La Cerisaie

La Cerisaie d’Anton Tchekov, mise en scène de Julie Brochen.

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    La Cerisaie, la dernière et mythique pièce de Tchekov, celle qui nous fait sans doute le plus rêver, avec des personnages d’une force incroyable, un des plus grands chefs d’œuvre de tout le théâtre occidental… Et l’une des premières pièces de théâtre , quand nous étions jeunes et beaux, que nous  avions vues ; d’abord dans la mise en scène de J.L. Barrault, puis vu et revu, dans une bonne quinzaine de mise en scène, sans jamais nous lasser, surtout  celle de Brook, de Streheler, de Braunschweigl, et l’an passé, malgré des réserves,  celle d’Alain Françon à la Colline; et l’article  qui lui a été consacré  dans Le Théâtre du Blog continue à être régulièrement consulté jusqu’ à atteindre les 6.800 visites…
Aucune illusion , ce ce n’est pour la prose de du Vignal mais pour cette Cerisaie qui n’en finit pas d’être régulièrement montée et qui aimante le public. Julie Brochen n’y a pas résisté et a donc entrepris, elle aussi, d’aller revisiter le monument;  c’est, disons-le tout de suite,  le naufrage absolu.  » Les personnages , dit-elle sont des énigmes, et il ,faut qu’ils le restent. pour cela , il faut en disséquer tous les aspects dans le travail. » ( Sic)  On ne sait de quelle dissection il s’agit- le terme  fait  déjà froid dans le dos-  mais la direction d’acteurs est inexistante, malgré une distribution  où il n’y a pas n’importe qui:  Fred Cacheux , Jeanne Balibar , Jean-Louis Coulloch’, Vincent Macaigne, Julie Péricone . Mais , visiblement, ils ne savent pas où ils vont  et n’ont pas de présence, ce qui est un comble pour des comédiens de cette envergure.  Et il ne se passe rien: le texte passe inaperçu; et s’il n’y avait pas l’affiche avec le nom de Tchekov, on aurait bien du mal à identifier cette pauvre Cerisaie .
Même si les acteurs  font leur  travail, ils  jouent chacun de leur côté,  il n’y a aucune unité dans la mise en scène . Et surtout, on ne les entend pas, à cause en partie de la scénographie aussi stupide que prétentieuse de Julie Terrazoni,  que  même  un élève de première année aux Arts Déco n’oserait jamais présenter comme travail!
Imaginez un grand plancher blanc avec au-dessus une construction  métallique avec quelques vitres brisées ( merci pour le symbole!). La fameuse armoire de la chambre des enfants devient une bibliothèque vitrée de plus de deux mètres avec quelques vieux livres . Il y a aussi une tournette / gadget qui, à quelques moments, se met en marche dans  l’un ou  l’autre sens,  avec quelques personnages et quelques accessoires….histoire de donner un peu de vie? Et , comme la plupart des scènes se jouent  dans le fond du plateau, et qu’il y a un sous-éclairage permanent, ( vous savez le genre « clair-obscur qui donne de la profondeur, » autre stéréotype du théâtre actuel), on ne voit ni n’entend le texte, et l’on ne plonge en rien mais en rien du tout,  dans l’intimité de ces personnages, pourtant fantastiques comme le prétend  Julie Brochen, qui deviennent des ombres que les seules connaisseurs de La Cerisaie peuvent identifier.
Pas de force, pas de vie, pas de nuances. Juste un texte laborieusement dit. Mais sans doute est-ce nous ni le public qui n’avons rien compris ! Et que Julie Brochen n’aille surtout pas prétendre que l’Odéon n’a pas une bonne acoustique !  Ou bien qu’à Strasbourg, c’était nettement mieux! Au bout d’un quart d’heure à peine, l’hémorragie  de spectateurs excédés  commence, avec ce que cela suppose de dérangement et de gêne pour les comédiens pris ainsi en otage.
A la presque fin, il y a un grand lustre qui descend  sur la scène, mais on ne saura jamais pourquoi. ( encore le symbole de la décadence puis de la fin de La Cerisaie qui vient d’être vendue. Sans que la scène donne naissance à la moindre émotion palpable, ce qui est quand même à peine imaginable. Du côté costumes,  ce n’est guère  plus très brillant; Julie Brochen dit s’être « inspirée des années 20 aux années 40-50 en se détachant de la Russie, de l’idée de costumes, de représentation pour retrouver des vêtements » . (????). Mais elle a tout confondu : costumes et vêtements.  Résultat: un bric-à-brac de tissus tristes sans unité et peu crédible.
Par pitié,  Miss Borchen, relisez Barthes , Brecht et compagnie! Que peut-on sauver de ce naufrage? Pas grand chose, sinon quelques beaux chants choraux ( cela fait toujours plaisir dans ce monument d’ennui), une belle mais courte scène avec Charlotte/ Cécile Péricone, et la fin où le vieux Firs se retrouve seul , et lit la didascalie: là, enfin passe un peu d’émotion. Mais ce  n’est pas beaucoup pour deux heures  d’une chose  qui n’aurait jamais dû dépasser le stade d’un chantier privé et qui n’a rien à faire sur la scène d’un Théâtre national.
En tout cas, il  y a bien longtemps qu’à l’Odéon, on n’avait pas entendu , au moment des saluts, des huées, des « lamentable » et autre noms d’oiseaux; les applaudissements furent bien maigres, et le troisième rappel s’est fait à l’arrache, alors que le public commençait déjà à sortir. Le public certe peut avoir tort mais il nous a semblé hier soir particulièrement patient et poli. C’est d’autant plus dommage pour les collégiens assez nombreux qui, à la sortie, se posaient des questions sur  ce que pouvait bien être le théâtre contemporain ou du moins qui se revendique comme tel, et joué avec des moyens tout à fait corrects…Leurs professeurs avaient l’air assez gêné, et pour cause!
Bref, une soirée perdue.   Reste à savoir comment  cette insipide avatar de La Cerisaie a pu arriver jusque là. Quelle tristesse! Enfin si vous voulez constater l’étendue des dégâts, aucune difficulté: il y a des places…

 

Philippe du Vignal

 

Odéon-Théâtre de l’Europe jusqu’au 24 octobre.


Archive pour 1 octobre, 2010

Les aventures d’Octave

Les aventures d’Octave, de et par Alain Payen

    Où l’on voit que tourner en rond fait avancer. En fait, c’est l’histoire d’Antoine, en quatre saisons et presque toute une vie, de l’enfance à l’âge adulte et même, dirons-nous, mûr, de son père et de trois femmes successives ou concomitantes. D’où il appert que chaque quart d’heure est une tranche de vie, et qu’en grandissant on reste toujours l’enfant qu’on a été. À ce conte pour grandes personnes, nous prenons un plaisir extrême : Alain Payen apporte sur le plateau une présence modeste et pleine de bonhomie, mais aussi un jeu d’une précision jouissive, sur son texte candidement savoureux. Et quand je dis candide, ça ne veut pas dire naïf, c’est la position du philosophe en marche, que dis-je, en course sur ses rollers et sur le temps qui passe. Et quand je dis jeu : Alain Payen nous sort les personnages un par un d’une impeccable boîte à malices, et manipule ses figurines au point qu’on se demande si ce ne sont pas les figurines qui manipulent l’acteur.

Avec tout ça, vous ne savez toujours pas qui est Octave : on peut vous le dire, c’est un arbre. Un mystère à découvrir au Guichet Montparnasse.

Christine Friedel

Guichet Montparnasse 19h, du mercredi au samedi – 01 43 27 88 61

 


Nema problema

Nnema.jpgema problema, Mise en scène Alain Batis

Nous avions oublié, nous avions voulu oublier cette guerre si proche (1992) et si voisine. La Croatie est redevenue vacances de rêve, côte rocheuse et mer bleue. Et pendant ce temps, au cœur des villages, ou ce qui en reste, quelles haines restent tapies ? Laura Forti a écrit un texte impitoyable, le témoignage d’un italo-croate, venu en ex-Yougoslavie faire des photos et récupérer ses grands-parents croates et piégé par la guerre. Noble piège : lui a choisi de s’engager plutôt que de gémir. Dès lors, il ne s’appartient plus, il appartient à l’horreur, à la cruauté des autres et à sa propre cruauté – quoi, comment déchirer à la Kalachnikhov un jeune homme prêt à en faire autant en face ? Torture, viols, massacre des innocents : on ne revient jamais de guerre. L’horreur persiste et voile tout, ou plutôt perce le voile de l’accommodement. On n’en revient pas. Le guerrier se tait comme l’ancien déporté : pourquoi parler, on ne vous croira pas. Alors, il reste une issue : Charlie Parker, cette douleur arrachée au saxophone, essayer de jouer. 
Voilà la fiction-réalité de Laura Forti : Nema problema, pas de problème, on tue, pas de problème on cache la vérité de la guerre sous le nom d’ »événements », on connaît, pas de problème, le narrateur fait partie des sacrifiés, devenu intouchable du fait de son engagement.
Alain Batis a eu le courage de monter ce texte, et en même temps il en a eu peur. Et il y a de quoi. Beau décor peu utile, sinon comme « voile » qui échoue heureusement à adoucir le propos. Raphäel Almosni incarne le narrateur avec une grande sensibilité, sans pathos, et c’est pourtant là la difficulté : peut-on faire théâtre de l’horreur ? Racontez, dites, ne jouez pas, portez tout simplement le texte en avant, nous ne pouvons que le recevoir. Une belle rencontre entre le récit et la musique ( jouée par Stanislas de Nussac), attendue, brouillée, le temps de la représentation, se produit à la fin du spectacle, et cette fois c’est juste.

Christine Friedel

jusqu’au 24 octobre.
Festival Un automne à tisser – théâtre de l’Epée de bois à la Cartoucherie de Vincennes 01 48 08 38 74

Le texte de Laura Forti est publié chez Actes Sud-Papiers

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