Dieu, qu’ils étaient lourds!

 Dieu, qu’ils étaient lourds! ,  rencontre théâtrale et littéraire avec Louis-Ferdinand Céline, conception, adaptation et mise en scène de Ludovic Longelin.
 
  img0760.jpgLe spectacle a été construit à partir de différents entretiens de Céline pour la radio dans les années cinquante où l’auteur parle de sa vie, de son enfance où les gifles pleuvaient et où mangeait presque uniquement des pâtes pour ne pas donner d’odeur aux dentelles que sa mère réparait pour gagner sa vie dans un petit appartement du Passage Choiseul éclairé comme les autres au gaz. Et tout sentait le gaz…ajoute résigné le vieux Céline.
Son père était, lui, gratte-papier « correspondancier » comme on disait, dans une banque. Si ce n’était pas la misère profonde, cela y ressemblait et il passa son bac, tout en faisant des petits boulots, puis fit médecine… Bref, un autre monde, mais pas si finalement éloigné du nôtre!

  Et puis il y aussi dans cet entretien avec Céline,  tout ce qui touche au domaine historique, politique et, bien entendu littéraire; sur  son profond antisémitisme. Céline semble regretter ses prises de position, mais, à vrai dire, il  semble s’en foutre un peu et pressé de passer à autre chose. Mais là où il est vraiment brillant , c’est  évidemment quand il parle boutique c’est à dire littérature, non parfois sans crier cocorico, mais quelle insolence, quelle lucidité/  » Je ne suis pas un homme à message, je ne suis pas un homme à idées… j’ai pas d’idées moi! aucune! et… heu…oui, c’est ça… je trouve rien de plus vulgaire, de plus commun, de plus dégoûtant que les idées ». Et c’est merveille que de l’entendre vitupérer sur le roman de son époque: « Le roman n’a plus la mission qu’il avait et n’est plus un organe d’information. Du temps de Balzac, on apprenait la vie d’un curé de campagne, du temps de Flaubert, la vie de l’adultère dans Madame Bovary, etc.. . Maintenant, nous sommes renseignés sur tous ces chapitres forcément renseignés. Et par la presse! Et par les tribunaux! Et par la télévision! Et par les enquêtes de niveau social!  Et bien il ne lui  reste plus grand chose ( au roman) : il lui reste le style! » Que ne dirait-il pas maintenant à l’époque d’Internet et des portables!
Le style auquel Céline aura voué toute son énergie, mais que ce soit Pour Le Voyage au bout de la nuit, ou pour Mort à Crédit, cela sent souvent l’artifice, quand il veut à tout prix recréer une langue orale. Relit-on ses romans plusieurs fois? La réponse est non. Cherchez l’erreur.. Et ces entretiens finalement nous donnent beaucoup plus à voir sur ce qu’était ce drôle de bonhomme, blessé par la vie, courageux et patriote, qui avait une envie qui le tenaillait: celle ce créer son style à lui, mais manquant singulièrement de lucidité  politique.

 Un des meilleurs moments, c’est quand il vitupère sur les philosophes qui savent manipuler la jeunesse. C’est à la fois féroce et juste, d’une formidable écriture parlée ,alors que, d’un autre côté, l’écrivain, malade et pauvre, vit isolé dans sa petite maison de Meudon, et en veut à la France entière qui le lui rend bien. Il évoque ainsi sa vie quotidienne, sans  autre revenu qu’une petite retraite, et somme toute, assez content d’être aussi haï par ses chers confrères., et croit-il, par  l’opinion française en général.
Les phrases sont incisives, souvent prophétiques, d’une clarté  fabuleuse, et on sent qu’il ne vit que pour l’écriture, sans tricher, sans être à la remorque de financements douteux: « N’oubliez pas une chose, la vraie inspiratrice, c’est la mort, n’est-ce pas. Si vous ne mettez pas votre peau sur la table, vous n’avez rien. Il faut payer. Le reste pue le gratuit. » On reste étonné par cette  langue admirable, bien éloignée de celle qu’il a voulu mettre au point dans son écriture romanesque. Bref, comme une confession d’homme à homme, à la fin de sa vie, de quelqu’un qui n’a plus rien à perdre
et qui doit savoir en médecin qu’il était, qu’il n’en a plus pour très longtemps à vivre.
  La mise en scène de Ludovic Longelin ne vaut sans doute pas son adaptation des entretiens: le début et la fin avec des voix off, la lumière sépulcrale pendant toute la durée du spectacle avec le personnage de Céline vissé sur une chaise de bureau, surmonté de deux micros  et la petite scène où officie le journaliste qui l’interviewe, loin de lui: et que le public ne voit pas bien tout cela n’est pas très fameux!
   Marc- Henri Lamelande, lui, fait un excellent travail d’acteur, profondément marqué par Céline, jusqu’à vouloir lui ressembler physiquement, et à adopter sa voix nasillarde,(ce qui n’est sans doute pas la meilleure idée du siècle) et il est très bien soutenu par Ludovic Longelin qui lui pose les questions… Mais Marc-Henri Lamelande est tellement juste, tellement vrai qu’on lui pardonne une diction parfois trop rapide, surtout dans les meilleures fulgurances du texte. Et l’heure passe sans que l’on s’en rende compte.
  Alors à voir? Oui, malgré les défauts de la mise en scène et de la direction d’acteurs, ce spectacle nous donne une autre image de Céline, celle d’un homme émouvant, empêtré qu’il est dans ses contradictions, à la fois lucide et d’un rare aveuglement, plus intéressant finalement que le romancier que l’on a sans doute un peu surévalué.
Mais chaque époque aime bien avoir ses écrivains sulfureux et maudits…

Philippe du Vignal

Théâtre du Lucernaire jusqu’au 6 novembre.

 


3 commentaires

  1. Amanda dit :

    Belle romance! c’est des gens qu’on perd chaque jour, et qui nous quittent dans le silence, et le sombre.

  2. liger dit :

    « Relit-on ses romans plusieurs fois? La réponse est non »

    Encore mieux; à propos de Céline :
    « le romancier que l’on a sans doute un peu surévalué »

    En voilà des assertions confondantes de bêtise!… Aucun risque que l’on surévalue l’auteur de ce blog!…

  3. karnimata dit :

    Quand dans l’article il est dit que « chaque époque aime bien avoir ses écrivains sulfureux et maudits… », on peut se demander de quelle époque il s’agit, puisque, que l’auteur de l’article le veuille ou non, Céline est définitivement entré au Panthéon de la littérature, comme un pendant stylistique de Proust, comme le deuxième styliste du vingtième siècle. Et ce n’est pas sa réputation « sulfureuse » – qui engendre plutôt la détestation de l’homme – qui l’aura empêché. Nous sommes encore plus à même, de nos jours, à dépassionner le débat, et à justement ne plus considérer que le style qui, quoi qu’en dise cet article, peut émerveiller encore. Je relis pour ma part « Mort à crédit » à cause justement de la fulgurance de son style.

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