a pris cinq ans : « Né un singe libre », vivant sur la côte dorée africaine, il est désormais un artiste de music-hall reconnu « soumis au joug de l’humain » (le paradoxe n’est pas fortuit).
Première claque : le chimpanzé a trouvé facile d’imiter les hommes. Avant tout, il suffit de se cracher au visage. Ensuite, tandis qu’il était enfermé entre les barreaux de sa cage, ce qu’on lui a appris de l’homme, ce sont les travers et les vices : fumer la pipe, boire le rhum. Pathétique miroir tendu à notre face, ce spectacle d’un singe saoul misérable ! Quel bien triste et maigre éducation ! Celle-ci se termine par le travestissement, car entre finir dans la jungle d’un zoo ou sur une scène de cabaret, Peter a choisi les lumières et les applaudissements. Des deux prisons, celle la plus sournoise où les barreaux sont invisibles. La première simulation est d’abord celle que l’on s’inflige à soi-même.
Incarner un singe fait homme est un challenge que la comédienne Kathryn Hunter a su relever haut la main. Sa prestation est aussi remarquable qu’exceptionnelle, toute courbée, la tête entre les épaules, les jambes fléchies, la démarche souple et chaloupée. Elle est « singe » quand elle s’accroupit les jambes écartées, qu’elle saute sur place ou qu’elle grimpe à l’échelle en se balançant. Les mimiques du visage sont impressionnantes, il devient véritablement simiesque. Comme un primate, elle passe en un clin d’œil du calme à l’exubérance, du silence au cri – il a certainement fallu de longues heures d’observations pour parvenir à cette fidèle imitation qui ne verse jamais dans la caricature.
D’emblée, il y a du Chaplin vagabond chez ce singe qui vient vers nous en smoking-redingote, chapeau melon, canne et valise à la main (Chaplin lui aussi était à ses débuts mime et acteur de music hall). D’ailleurs, avec son petit gabarit androgyne, Kathryn Hunter tient physiquement du Charlot clownesque. Et comme un clown digne de ce nom, Peter entre en interaction avec le public, mangeant des puces sur la tête d’un spectateur, offrant une banane à un autre, ou donnant une poignée de main.

Sur le plateau nu du théâtre des Bouffes du Nord, hormis le pupitre derrière lequel le singe vient parfois s’exprimer, pour unique décor, une immense photo de chimpanzé, inoffensif mais bien songeur. C’est au Chaplin tragique des Feux de la rampe que l’on pense.Red Peter a toujours une aversion pour les hommes et achève son allocution en pleurant : son odeur lui rappelle sa terre natale. Sa véritable tragédie, c’est finalement moins d’être en cage,  que de ne pouvoir sortir de sa condition de singe, d’oublier d’où il vient. Malgré son statut d’artiste reconnu, il fait le constat d’une terrible solitude. Une condition qui semble davantage humaine qu’animale – les singes vivent en groupe. L’apprentissage du chimpanzé fut peut-être plus complet qu’on ne l’imaginait : n’a-t-il pas appris la solitude morale ?

Barbara Petit

Au théâtre des Bouffes du Nord (37 bis boulevard de la Chapelle 75010) à 21h00 du lundi au samedi, matinées le samedi à 15h30, relâche le dimanche.

Jusqu’au 2 octobre 01 46 0734 50

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Franz Kafka en 1917 questionne la violence et les aveuglements de la nature humaine en revisitant la légende du chaînon manquant, avec un singe qui venant d’acquérir le langage humain montre une véritable humanité, bien souvent absente chez les hommes. Kathryn Hunter fait preuve d’une étonnante animalité, pénétrant sur le plateau en singe habillé en frac, d’abord Peter le Rouge emprisonné dans une cage où il ne peut ni s’asseoir, ni se coucher, puis faisant la conquête de son statut d’homme dans un anglais très pur. Hirsute, se déhanchant dans tous les sens sur sa canne dans la splendide arène des Bouffes du Nord, Kathryn Hunter impose ce texte superbe avec une grande force.

Edith Rappoport

 

Factory 2

 Factory 2 d’après Andy Warhol : texte scénographie et mise en scène de Kristian Lupa 

 

En polonais surtitré.

 

factory4.jpgUn des spectacles de rentrée du Festival d’Automne et  du Théâtre de la Colline, se singularise par sa courte programmation, (4 jours seulement, pourquoi ?), comme par sa longueur, 7h30 de spectacle avec deux entractes.
Kristian Lupa et ses dix huit comédiens, nous offrent un parcours théâtral crée en février 2008 au Narodowy Stary teatr de Cracovie après quatorze mois de répétition. Il transporte les spectateurs dans l’univers de la Sylver Factory des années 60 avec le maître du pop Art, Andy Warhol et les artistes de la scène underground new yorkaise, ( danseurs, musiciens, acteurs, cinéastes) qui l’ont fréquenté . Le décor représente ce loft à la fois lieu de vie, de prise de parole et lieu de tournage des films d’A.Warhol
Comme K.Lupa le souligne, « la distribution des rôles s’est faite par les acteurs eux-mêmes », qui  ont réinventé leurs personnages à partir d’improvisations et après un travail dramaturgique essentiel fondé sur des documents écrits et vidéos originales de la Factory. Ce qui explique le sous-titre de la pièce « fantaisie collective inspirée d’Andy Warhol ».
Deux journées de cette Factory sont présentées. La première d’une durée de 2h30, nous fait découvrir les réactions et polémiques de cette communauté artistique devant la présentation vidéo du film original d’Andy  Warhol intitulé « Blow job » Un film de vingt minutes qui présente uniquement le visage d’un homme qui bénéficie à priori d’une fellation hors cadre.
« La véritable action se dévoile hors cadre » est une phrase-clef souvent répétée  et conduit à une réflexion sur l’art et le pouvoir de l’image. Dès le début , les personnages font face au public et le prennent à témoin. Mais cela traîne en longueur et le premier mouvement musical, au bout d’une heures quarante…permet la fuite d’une vingtaine de spectateurs….Parti pris de metteur en scène: « J’aime ce qui est ennuyeux » nous dit K Lupa.
Mais la deuxième partie ( une journée de la Factory quelques années après la première), nous réserve de  beaux moments de théâtre et le temps ne compte plus. Avec quelques scènes marquantes. Comme le conflit de Viva, une de ses  actrices, avec son mentor, quand elle lui confie son amertume vis-à-vis du collectif artistique, « Tu sais pourquoi ils t’aiment ? parce qu’ils pensent que tu vas magnifier la moindre merde qu’ils t’apportent ». Cette scène se termine sur une mélodie de Nina Simone, reprise, pour le duo entre Paul Morrissey, cinéaste, et la comédienne Edie Sedgwick dans la tonalité d’un film de John Cassavetes. Pour cette partie, plus centrée sur l’intimité des personnages, que sur la vie collective, K.Lupa a demandé à ses acteurs d’improviser par couple autour d’un lit. Il a aussi fait travailler ses comédiens autour des « screens tests » d’Andy Warhol.   C’est un film court où le personnage fait face à la camera et doit improviser sur un thème prédéterminé avec le maximum de sincérité. Plusieurs de ces films sont diffusés pendant le spectacle, dont celui, célèbre, de Candy Darling,  actrice transsexuelle obsédée par Marylin Monroe. La vidéo est un élément majeur du spectacle. Comme en témoigne l’écran  en permanence actif au centre de la salle, qui diffuse des images originales d’Andy Warhol.K.Lupa utilise la caméra comme A Warhol pouvait l’utiliser. Son usage est une réussite, et ajoute une autre dimension au discours dramaturgique. Cette longue réflexion sur la vie collective artistique et sur ce que représente l’art à cette époque est bien résumé par K.Lupa, «  Ils étaient toujours à la frontière de l’intime et de la création, sans faire de distinction entre ce qui était ou n’était pas une œuvre d’art » .  C’est finalement à un théâtre de laboratoire auquel le public assiste, comme La Factory a été un laboratoire artistique fondamental des années 60. K. Lupa a travaillé avec ses artistes  pour recréer cette ruche de vie artistique. Et nous spectateurs sommes le produit final de cette expérimentation. Pour le bonheur de 80% du public resté jusqu’au salut. Cette expérience marquera la mémoire du public, malgré ses longueurs …C’est peut être le prix à payer pour que le spectateur entre avec les acteurs dans ce long voyage théâtral sans décalage horaire…

 

Jean Couturier

 

Théâtre de la colline du 11 au 15 septembre.

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